Horace de Saint-Aubin,
auteur du Vicaire des Ardennes.
LE CENTENAIRE, OU LES DEUX BÉRINGHELD

Horace de Saint-Aubin / Le Centenaire, ou les deux Béringheld / Paris; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME PREMIER

CHAPITRE VII.

La sorcière. — Ses discours. — Prédictions. — Arrivée de l'esprit.



CHAPITRE VI CHAPITRE VIII

[{Po 216}] — Malheur à Lunada!... Malheur, s'écria Lagradna, malheur à lui, s'il veut toucher à la fortune des Béringheld!... elle est sacrée!.... tous ceux qui cherchèrent à l'envahir sont mal morts!....

Lagradna avait une manière de prononcer et de jetter ses mots qui plongeait l'âme dans une {Po 217} espèce de frayeur, elle paraissait tellement pénétrée de ce qu'elle disait, qu'elle en faisait passer chez les autres la conviction ; on était ému rien que par ses simples gestes.

— D'ailleurs , continua-t-elle après un instant de silence, et en regardant les solives du plafond; a race des Béringheld ne doit pas s'éteindre, elle durera autant que le monde!... que ce monde-ci!., et Lagradna frappa la terre avec la longue canne qu'elle portait toujours.

— Il y a long-temps que je sais cela, ainsi que la prédiction de Béringheld-le-Centenaire, et elle {Po 218} chanta d'une voix rauque et cas- sée:


Ma race ne mourra
Que lors qu'il nous cherra
Une grosse montagne
Dans la rase campayne
De la Vallinara ;
Ainsi nous périra
Le dernier de ma race ,
Que rien, que rien n'efface.

En chantant, ces mauvais vers d'une voix chevrotante, Lagradna avait imprimé une attention singulière à ses auditeurs.

— Comment voulez-vous qu'une montagne écrase quelqu'un dans la Vallinara?... — Vous avez entendu la prédiction?... reprit-elle {Po 219} elle d'une voix sonore et en se levant debout dans la chaumière qui parut alors trop petite , eh bien ? .. j'ai vu ce matin , celui qui l'a faite!... oui je l'ai vu!... et voilà la seconde fois de ma vie. La première ce fut lorsqu'en 1704, écoutez!... on avait accusé le Comte Béringheld le LXXIIe de la mort de la jeune Pollany, dont on trouva le squelette dans le souterrain de la tour carrée. L'arrêt de mort était à la veille d'être rendu, les biens allaient être confisqués : il faisait nuit noire et je revenais des montagnes par la Vallinara , lèvent soufflait, et les forêts grondaient comme le tonnerre, j'avais {Po 220} peur et je marchais en chantant la complainte de Béringheld-le-Centenaire... Arrivée au milieu de la Vallinara , je vis une grande masse noire , se mouvoir dans l'obscurité, et éclairée par deux petites lueurs bien distinctes , comme je me dirigeais vers Béringheld et que la masse allait aux montagues , nous devions nous rencontrer... D'abord , je crus que c'était Butmel , qui venait à cheval à ma rencontre.... . . . . . . . . . . . . . . . . .

A ces mots la sage-femme , tomba sur sa chaise , resta immobile, et des pleurs, s'écoulant de ses yeux, roulèrent dans les {Po 220} sillons formés par les rides de son visage. Cet accès de douleur, dans un âge si avancé fit tressaillir l'assemblée qui se souvint alors que Lagradna n'avait jamais été mariée ; qu'elle n'aima qu'une fois dans sa vie; que Butmel, l'amant chéri de Lagradna , fut celui sur lequel le crime du meurtre de Pollany fut rejeté d'une manière inconcevable et par une trame invisible; qu'on le transféra à Lyon où il fut condamné à mort; enfin, qu'il mourut accusé d'avoir tué Pollany ; que toute les fois que le nom de Butmel sortait de la bouche de Lagradna, elle tombait dans une {Po 222} rêverie qu'il ne fallait pas interrompre, sous peine de la voir livrée à un accès de folie. Bientôt Lagradna reprit :

— Il me semblait déjà le voir avec son sourire!... son chapeau sur l'oreille, un bouquet à la main, et la joie peinte sur le visage... pauvre Butmel!.. tu ne souris plus, dit-elle en regardant la terre, et quel est l'infernal génie qui t'a fait tirer à quatre chevaux pour un crime que tu n'avais pas commis?... toi , un crime?... toi , l'âme la plus honnête!, et, Pollany était mon amie!.. la tienne!.. ah tu ne souris plus!.. mais , dit-elle avec un accent {Po 223} déchirant, tu es dans les cieux , avec les anges!...

