Horace de Saint-Aubin,
auteur du Vicaire des Ardennes.
LE CENTENAIRE, OU LES DEUX BÉRINGHELD

Horace de Saint-Aubin / Le Centenaire, ou les deux Béringheld / Paris; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME TROISIÈME

CHAPITRE XVII.

Tullius à l'armée. — Bataille de Rivoli. — Béringheld en Égypte. — Bataille des Pyramides. — Le Centenaire aux Pyramides.



[{Po 43}] LE 13 janvier 1797, au matin, Jacques et le capitaine Béringheld arrivèrent à Vérone, et Tullius se présenta sur-le-champ au général-en-chef.

Bonaparte était à la veille de livrer la bataille de Rivoli, il consultait la carte, lorsque le jeune Béringheld entra dans son cabinet {Po 44} en présentant la lettre du membre du Directoire. Le général lève la tête et reste frappé de la singulière physionomie du jeune audacieux. Il lit la lettre, grava le nom et la figure dans sa mémoire; et, quittant un instant sa méditation guerrière, il se mit à questionner Béringheld.

Qu'il suffise de dire que le général républicain prit une haute idée de cette jeune tête : il le plaça dans la 14e demi-brigade, lui donna un mot pour se rendre à son poste, qui était à Rovina, et le quitta en lui disant : « Je suis convaincu que nous nous reverrons!... L'avenir de {Po 45} la France est gros de grands hommes, et... à demain.

Par une chose des plus singulières, Béringheld justifia dès le lendemain l'horoscope que Bonaparte venait de tirer.

Le capitaine se trouva faire partie du corps d'armée qui, à la bataille de Rivoli, attaqua, sous Joubert, la gauche des Autrichiens.

L'armée française était assise sur trois collines. Une brigade française défendait, à droite, les hauteurs de San-Marco, que l'ennemi s'efforçait de reprendre ; Deux autres brigades occupaient les hauteurs de gauche, appelées {Po 46} Trombalaro et Zoro, enfin la quatorzième brigade, celle de Béringheld, fut portée au centre, à Rovina. La bataille commença :

Les avant-gardes autrichiennes, déjà repoussées sur San-Giovani, occupaient une bonne partie de nos forces.

Un bataillon, dans lequel se trouvait Béringheld, entraîné par l'ardeur du débutant et de Jacques, qui ne cessait de crier : à la gloire!... s'avança pour emporter San-Giovani ; à ce moment, la colonne autrichienne de Liptay attaqua les Français de gauche avec des forces supérieures ; et, profitant d'un ravin qui {Po 47} protégeait ce mouvement, les Autrichiens prirent en flanc une brigade qui, pour n'être pas coupée, fut obligée de rétrograder : alors, la quatorzième brigade fut débordée à sa gauche, et, pour se retrancher sur la droite, qui se maintenait, elle fut dans la nécessité d'abandonner la compagnie commandée parBéringheld.

Ce dernier, séparé avec une poignée de braves, entra dans San-Giovani par un effort inoui, et s'y défendit avec une intrépidité, une chaleur de courage qui arrêtèrent les Autrichiens.

Bonaparte voyait la conséquence funeste que ce débordement {Po 48} de la gauche de sa ligne pouvait amener, il quitta la droite et accourut pour réparer le mal, car il ne s'agissait rien moins que d'empêcher une colonne ennemie de déboucher sur le plateau de Rivoli.

Apercevant l'ennemi déborder, il ne concevait pas ce qui pouvait faire un obstacle à ce que Liptay triomphât; et, tout en envoyant l'infatigable Masséna avec sa trente-deuxième brigade, Bonaparte, ayant laissé la droite et le centre de l'armée qui triomphaient, examinait ce qui occupait l'ennemi autour de San-Giovani. C'était Béringheld qui défendait {Po 49} le village, et Berthier, qui, à la tête de la 14e, maintenait cette position, en envoyant d'autres bataillons pour soutenir Béringheld. Masséna vint les dégager, et l'on rétablit le combat par une brillante résistance.

