Horace de Saint-Aubin,
auteur du Vicaire des Ardennes.
LE CENTENAIRE, OU LES DEUX BÉRINGHELD

Horace de Saint-Aubin / Le Centenaire, ou les deux Béringheld / Paris; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME DEUXIÈME

CHAPITRE XV.

Désastres dans les amours. — Mme de Ravendsi quitte le château. — Douleur de Tullius. — Sa première entrevue avec Marianine.



CHAPITRE XIV CHAPITRE XVI

[{Po 209}] SI Béringheld avait une passion aussi violente pour madame de Ravendsi, c'est qu'il était bien persuadé que sa maîtresse la partageait dans toute son étendue, et que rien au monde, autre que lui, ne pouvait l'occuper ni la toucher. L'âme de Tullius était {Po 210} constituée d'une manière si forte, que l'amour satisfait, sans crainte ni espoir, heureux de toute la béatitude du paradis, durait et ne paraissait pas devoir finir, bien qu'il n'aimât madame de Ravendsi que faiblement en comparaison de l'amour qu'il aurait conçu pour Marianine, si Marianine se fut présentée à ses regards au moment où il conçut l'amour et tous ses charmans mystères.

Le mois de septembre arriva : Tullius, pour la première fois depuis bien long-temps, avait été, dès le matin, se promener dans les montagnes, après avoir {Po 211} laissé la marquise seule dans son appartement.

Béringheld rentre au château en pensant qu'il va trouver son amie en proie à tous les délices d'un voluptueux réveil : il se figure d'avance voir sa main errer nonchalamment sur un mol oreiller que le sommeil n'a pas encore abandonné; son œil redoutant la clarté du jour, se fermer, s'ouvrir tour-à-tour ; il savoure d'avance les douceurs de ces jeux innocens qui suivent le réveil, et que les plaisanteries, l'air moitié content, moitié boudeur de la marquise rendaient si charmants. Il marche, léger, {Po 212} content et plein d'amour, en méditant ce qu'il fera : il arrive dans la longue galerie, et, aussitôt qu'il y entre, les éclats de rire et la voix de la marquise se font entendre. Béringheld s'imagine que sa mère l'a devancé, il approche, les sons masculins de la voix d'un homme résonnent dans la chambre et parviennent a son oreille. Alors, il ralentit sa marche, assourdit ses pas, et il écoute un long discours prononcé par un inconnu, dont les expressions et le ton indiquent un homme d'une haute classe; parfois la marquise rit et paraît folâtrer. Béringheld croit entendre le {Po 2l3} frémissementléger des plus doux baisers. Enfin, s'approchant, sans rougir d'épier ainsi sa maîtresse parce que la jalousie est une passion basse qui ne calcule jamais, ces mots vinrent frapper son oreille.

— En vérité, M. le marquis, cet air proscrit vous sied à ravir!

— Vous trouvez?

— Comment donc! jamais vous n'avez été si séduisant ... je ne sais si c'est parce qu'il y a long-temps que je ne vous ai vu et que vous avez, pour moi, tout le charme de la nouveauté; mais qui diable vous reconnaîtrait {Po 2l4} sous cet habit de paysan... ah!... ah!... ah!... ah!...

La dessus, la marquise de plaisanter, le marquis de répondre, et il s'en suivit une grêle de baisers, entremêlés de rires, que les saillies de Sophie provoquèrent.

Béringheld est stupide ; il reste dans cette galerie, immobile comme une statue, enfin comme s'il n'existait pas. Cette scène lui prouve une intimité qui porte tout le cachet de celle qui s'est établie entre lui et madame de Ravendsi. Sa tête tout entière se bouleverse, ses idées se brouillent et se pressent tellement dans {Po 215} leur tourbillon, qu'il n'a aucune pensée fixe.

— Comment, si je vous suivrai? certainement. Aussi bien, disait-elle, je commence à m'ennuyer dans le cbâteau: il n'y a ni bal, ni amusement, et dans un exil, on change chaque jour de lieu, on craint a, on espère, et l'on voit du monde ; ici, on m'enterrerait...

A ces paroles, Béringheld s'avance furieux, et au bruit de ses pas, la marquise s'écrie : Cache-toi, cachez-vous!...

— Comment, madame, dit Tullius, le visage pâle et les yeux égarés, comment... Il arrête, et {Po 2l6} la voix lui manque à l'aspect de l'air tranquille de la marquise qui s'approche de lui, le serre dans ses bras, lui met son joli doigt sur la bouche, et l'entraîne en fermant sa porte et lui disant : « chut, Tullius!... »

Béringheld, stupide et pétrifié, se laisse conduire, et la marquise est avec lui dans le parc, sous un peuplier, avant qu'il ait eu le temps de se reconnaître et d'arranger ses idées.

