Horace de Saint-Aubin,
auteur du Vicaire des Ardennes.
LE CENTENAIRE, OU LES DEUX BÉRINGHELD

Horace de Saint-Aubin / Le Centenaire, ou les deux Béringheld / Paris; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME PREMIER

CHAPITRE III.

Le vieillard. — Ses traits — Le sacrifice. — La ressemblance. — Douleur du Général. — Histoire d'un ouvrier.



CHAPITRE I CHAPITRE III

[{Po 68}] Béringheld et son soldat furent bicntôtarrivés à l'endroit que l'on appelle le Trou de Gramont : ils s'en approchèrent doucement, et Lagloire , sur l'ordre de son général , s'accroupit derrière le tronc d'un arbre; Tullius en fit autant. Ils prêtèrent une oreille attentive au moindre bruit, en {Po 69} attachant leurs regards sur la saillie du rocher, et, ainsi suspendus au-dessus de la grotte , ils ne tardèrent pas à être témoins d'une scène que l'acteur ne destinait sans doute pas à des yeux mortels.

Du fond de cette retraite, un vieillard s'élance!... et Béringheld frémit en croyant le reconnaître à la pâle lueur de la lune.

Ce personnage extraordinaire était d'une taille gigantesque , il n'avait des cheveux que sur le derrière de la tête, et leur blancheur jetait un éclat singulier car ils ressemblaient plutôt à des fils d'argent qu'à cette neige pure qui {Po 70} décore le front chauve des vieillards. Son dos, sans être voûté, annonçait une étonnante caducité. Les proportions osseuses de ses membres n'étaient pas en rapport avec sa grande taille et cette ossification paraissait n'être recouverte que par une carnation légère, en comparaison de ce qu'elle devait être pour des os d'une grosseur si énorme.

Quand il fut sorti, il fit quelques pas, se dressa sur ses pieds et se retourna pour examiner le rocher sur lequel il était possible qu'il eût entendu du bruit; alors Béringheld put se convaincre de ce dont il voulait s'assurer , en {Po 71} achevant de reconnaître l'inconnu. Quant à Lagloire, aussitôt qu'ilaperçut le vieillard face à face, tout accoutumé qu'il était à des spectacles insolites, il tressaillit d'épouvante.

Le crâne du vieillard semblait ne pas avoir de peau , tant cette partie s'était identifiée avec le reste : ce front caduc paraissait devoir plutôt appartenir à la minéralogie qu'à l'ordre animal : aussi, la première idée qui se présentait à l'esprit , à l'aspect de ce crâne comme pétrifié, c'était que l'Éternel l'avait formé du granit le plus dur . Sa couleur grisâtre le prouvait, et une imagination vive aurait {Po 72} cru apercevoir sur cet os frontal la mousse verte qui pousse sur les marbres en ruine. Aucune chose au monde n'exprimait l'impassibilité comme ce front sévère, et si l'on avait à faire la statue du Destin , il en rendrait à merveille l'inflexibilité.

Mais rien ne pourrait donner une idée des yeux de cet être étrange: leurs sourcils , sans couleur humaine, paraissaient comme le fruit d'une végétation forcée, et la main du temps qui s'efforçait de les arracher, était évidemment combattue par une force supérieure. Dessous cette bizarre forêt de poils hérissés, s'étendaient au loin, sous {Po 73} le front , deux cavités noires et profondes, du fond desquelles un reste de lumière , un filet de flamme animait deux yeux noirs qui roulaient lentement dans leur orbite trop vaste pour eux.

Les attributs de l'œil , c'est-à-dire, la paupière, les cils, la prunelle, la cornée, l'angle lacrymal , étaient morts et ternes , le vif de la vie les avait quittés, la pupille seule brillait solitairement de ce filet de flamme brûlante, sèche et comme flamboyante. Cette singularité de l'individu étonnait plus que tout le reste, car elle imprimait à l'âme une espèce de frayeur involontaire.

