Horace de Saint-Aubin,
auteur du Vicaire des Ardennes.
LE CENTENAIRE, OU LES DEUX BÉRINGHELD

Horace de Saint-Aubin / Le Centenaire, ou les deux Béringheld / Paris; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME PREMIER

CHAPITRE VI.

Fuite. — Le général quitte Tours. — Ses Mémoires.



CHAPITRE V CHAPITRE VII

[{Po 177}] Les événemens de cette journée se trouvaient tellement liés à toute la vie du général Tullius Béringheld , qu'il était impossible qu'il n'en fût pas gravement affecté. L espèce de maladie morale qui l'agitait lui donna quelque relâche , et , la curiosité s'emparant de son âme, il résolut de rester à Tours , pour connaître {Po 178} à fonds l'être extraordinaire que jusqu'alors il n'avait qu'entrevu , et puisqu'on tenait ce nouveau Protée enchaîné, de pénétrer ce mystère qui enveloppait son existence.

Il fit appeler son général de brigade , lui remit le commandement de la division, ordonna d'aller à plus petites journées , puisque l'empereur ne devait se trouver à Paris que long-temps après l'arrivée des troupes. Puis il résolut de se rendre à Paris en poste , après être resté à Tours le temps nécessaire pour satisfaire sa curiosité. Les troupes quittèla ville dès le lendemain.

{Po 179} Le lendemain soir, le général passa la soirée chez le préfet , il y trouva le juge d'instruction chargé de l'affaire du vieillard, ainsi que le substitut impérial et le maire. Sur la fin de la soirée , ces magistrats restés seuls avec le général , le prièrent de se rendre dans le cabinet du préfet. Là , ce dernier lui dit : — Général , il paraît certain que vous connaissez l'individu qui fait en ce moment le sujet de toutes les conversations de la ville : notre curiosité est arrivée à son plus haut période, et nous désirerions bien connaître......

Le préfet en était là lorsque {Po 180} son secrétaire particulier ouvrit la porte du cabinet et se présenta :

M. le comte, dit-il , je viens vous annoncer, ainsi qu'à M. le maire un nouvel incident qui n'est pas le moins extraordinaire de l'affaire Béringheld , c'est que ce vieillard a disparu. Le geôlier n'a pas quitté la prison , il a été entouré constamment de personnes dignes de foi; les sentinelles n'ont rien vu , et lorsque le geôlier est entré dans la prison pour apporter au détenu le repas du soir, il a trouvé la chambre vide, sans aucune marque de fuite, sans aucune trace, rien de brisé...

Chacun resta stupéfait, excepté {Po 181} le général. Les fonctionnnires se regardèrent et le substitut s'écria :

— Certes, Messieurs, je suis loin d être superstitieux et crédule, mais je vous assure que cet homme m'a si bien glacé par son aspect, que je n'osais l'envisager, et que je suis obsédé par une idée que je ne puis empêcher d'errer dans mon imagination ; c'est que cet homme possède un pouvoir hors nature...

— Je suis très-disposé à le croire , observa le maire , et il n'y a que la terreur horrible qui s'emparait de lui , à l'aspect du peuple irrité, qui dérange mes idées : cette peur de la mort le {Po 182} dépouille à mes yeux de ce surnaturel que vous lui attribuez... Cependant j'avoue , que si je l'avais devant les yeux, je ne pourrais m'empêcher d'être persuadé comme vous...

— Nous ferons , interrompit le préfet, un mémoire détaillé de ces événemens, nous l'enverrons au ministère de la police générale.... et si l'on ne découvre pas le lieu de la retraite du vieillard , si les recherches constatent qu'il n'est pas dans l'étendue de l'empire , vous laisserez là , je crois , messieurs , une procédure qui devient inutile par le manque de preuves et de faits.

{Po 183} — En effet , dit le juge d'instruction : il est impossible de baser sur ces faits un acte d'accusation.

— Et il serait difficile de le soutenir , ajouta le substitut.

