Horace de Saint-Aubin,
auteur du Vicaire des Ardennes.
LE CENTENAIRE, OU LES DEUX BÉRINGHELD

Horace de Saint-Aubin / Le Centenaire, ou les deux Béringheld / Paris; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME DEUXIÈME

CHAPITRE XIII.

Désirs de Tullius. — Fuite projetée. — Elle échoue. — Une Marquise tombe des nues.



CHAPITRE XII CHAPITRE XIV

[{Po 146}] ON était en 1797, le jeune Tullius, âgé de 17 ans, effrayait chaque jour sa tendre mère en ne parlant que des armées françaises, de leurs succès, de leurs revers, et de son envie démesurée d'aller partager les lauriers dont tant de fronts se couvraient.

— Suis-je fait pour passer ma vie dans un château gothique, au {Po 147} milieu de ces montagnes, et vivre en hobereau, sans que l'on puisse dire après moi. — Il fut un Tullius digne de ses ancêtres?

— Mon fils il y a des gloires qui ne font pas trembler les mères sur la vie de leurs enfans, disait madame de Béringheld.

— Les sciences, répondait le vieux père de Lunada, offrent un vaste champ où l'on moissonne des lauriers que des malheurs partiels ne souillent jamais. Mon Tullius, voyons! découvre une planète, invente un poème, sois Newton, sois orateur, musicien et ton nom, mon enfant, passera d'âge en âge!...

{Po 148} A ces mots, l'œil du jeune homme s'enflammait, il voyait une larme sur la joue de sa mère et il courait l'essuyer en l'embrassant.

Alors madame de Béringheld détournait l'ardeur de son fils sur un autre sujet en lui parlant d'aller à la recherche de Béringheld le Centenaire. Alors elle obtenait quelques journées de répit, car le jeune homme songeait profondément lorsqu'il examinait less mystères renfermés dans le fait de l'existence de Béringheld-Sculdans.

Cent fois il lisait et relisait la lettre mystérieuse qui paraissait écrite par le personnage qui assista sa mère dans sa couche {Po 149} laborieuse, les initiales qui servaient de signature lui semblaient évidemment celles des noms de Béringheld-Sculdans.

Un événement vint ajouter à ses incertitudes sur la vraisemblance d'un pareil fait, que sa raison lui faisait révoquer en doute. Véryno, l'intendant, arriva au château ; et, rendant compte de toutes ses opérations, il parla de lettres anonymes : Tullius demanda sur-le-champ à les voir pour les comparer à celle du 28 février 1780.

Véryno, tirant de son porte-feuille la première venue, présenta la suivante :

{Po 150} « Sortez de Paris aujourd'hui, parce qu'un mandat d'arrêt est décerné contre vous par le parti qui triomphe.

» Rentrez après demain, parce qu'il n'y aura plus de danger.

» Vendez vos assignats aussitôt que vous le pourrez, car ils vont tomber dans le discrédit. »

B. S.

Le jeune Tullius frémit et pâlit en reconnaissant l'écriture grosse, lourde, lâche et tremblée du billet mystérieux. Mais bientôt, reprenant son caractère énergique, il résulta de cet événement que sa dose de curiosité fut {Po 151} augmentée d'une dose encore plus forte, et qu'il ne put mettre en doute l'existence d'un être mystérieux qui protégeait sa famille.

Enfin, les nouvelles de l'armée devinrent de nature à tout contrebalancer dans l'esprit du jeune Tullius, et sans rien dire, il se disposait, le 10 mars 1797, à partir a de Béringeld avec Jacques Butmel, neveu du fiancé de Lagradna, lorsqu'une aventure l'arrêta.

Un des soins du père de Lunada, et même son soin principal, avait été de préserver le jeune homme du péché de la chair, pour nous servir des expressions du vieux jésuite; il y était parvenu en {Po 152} maintenant Tullius dans une tension d'esprit perpétuelle, au moyen des études et des travaux dont il le surchargeait. D'un autre côté, il ne lui dépeignit le beau sexe que sous les couleurs les plus sombres ; il lui démontrait qu'en se livrant aux femmes, on se préparait des chagrins produits par leurs petites passions et leurs fantaisies qui nous subjuguaient par une singulière loi de la nature; que les grands hommes ne conservaient leur génie et leur activité qu'en ne perdant pas leur énergie dans ce commerce matériel et sans charme. Enfin, le bon père, ayant toujours un faible {Po 153} pour son Ordre, représentait que ce qui rendit sa Société si puissante, c'est que tous ses membres faisaient vœu de chasteté, ce qui tournait ces esprits vers les sommités, et les grandes découvertes.