Berthier, Masséna et Joubert, présentèrent le jeune capitaine, à Bonaparte quand il arriva dans cet endroit pour changer de position, par suite de la retraite de l'ennemi : le général en chef se mit à sourire en reconnaissant le jeune homme de la veille (*).


(*) On sent que nous n'entrerons désormais dans aucun détail sur les fails d'armes de [{Po 50}] Béringheld ; nous n'avons raconté celle circoustance de la bataille de Rivoli que parce qu'elle fut son début.

Nous passerons rapidement sur les évënemens qui se sont passés dans l'espace de quinze années, pendant lesquelles nos armées ont parcouru l'Europe : nous allons en extraire les faits qui concernent cette histoire, en priant le lecteur de se reporter, par la penseée, aux divers théâtres où ils se passeront.

( Note de l'Éditeur. )

{Po 50} Cette conduite ferma la bouche à ceux qui éprouvaient la tentation de murmurer de la nomination parisienne du jeune Béringheld à un tel grade. Ce fut à ce combat de Giovani que tout le bataillon donna à Jacques Butmel le surnom {Po 51} nom de Lagloire, qui lui resta toujours.

Cette campagne fut terminée par la paix de Campo-Formio. Le jeune Béringheld retint à Paris avec le général en chef, et il vit les honneurs que l'on décerna à cette armée de héros.

Béringheld habita le brillant hôtel de sa famille ; il y reçut le général en chef, qui, dès-lors, méditait son expédition d'Égypte. Il avait jugé Béringheld, et il ne lui cacha pas son dessein, en lui disant qu'il comptait sur lui en qualité de chef de bataillon. Tullius fut ébloui de l'idée d'aller sur la terre antique des prêtres {Po 52} d'Isis, et il accepta avec joie l'offre de son général. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Béringheld est maintenant sous le ciel brûlant, sous le ciel d'airain de l'Égypte ; la bataille des Pyramides vient d'étre livrée; il est neuf heures du soir ; l'effroyable canon a cessé de gronder; les cris de victoire retentissent, et les rappels se font entendre.

Le colonel du régiment de Tullius a succombé; Bonaparte, témoin de la conduite audacieuse de son aide-de-camp, lui a attaché les épaulettes du colonel expiré, puis il a ordonné à Béringheld de poursuivre les fuyards, {Po 53} et de revenir bivouaquer à Giseh.

Les Mamelukes 1 combattent en fuyant, mais le terrain, surtout devant les fameuses pyramides, est jonché de leurs corps. Tullius passe sans saluer l'antique monument qui fatigue le génie des ruines ; tout entier à son devoir, il court, il vole, et dissipe le reste des ennemis qui se retirent au loin.

Lorsque Béringheld eût disposé son régiment, que toute l'armée eût bivouaqué, il retourne vers le général en chef, fait son rapport, et assiste au repas, en recevant les louanges des divers {Po 54} généraux, et l'amical serrement de main, beaucoup plus précieux, du général, qui confirma sa nomination au grade de colonel, en observant que Béringheld n'était pas majeur.

Mais aussitôt que Béringheld eût rempli ses devoirs, il s'échappe, laisse l'armée dormir, et revient vers les pyramides attiré par son génie et son goût pour le grand et le sublime.

La nuit brille de tout l'éclat des nuits de l'Orient, et rien n'interrompt le silence auguste de la nature, si ce n'est les derniers soupirs que rendent les Mamelucks dépouillés. A mesure que {Po 55} Tullius avance, ses idées s'agrandissent, ces énormes monumens, qu'il a vus depuis le commencement du jour, croissent encore à ses regards et dans son imagination ; à peine s'il prend garde aux cris des blessés que l'on n'est pas encore venu chercher, ou que l'on a oubliés. Il s'assied sur les débris d'un caisson, et s'abîme dans une rêverie profonde, en contemplant ces orgueilleuses cimes qui diront éternellement que, là, fut le peuple d'Égypte.

Ce spectacle qui flattera tous les hommes, ne devait être rien en comparaison de celui qui vint {Po 56} s'offrir aux regards de Tullius. Il était plongé dans la méditation, et ne voyait que cet audacieux sommet qui tranchait si purement sur les cieux, lorsqu'un léger bruit frôla la base de la pyramide et la fit retentir, il lui sembla qu'elle parlait ; il abaisse sa vue, et n'ose en croire son œil!...