{Po 74} Les joues du vieillard, ayant perdu toutes les couleurs vitales tenaient plutôt du cadavre que de l'homme vivant, cependant elles étaient fermes quoique ridées outre mesure et la grosseur des os maxillaires ne contribuait pas peu à cette rudesse de la peau. Sa barbe longue , blanche et clair semée ne servait guères à rendre l'inconnu vénérable, elle ajoutait, au contraire par son désordre et sa bizarre disposition, au surnaturel de cette tête. Le vieillard avait un large nez dont les narines applalies offraient une ressemblance vague avec celles d'un taureau : enfin cette similitude pouvait être {Po 75} complétée par une bouche d'une grandeur démesurée, remarquable, non seulement par la pose bizarre des lèvres , mais encore par une tache noire qui se trouvait précisément au milieu.

Cette tache noire paraissait l'effet d'une cautérisation. En cet endroit les deux lèvres brûlées fîguraient parfaitement bien du charbon et la lèvre en avait la consistance; du reste, cette difformité ne s'étendait pas très-loin et l'on ne pourrait donner l'idée de sa dimension que par l'application d'un crayon qui aurait la vertu de produire cet effet.

Les jambes massives de l'étranger annonçaient une force {Po 76} nusculaire telle , que lorsqu'il était debout, on eût cru qu'aucune puissance ne serait assez vigoureuse pour l'ébranler sur ces deux soutiens immuables.

Néanmoins, cette carrure, cette épaisseur procédait, je l'ai déjà dit, du système osseux. Ce vieillard était maigre , son ventre n'offrait aucune saillie ; d'après ses gestes , on pouvait croire que le sang coulait lentement dans ses veines ; aucune vivacité ne se faisait sentir dans cette masse cadavéreuse: enfin il offrait une parfaile image de ces chênes deux fois séculaires, dont le tronc noueux est vuide, qui dureront encore {Po 77} long-temps sans vivre, et qui semblent assister au spectacle des timides développemens des jeunes arbres, un jour, témoins de la mort de ces rois des forêts.

L'ensemble du visage de ce vieillard présentait une grande et belle masse, et les contours, la forme , l'ampleur , offraient une ressemblance frappante avec la jeune figure du général Béringheld ; on y reconnoissait un air de famille, s'il est possible de s'exprimer ainsi.

Quoiqu'il en soit, l'aspect de ce vieillard imprimait à l'âme un ordre d'idées très-étranges : on aurait voulu ne point l'avoir vu {Po 78} et cependant l'imagination éprouvait un certain contentement de ce coup-d'œil. La lumière de la lune, le silence et le site, l'effort du vent, le solennel des mouvemens de cet être bizarre lui donnaient de la ressemblance avec les créations originales et vaporeuses d'un rêve, et si l'on venait à se recueillir, l'imagination, en l'examinant, l'assimilait à une pyramide d'Égypte, car sa présence avait quelque chose de monumental. Les peintres qui nous ont, jusqu'à présent, représenté le Temps, n'ont rien fait voir qui nous offrit l'idée de cette divinité, aussi bien que le spectacle de ce vieillard.

{Po 79} Ses mouvemens semblaient appartenir plutôt à la tombe qu'à la vie , aux siècles écoulés qu'au présent. Enfin si les morts reviennent , si les ombres marchent et ont une espèce de vie , le vieillard était le type de cette pâle existence.

Son costume très-simple ne se rapprochait d(aucune mode connue ; mais sans s'éloigner de l'habillement d'alors , d'une manière trop singulière, il ne paraissait tenir d'aucun temps. Un vaste manteau de couleur carmélite qu'il jeta par terre, en sortant du Trou de Grammont, annonçait , par la finesse du tissu, que le {Po 80} vieillard, en le drapant autour de ses vastes formes, pouvait l'accomoder aux modes de tous les pays.