Madame de Béringheld gémissait de voir son fils privé d'un des plus vifs plaisirs, la source de tant de douceurs, mais elle ne trouvait point d'argumens victorieux quand le père de Lunada lui disait que son fils se sauverait de l'enfer par la chasteté, et que du reste sa passion pour les femmes arriverait toujours assez tôt.

Madame de Béringheld pensait que si cette privation devait {Po 154} procurer à son fils la félicité des anges, il fallait bien en prendre son parti, parce qu'un bonheur éternel valait beaucoup plus que quelques instans d'un bonheur fugitif.

Alors le père de Lunada faisait observer qu'il n'y avait pas de privation pour Tullius, parce qu'on ne désire pas ce qu'on ignore.

La comtesse, tout en se taisant et malgré sa grande dévotion et sa confiance dans les avis de Lunada, ne pouvait s'empêcher de souhaiter au fond de l'âme, de voir son fils le plus heureux possible : or, comme une femme sait {Po 155} à quoi s'en tenir sur cet article, elle trouvait son fils malheureux. Elle n'osait toucher cette corde si sensible ; mais elle aurait de bon cœur sacrifié quelque chose pour qu'une femme du grand ton, entre trente-cinq et quarante ans, habitât un château à une lieue du sien ; que cette femme fût belle, spirituelle, et que, sage héritière des maximes d'une cour détruite, elle aimât les jeunes gens plutôt que les hommes d'un certain âge.

Tullius, ignorant sur cette partie autant qu'il était savant sur d'autres, n'en ressentait pas moins ce que Saint-Augustin {Po 156} appelle des avis de la nature. Chaque fois que dans les montagnes, il rencontrait une jeune fille, jolie, à la taille svelte, il s'enflammait, la regardait, n'osait lui parler ni lui serrer la main, et l'embrasser lui paraissait impossible. On voit qu'il n'existait pas de lycées dans cette partie de la France; car si le jeune Béringheld y avait été mis seulement vingt-quatre heures, je réponds qu'il aurait, au sortir de classe, embrassé les jeunes lîllcs, sans rougir ou en rougissant.

Cependant Véryno l'intendant avait eu en 1781 une fille qu'il nomma du doux nom presqu'italien {Po 157} de Marianine ; elle marchait alors vers seize ans ; souvent elle rencontrait le jeune Béringheld dans les montagnes, mais comme ils étaient aussi timides l'un que l'autre, leurs discours n'allaient pas seulement jusqu'au demi-tiers de l'alphabet de l'amour, et leurs promenades n'aboutissaient guères qu'à cueillir des fleurs, prendre des oiseaux, ou chasser, Tullius, avec son fusil et Marianine, avec un arc et des flèches. Marianine et Tullius, ayant un doux penchant l'un pour l'autre, en restèrent au serrement de main; cependant, la jeune fille, comparativement plus âgée, {Po 158} était aussi la plus avancée dans l'alphabet; et Béringheld, tout laid qu'il se présentait à sa jeune et timide imagination, ne lui en paraissait pas moins le plus joli garçon du monde, ayant l'âme la plus belle, la plus franche que l'on pût trouver.

La tendre Marianine n'exprimait rien qu'avec un sourire, et ce sourire devenait indéfinissable à force de grâce, lorsqu'elle parlait à Tullius. Pour elle, Béringheld déployait toutes ses forces, son éloquence, son savoir. Ces deux êtres charmans s'aimaient sans que le jeune homme s'en doutât; pour Marianine... la question est indécise.

{Po 159} Ainsi, le 10 mars, Béringheld se disposait à quitter ses chères montagnes, le bon Lunada, Marianine et sa mère : il devait partir pendant la nuit, et il ne rentra au château qu'après être convenu avec Jacques du signal et des apprêts.

Le déjeûner se passa d'une manière silencieuse; madame de Béringheld remarqua en tremblant l'expression inaccoutumée du visage de son fils ; ce visage était un miroir fidèle des pensées qui se pressaient dans son âme. L'on y lisait comme dans un livre. Or, on ne quitte pas une mère adorée, on ne la laisse pas dans {:Po 160} le chagrin, sans faire de sérieuses réflexions, et madame de Béringheld, trop peu physionomiste pour les deviner, était toutefois trop bonne mère pour ne pas voir que son fils avait de l'inquiétude et qu'il roulait quelque projet dans sa jeune et bouillante cervelle.

Le jeune homme se leva brusquement après le déjeuner, et passa de la salle à manger sur le perron du château ; sa mère l'y suivit tout doucement.

— Qu'as-tu donc, mon fil? tu fronces le sourcil, et ta figure ressemble à celle de ton ancêtre le Centenaire!.... et elle se mit {Po 161} à sourire, mais ce sourire déguisait une inquiétude mortelle.

Tullius s'était détourné ; sa mère, suivant le visage de son fils, aperçut des larmes qui firent venir les siennes : à son tour, Tullius regarda sa mère, et, la prenant dans ses bras, il la serra avec force en l'embrassant à plusieurs reprises.