— Général , continua le préfet, vous savez que nous n'avons aucun droit à vous demander de satisfaire notre curiosité : après vous avoir témoigné le désir d'apprendre ce que vous pouvez savoir sur cet être bizarre , vous serez â même de nous en instruire ou de nous refuser cette satisfaction; dans le cas où vous voudriez bien nous mettre au fait de ces circonstances , nous vous {Po 184} jurons tous qu'elles seront ensevelies dans nos consciences.

— Messieurs, dit le général, si le vieillard est échappé , je puis vous assurer que vous ne le reverrez jamais en cette contrée!... d'un autre coté, sa fuite me déconcerte autant que vous, sans que j'en sois étonné; je vous avoue que je comptais pénétrer ici le mystère dont s'enveloppe cet être extraordinaire, et j'avais l'idée vague qu'il lui serait difficile de se tirer de la position fâcheuse où il était. Puisqu'il s'est évadé , mon séjour à Tours devient inutile , je partirai demain. Mais si vous vous proposez de faire un mémoire à {Po 185} l'empereur et à la police générale , je sens que je dois vous donner tous les renseîgnemens qui sont en mon pouvoir : ma vie toute entière se trouvant liée à ces éclaircissemens , il y a long-temps que j'en ai consigné, dans un écrit, les bizarres événemens , qu'il me serait impossible de séparer des circonstances qui concernent le vieillard. Je vous enverrai le manuscrit avant mon départ : je vous le confie, monsieur le préfet, et je compte sur votre obligeance pour me l'adresser à Paris avec la relation fidèle de ces derniers événemens. Je remettrai soigneusement le tout {Po 186} a sa majesté , et au ministre de la police générale.

Alors on se sépara, les magistrats firent leurs adieux au général. Le lendemain, l'on peut se figurer l'étonnement dans lequel toute la ville fut plongée , en apprenant la fuite du vieillard. Il y eut autant d'opinions différentes que de personnes , et les conjectures ne manquèrent pas.

Le général Béringheld partit, mais, une demi-heure avant de monter en voiture , Lagloire avait été porter chez le préfet un paquet cacheté qui renfermait les mémoires de la vie du général écrits par lui-même.

{Po 187} Le soir même , les magistrats qui avaient paru dans l'affaire du vieillard , se réunirent chez le préfet ; il décacheta l'enveloppe du manuscrit et lut ce qui suit à différentes reprises :



HISTOIRE
DU
GÉNÉRAL BERINGHELD(*)




(*) Il eut été très-fastidieux pour le lecteur d'avoir à lire en entier les mémoires du général Béringheld , on a donc été forcé d'en extraire ce qui se rattachait plus particulièrement au sujet, et d'en faire une [{Po 188}] narration suivie, en la coupant cependant par des lacunes nécessaires. On y perdra, peut-être, la manière détaillée et consciencieuse avec laquelle le général racontait les moindres détails qui concernent le vieillard et les événeraens de su jeunesse; mais l'on peut répondre que l'on doit y gagner une précieuse rapidité dans l'intérêt.

En ne publiant pas les lettres , les mémoires et les renseignemens qui servent de base à toute cette histoire , je sens qu'à chaque pas je dois des explications. Je préviens donc que les détails déjà donnés sur le vieillard se trouvaient dans une lettre que le général Béringheld avait adressée, à cette époque, à un savant distingué de la capitale; aussi l'on a dû remarquer que la description détaillée du vieux Béringheld n'était pas sortie [{Po 189}] de la plume sévère d'un auteur : nous l'avons jugée assez curieuse pour la laisser toute entière : il en sera de même pour beaucoup d'autres morceaux de cette histoire, dont on respectera le cachet et que l'on extraira fidèlement des correspondances et des mémoires.

Nous faisons cette observation , une fois pour toutes, afin d'éviter les reproches que l'on pourrait nous adresser, soit sur le peu de vraisemblance , soit sur la difiérence des styles.