Si ce vieillard eut pu être vu par l'imagination, debout, sur les mondes détruits, on l'aurait pris pour un éternel modèle de l'Homme laissé par la Divinité; peut-être pour le Temps , pour la Mort, pour un Dieu. Les anciens l'eussent déifié , les modernes l'auraient brûlé et un romancier serait effrayé d'apercevoir ce qu'il nommerait le juif errant ou un vampire, objets de tant de folles créations.

Enfin, un savant aurait pensé {Po 81} qu'un nouveau Pascal, réunissant les talens de Boëerhave, d'Agrippa , ou de Prométhée , avait créé un homme factice.

Aussitôt que le grand vieillard fut sorti de la grotte , qu'il eut jeté un rapide regard sur le bocage qui surmonte le rocher , il s'avança dans la prairie , il examina le vuide de la campagne. Il ne revint qu'après s'être assuré d'une solitude profonde car il monta jusque sur la levée et il s'éloigna assez pour voir si des piétons n'arrivaient pas par la route de Bordeaux qui forme un coude au-dessus du Trou de Grammont.... Enfin , après tous ces préambules {Po 82} et après ces recherches faites avec la soigneuse prudence de la vieillesse, il s'enfonça de nouveau dans la grotte.

— Eh bien général? demanda Lagloire à Béringheld.

Le général immobile et stupéfait, fit signe , du doigt, à son soldat, de nepas parler. Le vieux sergent, imitant le général , tâcha de lui dire , à force de signes , que le vieillard lui ressemblait ; mais un léger bruit interrompit Lagloire qui regagna le tronc de son arbre, dont il s'était un peu écarté.

Le frémissement des feuilles et des broussailles causa un faible tressaillement à l'inconnu; il {Po 83} rentra un moment dans sa grotte , comme pour y déposer ce qu'il tenait , et il en ressortit sur-le-champ , en levant son énorme tête. Il arrêta long-temps sa vue sur l'endroit où le froissement des feuilles indiquait la présence de quelqu'être vivant. Alors le général et Lagloire se blottirent de leur mieux et tournèrent bien légèrement, à mesure que le vieillard se plaça à divers endroits, pour se convaincre que ce bruit n'était pas produit par des êtres humains.

Il s'avança comme pour gravir la roche mais il s'arrêta, parut réfléchir et croyant peut-être, {Po 84} comme on peut le présumer d'après le mouvement qui lui échappa , que des animaux causaient ce léger bruissement , il revint à la grotte et reparut bientôt, en portant sur ses épaules un sac qui contenait un fardeau d'un volume assez ample sans être pesant , car lorsqu'il le posa par terre, il n'en résulta qu'un léger bruit semblable à celui que peuvent faire des morceaux de bois , ou plutôt du charbon. L'œil s'effrayait des formes que la toile trahissait et, certes, la première idée que faisaient naître leurs figures longues et rondes par les bouts, c'était {Po 85} celle que le sac renfermait les débris d'un cadavre.

Le vieux soldat montra du doigt à son général que le sac était lié avec la ceinture rouge de la jeune fille qui se promenait naguère dans la prairie ; Béringheld frissonna, et des larmes, arrachées par le malheur de Fanny , sillonnèrent le visage du général.

Le fardeau déposé, le vieillard disparut encore, il revint avec le schale de la jeune fille, le mit sur le sac, et , tirant de son sein une substance blanchâtre, il la déposa sur le cachemire rouge : en un instant, sans {Po 86} détonalion , sans flamme , sans effort , le sac , la ceinture , le schale et tout ce que renfermait la toile , furent anéantis de manière à ce qu'il n'en resta ni trace, ni odeur: seulement, une légère fumée s'exhala dans les airs. Le vieillard parut examiner avec attention d'où venait le vent, pour se soustraire à la maligne influence de cette fumée bleuâtre qu'il évita comme si elle était mortelle.

— J'aimerais mieux me trouver devant une batterie de canons de douze, qu'ici! murmura Lagloire.

— Moi aussi... répondit Béringheld, en essuyant ses larmes.

{Po 87} — Est-ce que ce serait le corps de cette jeune fille?... demanda le vieux soldat.

