Horace de Saint-Aubin,
auteur du Vicaire des Ardennes.
LE CENTENAIRE, OU LES DEUX BÉRINGHELD

Horace de Saint-Aubin / Le Centenaire, ou les deux Béringheld / Paris; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME PREMIER

CHAPITRE IV.

Lemanel. — Sédition des ouvriers. — Le vieillard Tremble. — On veut venger Fanny.



CHAPITRE III CHAPITRE V

[{Po 119}] Au point du jour , le père de Fanny se réveille , il jette un coup-d'œil à la place où sa fille se trouvait toujours. Il ne la voit point. Alors, il se tourne sur le flanc qui lui semble le moins douloureux, et il attend avec impatience l'arrivée de cette fille chérie. Il {Po 120} tâche de prolonger ce demi-sommeil si doux , qui suit toujours le réveil ; il ne fait aucun mouvement pour atteindre le cordon de la sonnette, afin de demander Fanny , parce qu'il présume qu'elle repose , et qu'il respecte le sommeil de celle qui le veilla tant de nuits.

Cependant les ouvriers arrivaient ponctuellement à la vaste manufacture : tous , étonnés , contemplent , en entrant, le compagnon de l'ouvrier expiré , qui , pâle , abattu , assis auprès de Lagloire, jetait des regards furtifs sur chaque personne qui entrait; il semblait attendre pour parler {Po 121} que tous les ouvriers fussent réunis.

Le spectacle énergique que présentait la douleur de l'ouvrier et du vieux militaire, agit tellement sur l'esprit de chacun , que personne ne se mit à l'ouvrage, les contre-maîtres eux-mêmes s'approchèrent de ce groupe de douleur , et n'osèrent parler.

Lorsque l'ouvrier eut examiné l'assemblée , reconnu tous ses camarades , il se leva , et ce simple mouvement, annonçant quelque chose de sinistre , imprima la terreur.

— Mlle Fanny, dit-il, est morte!

— Morte!... cria l'assemblée.

{Po 122} — Elle est morte , et morte assassinée!...

Le silence de la mort n'est pas plus profond que celui qui régna dans le vaste atelier, où deux cents personnes glacées par la douleur, restaient immobiles et les yeux attachés sur l'ouvrier et le vieux soldat.

— Il ne reste plus de traces de Mlle Fanny!... Ses seules traces sont dans notre souvenir...

A ces mots , quelques pleurs coulèrent.

— Il est impossible de prouver son assassinat. Le camarade que voici, m'a conduit à l'endroit où elle a péri ; il n'existe aucune preuve.

{Po 123} — Mais son assassin est dans la la ville, à la place Saint-Étienne, où nous l'avons suivi.

La douleur imprimée aux esprits par la mort de cette jeune fille tant aimée, était encore trop dominante pour que l'idée de la vengeance s'emparât des cœurs, et s'il est possible de représenter la stupeur, par l'idée du sommeil , on dirait que l'assemblée n'était pas réveillée.

— Hier encore elle était là.... dit un ouvrier.

— Ici , elle ma parlé! s*écria un autre.

— Pauvre jeune personne! Comment cela s'est-il fait?... {Po 124} demanda un des contre-maîtres.

— Je l'ignore , dit l'ouvrier, et quand je le saurais , Mlle Fanny n'en serait pas moins morte!..

En ce moment, un murmure sourd et grossissant commença à se faire entendre : ce fut alors que Lagloire qui n'avait rien dit , se levant et regardant l'assemblée avec des yeux pleins d'expression , s'écria d'une voix tonnante :

— Eh! ne la vengerez-vous pas?

Cette parole acheva de mettre le comble à la fureur qui s'emparait de cette masse. Tous sortirent, mus par une rage allumée de cet esprit de justice qui saisit les multitudes.

{Po 125} La nouvelle de la mort de Fanny se répandit dans la manufacture, dans le faubourg, dans la ville, avec une rapidité effrayante.

Pendant que les ouvriers parcouraient les rues en semant cette fatale nouvelle, le père de Fanny entendant sonner à sa pendule une heure à laquelle il était impossible que sa fille ne fût pas levée, tira le cordon de sa sonnette.