Malgré notre désir de laisser parler le général, nous avons arrangé la narration comme si elle était faite par l'Éditeur, afin de nepas changer la manière , le genre et la division adoptés. Enfin nous ferons observer que si nous avons retranché quelque chose, [{Po 190}] rien de ce qui reste n'est inutile, et que l'histoire du général se lie entièrement à cette aventure.        (Note de l'Éditeur).

Avant de commencer l'histoire du général, il est nécessaire de {Po 188} rendre compté des circonstances bizarres qui précédèrent sa {Po 189} naisance : ou y trouvera, par une singularité remarquable , plus {Po 190} de renseignemeus sur le vieillard, que dans la suite de sa vie, mais seulement jusqu'au moment où nous le reprendrons sur la route de Paris.

Son père , le comte de Beringheld , était le dernier rejeton d'une famille illustre dans les annales de la France, et l'une des plus nobles : elle tirait son origine d'un Tullius Béringheld , célèbre chez les anciens Germains et dont les historiens romains font mention.

Avant que la France devînt un {Po 191} royaume, les comtes de Beringheld habitaient les contrées du Brabant , où ils avaient une petite principauté : ils déchurent sensiblement. Enfin , du temps de Charlemagne ils vinrent en France. Des services rendus à l'empereur leur concilièrent l'amitié de ce grand prince , qui leur acheta leur comté , dont le château avait été pillé et détruit par les Saxons. Charlemagne leur concéda en échange un comté , situé au pied des Alpes : il donna même à ce comté le nom de Béringheld , mais ce ne fut que bien tard que le nom primitif s'éteignit, et qu'il fut remplacé par {Po 192} le mot tudesque de Béringheld.

Les comtes de Béringheld furent alors occupés pendant long-temps à transplanter en France leur fortune ; tout entiers au soin de se rendre respectables par de nombreuses possessions, par une grande quantité de vassaux et un château fort , vaste et bien situé, ils tombèrent , quant à la renommée et à la gloire militaire , dans une espèce d'oubli : ce ne fut guère que sous le règne de Philippe-le-Bel qu'ils reparurent à la cour , dans l'histoire , à la guerre, avec un éclat qui les rendit célèbres. Ils furent comptés parmi les grands vassaux , et le chef de cette {Po 193} famille se voit souventdans l'histoire comme un des grands officiers de la couronne de France.

Nous passons sous silence les hauts-faits et les circonstances qui concernent cette famille. Elle arriva à son plus haut degré de gloire et de prospérité sous le règne de Henri III, Henri IV et Louis XIII; mais, à partir du règne de Louis XIV, elle déchut sensiblement pour ce qui regarde les honneurs et les dignités, sans rien perdre cependant de ses importantes richesses : il semblait qu'un génie protégeât cette famille , au milieu des grandes secousses qui agitèrent la France, sous les règnes {Po 194} de Charles IX, jusqu'au règne de Louis XV. Les terres, les biens, la considération, en un mot le matériel de la vie fut scrupuleusement conservé et toujours agrandi. Rien ne dégénéra de ce qui est au pouvoir de l'homme , il n'y eut que l'esprit et les qualités morales de l'âme qui vieillirent ; car les races d'hommes ne peuvent pas toujours se soutenir , et il en est des familles comme des plantes qui perdent de leur qualité en restant sur le même terrain.

Le père de Tullius, héritant de l'espèce d'abâtardissement qui s'était emparé du moral des comtes de Béringheld , se trouva l'être {Po 195} le plus faible et le plus superstitieux qu'il fût possible de voir , un de ces hommes dont la vue n'excite que le sentiment de la compassion. Bon par caractère , il n'avait jamais pu jouir de l'amour de ses vassaux, parce que les gens qui le gouvernaient, commettaient sous son nom des exactions et des violences.

L'espèce d'infirmité morale qui se faisait sentir dans le caractère du comte de Béringheld , s'augmenta singulièrement à la mort d'un de ses oncles , Commandeur de l'ordre de Malthe. Cet oncle , avant de mourir , appela son neveu, ils eurent {Po 196} ensemble une longue conférence, dont le sujet influa visiblement sur l'esprit du comte. Ce fut depuis cet époque que le pouvoir du confesseur de Béringheld devint beaucoup plus étendu, et son ascendant sur l'esprit du comte ne fut un mystère pour personne.