— Silence!... dit le général , en mettant un doigt sur ses lèvres.

En effet , le vieillard s'était retourné: il ramassa son manteau, s'en couvrit et s'élança dans l'avenue de Grammont. Ce qui surprit le plus Lagloire, c'est que le gigantesque vieillard , avant de se diriger vers la levée, regarda l'endroit où il avait anéanti son fardeau et que des larmes s'échappèrent de ses yeux morts. Son attitude fut un moment celle de la mélancolie et du regret mais un geste inexplicable termina cette courte rêverie.

{Po 88} Cette circonstance acheva de mettre le comble à l'extraordinaire qui semblait être l'apanage du vieillard. Tout en lui était en-dehors des choses communes : enfin, on eût dit que cet être venait d'une région située au-delà des idéales colonnes où l'esprit humain a gravé : Nec plus ultrà.

Béringheld , n'ayant pas pu supporter plus long-temps l'idée de la mort de Fanny , s'évanouit et Lagloire resta stupéfait en voyant son général abattu par ce spectacle.

Le vieux soldat aida Tullius à se relever et le soutenant avec le soin d'un père , il le conduisit jusqu'au sommet de {Po 89} la colline. Là , ils aperçurent le grand vieillard marcher d'un pas ferme vers la ville de Tours. Le général le montra à son fidèle serviteur, par un geste qui dépeignait énergiquement l'horreur dont Béringheld était animé.

— On lui soldera son compte, général!...

Béringheld agita lentement la tête, comme pour exprimer qu'il en doutait et que les mains mortelles ne pouvaient rien sur le vieillard.

— La jeune fille est donc morte?... demanda Lagloire en regardant son général, avec cette attitude sombre et pensive qui {Po 90} est propre aux vieux militaires , lorsqu'ils sont gravement affectés.

Tullius contempla son soldat avec douleur : un instant de silence régna , et Lagloire sentant ses yeux se mouiller, s'écria :

— Allons donc , général , jamais je n'ai pleuré, pas même lorsque j'ai vu tomber mon vieux Lenseigne! sortons d'ici....

En ce moment , le bruit de plusieurs voitures se fît entendre: Lagloire, apercevant des fourgons et la berline de Béringheld , courut donner l'ordre au soldat qui la conduisait , d'arrêter à la descente de la montagne ; et {Po 91} quand il revint , il guida son maître abattu , vers la levée.

Le général marcha lentement, en regardant le vieillard qui s'avançait d'un pas lent dans la majestueuse avenue qui conduit aux Portes de fer de la ville de Tours. Arrivé à l'endroit où il devait monter en voiture, il jeta les yeux sur le tertre où Fanny lui avait raconté son histoire ; il y vit briller un objet dont il ne pouvait se former aucune idée : alors il s'élança vivement vers la prairie, et lorsqu'il fut près du tertre, il reconnut le collier d'acier que portait la malheureuse jeune fille; il s'en saisit, puis, regardant une {Po 92} dernière fois le paysage des prairies du Cher, le Cher lui-même, la roche de Grammont, la grotte, le bocage et le tertre, il s'achemina tout pensif, et regagna sa voiture : le cocher fouette les ardens coursiers, et la berline fend les airs, en résonnant sur le pavé. Bientôt la voiture rejoignit le vieillard qui marchait tellement lentement, qu'on ne s'apercevait pas qu'il changeât de place ; sa démarche était grave et droite, il semblait que le chemin de cet être bizarre fût tracé sur une ligne immortelle, dont il ne pouvait s'écarter. Lorsque la berline fut derrière lui , il ne se dérangea {Po 93} pas, ne détourna même pas la tête; les roues effleurèrent légèrement son manteau sans qu'il parût en être touché: pour lui, les sons retentissans du carrosse furent comme nuls.

Au moment où le général et son soldat passèrent à côté de cet étranger , ils le regardèrent encore et furent encore frappés des singularités du vieillard. Mais quelque chose d'extraordinaire qu'ils n'avaient pas remarqué , les plongea dans un nouvel étonnement.