Le malade attendit patiemment : ne voyant paraître personne, il sonna une seconde fois, et une seconde fois , personne n'accourut aux sons de cette {Po 126} sonnette, qui suffisait toujours pour faire accourir d'empressés domestiques.

Une commande importante devait être expédiée dans la matinée, le malade ne vit point paraître son secrétaire, ni le chef d'atelier de sa manufacture. Alors une inquiétude vague s'empare du père de Fanny : il essaye ses forces et parvient à se lever. En s'appercevant qu'il pouvait marcher dans sa chambre d'un pas assez assuré , il se dirige vers l'appartement de Fanny; par précaution, il ouvre la porte de la chambre en évitant le bruit, il s'avance vers le lit de sa fille et il tressaille de joie en le {Po 127} voyant parfaitement en ordre , car il s'imaginait que Fanny pouvait être malade. Il s'aventure dans les escaliers, le silence de la maison le frappe de terreur ; il n'aperçoit personne dans les cours , ses jambes tremblent sous lui...; néanmoins, il s'achemine vers les ateliers ; il en approche et n'entend pas de bruit ; il entre , il les trouve vides.

Seul et abandonné , dans sa propre maison, ne pouvant avoir aucune idée du malheur qui l'attendait, il se dirigea vers l'entrée de son vaste établissement, d'où partait le sourd murmure de plusieurs voix. Il arrive, et son oreille {Po 128} est frappée de ces mots prononcés par la voix de la surprise.

— Mlle Fanny est morte assassinée?....

— O mon Dieu , oui!...

Le pauvre père, accablé, tomba sur le sable de la cour, en s'écriant: Ma fille!....

La femme de chambre de Fanny , la seule qui fût restée dans la maison , entendant cette plaintive parole et le bruit de cette chute, rentra précipitamment, et traîna le père de Fanny jusque sur une marche, l'assit, appuya sa tête sur un coussin qu'elle forma de son schale, et elle lui prodigua des secours.

{Po 129} Une autre scène, encore plus terrible, se passait en ce moment sur la place Saint-Étienne. Les ouvriers , au nombre de deux cents, avaient traversé toute la ville, en grossissant leur troupe de leurs amis, de leurs familles et d'une masse effrayante de gens indignés , en apprenant la mort de la jeune Fanny. Chemin faisant, des circonstances de plus en plus magiques, volaient de bouche en bouche et exaltaient d'autant les imaginations de cette multitude ivre de vengeance. Les soldats arrivés de la veille s'y joignirent, attirés par la nouveauté et par le désœuvrement; {Po 130} cette foule arrivée à la grande rue, était déjà tellement considérable, que cette rue trop petite pour contenir le torrent, ressemblait, dans toute sa longueur, à un parterre de théâtre , rendu noir par la foule qui se presse dans son enceinte.

Cette masse populaire, composée de visages en fureur, qui, tous offraient des expressions différentes , déboucha sur la place Saint-Étienne, qu'elle envahit tout entière : là, elle réveilla le grand vieillard , et le général Béringheld qui par hasard était logé à l'archevêché , par le plus effroyable tumulte , qu'un peuple {Po 131} ivre et soulevé par la colère, ait fait entendre.

— Justice!... justice!... arrêtez l'assassin de Fanny!... Justice!... Qu'on s'empare de l'homicide!... A mort!... En prison , en prison l'assassin!... il a massacré Fanny!... Fanny!.... Qu'on le punisse!.... Justice! .... qu'on l'entraîne!... nous le demandons!... l'assassin!... l'infâme!.... Vengez le père privé de sa fille!... Vengeance!... vengeance!... Que la garde vienne!.... Qu'on l'emprisonne!.... Forcez les portes!.... Entraînez-le!... Justice!... Allez chercher la garde!.... Où est la garde!... Justice! .... justice!.. {Po 132} Arrêtez l'assassin!... Qu'il meure sur l'échafaud!... Nous ne lui ferons aucun mal , mais qu'on l'entraîne!... qu'on le livre à la justice!... Courez chez le procureur impérial!..... Au tribunal!... Qu'on l'égorge plutôt!... Brisez ses fenêtres!... Qu'on le traîne!... A la voirie!... Son corps à la voirie!... Qu on lui fasse comme il a fait!... Qu'on le tue! Rendons-lui la pareille!...... Vengeons Fanny!... Il n'a pas eu d'horreur du sang!... du sang de Fanny!... A la garde!..... Qu'on l'emprisonne!... Il a tué l'innocent!.. Vengeance! A la voirie!.... Qu'on le déchire! ... Qu'on nous {Po 135} le livre!... Nous nous ferons justice!... Le vieillard!.... Qu'on livre le vieillard!... Emparez-vous du coupable!.... Qu'il meure!... il a tué Fanny!... Qu'il meur!... le vieillard!.... le vieillard!.... Qu'on le livre!... sur-le-champ!...