En 1770 , la famille Béringheld fut réduite , par la mort du vieux commandeur, à ce seul comte Etienne de Béringheld , qui , par la réunion des biens de toutes les diverses branches éteintes, devint un des plus riches seigneurs de France et le plus ignoré. Il épousa l'héritière de la maison de Welleyn-Tilna 1 , qui , de son côté, était {Po 197} aussi le dernier rejeton de cette famille , et qui , de même que Béringheld, se trouva d'un caractère tout à fait nul. Il semblait qu'un malin génie se fût amusé à réunir les deux infirmités de deux familles mourantes, pour en créer un assemblage de faiblesse.

Le comte et la comtesse de Béringheld vécurent dix ans sans avoir d'enfans , et les bruits les plus injurieux coururent sur le R. P. André de Lunada, le confesseur du comte.

Nous allons essayer de rendre compte des cris que poussèrent les cent voix de la Renommée.

{Po 198} On prétendait que le Commandeur avait fait à son neveu une confidence extraordinaire qui embrassait l'existence totale des Béringheld , leur fortune prétendue illégale, etc.

L'on renouvelait, au sujet de cette confession du moribond , tous les bruits qui coururent sur ce Commandeur et sur sa famille.

Ce Commandeur fut toujours accusé de sorcellerie , de magie blanche et noire ; la vente de son âme au diable n'était pas plus oubliée que son goût pour la chimie , la physique , et que la recherche à laquelle il se livrait {Po 199} envers un membre de sa famille. Nous allons expliquer ce fait d'une manière plus claire.

La famille Béringheld, ainsi que toutes les familles , s'était dès long-temps divisée en une multitude de branches. Ce fut en 1430 que George Béringheld eut, pour la première fois depuis l'origine de la famille , deux fils qui vécurent tous deux ; l'aîné fut nommé George , et le second Maxime : de manière qu'en 1470 , sous Louis XI , la famille se sépara pour la première fois en deux branches, car Maxime eut un fils.

Alors Maxime ayant de la postérité , obtint le titre de comte , {Po 200} et ajouta le nom de Sculdans à son nom , afin que la branche cadette fût toujours distinguée de la branche aînée.

Cette branche cadette en forma d'autres, et cet assemblage des branches cadettes de la maison de Béringheld , devint une autre maison puissante, en héritant des biens que ses membres acquéraient lorsqu'il ne se trouvait pas d'héritier direct. Ce fut le commandeur Béringheld-Sculdans, qui rassembla sur sa tète les immenses richesses de cette maison cadette et qui, par sa mort, les reporta dans la branche aînée , représentée par le comte Étienne, {Po 201} père du général dont il est question.

Revenons au fils du premier comte Maxime Béringheld-Sculdans, fondateur de la maison Sculdans , car c'est sur ce fils que roulait toute l'histoire.

Ce fils du premier comte Maxime Béringheld-Sculdans était l'objet d'une effrayante légende. Ce Béringheld , second comte Sculdans , s'adonna aux grandes sciences, il vécut avec les savans de ce temps , visita dans le cours de sa longue existence , l'Inde, la Chine ; il assista à la découverte du Nouveau-Monde , fit le tour du globe , et vécut {Po 202} depuis l'année 1470, jusqu'en 1572, qu'il disparut, le jour même de la Saint-Barthélémy.

Cette longue existence lui fit donner le surnom du Centenaire: l'on prétendait que son esprit revenait sur la terre ; et l'on citait toutes les fois qu'il rendait des visites à sa famille. Le fait est que la dernière fois qu'il vint à Béringheld, ce fut en 1550, et il fit présent de son portrait : on fut étonné de trouver au Centenaire une vigueur , une force qui ne sont pas ordinairement l'attribut de la vieillesse. On ne le vit plus depuis ce temps ; mais la tradition prétendait que l'on apercevait {Po 203} le Centenaire, et que c'était lui dont le pouvoir magique protégeait la famille.