Lorsqu'ils virent l'étranger sortir du Trou de Grammont , le feu de ses yeux, bien que lumineux, avait {Po 94} cependant quelque chose de rougeâtre, semblable à la teinte sombre que répand un incendie qui s'éteint; maintenant, cette flamme leur parut vive, pétillante , perçante et pleine d'une horrible mobilité. Le général et Lagloire se regardèrent l'un l'autre en silence et lorsqu'ils furent à cinquante pas de l'endroit où ils avaient revu l'inconnu , Lagloire dit à son maître :

— Mais , général , ne serait-ce pas là l'esprit dont ma tante Lagradna et mon oncle Butmel parlaient si souvent à Béringheld, et qui a fait tant de train au village.

Le général , en proie à une {Po 96} agitation violente, ne répondit rien , car Lagloire se tut et Béringheld tomba dans une rêverie que son vieux soldat respecta.

Ce fut au milieu de cette méditation , dans laquelle il s'absorba , que le général arriva prés de Tours, sans avoir proféré une parole.

Cette ville est fermée , du côté du midi, par deux belles portes de fer : elles remplacent le pont-levis , qui jadis s'y trouvait, lorsque Tours était fortifié. Les larges fossés s'étendent de chaque côté de cette grille qui interrompt les remparts , et les pavillons de l'octroi municipal {Po 96} ont succédé aux tours qui devaient y être autrefois.

Lorsque le bruit de la voiture se fit entendre à cet endroit , deux hommes du peuple grossièrement vêtus, s'avancèrent sur le chemin, de manière à ce que la voiture ne passât pas outre. Les signes que ces deux hommes se faisaient , l'air extraordinaire de leurs figures mystérieuses inquiétèrent Lagloire , qui, bien qu'il vît la barrière à quatre pas, n'en sauta pas moins à terre; et, mettant la main sur son sabre , retroussant sa moustache, il tourna autour d'eux comme s'il poussait une reconnaissance.

Le cocher, à l'aspect de Lagloire {Po 97} frisant sa moustache et de deux hommes qu'il toisait, retint ses chevaux : cette cessation d'un mouvement rapide tirant le général de sa rêverie , il mit la tète à la portière pour voir ce qui causait cette interruption. a

Un des hommes s'était déjà saisi du mords des chevaux avant que le cocher les arrêtât, mais Lagloire , prenant cet inconnu par le collet de sa veste, avait déjà énergiquement procédé à son interrogatoire par un gros juron.

— Sergent, dît le camarade de cet ouvrier , nous sommes de braves gens , ouvriers de la manufacture de M. Lamanel. Nous {Po 98} sommes inquiets d'une personne que vous devez avoir vue, si vous venez de Grammont et nous voulions vous en demander des nouvelles.

A ces pacifiques paroles , le sergent lâcha la veste de l'ouvrier, et dit : — De qui voulez-vous parler , car nous venons du haut de cette montagne.

— Avez-vous rencontré, répondit l'autre; ouvrier avez-vous b rencontré une jeune fille vêtue d'une robe de perkale à ceinture rouge; elle portait sui sa tête un schale en forme de coiffure, et.....

— Oui, interrompit brusquement Lagloire.

{Po 99} A cette réponse , la figure inquiète de chaque ouvrier fut animée par une joie céleste et ils se regardèrent comme pour se féliciter d'une heureuse nouvelle.

Le général , ayant entendu ce colloque , appela Lagloire. Ce dernier fit approcher les deux ouvriers de la portière où était Béringheld : toutes les réponses de l'ouvrier convainquirent le général qu'il voyait en ce moment le même ouvrier dont Fanny l'avait entretenu ; celui qui découvrit à la jeune fille, l'existence , le pouvoir et la présence du vieillard.

