Horace de Saint-Aubin,
auteur du Vicaire des Ardennes.
LE CENTENAIRE, OU LES DEUX BÉRINGHELD

Horace de Saint-Aubin / Le Centenaire, ou les deux Béringheld / Paris; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME DEUXIÈME

CHAPITRE XI.

Butmel et Lagradna. — Histoire de Butmel. — Enfance de Tullius.



CHAPITRE X CHAPITRE XII

[{Po 91}] LE comte de Béringheld fit baptiser son fils par le complaisant P. de Lunada, avec le nom de Tullius, c'était celui du premier chef de cette famille antique.

Marguerite Lagradna retourna chez elle, le lendemain du baptême : la comtesse lui avait donné {Po 92} une somme d'argent considérable en lui disant :

— Tiens, Lagradna, c'est par son ordre que je te remets cette petite fortune, il m'a dit de te répéter les mots qu'il a proférés, après ta prière pour revoir Butmel.

Lagradna se rappelant que Mme de Béringheld dormait alors du plus profond sommeil, et que l'homme s'était contenté de poser la main sur le crâne de la comtesse, ne mit plus eu doute que l'esprit de Béringheld ne sortit de la tombe, par un décret du ciel, pour opérer de telles merveilles.

{Po 93}Je ne veux pas, m'a-t-il dit, que Lagradna souffre plus long-temps, le terme est expiré, si je l'avais su plutôt, si j'étais venu en ces lieux auparavant, j'aurais allégé par la fortune, sa misère d'amour!... qu'au moins elle soit heureuse, heureuse tout-à-fait, pendant quelque temps.

La comtesse, en répétant ces mots exactement, paraissait les retenir gravés dans son âme par une force supérieure et immuable dans ses effets. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Lagradna, se dirigeait vers sa chaumière, à l'instant où le {Po 94} soleil dorait les montagnes des magnifiques couleurs de son couchant : des nuages orageux s'élevaient lentement à l'orient, et semblaient les linceuils du jour, prêt à s'évanouir; une douce chaleur se faisait sentir, et cette belle soirée d'automne, qui semblait tenir du printemps, produisait dans l'âme l'effet d'une renaissance ; on eût dit que la nature ne pouvant mourir sans regret, rassemblait ses forces en un dernier effort, pour se voir encore une fois, avec une apparence printanière, avant de s'ensevelir dans les crêpes funèbres de l'hiver.

{Po 95} Le village, placé dans un site pittoresque, resplendissait de toutes les beautés de la nature : sa vue bocagère, douce, sublime, et remplie d'une foule d'harmonies, causait, surtout en ce moment, une sensation délicieuse ; mais cette sensation apportait à la sage-femme un douloureux plaisir, et redoublait sa mélancolie délirante. En effet, cette soirée ressemblait exactement à celle où elle et Butmel échangèrent leurs dons d'amour et se promirent leurs cœurs.

La malheureuse se le rappela, de douces larmes roulèrent dans ses rides.

{Po [9]6} Tout en ne croyant pas à la prédiction du Centenaire, elle marchait, entourée du prestige enchanteur de la nature, en sentant son cœur se rajeunir; et, déjà sa démarche n'avait plus cette pesanteur des pas de la vieillesse...

— Enfin, se dit-elle, si Butmel doit revenir ce ne peut être que dans cet instant...

Elle approche, et, sur le banc qui garnit sa porte ombragée par un rosier planté de la main de Butmel, elle voit un vieillard en cheveux blancs, fidèlement assis à la place qu'autrefois Butmel occupait, et qui ne fut jamais occupée par d'autres. La vieille {Po 97} s'avance!.. elle reconnaît Butmel qui lui tend les bras! ses pieds poudreux, son front couvert de sueur et son attitude, annoncent qu'il revient d'un long voyage.

— Butmel!.... mon cher Butmel!....

— Marguerite, ma chère Marguerite!....

Les deux vieillards mêlent l'argent de leurs chevelures ; la sage-femme, en délire, montre, avec le geste de la folie, le collier de grains de verre qui ne quitta jamais son col, et Butmel lui fait voir la modeste tasse qu'elle lui a donnée (*).


(*) Les amours de Butmel et de Marguerite {[Po 98]} Lagradaa forment, dans le manuscrit du général, une histoire qu'il a racontëe avec trop de simplicité et de naturel pour que nous n'ayons pas eu soin de la recueillir, en la dégageant de cette relation, au milieu de laquelle elle se trouve disséminée. Ici, cette aventure dont nous avons retranché précédemment les détails, nuirait évidemment au sujet de cette narration. Nous n'avons donc laissé que les circonstances indispensables au lecteur, pour connaître la vie de la sage-femme, puisque Lagradna joue un rôle dans les mémoires du général; mais, nous le répétons, on a rejeté toute l'histoire de la sage-femme dans un seul ouvrage.