Voilà comme cette confuse histoire se rapportait au Commandeur Sculdans : on disait que ce vieux commandeur s'était mis à la recherche du Centenaire , d'après une vision qu'il avait eue en Espagne , et d'après un mémoire présenté au ministère Espagnol sur une aventure arrivée au Pérou ; que le Commandeur ayant fait le voyage , se convainquit de l'existence du Centenaire et que Sculdans mourut pour l'avoir aperçu subitement.

Il s'en serait donc ouvert à son {Po 204} neveu le comte Étienne, avant d'expirer, et cette confidence reportée par le comte de Béringheld au tribunal de la confession , était le fondement du pouvoir du Père André de Lunada , ex-jésuite. Il aurait, par là, possédé les moyens de perdre le comte , dont les possessions étaient le produit de la sorcellerie , et ce père André , abusant de la faiblesse de son pénitent, caressait l'idée de s'emparer des biens de la famille Béringheld , en empêchant le comte par des moyens bizarres , d'avoir des héritiers.

Tel était en 1780, l'état dans lequel se trouvait la famille de {Po 205} Béringheld et les bruits qui couraient sur cette illustre maison. Ce préliminaire indispensable évitera toute obscurité par la suite :

Le château de Béringheld était un des plus vastes et des plus romantiques qu'il fut possible de voir : situé , au milieu des montagnes pittoresques qui commencent la grande et belle chaîne des Alpes , il luttait , par sa hardiesse et son étendue , avec les monts sourcilleux qui l'environnaient. Il paraissait montagne lui-même. Le mélange des architectures diverses de différens siècles, le rendait comme les archives de l'art, {Po 206} et attestait à combien de siècles et de destructions il eut à résister.

Il y avait une foule de constructions, une chapelle, des corps-de-logis , de magnifiques écuries, des orangeries, toutes bâtisses qui portaient le caractère d'une grandeur vraiment royale et qui composaient un ensemble tout-à-fait romantique.

De vastes jardins se confondaient à leurs confins avec les Alpes , et les plus beaux points de vue , les plus belles vallées dont la nature seule avait fait les frais embellissaient cet imposant séjour.

Le château était précédé par {Po 207} une grande cour , au bout de laquelle se trouvait une grille , où commençait alors une immense prairie garnie d'arbres , et après cette prairie, on avait laissé subsister ce qu'on nomme un tournebride. Ce tournebride , était un bâtiment où demeurait le premier concierge du château , cette construction tenait au village dont elle formait la première maison, et le concierge avait fini par conquérir le droit de vendre de l'avoine , des fourrages et du vin.

Alors les voyageurs s'arrêtaient à cette espèce d'auberge, tenue par ce concierge , et c'était à cet {Po 208} endroit que se rassemblaient les domestiques du château ainsi que les plus riches du village. De ces conciliabules partaient les bruits que nous avons rapportés succincttement , afin d'éviter au lecteur de les entendre conter par Babiche, la femme du concierge, la présidente-née du cercle du tournebride.

Le 28 février 1780, il se tenait à ce tournebride une séance, à laquelle on peut faire assister le lecteur pour le mettre au fait de l'événement qui empêcha la famille Béringheld de s'éteindre.

Il était neuf heures du soir , un vent de bise, harcelait avec tant {Po 209} de vigueur la porte démantelée du tournebride, qu'à chaque instant on croyait qu'elle allait être emportée. Chacun des assistans se rapprochait de plus en plus d'un feu de bois de sapin, qui jetait tant de clarté que l'on n'avait pas besoin de chandelle.

Le gros concierge, habitué à entendre régulièrement les voix glapissantes des collègues de sa femme Babiche, dormait dans un coin de la cheminée ; à l'autre coin était la sage-femme du village, vieille sorcière qui cumulait avec ses fonctions obstétriques , le droit de dire la bonne aventure , de jeter des sorts , de nouer {Po 210} l'aiguillette , de guérir avec des paroles magiques et des simples bien choisis. Elle avait environ quatre-vingt-dix ans, et sa figure desséchée , sa voix rauque , ses petits yeux verds , ses cheveux blancs qui s' échappaient de dessous un mauvais bonnet, ne contribuaient pas peu à fortifier les idées qu'elle entretenait sur son compte.