Alors Béringheld donna l'ordre de ranger sa voiture contre le {Po 100} parapet du rempart, afin de laisser le passage libre, et il dit d'un ton sinistre qui glaça l'ouvrier :

— J'ai vu la jeune fille dont vous me parlez ; je sais ce qui vient de lui arriver ; elle m'a raconté le sujet de sa course nocturne ; mais vous qui l'avez entraînée à consulter le vieillard , d'où le connaissez-vous?... dites-moi toutes les circonstances qui vous le firent voir, ne me déguisez-rien ? vous parlez au général Béringheld... je vous jure, sur mon honneur, que quand vous seriez coupable d'un crime , vos secrets seraient tellement ensevelis dans mon cœur, qu'aucun autre {Po 101} serment, qu'aucune autre obligation ne pourrait me forcer à les dévoiler. Parlez ? alors de mon côté je vous dirai ce qu'est devenue la pauvre Fanny.

Malgré ces paroles , l'ouvrier hésita , regarda le général, la route, son camarade et Lagloire avec une inquiétude et une espèce de honte , qui se manifestèrent par une rougeur subite.

Ce silence , piquant la curiosité du général , il dit à l'ouvrier : — Regardez-moi bien , et voyez combien je ressemble au vieillard.

L'ouvrier frémit.

— J'ai, continua le général, j'ai {Po 102} tant de rapports avec cet inconnu, que les moindres détails m'intéressent vivement. Vous seriez vraiment coupable de ne pas m'instruire de votre aventure.

L'ouvrier prenant la main du général, la serra; et, s'approchant de son oreille , il lui dit à voix basse : — Général, étes-vous au-dessus des préjugés ?

— Certes! répondit Béringheld avec ce sourire de dédain qui persuade tant.

Alors l'ouvrier dit à son camarade de s'éloigner. Lagloire resta, parce que le général répondit de son silence et de sa fidélité ; l'ouvrier n'eut pas de peine à y croire, {Po 103} à c l'aspect de la figure toute romaine de Jacques Butmel, dit Lagloire.



HISTOIRE DE L'OUVRIER.



S'appuyant alors sur le panneau de la portière ouverte par Béringheld, l'inconnu, parlant à voix basse et de manière à n'être entendu que des deux personnes auxquelles il s'adressait ; s'exprima en ces termes :

— « Général , je suis d'Angers , où j'étais boucher bien long-temps avant la révolution.

Le bourreau vint à mourir sans postérité , et le malheur voulut {Po 104} que le sort me désignât pour le remplacer!....

A ces mots, que le narrateur ne prononça qu'avec une répugnance marquée, Lagloire fît un demi-tour à droite, et se mit à siffler pour ne plus rien entendre: à cette manœuvre du soldat, les yeux de l'ouvrier s'emplirent de larmes qu'il retint ; alors le général l'encouragea par le ton de bonté qui présida aux raisonnemens qu'il employa pour le consoler.

— Général, reprit l'ouvrier tout ému , personne en cette ville , excepté ma femme, ne sait l'horrible fonction que j'ai remplie jadis.

{Po 105} Il dit ces paroles avec chaleur et continua :

— Nous étions en 1780 environ, j'étais marié depuis quelque tems; ma femme tomba dangereusement malade : un cancer et une fièvre mortelle compliquèrent et assemblèrent leurs souffrances. Aucun médecin ne vint chez moi.

Un soir , ma femme était prête à rendre le dernier soupir. J'étais assis à côté de son lit, de manière à tourner le dos à la porte; tout-à-conp j'entends crier les gonds , ma femme se réveille , lève les yeux, jette un cri terrible et s'évanouit. Je me retournai, je restai frappé de stupeur!... il me {Po 106} sembla voir l'esprit du premier criminel que j'avais exécuté.

Cette ombre s'avança lentement et le feu des yeux du grand vieillard qui s'approchait, me fît bien voir qu'il vivait. Je me levais, quoique tremblant, pour le questionner et me mettre sur la défensive, lorsqu'il m'ordonna, par un signe de main, de m'asseoir à ma place.

Il prit un siège , et tata les mains de ma femme. Après cet examen , il se retourna vers moi , et me fit la plus horrible proposition........