Cette idée , qu'elle exprimait les yeux levés vers le ciel , fît disparaître un moment ses rides , son visage parut voir Butmel, et elle caressa une chaîne, composée de grains de verre , que son amant lui avait donnée. Son extase , pendant laquelle chacun tâchait de ne pas respirer, cessa par degrés ; elle revint à elle, en disant : Ce n'était pas lui que je croyais apperçevoir dans la Vallinara!... je marche toujours... je vaisl... je vais! je vois que les deux lumières sont deux yeux , {Po 224} la masse, un homme ; et cet homme , un cadavre.

Une horreur indéfinissable s'empara des assistans , à ces mots prononcés avec des repos, des accens et des gestes qui donnaient à Lagradna l'air d'une Sybille dans un antre. On croyait voir ce qu'elle dépeignait ; le feu ne jetant qu'une faible lueur qui éclairait la chambre à peine , Marguerite se trouvait alors colorée , par un reflet rougeâtre, ce qui la rendait susceptible de produire un effet profond sur l'imagination , surtout en racontant une pareille histoire à de pareils auditeurs.

{Po 225} — Ce cadavre! continua-t-elle d'une voix à faire trembler les plus aguerris , c'était l'esprit de Béringheld-le-Centenaire!.... je l'ai reconnu!...

— Comment? demanda le garde des forêts, puisque c'était la première fois que vous le voyiez.

— Comment?... reprit Lagradna avec volubilité, mon père ne l'avait-il pas apperçu en septembre de l'an 1652, quand Jacques Lehal fut emporté de son chalet sans qu'on l'ait jamais retrouvé, et que le comte Béringheld LXX apprit la mort de celui contre lequel il devait se battre en duel le lendemain. L'adversaire du comte de Béringheld était un {Po 226} comte de Vervil; tous deux devaient se battre à mort, et Vervil passait dans ce temps pour le plus adroit à l'épée : le trépas de Béringheld paraissait donc inévitable. Ce redoutable adversaire mourut à deux lieues d'ici , dans le col de Namval ; une pierre énorme tomba sur son carosse... Mon père a vu l'esprit détacher la pierre!... alors il me raconta comment il avait entendu dire, à son grand père, que l'esprit ne paraissait jamais , sans qu'il arrivât des malheurs à ceux qui menaçaient les Béringheld , et qu'une mort sinistre saisissait toujours quelqu'un quand le Centenaire passait dans une contrée.

{Po 227} Mon père, à cette époque, m'avait déjà tout détaillé, et lorsque je rencontrai l'esprit du Centenaire, comme je vous le disais tout-à-l'heure , je reconnus sa voix qui n'a rien d'humain , cette voix qui parle comme celle des vents et des tempêtes ; alors, je n'ai pas pu soutenir la lumière de ses yeux ; quand il a passé , j'ai aperçu sa grosse tête blanche qui sentait la tombe ; ses pas n'ont point retentit sur le sable, il était léger comme le vent du matin ; et , comme ma tête se trouvait sortie du fossé qui me cachait , j'ai vu , lorsqu'il a levé son pied, j'ai vu ses os desséchés et aucune chair dessus....

{Po 228} Aussi , l'arrêt fut cassé , l'affaire du comte de Béringheld appelée à Paris , où on l'acquitta , et Butmel a été la victime! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Des pleurs coulèrent encore et la vieille se tût. On n'osa pas interrompre son silence ; d'ailleurs, l'aspect vénérable de la misère d'amour de cette femme inspirait un profond sentiment de compassion. Elle agita sa main décharnée , la tendit , et découvrant ses os , elle dit :

— Ce bras a été jeune , recouvert d'une peau douce, et Butmel le pressait souvent!.... mais maintenant, je vis, mon bras est ridé, et Butmel est mort!... je {Po 229} suis morte aussi.... mon cœur est mort... on croit que je vis!...

— Sachez , reprit-elle d'une voix sonore et ferme , sachez, que j'ai revu l'Esprit ce matin... malheur au Père Lunada , s'il convoite les biens de la famille Béringheld!... l'Esprit est dans la contrée, j'ai revu la neige de sa tête, les os de ses pieds; il était sur le sommet du Péritoun : assise au bas de la montagne, j'ai pensé m'évanouir, en apercevant que le vent impétueux n'agitait pas son grand manteau brun, et qu'il se tenait ferme sur ses pieds; j'ai cru qu'il m'annonçait ma mort, j'ai demandé dans le village si {Po 230} quelqu'un n'avait pas disparu... Le Centenaire jetait un œil de feu sur les vieux murs du château... ah! notre comtesse aura un enfant... allez, c'est Lagradna qui vous le dit, retenez-le bien!.. et vous, M. Véryno , prenez garde à votre femme? elle est jolie comme Pollany!... ( le garde des forêts tressaillit de frayeur ); et vous! Babiche, prenez garde à Lusni?... il ressemble, pour la taille, à Jacques Lehal! ( la concierge se signa et dit un pater ) l'Esprit voltige sur la contrée!... il est rare de le voir deux fois par siècle... il y aura du nouveau!... car, si l'esprit n'emporte pas quelqu'âme avec {Po 231} lui , il ferait plutôt revenir des morts!...