— Tu as du chagrin, Tullius, dis-le moi? ce n'est peut-être rien, et si c'est quelque chose nous serons deux à pleurer.

Ces touchantes paroles ébranlèrent l'âme b du jeune voyageur.

En ce moment, ils virent, dans l'avenue qui précédait le tourne-bride, {Po 162} un cavalier singulièrement habillé qui faisait galopper son cheval à bride abattue, tellement que le coursier semblait avoir pris le mors au dents.

Tullius ne connaissait, dans le pays, personne assez habile pour diriger un cheval avec autant de dextérité, et ce qui dérangeait encore plus les conjectures qu'il formait, c'est que le cavalier vêtu de blanc, portait un chapeau à plumes que l'éloignement ne permettait pas de distinguer. Bientôt, le cheval franchit le tournebride; alors Beringheld aperçut une robe, un chapeau de femme, un grand schall, et {Po 163} cependant les jambes du cavalier androgyne pendaient de chaque côté du cheval, et étaient chaussées par des bottes à l'écuyère.

En une minute la prairie est franchie, le cheval tout sanglant tombe mort au perron, Tullius arrive assez à temps, et est assez adroit pour saisir dans ses bras une femme qui se serait infailliblement tuée : il la pose à terre, elle se met à rire, monte lestement les marches en faisant retentir le perron du fer de ses bottes qui furent couvertes par une robe de drap blanc, puis elle appliqua ses gants sur le nez de Tullius, {Po 164} en lui disant : — On vous remercie, beau page!....

Aussitôt, elle se tourne vers Mme de Béringeld, et lui dit : — Suis-je bon écuyer, comtesse?..

— Hé par quelle aventure vous trouvez-vous, ma chère, dans un pareil équipage? s'écria madame de Béringheld.

— Ah! vous allez le savoir! » et la jeune femme jette avec grâce ses bottes à droite, à gauche, en agitant ses jambes comme si elle eût voulu donner deux coups de pied; elle sort, de chaque énorme botte, les deux plus jolies jambes, et les deux plus jolis petits moules à souliers de satin blanc que l'on {Po 165} puisse voir; puis, prenant la comtesse par la main, elle entra, en chantant, dans la salle, s'assit, et demanda à manger en ôtant son chapeau : alors elle laissa voir ses beaux cheveux noirs et un col qui semblait tourné par Myron, et posé sur ses épaules par Phidias.

L'esprit, la gentillesse, la pétulance, l'ensemble gracieux de tous les mouvements de cette sylphide, avaient pétrifié le jeune Tullius : il ne pouvait concevoir l'idée d'une pareille femme, car madame de Béringheld et le reste des femmes du village, Marianine exceptée ainsi que sa mère, ne {Po 166} lui représentaient pas le sexe de manière à lui en donner une haute idée. Marianine, la belle Marianine, était d'un genre de beauté tout opposé à celui de l'inconnue, dont la vivacité et la grâce piquante faisaient rester Béringheld dans le plus profond étonnement.

La singulière phrase par laquelle elle l'avait remercié de lui avoir sauvé la vie, le peu d'importance qu'elle paraissait y attacher, son coup de gant sur la figure, son joli mouvement pour chasser ses grosses bottes, son pied délicat, sa jambe si bien faite et la recherche de toute sa {Po 167} personne, furent autant de traits qui changèrent les idées du pauvre Tullius.

L'on peut juger de son empressèment â suivre l'inconnue, et à se tenir à côté de sa mère, en fixant ses deux yeux sur l'étrangère.

La jeune femme en le voyant serré contre la robe de madame de Béringheld se mit à rire, et s'écria :

— Il a l'air d'un petit poulet qui ne peut sortir de dessous l'aîle de sa mère.... pourquoi l'ai-je appelé beau page? je m'en repens en vérité!.. Ces paroles, et le fin sourire dont elle les accompagna, {Po 168} piquèrent au vif Béringheld qui rougit et jura en lui-même de montrer qu'il était plus qu'un poulet.

— Mais, me direz-vous, ma chère... reprit la comtesse.

— Oui.... oui dit la jolie femme qui mangeait avec une appétit admirable ; je pense, chère amie, que vous avez entendu parler de tout ce qui se passe; hé bien, nos marquisats ne sont plus de mise, et depuis sept ans la nation cherche un autre costume... Ah! dit-elle en s'interrompant, nous portons les cheveux à la titus, des robes à la grecque, des chapeaux à la {Po 169} victime, il y a des femmes qui sont divines...

Et l'inconnue de manger, de sourire de la manière la plus aimable ; chaque mouvement était une grâce, chaque geste un attrait, chaque parole une perle qu'elle jetait.