— M'expliquerez-vous, Sophie, dit-il en croisant ses bras, la regardant avec une rage concentrée et refusant de s'asseoir à la place qu'elle lui indiquait, {Po 217} m'expliquerez-vous letrange scène qui vient de se passer?...

Elle se mit à rire avec un grâce mutine et fit un geste de tête plein d'une compassion maligne qui redoubla la colère de Tullius.

— Le rire n'est plus de saison, Sophie, quand on a flétri l'existence tout entière d'un homme, on doit, ce me semble....

— Mais, mon cher Tullius, vous êtes charmant, ah!... votre figure est trop sublime de dépit, pour que je le calme, laissez-moi jouir de ce spectacle... vrai!..

— Ce n'est pas par des plaisanteries que vous comptez me répondre, j'espère?

{Po 2l8} — Et s'il ne plait pas à moi de répondre, croyez tout ce que vous voudrez.... vraiment, vous êtes plaisant d'avoir une volonté'....

— Comment! cet homme paraît avoir sur vous les mêmes droits que moi, vous semblez l'aimer....

— Pourquoi pas? dit-elle avec un sourire plein de finesse.

— Et vous m'aimez!... et vous osez profaner le nom, le nom sacré d'amour! allez, adieu, madame, adieu, puisque votre front ne rougit pas, puisque la colère de celui qui devait vous être cher ne vous cause qu'un accès de gaîté, puisque ma peine, une {Po 219} peine qui va jeter de l'amertume sur toute ma vie, ne vous importe en rien, adieu!

La marquise riait toujours et s'écria : Quel sermon'.... mais vous êtes pathétique ; vous seriez bien en chaire, et vous prêcheriez à merveille les infidèles.

— Quel est cet homme? demanda Béringheld d'un ton absolu et avec un regard qui fascina la marquise.

— Eh! c'est mon mari!...

Cette phrase et ce mot étourdirent tellement Béringheld, que le tonnerre serait tombé dans ce moment à deux pas de lui, il ne l'aurait pas entendu. La marquise {Po 220} parla long-temps sans qu'il comprit un seul mot. Enfin, revenant de son abattement, il s'écria :

— Hé quoi, cet homme vous a aimé, il vous a épousé; vous vous aimiez donc!...

A cette considération, la marquise ne put retenir un long éclat de rire : — S'aimer, reprit-elle, mais ce n'est pas nécessaire pour se marier. Oh! mon pauvre Tullius! vous n'avez donc aucune idée des choses de ce bas monde?

— Oh bien bas! dit Tullius avec une expression sardonique. Quoi! vous avez pu trahir un homme qui vous chérissait, qui vous a épousée, ah!... que n'ai-je su cela!...

{Po 221} — Que ne l'avez vous demandé? répondit-elle brusquement.

— Ainsi, vous n'êtes point à moi!... Toutes les paroles par lesquelles vous m'enchaîniez, n'ont pas été prononcées pour la première fois!... nous ne marcherons pas toute notre vie ensemble!... Je suis seul!...

A ce mot qu'il dit avec l'accent d'une profonde douleur, une larme coula sur sa joue enflammée et il tomba dans une rêverie accablante.

La marquise le fit asseoir à côté d'elle et lui prodigua de touchantes caresses ; elle lui parla long-temps pour lui expliquer {Po 222} d'une manière plausible et par un discours rempli d'esprit et de considérations originales, les maximes qui régissaient la vie d'une femme dans le grand monde ; elle lui dévoila la perversité des mœurs avec une telle bonne foi, en appuyant sa conduite sur tant d'exemples, que Béringheld ne savait plus que penser. Le tableau qu'elle déroula devant ses yeux était neuf pour lui : la vertu peinte comme une chimère, l'amour comme une coucherne perpétuelle, le changement comme un devoir, la constance comme un ridicule, les amans des jouets, le plaisir, le seul guide à suivre. {Po 223} Rien ne fut oublié, et le discours de la marquise était une image fidèle de ce siècle de corruption, le code du vice et une belle Catilinaire contre la vertu.

Béringheld reconnut dans les paroles de Sophie un ton de conviction qui lui navra le cœur ; il reconnut aussi qu'elle l'avait aimé de bonne foi, mais autant qu'elle pouvait aimer, et comme une femme du caractère de Mme de Ravendsi devait aimer.

