Horace de Saint-Aubin,
auteur du Vicaire des Ardennes.
LE CENTENAIRE, OU LES DEUX BÉRINGHELD

Horace de Saint-Aubin / Le Centenaire, ou les deux Béringheld / Paris; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME TROISIÈME

CHAPITRE XVI.

Béringheld aime Marianine. — Scène d'amour. — Il veut partir. — Il obtient un brevet. — Recommandalion de sa mère. — Adieux.



[{Po 5}] LES paroles de Marianine, le son de sa voix, ses manières naïves, la beauté comtemplative {Po 6} de sa figure aérienne, reveillèrent au fond de l'âme de Béringheld une masse de souvenirs puissans, et il frémit en s'apercevant, au bout de quelques jours, que Marianine absorbait toutes ses facultés ; alors il put comparer la différence qui existait entre un amour véritable et l'amour factice que lui avait inspiré Mme. de Ravendsi ; cependant il résolut de ne plus se confier à une mer aussi orageuse, avant d'avoir des gages certains d'un amour éternel.

Quelques jours après cette entrevue, il retourna vers la pierre couverte de mousse où {Po 7} Marianine était venue le trouver: en gravissant la montagne, il l'aperçut assise sur ce fragment de rocher, et la place qu'il avait occupée était religieusement respectée.

— Marianine, dit-il avec une crainte indéfinissable, j'arrive, poursuivi par le charme de tes discours; je me suis examiné le cœur, j'y ai trouvé ton image et c'est toi que j'aime d'amour! Ce furent ses premières paroles, elles tombèrent une à une, et il restait interdit en pressant la main de Marianine.

Pour bien comprendre l'extase de la jeune fille, en entendant {Po 8} ces mots il faudrait dépeindre la scène magique qui s'offrait à ses regards : une aimable vallée au pied des Alpes, un village posé avec élégance, une vue admirable, et une prairie colorée par les feux naissans du jour. En cet instant, la nature ressemblait à une jeune fiancée qui rougit du premier baiser de son époux, venant à sa rencontre.

Marianine pleure de joie, elle veut répondre et ne trouve qu'un sourire délicieux qui paraît à travers des larmes, comme une matinée de printemps.

— Mais, poursuivit Béringheld, sait-tu ce que c'est que l'amour?

{Po 9} — Quand je le saurais, je voudrais l'ignorer pour te l'entendre décrire et savoir si j'aime.

En disant cette dernière phrase, Marianine faisait apercevoir qu'elle était convaincue de ce qu'elle mettait en question : la nature apprend aux femmes cet art délicieux de peindre tout ce qu'elles ressentent par des mots qui semblent dire précisément le contraire.

— Marianine, aimer c'est n'être pas soi; c'est ne faire dépendre toutes les affections humaines : la crainte, l'espoir, la douleur, la joie, le plaisir, que d'un seul objet; c'est se plonger dans l'infini; {Po 10} n'apercevoir aucune borne au sentiment; se consacrer à un être, de telle sorte que l'on ne vive, ne pense que pour son bonheur ; mettre de la grandeur dans l'abaissement, trouver de la douceur aux larmes, du plaisir à la peine, et de la peine dans le plaisir; rassembler toutes les contradictions, tous les contrastes, excepté celui de la haine et de l'amour; enfin, c'est s'absorber dans lui, et ne respirer que de son souffle!.........

— J'aime, dit tout bas Marianine.

— C'est, continua Béringheld en s'exaltant, c'est vivre dans un {Po 11} monde idéal, magnifique et splendide de toutes les splendeurs, car on doit trouver le ciel plus pur et la nature plus belle ; on doit n'avoir que deux manières d'être et deux divisions de temps : l'absence et la présence; d'autres saisons, que le printemps lorsque vous jouissez de la présence, et l'hiver que produit l'absence; car les fleurs naîtraient-elles en souriant, le ciel fut-il de l'azur le plus pur, tout se ternit alors; le monde ne renferme qu'un individu, et cet individu est l'univers pour les amans..........

— Ah! j'aime, s'écria Marianine.

{Po 12} — Aimer, cria Béringheld, le visage en feu, et déployant toute l'énergie de son âme; c'est guetter un coup-d'œil comme le Bédouin guette une goutte de rosée pour rafraîchir son palais brûlant ; c'est avoir dix millions d'idées, quand on ne se voit pas, et n'en exprimer aucune alors qu'on est près l'un de l'autre; c'est donner autant que l'on reçoit, mais s'efforcer mutuellement de donner plus, et combattre de sacrifices.