{[Po 99]} On trouvera une note qui concernera cette aventure, à la fin du 4e volume. Alors, les gens qui aiment à se sentir l'âme agitée par des émotions douces et naturelles pourront se satisfaire.

( Note de l'Editeur. )



{Po 98} HISTOIRE DE BUTMEL.



Après que les larmes enivrantes d'une telle joie eurent coulées ; {Po 99} lorsque Lagradna et son cher Butmel furent seuls devant un foyer de branches de sapin ; que l'amante, presque centenaire eût demandé par quelle fatalité ils se revoyaient après plus d'un demi-siècle ? Voici en peu de mots ce que répondit Butmel : (*)


(*) {[Po 99]} Cette aventure, contenant des renseignemens sur le Centenaire, nous l'avons laissée : elle se lie évidemment a l'histoire du général et se rattache à tous les événemens {[Po 100]} que l'on vient de rapporter, en un mot, elle fait corps avec tous les documens que le général a rassemblés y touchant son ancêtre.

( Note de l'Editeur. )

{Po 100} — L'on m'emmena à Lyon, où un arrêt du grand-conseil enjoignait de me juger. Mon procès ne fut pas long : deux ou trois témoins, que je ne connaissais pas, et dont les noms ne m'indiquaient pas qu'ils fussent d'ici, déposèrent contre moi. Ma condamnation me parut écrite avant seulement que ces trois hommes eussent parlé. Ils en dirent bien plus qu'il n'en fallait pour me faire passer pour un épouvantable {Po 101} criminel... Je n'ai même pas retenu leurs noms! ma perte était jurée, et quand j'aurais été sûr de vivre je ne leur en aurais jamais voulu. Cependant il y en eut un qui me sembla un bien grand scélérat! je le plaignis au fond de mon âme. Je n'avais pour moi que mon innocence et mon langage simple et naïf, je fus condamné. L'on me reconduisit dans ma prison, je me mis à penser à toi, à ta douleur!.. je songeai combien tu serais plus malheureuse que moi, puisque tu me survivrais!

Lagradna s'approcha de Butmel, prit sa main desséchée, la {Po 102} serra dans les siennes qui ne l'étaient pas moins ; et, reportant cette main sacrée sur son cœur, elle rassembla tous les feux de l'amour dans le regard attendri qu'elle jeta sur ce vieillard en cheveux blancs.

— Vois mes rides, dit-elle, vois les traces de ma douleur!... tu es le seul homme qui sois entré dans cette chaumière depuis que tu en es parti!....

Il y eut un moment de silence, bientôt le vieux Butmel reprit :

La veille de mon supplice arriva bien vite (Lagradna frémit), je dormais du plus profond sommeil, et je révais à toi, lorsque {Po 103} j'entendis dans mon rêve le bruit d'une lourde chute, elle fut suivie des sons dune voix sépulcrale qui m'appelait par mon nom, — « Butmel!... Butmel!.. » Cette voix avait dans mon songe une telle réalité, que je me réveillai...... Juge de ma terreur, quand au milieu de mon cachot souterrain, que des murs épais environnaient, j'aperçus un homme d'une telle stature, qu'il était obligé de pencher vers la terre son énorme tête. Je frémis encore d'horreur en pensant à sa chevelure, à son front et à la grosseur de ses membres. Il tenait une lampe et me regardait avec une {Po 104} tendresse qui me fit trembler. La porte de fer qui fermait ma prison n'était point ouverte ; l'idée d'un pouvoir surnaturel s'empara de mes esprits à l'aspect de cet être, auquel je ne pouvais assigner aucune place dans la création.

— C'est l'esprit de Béringheld-le-Centenaire.

— Ce fut justement l'idée que j'eus! il me dit d'une voix sourde, qui n'avait plus les caractères de la voix humaine, car c'étaient des sons rauques presqu'indéfînissables : — Butmel, tu es innocent, je le sais! le vrai coupable devait se soustraire à la peine que les {Po 105} enfans des hommes appliquent à leurs semblables, parce qu'il est des actions nécessaires. Cette raison, plus qu'humaine, ne peut pas être expliquée à ceux qui ne vivent qu'un jour. Apprends que le comte Béringheld était innocent aussi; mais, la justice humaine ne pouvait se passer d'une victime, et pour ton malheur je t'ai choisi!...

Ces mots portèrent un trouble dans mon âme, et je fus incapable de penser.

— Je dois donc, continua-t-il, te délivrer et ne pas souffrir que tu meure» Suis-moi? et regarde ce que la connaissance de tous les {Po 106} lieux où l'homme réduit son semblable au désespoir, me donne de puissance pour devancer quelquefois le bourreau quand on est criminel!.. et pour sauver l'innocent.