Un moment, cette foule arrêta ses vociférations, mais ce silence n'en fut que plus horrible , et une multitude de voix enrouées partirent de gosiers desséchés!...

— Brisez les portes, le vieillard!... le vieillard , livrez-le à la justice!... en prison!... qu'on lui fasse son procès!... qu'il meure!... qu'on l'étrangle!... A la voirie!... Faites justice!... Fanny! Fanny!... {Po 134} vengeons!... vengeons Fanny!.... Brûlez la maison!..... qu'on s'en empare..... livrez le vieillard!..... livrez l'homicide!.... livrez l'assassin!.... A l'échafaud le criminel!..... Vengeance!...... vengeons notre père!... A la voirie le vieillard.... A mort!... Des armes!... Prenons des pierres!.... Qu'on le lapide!... qu'on le traîne!... A la garde!... Où estla justice!... Qu'on l'arrête!.... il a tué Fanny i.... il a tué Fanny!.... qu'il meure!.....

Un violent combat était engagé à la porte de la maison : les gens qui l'habitaient l'avaient barricadée ; mais la foule, se poussant par un mouvement de vague sur {Po 135} cette maison , produisait un effort tel, que ceux qui se trouvaient les plus près de l'habitation , couraient risque d'être écrasés ; ensorte que pour leur propre sûreté, ils cherchaient à enfoncer les portes , et ils montaient vers les fenêtres; mais le mouvement d'impulsion croissant avec les imprécations , ils furent forcés , sous peine d'être écrasés , de repousser l'effort ; ensorte que la place Saint-Etienne offrait l'image d'un flux et reflux de têtes, véritablement effrayant pour les nombreux spectateurs qui se montraient aux fenêtres.

{Po 136} Ces mouvemens arrêtèrent les cris : il n'y avait plus que les extrémités de la foule et quelques voix solitaires du milieu qui s'écriaient encore: Arrêtez l'assassin!.... Vengez l'anny!.... En prison!..... Qu'on l'entraine!.... Justice!... lorsque d'autres cris de joie se firent entendre du côté de la rue de l'Archevêché; l'on entendit : Voici le Maire!.... voici le Procureur impérial!...... voici la garde!...... place!...... rangeons-nous!...... on vient l'arrêter!...... place!....

En même temps le général Béringheld et son état-major débouchaient par le cloître Saint-Gatien, {Po 137} et les tambours annonçaient l'arrivée de cette force armée.

— Vengez Fannv!.... Arrètez l'assassin!.... A mort!.... Livrez-le!... criait-on toujours en laissant passer le Maire, le commissaire et le Procureur impérial en costumes car ils avaient sagement prévu que cette circonstance en imposerait.

Pendant qu'a travers cette multitude agitée , les autorités civiles et judiciaires se frayaient avec peine un chemin très-étroit , qui se comblait subitement après leur passage, le général Béringheld, à la tète de son état-major, ordonnait , sous des peines sévères, aux soldais de sa division qui se {Po 158} trouvaient dans la foule , d'en sortir et de se rendre à leurs logemens.

Parvenu devant la maison où était le grand vieillard , le général , condescendant à la prière du Maire et du Préfet , plaça des soldats qui se joignirent â la garde départementale et l'on déploya une force imposante : il en était grandement temps, car la porte de la maison , asile du grand vieillard , ne tenait presque plus , et le Substitut du Procureur-impérial, accompagné du Maire , d'un commissaire de police et d'une escouade de gendarmerie, entrèrent dans la maison.