Le feu s'était éteint sans que personne osât se lever pour y remettre du bois de sapin; il s'échappait du foyer , des cendres, une flamme bleuâtre qui parfois, éclairait le visage de Lagradna : cette lueur voltigeait dans la chambre comme les paroles de la sage-femme dans l'imagination de ses auditeurs : elle les avait lancées une à une , et le peu d'idées qu'elles contenaient contribuait à donner à l'âme une espèce de vague et de rêverie pesante. On s'étonnait de l'entendre parler, d'écouter ses diffuses paroles, {Po 232} cependant elle réussissait à inquiéter. Au moment où elle se rassit , un violent coup de vent se fit entendre et la cloche du tournebride retentit.

Personne ne se leva pour aller ouvrir, parce que l'on supposait que le vent avait seul agité la cloche; mais tout-à-coup , lorsquel'on n'y pensait plus et que le vent était appaisé , la cloche fut sonnée avec une vigueur et une constance qui prouvèrent qu'un être de chair et d'os remuait le pied de biche qui se trouvait terminer la chaîne; alors le chien se mit à aboyer d'une manière qui sembla lugubre.

{Po 233} Personne ne fît mine de se lever.

— « Eh bien Lusni , mon ami? s'écria Babiche.

— Allons-y tous,... répondit Lusni à l'interpellation cadencée de sa femme.

A ces mots , Lusni jeta dans le foyer une poignée de branches de sapin , une lueur subite éclaira la chambre , et , le courage renaissant dans l'âme de chacun , le garde des forets alluma une chandelle, et Babiche , Lagradna , et Lusni , en arrière-garde , se dirigèrent avec le garde vers la grille.

— Viendrez-vous ?... s'écria une {Po 234} voix rauque , forte , pleine et d'un accent glacial.

— C'est lui!... dit Lagradna que vient-il chercher?...

— Qui, lui?., demanda Véryno.

— Béringheld-Ie-Centenaire.

Le groupe resta cloué par la peur , à moitié chemin de la grille, et la chandelle indiqua, par le vacillement de sa lueur, la terreur du bon Lusni qui se repentit d'avoir écouté Lagradna.

— Viendrez-vous , enfans d'un jour? répéta la voix terrible qui accompagna cet ordre d'un ton de maître.

— Allons donc, venez? s'écria une voix douce et qui se rapprochait {Po 235} davantage du flexible organe des hommes.

Lagradna, saisissant la lumière des deux mains du concierge , se dirigea lentement vers la grille; Babiche, poussée par la curiosité, la suivit; Véryno eut honte de se voir surpassé en courage par deux femmes, il s'avança donc sur leurs pas; alors Lusni fit quelque démonstration, mais il se tint à une honnête distance; quand aux trois commères , elles se groupèrent sur les marches du tournebride.

— Depuis quand cette grille ne s'ouvre-t-elle plus au premier coup de cloche? dit encore la voix terrible pendant que Lagradna faisait résonner la serrure.

{Po 236} — Depuis que Butmel est mort injustement!... répondit la sage-femme dont la tête n'était plus bien présente , et à l'âge de quatre-vingt-dix ans cela arrive assez souvent.

A peine Lagradna avait-elle achevé la dernière syllabe du dernier mot , qu'un éclat de rire horrible retentit dans les airs et parvint jusqu'aux murs du château qui le répétèrent. Tous les assistans furent glacés d'épouvante.

Butmel vit encore!... continua la voix en riant d'un ricanement infernal. Un moment de silence suivit cette phrase, et des larmes amères sillonnèrent le visage de Lagradna.

{Po 237} — Vous êtes à Béringheld!... proféra encore cette voix. Elle partait du gosier d'un homme d'une stature énorme. Il s'adressait, en ce moment , à un autre homme en uniforme , qui depuis qu'il était arrivé, ne cessait de lorgner sa valise , de brosser son habit en se servant de ses manches, et de regarder s'il ne lui manquait rien. Il ne s'occupait que de lui et de son cheval. Le géant, après avoir montré le château , jeta un coup d'œil sur le groupe , et ce coup d'œil sembla à tous les assistans faire pâlir la lumière de la chandelle. Le guide de l'officier disparut avec une effrayante rapidité; {Po 238} toutefois, l'on entendit le galop d'un cheval.

