Horace de Saint-Aubin,
auteur du Vicaire des Ardennes.
LE CENTENAIRE, OU LES DEUX BÉRINGHELD

Horace de Saint-Aubin / Le Centenaire, ou les deux Béringheld / Paris; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME PREMIER

CHAPITRE V.

Le vieillard est en danger. — Dépositions. — Le général est compromis. — Fureur du peuple. — Lamanel protège le Centenaire.



CHAPITRE IV CHAPITRE VI

[{Po 146}] Sur la demande du Maire , le grand vieillard , tirant un portefeuille de forme antique , lui présenta une simple lettre.

Après l'avoir lue, le Maire, étonné , la passa au Procureur impérial. Cette lettre était un ordre écrit par le Ministre de la {Po 147} Police, lui-même, signé par l'Empereur, et contresigné du Ministre. Cet ordre prescrivait de laisser voyager en toute sûreté, de prêter secours, et de n'inquiéter en aucune manière , le citoyen Béringheld. Son signalement , écrit au dos et signé du Ministre , était très-exact et, comme on sait, facile à faire et à reconnaître.

Au nom de Béringheld , le Substitut et le Maire se retournèrent par un mouvement spontané vers le général et furent frappés en même-temps de surprise, en reconnaissant la ressemblance qui existait entre le {Po 148} vieillard accusé et l'illustre guerrier.

Le Substitut se levant , s'approcha du général , et lui dit à voix basse :

— Général, serait-ce votre père?...

— Non , monsieur , répondit Béringheld.

— Est-il au moins votre parent?

— Je l'ignore.

— Monsieur, dit le Substitut du Procureur impérial au grand vieillard , l'ordre de Sa Majesté ne suffît pas pour nous dispenser de vous arrêter, si des circonstances aggravantes y donnent lieu ; cette pièce ne fait pas mention {Po 149} du cas où vous vous trouvez, elle ne peut en aucune manière, arrêter le cours de la justice.

A ce moment, le juge d'instruction entra dans la chambre. On donna l'ordre au commissaire de police de chercher dans la foule les personnes qui avaient à déposer dans cette affaire et au bout d'une demi-heure , l'on vit paraître Lagloire, l'ouvrier de la barrière, la femme de l'ouvrier mort, le commis de l'octroi , le médecin qui avait traversé l'avenue de Grammont à la nuit , et le conducteur du fourgon du général.

La foule , avec la constance énergique que déployent les {Po 150} masses animées par un sentiment violent, restait toujours dans la place Saint-Etienne , et augmentait plutôt que de diminuer. Ça a et là les ouvriers de la manufacture entretenaient la fureur générale par leurs récits et leurs discours.

— Vous n'avez pas d'autres papiers, demanda le Juge au grand vieillard?

— Non , monsieur.

— Pas d'extrait de naissance?

— Non , monsieur.

— Quel est votre âge?...

A cette question, le vieillard se mit à sourire légèrement , et ne répondit pas. Chacun le {Po 151} regarda avec étonnement et l'on ne put se défendre d'un mouvement de terreur à son aspect monumental et froid comme la pierre d'un tombeau.

En l'interrogeant , le maire baissait les yeux pour ne pas voir ce filet de lumière qui brûlait d'un feu rouge et clair en s'échappant du fonds des yeux de l'accusé.

— Votre âge? répéta le juge.

— Je n'en ai point! dit le vieillard avec cette voix cassée qui ne produisait que des sons détachés et sans ensemble.

— Où étes-vous né?...

— Au château de Béringheld, {Po 152} dans les Hautes -Alpes, répondit-il.

Le général tressaillit involontairement en entendant nommer le lieu de sa propre naissance , le château de son père, enfin le domaine qui lui appartenait encore.

— En quelle année? dit le juge, avec un air d'abandon et sans paraître attacher de l'importance â sa question.

En mil... Le vieillard s'arrêta comme s'il eût marché au bord d'un abîme, il s'écria en colère : — Enfans d'un jour, le Centenaire en sait long! Je ne répondrai plus à rien {Po 153} que devant mes juges : à la Cour d'assises , si l'on m'y traine!... Ce n'est que là que je dois répondre.

— Comme il vous plaira , dit le juge.

Alors on écouta les diverses dépositions : le médecin accoucheur, déclara avoir vu , sur les onze heures environ de la nuit dernière, Mlle Fanny Lamanel , assise dans la prairie qui se trouve contre le pont du Cher, il l'avait reconnue à sa coëffure , à sa ceinture et à son schale. Mais il dit avoir encore aperçu près d'elle un militaire, il ajouta qu'il n'était pas sûr que ce fut le général Béringheld, {Po 154} quoiqu'il en eût la taille et les décorations.