— Depuis long-temps nous passions pour polis, reprit-elle, et autrefois on n'aurait pas souffert que l'on emprisonnât une marquise de Ravendsi : tout est changé ; un beau matin, sans attendre que j'aye fait ma toilette, on m'a claquemurée sans me demander « es-tu chien, es-tu loup?... ce n'est pas tout, ma {Po 170} chère amie, on a voulu me tuer ; conçois-tu cela ?.... un jeune officier des mousquetaires gris m'a fait sauver de ville en ville, de forêt en forêt, et j'ai gagné ce pays-ci; arrivée à G... l'on m'a reconnue, je ne sais comment.

— A ta beauté, reprit Mme de Beringheld.

— C'est possible! dit la marquise en riant et montrant les plus jolies petites dents à travers deux lèvres de corail; bref, j'ai trouvé là un honnête citoyen, car l'on s'appelle citoyen, nous sommes des citoyennes!, .. ce citoyen, donc, se nommait Véryno.

— C'est notre intendant.

{Po 171} — Ah! vous avez encore des intendans!... s'écria la marquise de Ravendsi : les nôtres ont levé le masque! ils se trouvent aussi riches que nous ; en vérité, tout change!... quoi qu'il en soit, ce matin j'ai pris la culotte de peau d'un gendarme, son cheval, ses bottes et me voilà. Je suis arrivée promptement, car l'on avait mis des gens à ma poursuite... mais pour la forme. Un ancien jésuite l'ami de je ne sais quel père de Lunada, que vous devez avoir ici ; lequel jésuite ou capucin est maintenant représentant indigne du peuple français, a pris sur lui de fermer les yeux, et le {Po 172} citoyen Véryno m'a dit que je ne serais point inquiétée ici. Quant à mes biens, mon hôtel, mes diamants et mes robes, qui soignera tout cela?... néant. Mais, comme disaient nos gens avant d'être peuple, le soleil luit pour tout le monde, par conséquent il doit luire pour les marquises.

Cette volubilité, l'esprit que madame de Ravendsi mettait dans ses moindres paroles, ses gestes, ses sourires, sa moindre attitude, firent éprouver au jeune Béringheld les effets de l'incantaiion. Il était immobile et suivait de l'œil tous les mouvements vifs, mutins, légers, de cette jeune {Po 173} femme. Madame de Ravendsi, fut flattée au dernier point de ce muet hommage, de cette admiration stupide qui prouvent la beauté d'une femme, bien plus énergiquement que les paroles les plus exaltées, et les compliments les plus sincères.

— Pour quelque temps, ma chère comtesse, vous serez mon soleil et ma providence, sans que je vous souhaite de venir prendre votre revanche à Ravendsi.

— Vous êtes ici chez vous, dit madame de Béringheld avec le sang-froid et la gravité qui ne l'abandonnaient que lorsqu'il s'agissait de Tullius. Cette phrase ainsi {Po 174} prononcée avait un caractère de vérité, de franchise qui mettait à l'aise. Je ne croyais pas, reprit la comtesse, que vous dussiez venir ici en proscrite, après vous avoir vue aussi brillante à la dernière fête de la cour en 1787.

— Vous n'êtes donc pas revenue à Paris, depuis, interrompit la marquise.

La comtesse montra, par un geste, que son fils avait rempli tous ses moments. Le jeuneBéringheld embrassa sa mère.

La journée fut pour Tullius un moment : quand la nuit arriva, quand Jacques vint faire le signal convenu, Béringheld descendit, {Po 175} et dit à son confident que leur départ n'aurait lieu que dans quelques jours.

Je ne crois pas que l'on puisse dépeindre, ni rendre par des paroles les millions d'idées qui se pressent dans la tête d'un jeune homme pendant la nuit, lorsque, dans la journée, il a entrevu vaguement et pour la première fois, qu'une femme tient dans ses mains son bonheur, et que nous dépendons d'elle. Tullius ne rêva que de madame de Ravendsi ; il étudiait, en lui-même, tout ce qu'il pourrait lui dire ; il arrangeait d'avance ses phrases, il repassait dans son imagination les {Po 176} grâces mutines qui se jouaient sur cette jolie figure pleine de vivacité et d'esprit, et il ne savait que penser de ce nouveau sentiment qui se glissait dans son âme.

Il la comparait à Marianine, et il s'étonnait de ce que Marianine ne fît naître en lui que des sentimens d'une candeur inimaginable, d'une suavité divine, tandis que le souvenir d'un geste de Sophie de Ravendsi l'éblouissait, en excitant chez lui une foule de désirs : l'une parlait au cœur, l'autre aux sens et à la tète.

CHAPITRE XII CHAPITRE XIV


Variantes

  1. à patir {Po} nous corrigeons
  2. l'ame {Po} nous corrigeons

Notes