A cet instant l'ouvrier hésita, mais , pressé par le général , il lui dit enfin tout bas : « Il ma {Po 107} demandé le corps d'un homme vivant. »

Béringheld frémit , le bourreau épiait avec une curieuse anxiété l'expression de la figure du général ; jugeant cependant que le mouvement d'horreur qu'il venait de manifester n'avait rien qui le regardât , il ajouta promptement : « j'acceptai!... »

Mais, reprit-il après un moment de silence, ce ne fut qu'après bien des combats et après plusieurs visites de cet étrange personnage dont les raisonnemens me convainquirent , ou plutôt l'amour violent que je portais à ma femme me détermina.

{Po 108} A chaque visite, le vieillard, par un raffinement cruel, suspendait les souffrances de ma femme, et arrêtait les progrès de son mal, en me promettant sa guérison aussitôt que j'aurais consenti à la terrible proposition. J'adorais Marianne et ses plaintes me fendaient le coeur!...

Alors , un soir , je promis qu'à la première exécution , je détacherais de la potence le criminel avant que la corde l'eût fait périr, et que je le livrerais au vieillard.

Je l'ai fait, général! dit l'ouvrier ; que de gens ont commis de plus grandes fautes pour leurs maîtresses!.... Que vous dirais-je {Po 109} de plus?... ma femme fut guérie, elle vit encore, et toujours elle ignorera de quel prix j'ai payé son existence.

Ces derniers mots jetèrent le général dans une terreur inimaginable ; on eût dit que cette réflexion s'appliquait à lui-même, et qu'elle lui causait des souvenirs si pénibles , qu'ils ressemblaient, dans leurs effets , à des remords cuisans.

Les circonstances, reprit l'ouvrier, qui accompagnèrent les visites de cet être bizarre sont presque effacées de ma mémoire , par suite des événemens de la révolution : il en est de même de {Po 110} ce qu'il faisait pour arriver à la guérison de ma chère Marianne : tout ce que j'ai retenu, c'est qu'il ne s'est jamais servi que de ses deux mains et de liqueurs qu'il apportait cachées sous son manteau , de telle manière que jamais je n'ai pu les apercevoir. Ma femme était presque toujours endormie quand il s'en allait; il défendait â chacun , même à moi , de s'approcher d'elle : à son réveil , elle ne se souvenait de rien ; j'avais beau la questionner sur les drogues que le vieillard lui faisait prendre , elle ne me répondait pas et me regardait d'un air étonné.

Depuis trente-deux ou trente-trois {Po 111} ans que ces singuliers événemens me sont arrivés, je n'ai pas revu ce vieux médecin ; je n'ai point osé lui demander ce qu'il fit du criminel , qui , du reste , méritait plutôt dix morts qu'une!.. Tout ce que je sais , c'est qu'il n'en est pas resté de traces.

Enfin , général , il y a quinze jours j'allais à Grammont , j'aperçus un mendiant couvert des haillons les plus ignobles, je ne sais quel sentiment me poussa à examiner ce pauvre, je reconnus le vieillard!... ma stupéfaction me fit rester en face de lui , et, après un moment de silence , je lui rappelai le bourreau d'Angers... il se {Po 112} mit à sourire. Alors je lui dis qu'il y avait un malade bien précieux pour la ville, et qu'il devrait bien le sauver.

Je lui parlai de notre maître , de sa jeune fille.... Il me questionna beaucoup sur le caractère de Mlle Fanny, sur les signes particuliers de son visage... Mes réponses le satisfirent singulièrement, et il finit par me dire que, si je voulais voir mon maître guéri, je n'avais qu'à prévenir sa fille ; que ce ne serait qu'avec elle qu'il converserait et qu il communiquerait , parce que des raisons d'une haute importance l'obligeaient à rester caché.

{Po 113} J'ai tu à Mlle Fanny toutes les circonstances qui me concernaient; mais , général , son père va mieux, et elle se rend toutes les nuits.»....