— Ah! je suis sûre d'aimer! répondit Marianine, dont la pose extatique et la fixité du regard auraient fait croire qu'elle écou tait avec ses yeux.

{Po 13} — Tu aimes, Marianine? dit Béringheld.

— Oui, répondit-elle en ajoutant un regard qui semblait rougir d'une naïve pudeur.

— Alors tu t'es dévouée à la peine et au chagrin, pour un coup-d'œil, pour un mot douteux.

A ces mots Marianine baissa la tête en pensant à la souffrance qu'elle avait ressentie lors du silence effroyable de Béringheld, quand elle était venue lui apporter des consolations.

— Tu t'es, reprit Tullius, tellement confondue avec un autre, qu'il n'y a plus trace d'indiviqualité ; {Po 14} tu vis d'une autre vie que la tienne, et cependant tu te sens exister par le bonheur d'un autre; alors tu abjurerais ta croyance, tu quitterais ton père.

— Mon père!...

— Ta mère.

— Ma mère!...

— Ta patrie.

— Ma patrie!...

— Sur un seul de ses regards, sur son premier ordre; et, la religion, les parens, la patrie, l'honneur, tout ce qu'il y a de sacré, n'est plus pour toi qu'un grain d'encens que tu feras fumer en son honneur. Tu renonces à tout pour son sourire.....

{Po 15} — Oui, dit-elle en baissant la voix et en rougissant d'amour.

— Mais, reprit Béringheld, alors un tel amour est l'exaltation de toutes nos qualités sensibles ; c'est l'inspiration continuelle d'une Pythie sur son trépied sacré ; c'est porter la poésie dans le cœur, dans la vie, et s'élancer aux cieux en dédaignant la terre ; alors, on est digne des plus nobles efforts, des plus grandes choses ; et, si l'on a tout sacrifié sur l'autel du cœur, on se sent disposé à l'orner des festons et des couronnes de la gloire, du génie et des divins lauriers de ceux qui ont le plus aimé : en {Po 16} un mot, l'amour ne vit que dans les choses extrêmes, et tout enfant qu'il est, il lève sa tête dans les cieux et ses pieds reposent dans la boue de ce globe de misère.

Marianine était absorbée dans le plus doux ravissement qui ait saisi le cœur d'une femme. Béringheld ayant, par cette exaltation, fait vibrer toutes les cordes de son âme, tomba dans une rêverie profonde, il confondit son regard dans celui de la tendre et contemplative Marianine, et un auguste silence servit de voile à ce moment plein de charme, à cette sensation délicieuse par laquelle deux êtres se dédient {Po 17} l'un à l'autre tacitement et à jamais. Tous deux avaient leurs mains entrelacées, tous deux regardaient tour à tour les feux naissans du ciel, les montagnes, et eux-mêmes. Alors Béringheld reconnut les délices des premières amours, en sentant que, chez lui, l'âme participait tout entière à ce charme qui s'enfuit comme la jeunesse, comme les nuages du ciel, ou comme les figures d'un songe d'une minute.

Mais il comprit aussi qu'il n'était plus digne de la jeune fille : cette pensée tourmenta son cœur chaste et plein d'une {Po 18} noblesse inconnue à ceux qui naissent dans le tourbillon social.

La pauvre Marianine, après cette grande scène, embellie de tous les feux d'un cœur pur, croyait arriver au temple du bonheur, tout-à-coup Béringheld confus la regarde.

— Marianine, tu es pure comme cette neige voisine du ciel, que rien n'a souillé, ton âme est la goutte de rosée que recueille une jeune fleur, l'amour de la nature, je ne suis plus digne de toi.

La jeune fille garda le silence, mais son regard parlait en improvisant toutes les consolations {Po 19} de l'amour le plus tendre; elle ne comprenait rien, mais l'inslinct de la tendresse lui faisait deviner que Béringheld s'affligeait.

Ce dernier coup-d'œil, rempli de toutes les mélodies de l'amour et contemplé au milieu des plus belles harmonies de la nature, fit voir à Tullius toute l'étendue de la tendresse qu'il conservait pour la belle Marianine ; il en fut effrayé, en songeant que ce prisme brillant, que cette réunion de toutes les voluptés pouvait se dissoudre, et, jugeant de ses chagrins futurs par celui que lui avait causé Mme de Ravendsi, il se leva, par une inspiration soudaine; et, saisissant {Po 20} la main de Marianine, il attira la svelte jeune fille sur son sein, la pressa avec force, déposa un baiser sur ses lèvres, et lui disant : adieu! il versa un torrent de larmes sur ses joues parées de l'incarnat de l'espérance, puis il s'échappa brusquement en la laissant en proie à la plus vive inquiétude. Elle vit son ami s'enfuir à travers les rochers, il détournait la tête souvent, et reprenait ensuite sa course; alors, une vive douleur fit éprouver à la jeune fille les plus cruels tourmens, car ce brusque dénouement, hors de toute vraisemblance l'effrayait.