Ayant vu naître la population presqu'entière du village, connaissant les généalogies de chacun , les mystères de la naissance, les histoires de chaque famille ; il était impossible qu'elle ne fut pas une autorité , et une puissance redoutable du village de {Po 211} Béringheld , surtout lorsque les pères l'avaient représentée à leurs enfans en bas âge , comme une sorcière, ou tout au moins comme une femme à vénérer.

A côté d'elle , venait Babiche , grosse femme , fraîche et jolie ; contre Babiche était le plus fort épicier du lieu , nommé Lancel. Trois ou quatre commères octogénaires tenaient le milieu.

Le gros concierge avait à sa gauche , le garde-général des forêts de la couronne , homme aimable, instruit, musicien, marié depuis peu, et qui ne trouvant pas accès au château , venait quelquefois écouter les nouvelles {Po 212} qui se débitaient au cercle du tournebride. Il était l'homme d'affaires de plusieurs maisons dont les propriétés se trouvaient aux environs , sa femme extrêmement jolie, et d'un caractère assez aimable pour briller sur un plus vaste théâtre , venait rarement à cette assemblée ou sa dignité aurait été compromise.

— Le Père de Lunada, a fait renvoyer ce matin le jeune homme que madame avait pris en affection , disait la concierge , il ne laissera pas, si cela continue, une seule tète qui soit du genre masculin, j'ai toujours peur lorsqu'il passe à cette grille et qu'il {Po 213} jette sur cette maison son grand œil sournois , qu'il n'aperçoive mon pauvre Lusni.

— Me voici! s'écria le concierge endormi qui s'entendant nommer par sa femme , crut que sa despotique moitié l'appelait.

— Le fait est qu'il prend de rudes précautions pour s'assurer le gâteau , dit une des commères.

— N'est-ce pas pitoyable de voir périr une des plus nobles familles , et les anciens protecteurs de tout le village.

— Ne calomniez pas ce saint homme , s'écria le politique concierge, qui sait s'il n'est pas à rôder ici près.

{Po 214} — A quoi servirait au Père de Lunada de posséder les biens immenses de la famille Béringheld, repartit le garde des forêts , il n'a pas d'héritiers, il jouit dès-à-présent de toute l'opulence qu'il peut souhaiter; son ordre est aboli, partant , je n'apercois aucun but dans sa conduite, et si madame la comtesse n'a pas d'enfans , c'est qu'elle est stérile.

— Si le comte et sa femme viennent à mourir , il ne restera pas grand chose au révérend Père... s'écria Babiche : il jouit, c'est vrai!, mais il ne possède pas!..

A ces mots la vieille sage-femme agita sa tête de droite à gauche , {Po 215 } ce qui fit tomber ses cheveux blancs sur son col noir et ridé. Elle éleva, vers le ciel , ses mains décharnées, chacun se tut, car ces préambules annonçaient que Marguerite Lagradna voulait parler , on se serra donc les uns contre les autres et tous les yeux furent attachés sur la sage-femme, dont les yeux brillans roulaient avec vivacité ; il semblait qu'un démon l'agitât, et que, tel qu'un poëte , elle eût une inspiration dont la verve voulait s'échapper comme une flamme , ou un torrent.

CHAPITRE V CHAPITRE VII


Variantes


Notes

  1. Welleyn-Tilna : nous n'avons rien trouvé sur ce nom.
    Le nom Wellyn apparaît dans l'histoire d'Angleterre à l'époque normande; ce mot, probablement celtique; on le retrouve aussi dans le patronyme Llewellyn.
    Par ailleurs on a Wellen, commune belge du Limbourg; or le nom Beringheld est à rapprocher de Beringen, qui est celui d'une autre commune belge du Limbourg.