Horace de Saint-Aubin,
auteur du Vicaire des Ardennes.
LE CENTENAIRE, OU LES DEUX BÉRINGHELD

Horace de Saint-Aubin / Le Centenaire, ou les deux Béringheld / Paris; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME DEUXIÈME

CHAPITRE II 1.

Apparition. — Lunada réduit au silence. — La comtesse au lit.



CHAPITRE VIII CHAPITRE X

[{Po 31}] ON doit, pour peu que l'on ait de l'imagination, se figurer la juste terreur qui s'empara de ce groupe, en voyant un militaire brave préférer de s'en aller par une nuit froide et orageuse, à rester dans un château, habité par un être sur lequel on savait qu'il exista, de tout temps à {Po 52} Béringheld, les traditions les plus contradictoires, mais les plus étranges selon toutes les versions.

Le comte ordonna à Saint-Jean de se rendre dans sa chambre, et de l'y attendre ; il pria sa femme de se retirer dans la sienne; puis, il se dirigea, seul, vers l'appartement du P. de Lunada.

Béringheld trouva le Révérend Père, lisant son bréviaire. En apercevant le comte, il le déposa sur sa table; et, fermant les yeux, mettant les deux premiers doigts de sa main droite contre sa joue en rabattant le reste de sa main sur ses lèvres, il parut disposé à écouter le comte.

{Po 33} — Mon père, dit Béringheld, la révélation que je vous ai faite au tribunal de la pénitence, lors de la mort du commandeur Sculdans.

— Je l'ai oubliée, mon fils, s'écria l'adroit Jésuite, elle ne peut être rappelée qu'en confession.

— Qu'importe, mon père, vous l'avez regardée comme une instigation du démon, mais aujourd'hui, l'existence de l'être que m'a signalé mon oncle Béringheld au lit de mort ne peut plus être révoquée en doute, il est au château...

— Il est au château!.. dit le prêtre {Po 34} en se levant avec toutes les marques de la frayeur.

— Lagradna et l'officier l'ont vu, ajouta le comte.

— Ce ne peut-être que le démon, ou bien votre ancêtre aura fait un pacte avec l'ennemi des hommes.

— Jugez, mon père, reprit Béringheld, jugez, si le commandeur est mort de frayeur, ce qui doit nous arriver!..

— Mon fils, le seigneur est juste, il ne permet point que le tentateur soit le plus fort.

— Que faire ? dit le comte, car il ordonne que tout étranger soit hors du château, demain {Po 35} soir pendant toute la nuit, et il doit lever les obstacles qui nous empêchent d'avoir de la postérité...

— Que me dites-vous!.. s'écria le P. de Lunada, voyons cette lettre.

Le comte la donna à l'ecclésiastique, qui la lut. Le P. de Lunada ne manquait pas d'une certaine fermeté, et ses premières réflexions lui prouvèrent que le diable n'écrivait point, qu'il était physiquement impossible de lui résister ; il pensa aussi intérieurement que la présence des êtres de cette nature, n'avait jamais été un article de foi, que depuis long-temps cette {Po 36} idée était reléguée parmi les rêveries.

Cependant dans cette occurrence, un grand nombre de circonstance se présentaient d'une manière surnaturelle ; puis, il vint à se rappeler que plusieurs prisonniers de l'inquisition, sûrs de la mort, avouèrent posséder un pouvoir qui leur était inconnu et dont ils ne pouvaient se rendre compte; enfin, les exécutions de plusieurs sorciers lui revinrent dans la mémoire. Il tomba dans une rêverie que son pénitent n'osa point interrompre, et le résultat en fut : que l'on devait se tenir sur ses gardes, armer du {Po 37} monde, et qu'il passerait la nuit du 1er mars, à la porte de la chambre d'apparat, avec l'eau bénite, les livres saints et le St.-Sacrement; que chacun se mettrait en prière; que l'on prendrait toutes les précautions nécessaires pour résister, soit au démon, soit à des hommes; enfin, que la comtesse ne devait pas s'exposer à cette aventure mystérieuse.

Le comte, rassuré par les paroles du bon prêtre, se disposait à sortir, lorsqu'il entendit un lé-ger bruit :

— Je crois, dit-il, que l'on marche dans le corridor.

{Po 38} — Chut!... s'écria le P. de Lunada.

Ils s'arrêtèrent, et retinrent leur haleine.

La porte parut remuer, le prêtre et le comte se sentirent glacer d'horreur, quand le mouvement devint en effet réel, et que, la porte ouverte, un grand vieillard, d'une taille énorme, jetant par les yeux un feu sardonique, s'avança lentement et d'une manière incorporelle! cette masse les enchante les charme, par une espèce d'incantation. La plus sombre horreur saisit les deux spectateurs. Le vieillard s'arrête, il les regarde fixement et {Po 39} ils sont cloués comme par une force supérieure, inévitable, hors nature.