{Po 21} Marianine revint à pas lents, et cette scène d'amour ne sortit jamais de sa mémoire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Béringheld retomba dans sa profonde mélancolie; toutes ses réflexions, marquées au coin de cette sombre philosophie qui le distinguait, lui prouvèrent que l'amour éternel était une chimère, quant aux femmes, et qu'il se préparait un avenir de malheur. Néanmoins, l'image gracieuse de Marianine, sa pente vers l'exaltation, combattaient fortement les craintes et les argumens de Tullius : quoi qu'il en soit, il résolut de finir cette lutte {Po 22} en renonçant à jamais aux amours, jusqu'à ce qu'une femme lui eût donné des gages certains de cette fidélité qu'il exigeait.

Il se rendit quelque temps après chez Véryno, qui était lié avec un des membres du Directoire, et il obtint du père de Marianine qu'il fit des démarches pour lui procurer un brevet d'officier, ainsi qu'une recommandation pour le général en chef des armées d'Italie. Il demanda le secret à Véryno, et s'occupa des préparatifs de départ, en tâchant de les dérober à l'œil pénétrant de sa mère. Jacques Butmel reçut une seconde fois l'ordre de se tenir {Po 23} prêt à accompagner Tullius ; qui n'attendit plus que l'arrivée des papiers qu'il souhaita avec ardeur.

Marianine ne pouvait douter de l'amour de Tullius, mais, lorsqu'elle apprit ses projets, elle versa des larmes bien amères, qu'elle dévora en secret.

Madame Béringheld ne tarda pas à s'apercevoir, comme le lui avait prédit le P. de Lunada, que l'enfant, qui à six ans volait de jeux en jeux, qui à huit ne trouvait plus rien pour satisfaire son ardeur, qui à douze dévorait les sciences, à dix-huit ans serait las de l'amour, qu'altéré de {Po 24} gloire, il finirait par convoiter la puissance, et qu'à trente ans il mourrait de chagrin si quelque chose d'immense n'engloutissait alors son activité, son ardeur pour l'inconnu et les grandes choses. Aussi, le bon père avait-il dirigé l'esprit de Béringheld vers les sciences naturelles, qui offrant toujours des découvertes sans fin, pourraient le tenir en haleine.

Pour le moment, Tullius en était arrivé â désirer la gloire, et sa mère comprit que rien au monde ne l'empêcherait de quitter une vie paisible qui ne serait jamais en harmonie avec son {Po 25} caractère. Cette mère désolée versa des larmes de sang.

Un soir, elle fit appeler son fils, qui, toujours enseveli dans une rêverie profonde, ne pouvait chasser Marianine de la place qu'elle occupait dans son cœur. Béringheld trouva sa mère assise au coin de l'énorme cheminée de sa chambre à coucher : elle ne se dérangea pas, et, montrant du doigt à Tullius une chaise placée à l'autre coin, elle le força de s'y asseoir par un mouvement impératif, plein d'une solennité que Tullius ne connaissait pas à sa mère.

— Mon fils, vous voulez abandonner {Po 26} votre mère, votre mère qui vous aime tant!... je le sais, dit-elle, en apercevant un geste de son fils, je ne puis l'empécher, mais je dois m'acquitter d'un devoir que j'ai juré de remplir.

Le jour que je vous mis au monde, l'être qui m'a parlé d'une voix que je n'ai point entendue corporellement, m'a dit ces paroles, en m'enjoignant de vous les répéter lorsque vous témoigneriez le désir de voua livrer à des dangers inévitables : écoutez-les, mon fils ? je vais vous répéter avec ma voix ces mémorables paroles qu'il ne m'est permis de me rappeler qu'aujourd'hui, par {Po 27} la puissance invisible et réelle qui m'a dominée ; les voici :

A ce moment, Mme de Béringheld se leva, se recueillit, et dit avec une émotion visible :

« Je puis t'empêcher de mourir, mais je ne puis t'empêcher d'être tué ; je ne puis veiller sur toi et te donner l'immortalité, que si tu restes dans les mêmes lieux, à moins que le hasard ne nous fasse rencontrer. »

Madame de Béringheld se rassit et ne dit plus rien. Tullius, en entendant ces singulières paroles, fut plongé dans un étonnement causé, en partie, par l'aspect de la profonde conviction {Po 28} qui brillait dans l'attitude de sa mère, et par l'enthousiasme que dévoila son regard. Il voulut la questionner, elle fit signe de la main qu'elle ne lui pouvait pas répondre à cause de son émotion.