Aux derniers mots de cette déposition , tous les yeux se tournèrent sur le général qui rougit.

Le juge d'instruction adressant la parole au général Béringheld , lui demanda s'il était vrai que ce fut lui . — Béringheld dit que c'était la vérité.

L'ouvrier déposa que l'un de ses camarades , mort de douleur en apprenant la mort de Fanny, avait accompagné Fanny jusqu'aux Portes de fer , et qu'elle n'était plus revenue.

La femme du mort déclara , que son mari lui confia , sous le {Po 155} secret , qu'il avait indiqué l'accusé à Fanny comme pouvant sauver son père , parce que c'était le même homme qui l'avait sauvée , elle , d'une maladie mortelle ; que Mlle Fanny se rendait tout les soirs au Trou de Grammont etc.

Le conducteur du fourgon fit observer qu'il avait escorté le vieillard depuis le pont du Cher jusqu'aux Portes de fer , entre minuit et une heure , la nuit dernière.

Lagloire déclara avoir entendu à onze heures et demie , des cris déchirans sortir du Trou de Grammont ; qu'auparavant il entrevit {Po 156} une jeune fille dans la prairie ; que son général et lui , avaient été témoins de l'évasion du vieillard ; il raconta la disparition du fardeau , puis il invoqua le témoignage de son général.

Alors l'attention des magistrats redoubla , toute l'assemblée se tourna vers le général Béringheld avec la curiosité la plus vive , et le juge d'instruction lui ordonna de déposer tout ce qu'il savait.

Le général , à cet ordre donné avec toute l'autorité magistrale des membres de l'ordre judiciaire , laissa échapper un mouvement de hauteur , parut peu {Po 157} disposé à répondre , il garda même le silence, et, cette circonstance étonna le groupe de magistrats , qui se regardant déjà entr'eux , témoignaient par leurs fréquens coups-d'oeil , qu'une même pensée s'emparait de leurs esprits : cette pensée était que le général pouvait être complice du crime, et l'on doit convenir que l'attitude du général , sa pâleur, ses regards, son inquiétude, prêtaient à cette conjecture; surtout, lorsque l'on comparait ce maintien de criminel, avec l'assurance du grand vieillard, qui, tranquille, jouait avec son vaste manteau , en effrayant par un mouvement {Po 158} de son œil ceux qui se hasardaient à l'examiner.

Le vieux Lagloire s'avançant près du général lui dit d'une voix suppliante : — Est-ce que mon général voudrait déshonorer son vieux soldat en faisant croire , par son silence , que j'ai menti!... Je sais que, ce corbeau là , dit-il en montrant le juge, vous a fait peu décemment sa question.... mais, général... au surplus, vous êtes le maître, et, mon honneur, ma vie , vous appartiennent.

Le Juge pardonna l'expression du vieux soldat , en espérant que le général parlerait , mais ce dernier garda encore le silence , par {Po 159} des motifs que lui seul connaissait ; ces difficultés , produites par l'honneur et la probité du général , furent promptement levées par le vieillard.

— Général , dit-il en lui tendant et lui serrant la main , que les services que je vous ai rendus, que notre connaissance ne vous empêchent pas de tout déclarer!... je le désire même!...

Le vieillard proféra ces derniers mots avec un sourire digne de Satan , il semblait voir ce Roi des Enfers tel que l'a dépeint Milton 1, se levant dans le Pandémonium et se moquant des anges.

{Po 160} Le général s'avança, et , regardant parfois le vieillard , il raconta succinctement ce qui fait la matière des premiers chapitres de cet ouvrage. Pendant ce récit le vieillard immobile et la figure calme resta dans la même position ; son visage cadavéreux et blême ne remua point, ses yeux secs et flamboyans furent fixés sur le maire, et il semblait que l'on vit un mort , ou une statue.

Quand le général eut fini, le substitut fit son réquisitoire, le juge signa le mandat d'arrêt, en observant au vieillard que les circonstances qui l'inculpaient lui semblaient beaucoup trop fortes {Po 161} pour ne pas nécessiter son arrestation.

Lagloire et les autres témoins sortirent alors , ils annoncèrent à la foule curieuse que le grand vieillard , l'assassin de la belle Fanny allait passer. A cette nouvelle, les cris que nous avons rapportés recommencèrent avec une violence étrange.

En entendant cette explosion, le vieillard tressaillit , l'horrible peur à laquelle il était en proie lorsqu'on le trouva dans la cheminée , revint l'agiter : Cette terreur le rapprochait du reste de l'humanité, et le spectacle de ce vieillard craignant la mort , et {Po 162} la craignant d'une manière ignoble, donnait à l'âme un dégoût, un effroi , qu'il est difficile de rendre.