A ces paroles, il porta sa main dans la voûte, et une énorme pierre, qu'il soutint sans fatigue, se détacha : il me prit par les pieds et m'éleva dans le vide formé par l'absence de cette pierre ; puis, me remettant la lampe, il m'ordonna de me placer à gauche, et plaçant ses mains sur le bord de la voûte brisée, il s'enleva par la seule force de ses poignets jusqu'à ma place. Dans un clin-d'œil il fut à mes côtés, une {Po 107} corde fixée dans la pierre qui gisait a en bas lui servit à la remettre à sa place dans le ceintre 1 humide de mon cachot; et, unissant nos forces, nous l'attirâmes jusqu'à ce que le vieillard examinant une ligne noire tracée de notre côté, jugea qu'elle était arrivée au niveau de toutes les autres. Du mortier se trouvait tout préparé, il la maçonna, de manière à ce que dans vingt-quatre heures il devenait impossible de reconnaître par où nous nous étions enfuis.

Nous rampâmes dans un boyau très-étroit, qui nous conduisit dans un des égoûts de la ville, et {Po 108} de-là sur le Rhône où une barque nous attendait.

Tout ce que m'ordonna cet être magique portait un tel caractère, il régnait dans toute sa personne une si grande conscience de sa force plus qu'humaine, qu'il semblait savoir d'avance que personne ne lui résisterait.

Son ascendant sur moi m'empêcha de faire une seule réflexion, je n'avais pas le courage de penser; et, lorsque je voulais lui parler, ma langue était comme glacée dans ma bouche. En fuyant ainsi je m'avouais criminel!...

Telle fut l'idée que j'eus, lorsque nous fûmes à Marseille. Le vieillard {Po 109} m'emmena sur un vaisseau, et nous partîmes pour la Grèce. Je vis cette terre des souvenirs, puis, nous arrivâmes en Asie, sans que mon guide eût prononcé une seule parole devant moi : Il savait toutes les langues et jetait l'épouvante dans toutes les âmes. Il me conduisit jusque dans les Indes, dans un pays dont j'ignore le nom.

Nous traversâmes une foule de pays et de nations, et partout mon guide miraculeux allait trouver, dans un endroit écarté des villes, des vieillards ou des femmes qu'il plongeait, par son seul aspect, dans le plus profond étonnement, et auxquels il parlait leur langue. {Po 110} A voir les hommages qu'on lui rendait, il était facile de présumer qu'on le prenait pour un Dieu. Les uns lui remettaient des plantes, objets des plus longues recherches ; les autres, des produits animaux ou des raretés qui ne se rencontrent qu'une fois par siècle, tels que la graine du Soan-Leynat, ou la boule qui se forme dans la cervelle du tigre, et que les Tartares nomment likaï 2.

Enfin, nous arrivâmes vers une montagne extraordinairement élevée, près d'un fleuve d'une étonnante largeur. Le grand vieillard me fit gravir ce pic audacieux : environ à la moitié, nous rencontrâmes {Po 111} une grotte profonde, à l'entrée de laquelle était un vieillard vénérable. Aussitôt qu'il aperçut mon guide, il se prosterna à ses pieds et les baisa : Le Centenaire ne parut pas faire grande attention à ces marques de respect auxquelles il paraissait habitué.

— Butmel, me dit-il en français ( c'étaient les premiers mots que je lui entendais prononcer depuis Lyon ), Butmel, il était impossible de vous laisser en France où vous auriez été découvert ; et, par une foule de raisons, vous ne pouvez plus y rentrer : la première, c'est que je ne le veux pas.

{Po 112} Vous ne manquerez de rien en ces lieux ; vous serez choyé. L'on vous fera vivre long-temps ; vous jouirez de tout, excepté de la liberté; car je vous défends de passer le pied de cette montagne. Lorsque la face des pays que nous avons quittés sera renouvelée, lorsqu'une génération aura passée, si vous vivez encore, alors vous pourrez revoir votre patrie! Fussè-je au bout de l'Univers, je donnerai l'ordre de votre départ et ces vieillards, dépositaires sacrés d'une science inconnue, entendront ma voix, verront mon signal, alors, le jour où vous serez libre vous sera signifié.

{Po 113} Ayant dit, il se tourna vers le vieillard, s'entretint avec lui dans un idiome barbare; puis, le lendemain il disparut, accompagné d'une foule de vieillards singulièrement vêtus, qui, tous le contemplèrent avec respect et le suivirent long-temps des yeux.