— Elle se rendait!... s'écria le général d , tiré de sa rêverie par le nom de Fanny.

A cette exclamation , l'ouvrier , apercevant entre les mains du général le collier d'acier que portait Fanny et que Béringheld agitait , en le regardant avec attendrissement, l'ouvrier resta immobile comme si le tonnerre l'eût foudroyé.

— Malheureux! dit le général, tu ne pouvais savoir où tu conduisais la fille de ton maître.

{Po 114} L'ex-bourreau , les yeux hébétés et stupéfait, ne pouvait prononcer une seule parole , les idées les plus épouvantables terrassaient toutes ses facultés.

— Tu n'as pas changé de métier, dit Lagloire avec un accent terrible, la jeune fille est morte et c'est toi qui en es cause....

Le pauvre homme s'approchant des mains du général, s'inclina sur le collier d'acier de Fanny , y déposa un baiser respectueux , et , après ce muet hommage, il tomba de douleur.

En le voyant gisant à terre , son compagnon accourut précipitamment, il s'empressa de le relever, {Po 115} mais l'ouvrier mit la main sur son cœur, comme pour indiquer que c'était là le siège de son mal et qu'il se sentait mourir : il rassembla ses forces pour dire à son camarade :

— J'ai tué Mlle... Fa...a...anny!

La difficulté qu'il eût à dire cette simple phrase e annonçait une rapide dissolution, sa pâleur devint mortelle , et la clarté du ciel permit de voir ses yeux qui se débattaient contre les coups de la mort : bientôt il serra , par une dernière tentative, la main de son compagnon , son œil resta fixe.... et la chaleur abandonna par degré son corps dénué de vie.

{Po 116} L'ouvrier et Lagloire le mirent sur leurs épaules et le porlèrent contre un parapet en pierre qui se trouve au-dessus du rempart, à l'entrée de la ville. Le compagnon ayant déposé son camarade lui ferma les paupières , s'agenouilla religieusement à ses côtés et récita une prière. Lagloire, mu par ce sentiment inné dans le cœur de l'homme , se mit aussi à genoux et joignit sa douleur à celle de l'ouvrier, qui implorait le ciel.

Cette scène lugubre eut pour témoins les gens de la barrière et le général, qui ne cessait de penser à Fanny.

Enfin Béringheld , laissant {Po 117} Lagloire sur ce lieu de misère, ordonna d'entrer dans la ville et de le mener à la maison qui lui était destinée. Le général y arriva bientôt , il se coucha , mais ce fut vainement; le sommeil ne put approcher ses paupières , il ne cessa de penser à Fanny et à tous les souvenirs que cette aventure, ainsi que la rencontre du Centenaire (*) devaient éveiller en lui.


(*) On verra plus tard la cause de ce nom donné au vieillard.

(Note de l'Editeur.)

Cependant sur le matin , il parvint à s'endormir. Il fut bientôt tiré de ce repos salutaire par les scènes terribles des chapitres suivans.

{Po 118} Lagloire avait eu ses raisons pour rester aux Portes de fer avec l'ouvrier compagnon du mort. Il voulait attendre le vieillard qu'il soupçonnait être l'assassin de Fanny, le suivre et le désigner â la vengeance publique.

Le vieillard , marchant d'un pas d'une lenteur incroyable, ne tarda pas à paraître , et le soldat le montra â l'ouvrier, qui trembla de frayeur à l'aspect de cette bizarre machine. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

CHAPITRE II CHAPITRE IV


Variantes

  1. interruption, {Po} (nous remplaçons la virgule par le point qui paraît s'imposer)
  2. répondit l'autre; ouvrier avez-vous {Po} (nous corrigeons la ponctuation manifestement embrouilléé)
  3. pas de peine à y croire. à l'aspect {Po} (nous substituons une virgule au point)
  4. s'écria le néral {Po} (nous corrigeons cette coquille)
  5. cette simple, phrase {Po} (nous supprimons la virgule)

Notes