La douleur que madame de Béringheld témoigna, aurait sans doute arrêté son fils, beaucoup plus que l'avis bizarre qu'il crut émané de Béringheid-le- Centenaire, ou de l'être qui portait ce nom ; mais, peu de temps après cette scène, Tullius reçut de Paris un brevet de capitaine et une lettre très-flatteuse qu'il devait remettre à Bonaparte ; alors, son départ fut irrévocablement {Po 29} décidé, et il résolut de soutenir le choc que les adieux de sa mère et ceux de Marianine devaient porter à son cœur. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il est cinq heures du soir : Mme de Béringheld est debout sur le perron du château, elle regarde tour-à-tour la place que son fils vient de quitter et le chemin qu'elle a parcouru avec lui; le château, la campagne, la nature lui paraissent vides : elle n'est plus où est son fils, mais elle le suit de l'âme et l'accompagne; des pleurs sillonnent les joues de cette mère désolée. — « Je l'ai vu pour la dernière fois, se {Po 30} dit-elle, je mourrai sans le revoir!. » et elle rentra, le désespoir dans l'âme.

Au dîner, quand elle verra la place vide de son fils, elle dira pendant plusieurs jours qu'on aille l'avertir : elle entrera dans sa chambre comme pour le chercher ; la cloche de la grille ne pourra pas désormais être agitée, sans qu'elle tressaille ; on ne tirera pas un seul coup de fusil dans les montagnes, sans qu'elle pense à son fils ; les journaux seront lus avidemment, et encore plus souvent son oratoire la verra priant pour que le fatal boulet épargne l'amour de ses regards ; {Po 31} elle n'aura plus qu'une pensée, et cette pensée sera triste ; enfin, elle ne vivra pas long-temps, parce que le chagrin la dévorera.

En ce moment elle pleure! elle ne pleurait pas quand elle a embrassé son fils, parce que Tullius a couvert le visage maternel de larmes sincères, et que l'œil sec de sa mère l'a effrayé ; il a chancelé, mais le bruit du fusil de Jacques l'a rendu à lui. Alors sa mère l'a escorté jusqu'aux montagnes : elle n'élait pas fatiguée en le suivant, ce n'est qu'en revenant que ses jambes ont plié sous le fardeau de sa douleur, car « Adieu ma mère!... » retentit toujours {Po 32} à son oreille, ainsi que le triste accent et le bruit des derniers pas de son fils. Pauvre mère!... qui ne la plaindra pas est indigne du nom d'homme! chaque nuit et chaque aurore verra ses larmes, et son ombre réclame ici un soupir de toutes les mères dont les fils ont succombé la tête couverte de lauriers.

Une autre scène presqu'aussi terrible ( qui osera prononcer entre ces deux douleurs) attendait Tullius sans qu'il s'en doutât. La timide Marianine, ce modèle des amantes, a pleuré solitairement, elle n'a pas été importuner son jeune ami de ses larmes, {Po 33} car elle a conçu que son amant devait aimer la gloire ; alors, elle a pleuré, sans cependant vouloir le détourner de ses projets.

Mais peut-elle renoncer à le voir avant son départ!.. non, non, elle veut jouir de la douleur de son dernier regard : et, jalouse de l'amour maternel, Marianine, usant de l'adresse naturelle aux amans, s'est informée de Jacques par quel chemin de la montagne Béringheld, son cher Béringheld doit passer. Le chemin se trouve situé non loin de cette roche témoin de leur baiser : alors, Marianine s'est échappée de la maison paternelle; et, long-temps {Po 34} avant que Béringheld soit sorti du château, elle est assise sur le banc de pierre; elle y attend le passage de son bien-aimé, en prêtant l'oreille au moindre bruit.

On était dans la froide saison de l'hiver, aux premiers jours du mois de janvier 1797, un reste de lumière blanchâtre, fruit des derniers rayons du soleil qui glissaient sur la neige, éclairait le deuil de la nature ; Marianine tremblait de froid et brûlait d'amour; le torrent glacé ne murmurait plus rien ; les bergers ne répétaient plus de joyeux refrains; tout était en harmonie avec la situation de son âme, la nature {Po 35} semblait participer à son chagrin par ce manteau déneige, comme jadis à sa joie par les teintes pures et délicates de l'aurore.