— Croyez-vous, dit-il en tremblant au maire et au juge, qu'il me soit facile de passer à travers cette multitude furieuse sans aucun danger?... votre devoir est de me protéger , et vous le devez autant pour vous que pour moi , car ils ne vous distingueront pas de moi dans leur rage fanatique. Allez, je connais les excès du peuple!... j'ai de l'expérience, et il n'y a pas un cheveu de différence entre cette masse de peuple et celle qui égorgeait à la Saint-Barthélémy, au dix août, {Po 163} en septembre, pendant la ligue, etc.

Le ton de conviction et l'organe du vieillard faisaient passer la terreur dans l'âme , et le maire , écoutant les vociférations de la foule , fut convaincu que Béringheld courait véritablement risque d'être mis en pièces , car on criait avec un acharnement sans égal : A la voirie!... Qu'on nous livre l'assassin!... qu'il meure... etc.

Le magistrat s'avançant à la fenêtre, demanda du silence de la main et harangua la multitude qui , ne pouvant entendre son discours, l'accueillit par les acclamations de : Vive notre maire! {Po 164} il va livrer le vieillard!... à mort l'assassin!...

Un effroyable cri de joie fut élancé dans les airs et fit trembler le vieillard qui voyait sa mort jurée par ce peuple effréné.

— Général , s'écria Béringheld de sa voix sépulcrale et à demi éteinte , mettez vos troupes sous les armes pour protéger ma sortie et mon chemin jusquà la prison.

— Vieillard, je ne demande pas mieux, mais c'est inutile! mes soldats ne feront pas feu pour vous sur le peuple, d'ailleurs , ils n'ont pas de cartouches, et la foule aurait bientôt rompu leurs rangs.

— Essayons , dit le maire.

{Po 165} Le vieillard fut placé entre le général, le maire, le juge, le substitut, le secrétaire, le commissaire et l'escouade de gendarmerie , mais quand la foule vit les apprêts du départ, sans ménagement pour les plus avancés , elle se jeta sur la maison , avec l'apparence d'une de ces grosses lames de mer et avec une telle furie que le bataillon placé par le général Béringheld fut dispersé, comme les débris d'un vaisseau par une mer courroucée.

On rentra sur le champ, et l'on barricada les portes. La foule se mit à crier de plus belle : ces voix enrouées , ces figures tendues {Po l66} annoncèrent plus que jamais la rage et l'énergie fanatique d'un peuple en colère.

Pour sauver ce peuple aveugle d'une sanglante catastrophe et du malheur d'une procédure qui coûterait la vie â bien des victimes de cette exaltation, si l'on venait à déchirer un homme qui n'était encore qu'en prévention , le maire eut une idée qui ne pouvait manquer d'avoir un plein succès.

Il dépécha un gendarme et un secrétaire , vers le malheureux père de Fanny. Le secrétaire eut ordre de l'instruire des circonstance où l'on se trouvait , du {Po 167} service éminent qu il allait rendre au peuple, et de lui intimer l'ordre de se rendre à la place Saint-Etienne pour protéger le vieillard que l'on accusait d'avoir assassiné sa fille.

On trouva le père de Fanny dans un état déplorable : sa raison, sans l'avoir abandonné, succombait sous le chagrin dont il était accablé, ses yeux secs, n'ayant pas encore versé une seule larme, restaient fixés sur le siège , où Fanny b avait l'habitude de s'asseoir. Rien ne faisait effet sur lui.

Le secrétaire exécuta les ordres du maire. Son récit fini, le père de Fanny parut n'avoir {Po 168} rien entendu. Alors, le secrétaire épouvanté des périls que couraient et la foule assemblée et ceux qui seraient ses victimes , représenta au malheureux père avec l'énergie que donnent de pareilles circonstances , quel service il rendrait à la ville et à cette foule égarée. — Convenait-il que l'assassin de Fanny fut déchiré par la populace? ne fallait-il pas qu'il pérît c sur l'échafaud?... on dirait que le père se serait fait justice lui-même! ne devait-il pas retenir ses ouvriers?... etc.

Lamanel, comme mu par une inspiration , qui ne vînt pas de lui , se lève.

{Po 169} J'irai,..... dit-il, tout-à-coup, d'un pas ferme, il s'avance, suit le secrétaire, le gendarme, et paraît obéir à une force surnaturelle d.

Cependant la foule continuait ses vociférations, son acharnement, croissant à chaque minute, était arrivé à son plus haut degré : l'effroi régnait dans la maison du vieillard , la situation devenait de plus en plus critique et il est impossible de décrire les agitations de l'âme de ceux qui jouent un rôle dans ces sortes de scènes! Quelle terreur saisissait les magistrats en écoutant ces clameurs répétées depuis le matin avec l'obstination d'un peuple mutiné.