Béringheld reconnaît son ancêtre, l'original du portrait, mais il était accablé par les symptômes de la plus effrayante vieillesse, et d'une décrépitude telle que l'on croyait entendre le craquement des os d'un squelette. L'esprit du comte est frappé de la plus profonde terreur, de cette terreur glaciale et pénétrante, qui transperce tout un homme, âme et corps. En effet, depuis cette apparition, il devint sujet à des absences; et sa raison, sans l'abandonner entièrement, le {Po 40} quittait par intervalles. Alors il tombait dans une rêverie profonde.

Cette grande ombre magique, et cette apparence de vie qui l'animait, firent dresser les cheveux du P. de Lunada; il appellait vainement à son secours le pouvoir de la raison pour chasser le froid qui se glissait dans son âme, il ne pouvait révoquer en doute, la présence de cette fumée humaine et la lueur ironique de ses deux yeux, qui, seuls, décelaient la vie.

Le vieillard lève son bras, et, du doigt, il montre et désigne le comte de Béringheld qui crut voir s'ouvrir les gouffres infernaux.

{Po 41} — Comte de Béringheld, laissez-nous seuls!.. et, ne craignez rien, ma présence n'est jamais, pour votre famille, qu'une source de prospérités!...

Les sons de cette voix profonde qui semblait sortir d'une voûte, avaient une espèce de bienveillance, un ton d'amitié qui cependant ne rassuraient en rien. La force intérieure, au dessus de la force physique, déployée par le seul mouvement du bras de cet homme, qui paraissait sortir de la tombe armé de tous les pouvoirs surnaturels, cette force morale qui résulte des idées, subjugua le comte, il sortit le {Po 42} visage décomposé, les yeux égarés et la tète dans un état de désorganisation difficile à rendre.

Pendant que ceci se passait dans l'appartement du confesseur, la comtesse que nous avons laissée dans la galerie avec la sage-femme, s'était tournée vers cette singulière femme, qui ne semblait point étonnée de cet événement extraordinaire, comme pour lui demander ce qu'elle en pensait.

— Madame, lui dit Lagradna, rien n'est plus vrai...

— Venez dans ma chambre, interrompit la comtesse, et vous m'apprendrez tout.

{Po 43} Madame de Béringheld s'assit à côté de la cheminée, et elle fut stupéfaite d'entendre Lagradna lui dire :

— Madame vous aurez des enfans, croyez-moi ? il y a deux heures je parlais ainsi, et, je le répète, l'esprit qui veille sur la famille Béringheld, ne se montre que dans des occasions importantes. Ce grand vieillard ne se nourrit pas de nos alimens! mon aïeul l'a vu tout aussi vieux que je viens de le voir!.. le père de mon aïeul l'a rencontré en 1577 au pied des monts du Chili, et je ne me rappelle que bien imparfaitement, l'histoire {Po 44} d'une jeune péruvienne, qui mourut dans un grand vase de terre et que mon bisaïeul a enterrée. Il y avait alors des gens qui poursuivaient le Centenaire pour le livrer à l'Inquisition; mais il échappait, disait-on, à toutes les poursuites : quoiqu'il en soit, mon bisaïeul a dit à mon grand père, que les bruits qui couraient sur le Centenaire s'éteignaient, en ce que la mort de ceux qui l'avaient vu ou qui s'en plaignaient, empêchait de donner un corps aux recherches. Les mémoires faits aux ministres se perdaient et les grands ne croyaient plus à ces récits, parce que l'on revenait de {Po 45} la magie et des grandes sciences, que plus on allait moins l'on y croyait, et qu'ensuite le vieillard se faisait rarement voir deux fois dans le même endroit.

C'est à lui que la famille Béringheld doit sa splendeur! Il voit les Rois! on l'a rencontré sous diverses formes, quelques fois à pied comme un mendiant, d'autres fois dans un brillant équipage, sous le nom d'un prince.

S'il arrive, madame la comtesse, soyez sûre que vous aurez de la postérité......

Le récit incohérent de Lagradna, plongea la comtesse dans un état extraordinaire, elle s'étonna {Po 46} d'avoir pu entendre une suite de phrases qui paraissaient dictées par la folie, et cependant une curiosité invincible l'agitait, à cause de la coïncidence des idées de la sage-femme, avec l'ordre intimé par la lettre qu'elle avait lue.