Pendant que Marianine attend les pieds dans la neige, Béringheld marchait vers les montagnes en s'étonnant de n'avoir pas vu cette Marianine, qui lui avait témoigné tant de tendresse; cette désertion le confirmait dans ses terribles résolutions d'oubli : et, dévorant en silence cet affront, il laissait parler Jacques, qui calculait les distances et les jours pour savoir à quelle époque ils seraient arrivés à Vérone, théâtre de la guerre, et s'ils pourraient {Po 36} participer à la bataille annoncée.

Béringheld gravit la montagne; alors, ses pas sont facilement distingués et une voix douce s'écrie : — C'est lui!....

Après avoir pensé que Marianine l'abandonnait et avoir bu tout un calice d'amertume, au moment où Béringheld en achevait la lie, entendre cette voix, à cette place, fut une sensation presque poignante.

En cette instant la lune paraissant à l'horizon, couvrit, comme par enchantement, les vastes rochers d'une écharpe de lumière large et argentée, que les reflets des glaciers et des neiges rendit {Po 37} presque diaprée. L'émeraude, le saphir, les diamans et les perles ornèrent l'aurore de ce beau soleil des nuits qui vint éclairer la scène des adieux de l'amour.

Les beaux bras blancs et nus de Marianine montrèrent à Béringheld cet étonnant spectacle, et ses yeux, pleins d'amour, suivirent la course de cette belle planète lumineuse.

— Tullius, la nature a toujours déployé ses richesses pour nous, elle applaudit à nos amours.

— Et tu étais-là!... s'écria Béringheld ?

— Oui, j'y étais, répondit-elle, attendant le dernier regard que {Po 38} tu jeterais sur ta patrie, afin de mêler à ce saint amour le souvenir de Marianine, de Marianine qui t'aimera toujours!.. qui t'aime, un peu pour elle, dit-elle en souriant du sourire des anges, mais encore plus pour toi'.... elle te voit avec plaisir voler à l'illustration, elle a tâché, Tullius, de te dérober le spectacle de ses larmes.

— Marianine!.. s'écria Tullius ébranlé, mais s'endurcissant pour ne pas le faire paraître; je réponds, à tant d'amour, que je veux t'oublier, que je le tâcherai du moins! Quant à toi, Marianine, je te l'ordonne!...

A ces cruelles paroles, la {Po 39} belle enfant se mit à pleurer, en regardant son ami avec effroi.

— Béringheld, dit-elle, je t'aime!..

— Marianine, tu le crois, tu es de bonne foi en ce moment, mais dans dix ans, dans vingt ans, tu ne m'aimerais plus, et... je veux un amour immortel!.. il n'est pas dans la nature de l'homme, qui reçoit à chaque minute une nouvelle existence ; ainsi, ne cherche pas à m'être fidèle.... je t'en dispense. Adieu.

Cette fille des montagnes sentit, en ce moment, une sorte d'énergie sauvage et terrible, s'élever dans son jeune sein, en entendant ces mots affreux; et, saisissant la {Po 40} main de Béringheld, elle s'écria avec une voix, qui peut passer pour le cri sublime de la vérité et du sentiment outragé :

« Béringheld, par cette lumière pure qui va se couvrir d'un nuage, par ces rochers immuables, par cette place sacrée pour moi, par toute la nature, je voudrais trouver autre chose encore?.. je jure de n'aimer que toi! c'est sur cet autel, éclairé par l'astre des nuits, que je me fiance à toi pour jamais... Va, cours, sois cinq, dix, vingt, cent ans absent!.. tu retrouveras Marianine telle qu'elle est en ce moment... quant à l'âme!... si je suis belle maintenant, je ne {Po 41} le serai plus alors, et les chagrins me consumeront. Adieu!...

Là dessus, la jeune fille rassemblant toute son âme dans un dernier regard, la jette dans les yeux étonnés de Béringheld et s'échappe avec la légèreté d'une gazelle, mais on l'entendit sanglotter au loin, et les échos répétèrent ses soupirs.

Béringheld resta tout ému de cet élan inusité, de cette sublime protestation contre son odieuse pensée, protestation que la jeune fille prononça avec une énergie brûlante, au milieu de la scène majestueuse que présentaient ces magnifiques montagnes.

{Po 42} Jacques vit des larmes couler sur les joues du jeune soldat, alors Jacques faisant mouvoir son fusil, s'écria : « Général, à la gloire! » Et marchant avec enthousiasme au pas de charge, il entraîna Béringheld.

Tome 2
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVII


Variantes


Notes