{Po 139} Elle était déserte , tous les locataires l'avaient abandonnée en emportant leur argent. La foule, cernant la maison de tous les côtés, facilita la sortie des habitans par les fenêtres ; car, cette multitude effrénée n'en voulait qu'au vieillard : aussi, ce n'était qu'après que chaque personne se faisait reconnaître, qu'on la laissait s'enfuir.

Le Substitut parcourut toute la maison ; Béringheld , le Maire et les autres personnes l'accompagnaient. Lorsque le secrétaire répondit à la foule que le vieillard ne s'y trouvait pas , les vociférations recommencèrent : Qu'on {Po 140} brûle la maison!... on la rétablira, nous la paierons!.... justice!.... Il s'y trouvait, on l'y a vu!... etc.

Enfin, le général et le groupe des personnes qui visitaienl la maison, arrivèrent dans la pièce la plus vaste qui donnait sur la rue, et , un gendarme regardant dans la cheminée, aperçut le vieillard suspendu dans cet endroit, au milieu du tuyau de cheminée.

Le vieillard se voyant découvert , descendit, et le peuple attentif à ce qui se passait dans cette chambre, dont les croisées étaient ouvertes , poussa des cris de joie à l'aspect du vieillard.

— Il est arrêté!... Victoire! ... {Po 141} Vive le Maire!.... Vive le Substitlut!..... Victoire!...... Vive notre maire!... Livrez-nous l'assassin!... En prison..... .... nous l'entraînerons!.... A bas les soldats, il n'en faut pas!... Nous le conduirons à la prison!.... Livrez l'assassin!.... Vive notre maire!.... Victoire!.... Qu'il livre l'homicide!....... A la voirie le scélérat!... Qu'on le déchire!...

Le grand vieillard tremblait de tous ses membres , il régnait sur son visage cette peur puérile, cette frayeur terrible qui s'empare de toutes les facultés. Il s'assit sur un fauteuil sans dire mot.

Le Substitut, le Maire et le {Po 142} commissaire s'assirent autour d'une table : le général Béringheld se tint debout contre une des croisées , en demandant à la foule du silence par un signe de main. La multitude se tut, et son dernier cri fut : Justice!... justice!...

Lorsque le silence régna dans la place , le vieillard reprit courage ; il s'avança contre la croisée, et, voyant la force armée qui le protégeait , sa peur s'évanouit. Il alla droit à Béringheld , lui fît un signe de tête , qu'il accompagna d'un sourire sardonique ; le général effrayé ne répondit que par un salut , produit par une profonde terreur.

{Po143} Le grand vieillard s'avança vers la table , autour de laquelle le Substitut et les autres fonctionnaires se parlaient, pendant qu'un secrétaire s'apprêtait à écrire les dépositions. Il s'agissait de décerner un mandat d'arrêt, et l'on s'apercevait qu'il fallait un juge d'instruction. Un gendarme fut détaché pour aller en chercher un.

Arrivé près de la table, le vieillard regarda ces apprêts d'un air ironique, qui aurait glacé la main du secrétaire s'il l'avait aperçu ; puis il dit aux fonctionnaires :

— Savez-vous, Messieurs, contre qui vous procédez ?

— Non, Monsieur, interrompit {Po 144} le Maire; nous commençons le protocole d'usage, et dans un instant nous allons vous interroger... Vous sentez que nous sommes portés à ce que nous faisons par notre devoir , et qu il est très-possible que vous soyez innocent de ce dont la voix publique vous accuse. Une fois justifié, s'il n'y a aucun indice suffisant pour vous inculper, nous serons encore forcés , je crois , de vous emprisonner pour assurer votre propre vie contre cette foule, à qui il sera très-difficile d'expliquer votre innocence, et personne ici ne serait à l'abri de sa fureur ; car les soldats qui sont sous les fenêtres {Po 145} n'ont pas de cartouches; et si le soulèvement avait lieu , je ne vois aucune précaution humaine pour se soustraire au danger.

Le vieillard était resté daus une immobilité parfaite; les assistans furent stupéfaits de son attitude et des singularités que nous avons décrites : ce ne fut qu'après un moment de silence que le Maire demanda au vieillard son passe-port et ses papiers.

CHAPITRE III CHAPITRE V


Variantes


Notes