Tullius, rentrant en lui-même, s'avoua qu'il portait la punition d'être né trop tard, et s'imaginant que madame de Ravendsi faisait une exceptton, que le cœur {Po 224} tendre de cette femme ne chérissait que lui ; s'il tomba dans un chagrin profond, du moins une consolation vint adoucir sa peine, il crut être le seul aimé.

Cinq ou six jours après, il fut témoin, dans le parc, d'une scène du même genre entre madame de Ravendsi et un autre inconnu, ami de M. de Ravendsi. Il en demanda tristement l'explication ; elle fut courte.

— C'est, dit Sophie, le premier amant que j'aye eu.

Tullius ne répondit que par un mouvement convulsif pareil à celui d'un criminel qui souffre la torture, et qui ayant enduré {Po 225} les premières douleurs, ne peut empêcher son corps de trahir l'émotion que lui cause le dernier coup.

Dès ce moment, le jeune Béringheld fut en proie à la plus profonde mélancolie : il tomba tout-à-fait de ce faîte de bonheur et de volupté qu'il habitait. Cet événement décidait pour toute sa vie sa manière de penser. Il jugea la femme un être trop faible pour supporter l'infini du sentiment ; en un mot, il fut détrompé d'une illusion qu'il s'était créée... et ce fut dans l'une des grandes scènes de la vie, et sur l'un des principaux sentimens de l'homme, {Po 226} que porta son premier dégoût.

En effet, il avait parcouru une carrière immense, il se trouvait au bout, et son âme vide éprouvait le malaise qu'un ambitieux ressentirait après avoir conquis la terre. La coupe qu'il croyait remplie et inépuisable, gisait, en ne contenant plus qu'une lie d'absynthe.

Il se mit à maudire la vie, rien ne l'émouvait, il recommençait chaque journée en répétant les mêmes choses avec un dégoût insurmontable, et il ressemblait à une machine qui se meut par un mécanisme ingénieux. Sa mère ne pouvait le consoler, et le P. de Lunada se mourait en ce moment.

{Po 227} Béringheld, sans cesse au lit de son vieil instituteur, et témoin de son dernier débat avec la mort, le trouvait heureux, et jugeant du peu de valeur de l'existence par l'aspect du chevet funèbre du jésuite, il raisonnait sur la vie, comme un homme attaqué du spleen.

Le chevalier d'A....y, le marquis de Ravendsi et sa femme, partirent du château et se dirigèrent vers la Suisse, afin de rejoindre leurs parens et leurs amis émigrés. Ce départ ajouta encore à la mélancolie de Tullius, par l'espèce d'indifférence qui perça dans la tendresse affectée de la marquise.

{Po 228} — Adieu, mon jeune ami, lui dit-elle, j'espère que j'occuperai une place dans votre cœur.

Puis, elle se mit à rire en montant à cheval, et dit à Tullius : — Nous sommes au même perron où naguères vous m'avez vue pour la première fois ; en vérité, je voudrais qu'un peintre peignit votre figure d'aujourd'hui, et celle de ce temps-là!..

Cette légèreté fit mal au jeune Tullius; néanmoins, il suivit de l'œil Mme de Ravendsi jusqu'à ce qu'il ne pût plus la voir, et encore contempla-t-il long-temps la marque que son joli pied avait laissée sur le sable.

{Po 229} Le caractère que Béringheld manifesta dès sa plus tendre enfance le destinait à une vie malheureuse, et, marchant de dégoût en dégoût, il devait arriver au milieu de sa carrière ; blasé sur tout, après avoir tout parcouru, tout essayé, tout apprécié.

L'on juge bien qu'il dût être entièrement abattu par ce premier échec, reçu sans qu'il pût le prévoir et alors que son cœur brillait de tout le lustre de la jeunesse, et que toutes ses facultés se déployaient pour la première fois avec une énergie croissante.

Ces événemens jetèrent dans {Po 230} l'âme de Marianine une légère semence de joie et de chagrin. L'amour véritable qu'elle portait à Béringheld lui fit partager sa mélancolie, mais alors Marianine ne pleura plus : son chagrin lui fut doux, et sa joie céleste ; elle pensa que Béringheld reviendrait dans les montagnes, elle y retourna pleine d'espoir, le cœur gros de consolations toutes prêtes pour son jeune ami.