L'on m'assigna, pour demeure, une grotte tapissée de coquillages et ornée d'une foule de choses. L'on me prodigua toutes les jouissances de la vie orientale, mais toutes les fois que je voulais franchir le pic de la montagne, je trouvais un homme armé qui s'élançait sur moi.

{Po 114} Sur cette montagne je fîs connaissance avec des hommes et des femmes de diverses nations : ils m'apprirent leurs langages ; et tous ces êtres, enlevés à leur patrie par les bras de mon guide, me contèrent les choses les plus surprenantes : leurs aventures semblaient se disputer les événemens les plus surnaturels où toujours le Centenaire jouait le principal rôle.

Je t'en raconterai souvent, et tu frémiras plus d'une fois (*). Je fis la remarque suivante : tous {Po 115} ces individus obéissaient ponctuellement à leurs gardiens et paraissaient les aimer. A certaines heures, le gardien arrivait, prenait la main de celui dont la personne lui était confiée, et, sur-le-champ, l'homme ou la femme baissait la tête, en suivant ce qu'ils nommaient le bramine. Je les questionnai plusieurs fois sur cette singularité ; personne ne put me répondre, il n'y en eut qu'un qui, une seule fois, me dit : je vais dormir!

(*) [{Po 114}] Ces aventures ont ëtë recueillies et seront publiées sous le titre de Mémoires du Collège des Bramines du Mont-Coranel.

Enfin, il y a environ neuf mois, vers le 1er mars 1780; mon Bramine me dit que le Centenaire venait de lui ordonner de me {Po 116} laisser partir, enfin, que tu m'attendais, car il t'appela de ton nom de Marguerite Lagradna. Je fus stupéfait, je partis... et, me voici!....

Lagradna laissa voir sur son visage la plus profonde horreur.

— Butmel, dit-elle, le Centenaire était ici il y a deux jours ; il y était il y a neuf mois ; et, il y a neuf mois, lorsque je fus lui ouvrir la grille, je lui criai : — « Butmel! Butmel! » — il lança un effroyable éclat de rire, et me rèpondit que tu n'étais point mort!

Butmel resta pétrifié ; ces deux vieillards, se jetant un furtif regard, n'osèrent pas se retourner : {Po 117} le bruit du vent les épouvanta; ils laissèrent leurs diverses pensées voltiger dans leurs imaginations affaiblies, sans se hasarder à se les communiquer : seulement, Butmel, après un long silence, s'écria : — « L'on m'a raconté des choses plus extraordinaires encore! mais, en apprenant de semblables événemeiis, l'esprit s'effraie toujours.... Marguerite, craignons Dieu! et ne cherchons pas à pénétrer de pareils mystères . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Telles furent toutes les circonstances qui accompagnèrent la naissance du général Tullius {Po 118} Béringheld : nous les avons rapportées avec la plus grande fidélité, parce que le général paraît, dans son manuscrit, y attacher une espèce d'importance.

Ce n'est, pour ainsi dire, que maintenant que commence la vie du général. Nous verrons, par la suite, comment elle peut se lier à tous les événemens du passé, du présent et de l'avenir de cette narration.

CHAPITRE X CHAPITRE XII


Variantes

  1. gissait {Po} nous corrigeons

Notes

  1. ceintre : ce mot, peu fréquent, désigne le bourrelet de cordage qui ceinture le plat-bord à l'avant des petites embarcations, et sert à amortir les chocs. Plus tard les remorqueurs à moteur furent garantis de la même manière.
        L'emploi par Balzac de ce mot, dans un contexte de maçonnerie, est curieux. Le mot cintre est, lui, plus applicable puisqu'il désigne la courbure d'une voute ou d'un arc.
        Par ailleurs, ici particulièrement, cintre prend un sens d'enfermement qui convient tout à fait au lieu d'où Butmel est sorti. Le mot paraît, par contraste, symboliser la liberté qui se dessine pour Butmel.
    Nous n'avons pas pu consulter Le Sorcier dans l'édition Souverain de 1837. Quant à l'édition en contrefaçon de 1837 (Bruxelles; Meline), qui reproduit l'édition de 1822, elle porte cintre et non ceintre (« T. I, p.159). Il en va de même dans l'édition illustrée (Œuvres de jeunesse illustrées Michel Lévy fr., Libr.-éd., 1868 : Le Centenaire, p.23, col.2).
        Il se vérifie ainsi que c'est bien au mot cintre que Balzac pensait. Mais, à l'instar d'André Lorant dans son édition des Premiers romans (Paris; Robert Laffont; 1999; coll. Bouquins 2 vol.), nous conservons le mot choisi par Balzac, supposant que que ce n'est pas une faute du typographe.
  2. Soan-Leynat et likaï : nous n'avons rien trouvé qui éclaircisse la source de Balzac. Soan est une rivière de l'Himalaya.