— L'avez-vous vu?... dit Lagradna au concierge , à sa femme , au garde-chasse et aux trois autres vieilles femmes; quel œil!... Ne croyez pas que ce soit un cheval qui galoppe!... l'Esprit s'amuse. Soyez certains qu'il n'a pas plus de cheval qu'il n'y a de poil dans le creux de ma main.

Le groupe resta immobile, ne regardant personne, ou plutôt craignant de voir.

— Que diable avez-vous donc? leur demanda l'ofTicicr qui avait fini l'inventaire de lui-même et qui s'amusait de l'effroi peint sur {Po 240} les figures. Il descendit de cheval , passa soigneusement son bras dans la bride et il reprit :

— Je vous garantis que mon guide monte un véritable cheval et un bon cheval encore!... Jamais je n'ai eu tant de plaisir à causer avec un homme... il ne m'a rien demandé pour le service qu'il m'a rendu; c'est fort poli , car il était en droit d'exiger quelque chose.

— Votre guide , un homme ? dit Lagradna , vous avez fait route avec un Esprit!...

— Que veut cette folle avec son Esprit?... reprit l'officier en fronçant le sourcil. Allons, conduisez-moi au château?

{Po 240} — L'avez-vous vu?... demanda Lagradna.

— Moi , pas du tout! il fait noir comme dans un four! et, quand on a une valise!... dit-il en regardant avec inquiétude la croupe de son cheval; allons, continua l'officier , en voyant tous les yeux tournés sur sa valise , allons , menez-moi au château ?

Le concierge saisit sa lumière, mit sa main du côté du vent pour qu'elle ne s'éteignit pas et il guida l'étranger à travers l'avenue ; Lagradna et Babiche accompagnèrent l'étranger , afin d'ouvrir la seconde grille qui devait être fermée.

{Po 241} Il régnait dans l'habillement de l'inconnu une régularité , une tenue qui donnaient l'idée d'un caractère exact et minutieux. Les traits de sa physionomie ne démentaient pas cette opinion : on l'aurait plutôt pris pour un bon négociant , calculant tout, jusqu'à la vie, que pour un militaire , personnage ordinairement décidé et aventureux.

— Si ce n'est pas une indiscrétion , pourrais-je vous demander où vous avez pris ce guide , dit la sage-femme à l'inconnu.

— Je me suis égaré, répondit-il; au moment où je franchissais {Po 242} les montagnes qui précèdent la Val... ven...

— Vallinarra , s'écria la sage-femme.

— C'est cela même, reprit l'étranger, alors j'ai entendu le galop d'un cheval qui me suivait, j'attendis que le cavalier fut arrivé près de moi. je lui demandai le chemin de Béringheld, il m'y conduisit fort obligeamment , et pendant la route , il me parla d'une foule de choses peu connues, d'anecdotes curieuses.

— Qui ne concernent , certes pas le temps présent!... répliqua Lagradna.

— C'est vrai , dit l'officier {Po 243} frappé d'étonnement à cette réflexion.

— Vous n'avez donc pas regardé ses yeux de feu.

— Il avait une lumière dit l'officier.

— Une lumière!... c'était son œil , s'écria Lagradna.

A cette observation, l'étranger resta immobile d'étonnement et il murmura tout bas : « serait-ce mon médecin?... Un œil de feu!... que ne l'ai-je examiné!

— Et cette voix ? reprit la sage-femme.

C'était la sienne! s'écria l'officier stupéfait.

Pendant que l'officier s'avançait {Po 244} vers le château , il s'y passait une scène dont le récit suffira pour dépeindre les personnages qui l'habitaient.

Dans une antique salle à manger, autour d'une table bien servie, étaient le comte, sa femme et le Père de Lunada. Devant le Révérend Père, on voyait les débris de diffèrens mets les plus exquis, ce qui prouvait authentiquement que la fleur de son teint et la fraîcheur de sa carnation étaient soigneusement entretenues par les attentions des maîtres du château. Les vins les plus savoureux et mille friandises venaient d'être prodigués au Père de {Po 245} Lunada, lorsque, se tournant vers la comtesse , il lui observa que l'on n'avait pas encore ajouté de lit de plume à son coucher.

— Ce n'est pas , ma fille , par sensualité que je fais cette demande.