Les échos qui avaient oublié sa voix, répétèrent quelques chansons d'amour; l'onde qui ne voyait plus son visage, réfléchit quelquefois ses traits quand elle examinait si les roses revenaient infuser leurs {Po 231} couleurs sur ses joues naguères décolorées. Son œil se fixait plus souvent sur le château, et elle aurait voulu que sa pensée, franchissant les espaces, allât retentir dahs le cœur flétri de Béringheld pour y répandre une douceur d'amitié, une fraîcheur d'amour qui ravivât son tendre ami, l'objet constant de ses pensées.










Voyez-vous sur un rocher désert, couvert des feuilles mortes que l'automne laisse tomber de sa pâle couronne ; voyez-vous un {Po 232} jeune homme assis vers le soir sur une pierre antique : il contemple tristement l'aspect de cette soirée dont les événemens sont en harmonie avec l'état de son cœur. La nature semble mourir, elle reçoit les adieux du soleil qui se retire, les montagnes sont rougeâtres, le ciel est terne, et n'a plus cette pureté italique dont il brille en été.

— Si la nature s'enveloppe d'un crêpe, elle renaît au printemps, se dit-il ; mais, moi, mon âme est ensevelie pour toujours, et l'amour n'existe plus pour moi. Le char brillant et chargé de roses dans lequel je me voyais {Po 233} emporté, s'est brisé pour toujours. La femme est indigne de moi, ou je ne suis pas assez souple pour elle... la vie est une déception, une minute, et vivre ou ne pas vivre est indifférent... Là dessus, il courbe sa tète sur sa poitrine, et il écoute les sons funèbres de la cloche du village, car l'on enterre le P. de Lunada.

En cet instant, une jeune fille accourt vers lui, elle accourt avec une joie naïve et innocente, qui se dévoile par ses pas bondissans qui ressemblent à ceux d'un faon qui rejoint sa mère ; mais, lorsqu'elle aperçoit l'œil de Béringheld, ce regard profond du {Po 234} désespoir tranquille et cette sévérité majestueuse qui résulte d'une méditation dernière, elle s'arrête, une aimable timidité se peint dans sa contenance, et Marianine parait demander pardon comme si elle offfensait; tout en sollicitant la permission d'approcher, son attitude dit qu'elle va se retirer, mais sa figure et l'ensemble de sa personne désirent le contraire.

Néanmoins, à l'aspect de la douleur de son ami, elle se repose sur son arc, et son âme finit par s'identifier avec celle de Tullius. Marianine attend un sourire et un mot pour courir {Po 235} s'asseoir sur la mousse de la grande pierre où est Béringheld ; une larme s'échappe de ses beaux yeux noirs et coule sur ses joues en voyant que le compagnon de ses jeux ne lui dit rien. Alors elle dépose toute fierté féminine, elle s'avance, s'assied contre Béringheld en disant â voix basse : « l'amour est la science de l'abaissement. » Elle prend la main de Tullius, et lui dit : « Tullius, tu as du chagrin! j'aime mieux pleurer avec toi que de rire avec tout le monde. »

Le jeune homme regarde Marianine avec étonnement, mais il secoue la tète, et reprend son attitude mélancolique.

{Po 236} — Ah! Tullius, je préfère des injures à ton silence! dis-moi, Marianine n'est-elle rien pour toi?

— Rien, répondit Béringheld d'une voix sourde et avec un accent machinal qui lui donnait l'air d'un écho.

Marianine fondit en larmes avec cette ingénuité des enfans de la nature, elle regarda Tullius d'un air qui disait : Vois mon teint et mes lèvres décolorées, tuescause de cette pâleur....

En ce moment, un berger de la plaine fit entendre les faibles sons d'une musique champêtre; les accens de cette flûte pastorale semblaient prophétiques, ils {Po 237} redisaient le refrain d*une chanson d'amour. Marianine espéra.

— Tullius, dit-elle, tu crois avoir aimé..

L'infortuné se tourna vers la jeune fille et fit un signe de tête qui peignait sa souffrance.

— Tullius! l'amour ne vit que de sacrifices.... t'en a-t-on fait?....

Marianine s'arrêta, elle craignit de trop exagérer celui qu'elle faisait en ce moment, et ne pouvant plus soutenir l'aspect du triste sourire d'un être qui ne l'entendait pas, elle lui serra la main, se leva, et versant des larmes amères, elle s'éloigna à pas {Po 238} lents en retournant souvent sa belle tète. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Béringheld revint seul au château : sa léthargie sombre effraya sa mère.

CHAPITRE XIV Tome 2
CHAPITRE XVI





FIN DU SECOND VOLUME.




Variantes

  1. ou craint {Po} nous adoptons le pronom on en harmonie avec le reste de la phrase

Notes