L'être indéfinissable que Marguerite Lagradna, que Butmel, que sa mère, lui ont si bien décrit, paraît au pied de l'immense construction, et l'œil du vieillard semble dire par son feu perçant et vivace : Je durerai tout autant!.. il les regarde, ainsi que deux égaux s'envisagent : Béringheld reste {Po 57} cloué de stupeur en le voyant disparaître sous le monument en entraînant de chaque main le corps d'un mameluck. Sans témoigner aucune émotion de leurs cris déchirans, l'impitoyable vieillard les traîne dans le sable qu'ils saisissent en vain, et il marche d'un pas immuable et lent, comme celui du Destin.

La lune éclairait cette scène d'une lueur que l'ombre et la présence des pyramides changeait au point de la rendre verdâtre, ce qui ne contribuait pas peu à l'effet de ce tableau.

Le vieillard achevait son quatrième voyage, et déjà les {Po 58} souterrains de la pyramide contenaient huit mamelucks ; en ce moment, le jeune Béringheld s'approche afin d'examieer son ancêtre, si par hasard il revenait une dernière fois : tout-à-coup, il entend des cris déplorables sortir sourdement de l'ouverture du vaste monument, et bientôt les cris cessèrent.

Une horreur indéfinissable s'empara de Tullius, l'idée de la mort ne l'avait pas épouvanté sur le champ de bataille inondé de mourans, et bien que ces mamelucks dussent inévitablement périr de leurs blessures, leurs cris de désespoir avaient trop le {Po 59} cachet de la plainte, ils accusaient trop, pour ne pas émouvoir. Ces cris suivis d'un immuable silence remuèrent toutes ses fibres, et il sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Les histoires racontées par Lagradna revinrent s'offrir à sa mémoire. L'idée que cet homme pouvait vivre depuis quatre siècles prit de la consistance, et cette tradition ne lui parut plus une chimère.

Au bout d'une grande heure, passée dans la méditation, il vit paraître une ombre énorme qui se projettait en avant, il se retourne et se trouve face à face avec un homme qui ressemblait {Po 60} parfaitement au portrait de Béringheld-Sculdans, surnommé le Centenaire. Le premier mouvement de Tullius, à l'aspect de cette masse immobile, fut de se reculer de quelques pas. Il resta dans une extase magique.

— Tu n'as pas suivi mes avis!...

Ces mots sortis de la large bouche de cet étrange personnage, vinrent frapper l'oreille de Tullius qui resta cloué comme par l'effet d'un charme; il cherche le grand vieillard, il a disparu; Béringheld se frotte les yeux comme s'il sortait d'un songe, ou comme si l'éclat insolite de ceux du Centenaire {Po 61} les avaient fatigués. Il revint à son quartier en croyant toujours voir cette magnifique pyramide humaine, pliant sous le faix de trois siècles. Le feu sec et flamboyant de son œil infernal, le peu de mouvemens qu'il vit faire à cet être, étaient tellement incorporels et avaient tellement lassé son imagination qu'il ressentait une fatigue nerveuse dans tout son corps. Il arriva harassé, et, en dormant, il ne cessa de voir son ancêtre.

Béringheld avait trop bien reconnu les traits originaux et presque sauvages tracés sur le portrait de Sculdans-le-Centenaire, {Po 62} pour se refuser à croire que c'était lui-même.

Voyant une impossibilité trop forte à ce que deux êtres se ressemblassent à un tel degré de perfection physionomique, et en retrouvant cet être avec les mêmes cheveux blancs et la même caducité que Lagradna avait contemplée alors qu'elle était jeune, Béringheld dût être en proie à la plus violente curiosité, car il ne pouvait plus douter de ce que son œil avait contemplé.

Cette aventure singulière attira toute son attention, quoiqu'il fut à l'aurore de ses désirs de gloire, d'ambition et de pouvoir.

CHAPITRE XVI CHAPITRE XVIII


Variantes


Notes

  1. Mamelukes : seul occurence de cette orthographe, plus loin on a mamelucks