— Qu'ils meurent tous!... criait-il, {Po 170} ou livrez le vieillard!... Vous ne sortirez pas!... Enfoncez les portes. .. A mort l'assassin! ... Vengez Fanny!.... Qu'on déchire le meurtrier! Que l'homicide meure! livrez-le! A la voirie!... A l'échafaud! ... Qu'on l'égorgé!.. A mort!.... A bas les soldats!... Le vieillard , le vieillard!... livrez-le! qu'il meure!...

Tout-à-coup, à l'extrémité de la foule, un silence auguste et solennel commence , il gagne insensiblement et par degrés toute cette multitude , elle forme d'elle-même un chemin respectueux devant un seul homme , dont la figure abattue , la douleur et les souffrances éteignent les passions {Po 171} dans l'âme des spectateurs : devant son geste de main , tout s'abaisse, tout s'apaise : à son coup-d'œil, les ouvriers se retirent, et ce magique tableau frappe d'autant plus les cœurs qu'il succédait à une scène d'un tumulte effrayant; le contraste était aussi complet que l'imagination la plus poëtique pourrait le désirer.

Le père infortuné , s'avance au milieu de cette baie silencieuse et parvient à la maison. Il monte il entre dans la pièce où se trouvait l'assassin présumé de sa fille. A son aspect, il frissonna , s'assit sur un fauteuil , car les idées qui lui troublèrent le cœur furent {Po 172} trop rapidement violentes. Un torrent de pleurs s'échappe de ses yeux et il s ecrie : « Fanny!... Fanny!... ma fille ?...

Le général Béringheld, s'approchant de Lamanel, tira de son sein le collier d'acier qui décora Fanny , le présenta à ce père désolé en lui disant:

— Voilà la dernière chose qu'ait portée votre fille.

Lamanel regarde le général , lui prend la main, la serre contre son cœur sans proférer une parole! mais quel geste! quel regard! quelle éloquence!... quelle muette douleur , et quel remerciement?...

{Po 173} — Je voudrais qu'il me fut e permis d'en garder un anneau .... reprit le général.

Lamanel contempla le collier avec regret, avec regret il en détacha un fragment et le tendit au général.

— Faiblesses!... s'écria de sa voix sépulcrale le grand vieillard dont le front d'airain annonçait que la sensibilité n'habitait plus sous sa mamelle gauche.

On se mit en marche : le général soutenait le père de Fanny qui protégea, par sa présence, celui que l'on accusait du meurtre de sa fille, les magistrats suivaient.

Quand on aperçut le grand {Po 174} vieillard , ses proportions gigantesques, ainsi que les circonstances surnaturelles qui le distinguaient du reste des hommes , il s'éleva un sourd murmure qui grossissait déjà , déjà des cris partaient du sein de la foule , déjà le vieillard se réfugiait derrière le corps du père de Fanny , avec tous les indices d'une peur véritablement hideuse , lorsque Lamanel, se retournant, fit signe de la main et regarda l'assemblée avec cet air douloureusement suppliant qui l'avait calmée une fois. Le bruit cessa. Un silence morne et farouche s'établit, semblable à celui qui régna dans {Po 175} Rome, quand les cendres de Germanicus la traversèrent : le vieillard fut conduit à sa prison sans aucun autre accident; avant d'y entrer le gigantesque étranger dit au père désolé : « Votre fille existe!... »

Cette parole fut prononcée d'un ton qui en détruisait la vérité : le vieillard ressemblait à ces médecins qui cherchent à faire croire à l'agonisant que la santé est à son chevet.

Aussi, malgré cette ironique consolation, le pauvre Lamanel fut repris d'une attaque si violente, qu'il mourut dans la nuit en prononçant sans cesse le nom de sa chère Fanny.

{Po 176} Un concours immense de peuple entoura la prison , jusqu'à la nuit. Le geôlier raconta que lorsqu'il eut verrouillé la porte du cachot sur le vieillard , il entendit sa voix sépulcrale murmurer : — Je suis sauvé!...

CHAPITRE IV CHAPITRE VI


Variantes

  1. diminuer. Cà {Po} (nous corrigeons)
  2. sur le siège, ou Fanny (nous corrigeons)
  3. ne fallait-il pas qu'il périt (nous corrigeons)
  4. une force surnaturlle (nous corrigeons)
  5. Je voudrais qu'il me fut (nous corrigeons)

Notes

  1. John Milton; Le Paradis perdu (Paradise lost), publié en 1667 puis, dans une version révisée, en 1674.