— J'en suis bien persuadée , répondit une jeune femme placée dans un fauteuil dont le dos était d'une hauteur énorme, et où elle paraissait ensevelie.

— Mais pourquoi, reprit Lunada , dans cette vie , ne pas profiter des commodités qui peuvent la rendre agréable. Le Seigneur ne les a permises que pour dédommager ses serviteurs de leurs {Po 246} combats avec le démon. Mon fils, envoyez-moi de cette liqueur dont la bouteille se trouve devant vous ; je crois que si ma digestion ne se faisait pas bien , je ne pourrais pas prier avec toute la ferveur que l'on doit mettre à ses prières. Le comte donna la bouteille â un laquais.

— Vos prières n'ont pas encore réussi à nous faire avoir des enfans, dit le comte de Béringheld.

— Mon fils , Dieu est sage , et ne fait rien en vain : s'il a permis la dispersion de notre Société , ce fut pour punir la terre; et, si vous n'avez pas encore de postérité , ne l'attribuez qu'à vos {Po 247} péchés ? il faudra redoubler vos péuitences , vos austérités, vos jeûnes, j'y joindrai mes prières.

— Mon père , observa la comtesse , ne pourrait-on pas consulter des gens de l'art, pour savoir s'il n'y aurait pas des moyens...

A ces mots, l'effroi se peignit sur la figure de l'ex-jésuite : — Penseriez-vous que les hommes soient plus puissans que Dieu ?...

A cette exclamation , la comtesse se tut, sa figure reprit cette passibilité froide que donne l'extrême dévotion. Son mari , la bouche béante, les yeux étonnés, regardait le visage de son confesseur, dont l'expression était le {Po 248} véritable baromètre de toute la maison.

— Il n'y a rien à attendre que de Dieu! reprit le P. de Lunada.

Cependant il faut convenir que le dessein du P. de Lunada , n'était pas aussi criminel qu'il pourraitleparaître. Le R.P. faisait autrefois partie de la société célèbre des jésuites. A l'abolition de cet ordre , il se réfugia en Italie, et, revenant en France quelque temps après, il fut accueilli par le comte de Béringheld.

Le P. de Lunada était très-instruit, mais il avait une profonde ignorance sur certaines matières : convaincu de la vérité de {Po 249} la religion, mais encore plus convaincu de la grandeur de sa profession de jésuite , son caractère présentait un singulier mélange d'esprit et de simplicité, de bonté et d'astuce, d'ambition et de désirs ; enfin , pour tout dire , l'esprit de la société de Jésus n'avait pu réussir à gâter son caractère primitif.... et , sans faire du P. de Lunada un fanatique , un génie , ou un ambitieux , la société de Loyola lui avait inculqué ses principes et sa religion particulière qui , à chaque instant , contrariaient les idées naturelles du R. P. Il s'en suivait un singulier combat dans la {Po 250} conduite , les idées et le caractère du R. P.

Ainsi , le P. de Lunada désirait, si le comte de Béringheld ne devait pas avoir d'enfant, que la fortune de la maison lui revint plutôt qu'à l'Etat; mais, il n'aurait pas commis la moindre action qui eût exigé de l'énergie , pour s'en rendre maître , et empêcher le comte et sa femme d'avoir des héritiers. L'on peut assurer que l'empire que le R. P. exerçait sur les maîtres du château n'avait rien de despotique, il résultait des circonstances bizarres qui permirent la réunion de trois êtres aussi faibles, parmi lesquels {Po 251} le P. de Lunada se trouva le plus fort.

Ainsi , le château présentait le maussade aspect de ces trois êtres cheminant dans la vie, en n'ayant pour s'y conduire que le flambeau de l'ex-jésuite , flambeau composé de toutes les décisions de l'église, que le R. P. appliquait selon son intérêt; et, comme tous ceux qui gouvernent , il était jaloux de son autorité; c'est ce qui faisait que, n'étant pas précisément le maître , il avait à batailler avec les gens qui le rendaient odieux , sans qu'il en donnât de grands motifs. Ainsi , l'on errait au château de Béringheld , {Po 252} dans un labyrinthe d'intrigues domestiques , de petites tracasseries , etc. , que la faiblesse des maîtres et la hardiesse des domestiques entretenaient toujours; et dans un château habité par un petit nombre de personnes, on doit sentir combien ces riens étaient augmentés par les bavardages et la présence continuelle des mêmes individus. En un mot, qu'on se figure le palais de la Sottise livré à des subalternes en l'absence de la déesse.

CHAPITRE VI CHAPITRE VIII





FIN DU PREMIER VOLUME.




Variantes

  1. en voyez-moi {Po} (nous corrigeons)

Notes