— Mais, dit la comtesse, on m'empêchera certainement de me trouver demain soir, seule, dans l'énorme chambre d'apparat de Béringheld, et ce n'est que là....

— Madame, répondit Lagradna, pourquoi faut-il que vous y soyez ?

— C'est l'ordre donné par une lettre....

— Ecrite par le Centenaire! {Po 47} s'écria la sage-femme ; allez-y, Madame, et pour cela mettez tout en œuvre.

— Mais comment y parvenir ?

— Il faut, ajouta Lagradna, témoigner la plus grande répugnance, vous coucher ici de bonne heure, et pendant la nuit vous acheminer et rester dans la chambre, je m'y cacherai si vous voulez?

L'espoir d'être mère, enfante des désirs bien violens, et l'on a vu des femmes faire certainement beaucoup plus qu'il n'était exigé de la comtesse ; aussi cette dernière avait-elle déjà décidé en elle-même d'obéir aux ordres de {Po 48} l'auteur de la mystérieuse lettre.

La sage-femme venait de sortir, laissant la comtesse plongée dans la rêverie, lorsque le comte entra chez sa femme ; elle fut effrayée de l'expression qu'il portait sur son visage, et Béringheld, s'asseyant sur un fauteuil, passa la nuit tout entière sans dire un seul mot.

Jamais le Père de Lunada n'ouvrit la bouche sur la scène qui dut se passer entre lui et l'étrange personnage que Lagradna appelait un Esprit. Le bon prêtre est mort sans que même, à son chevet funèbre, il en ait dit un mot; et, lorqu'on lui parlait de cette {Po 49} entrevue, le Révérend Père témoignait énergiquement que les questions à ce sujet lui déplaisaient souverainement.

Quoiqu'il en soit, le matin il descendit, comme à son ordinaire, dire la messe. Lorsqu'il vit le comte de Béringheld, il calma par des discours très-sages la frayeur de son pénitent, il tâcha de lui prouver qu'il n'y avait rien d'extraordinaire dans l'apparition dont ils furent témoins, et il ajouta :

— Mon fils, vous ne devez rien négliger de ce qui concerne la gloire et la prospérité de votre illustre famille ; vous auriez quelque {Po 50} chose à vous reprocher si vous ne cherchiez pas à profiter des avis d'un inconnu ; il n'en peut rien résulter de malheureux pour madame la comtesse, puisque personne n'a intérêt à sa perte, et, mon fils, le seigneur, a des voies qui semblent quelquefois bien écartées. Ainsi, je vais obéir moi-même en me retirant du château pour cette nuit, et, si nous avons le bonheur de vous voir de la postérité, je me consacrerai bien volontiers à son instruction.

— Mais, mon père, s'écria le comte, qui vous porte à penser?

Le moine s'était déjà éloigné, et s'en allait, à pas précipités vers {Po 51} le village, à travers la longue prairie qui se trouvait entre le château et le tournebride.

Le comte ne sachant à quoi s'en tenir, resta toute la journée plongé dans l'irrésolution la plus cruelle.

— M. le comte, dit la comtesse, que pensez-vous de cette lettre, et que devons-nous faire ?

— Tout comme vous voudrez, Madame!

— Croyez-vous qu'il y ait du danger?

— J'en pense ce que vous en pensez.

— Ferais-je bien d'aller dans la chambre d'apparat? demanda la comtesse.

{Po 52} — Très-bien, dit Béringheld.

— Mais, si je n'y allais pas, M. le comte ?

— Vous en êtes maîtresse, répondit-il.

— Lagradna a préparé la chambre ce matin, reprit madame de Béringheld.

— Hé!... s'écria le comte : puis il retomba dans une rêverie dont il fut impossible de le tirer.

Le soir arriva, la comtesse s'habilla, et, laissant son mari seul dans les appartemens du château, elle se rendit à la chambre d'apparat, qui se trouvait au milieu de la façade du château, du côté du parc. Elle y trouva la {Po 53} vieille sage-femme qui avait tout préparé. Onze heures sonnèrent, et Lagradna, sur l'ordre de la comtesse, se retira après avoir allumé une lampe, qu'elle posa sur là cheminée. Cette lampe jeta une faible lueur, insuffisante pour éclairer la vaste chambre où se coucha madame de Béringheld.

Lorsqu'elle se trouva seule dans le lit immense, qui, de temps immémorial, servait aux comtes de Béringheld la première nuit de leurs noces, elle tomba dans une singulière rêverie.

CHAPITRE VIII CHAPITRE X


Variantes


Notes

  1. Ce chapitre est ainsi numéroté, alors que le précédent et les suivants respectent la numérotation continue. Cela résulte-t-il d'une distraction du typographe?