Horace de Saint-Aubin,
auteur du Vicaire des Ardennes.
LE CENTENAIRE, OU LES DEUX BÉRINGHELD

Horace de Saint-Aubin / Le Centenaire, ou les deux Béringheld / Paris; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME TROISIÈME

CHAPITRE XVIII.

Béringheld en Syrie. — La peste de Jaffa. — Le Centenaire guérissant les soldats et préservant Tullius. — Tullius en France. — Il atteint un haut degré de pouvoir.



[{Po 63}] CEPENDANT BéringLeld, emporté par le mouvement rapide de la guerre, et par le torrent des idées de grandeur qui l'assaillaient, fut tiré de ses méditations par les dangers croissans, la nécessité de se trouver sur les champs de bataille et la détresse de nos {Po 64} armées : sans oublier le Centenaire, il n'y pensa plus si souvent.

Le général en chef avait porté la guerre en Syrie, et l'effroyable fléau de la peste se déchaîna sur nos armées.

Un ancien couvent de moines grecs, situé sur une hauteur auprès de Jaffa, servit d'hôpital principal, et la garde en fut confiée au colonel Béringheld. 11 déploya, dans cette charge dangereuse de ce danger qui n'a pas d'éclat, un courage vraiment héroïque.

Ce vaste monastère était ruiné, il n'en restait que l'église. Ce fut là que l'on transporta les malades {Po 65} dont on n'espérait plus la guérison.

La nef offrait un spectacle où toutes les douleurs et les sentimens de la nature humaine se réunissaient pour élever un Temple à la Souffrance. Sur les carreaux disjoints, chaque pestiféré s'était fait une petite place. Là, enveloppés dans des manteaux, couchés sur de la paille empestée, ces Français, loin de leur patrie, se livraient au plus sombre désespoir.

Les figures livides de ces guerriers qui tremblaient devant une telle mort, formaient le tableau le plus terrible qui se soit présenté à l'imagination des hommes. {Po 66} Les cris ne retentissaienl que faiblement sous cette voûte qui jadis répétait les inutiles prières des Caloyers. Aujourd'hui, comme autrefois, la prière est vaine et la voûte a la même impassibilité.

Le jour se glisse à peine par des croisées ogives, il répand sur ce vaste tombeau une faible lumière, une lueur de mort, et les cris des oiseaux réfugiés dans les sommités de ce bâtiment trois fois séculaire, se mêlent aux plaintes des fils de la France.

L'un, dans un coin, appuie sa langue desséchée contre les parois humides, afin de trouver {Po 67} une fraîcheur qui calme sa souffrance.

Un autre, assis sur son séant, garde la même altitude : il se tait, ses bras sont croisés, son œil regarde la terre, et sa sublime résignation fait frissonner d'horreur par l'ensemble imposant d'une douleur toute romaine ou plutôt toute française : il est âgé, il sait souffrir.

Plus loin, un jeune homme penche sa tête affaiblie, il va rendre le dernier soupir, il a la main sur son sabre, il essaie de sourire, et ce sourire déchire l'âme autant que la résignation de l'autre étonne.

{Po 68} Il en est un qui cherche la main de son compagnon d'armes pour lui dire adieu, il prend cette main, il la touche, elle est glacée, son ami est mort, il va le suivre.

Un vieux soldat s'écrie douloureusement : Je ne verrai plus la France!...

Un jeune tambour répond : Je ne verrai plus ma mère!...

— De l'eau, de l'eau! crie un groupe altéré qui se lève en masse et réclame avec une fureur sauvage un faible allégement à ses maux.

Non loin de ce groupe en furie qui semble soulever le marbre {Po 69} d'une tombe commune, l'on entend des guerriers qui lancent des quolibets et des plaisanteries, afin que le génie de la nation apparaisse même dans la tombe.

Un concert de plaintes se mêle à ces divers tableaux : il semble que chaque pierre parle, que chaque pilier réponde, et cette multitude de têtes endolories et expirantes, donnent une sorte d'image des enfers, une grande vision des palais de Satan.

Quelques uns meurent en se serrant la main, d'autres en s'embrassant. Deux ennemis se réconcilient et ont des attentions {Po 70} mutuelles qui attendrissent. On expire en criant : Vive la France! D'un autre côté : Vive la république! et ces cris de triomphe contrastent avec le silence de mort qui règne dans d'autres parties de l'édifice. Pour compléter le tableau des sentimens humains, on voit des soldats compter leur argent et le faire résonner. On aperçoit, avec peine, deux mourans qui se disputent de la paille ou de l'eau; d'autres qui s'empressent d'hériter de ce que laisse leur voisin ; ils meurent en recueillant l'eau citronée et ce précieux héritage passe de rang en rang, jusqu'à ce que le {Po 71} moins souffrant l'ait absorbé avant d'expirer lui-même.

On respire un air de feu, on n'entend que des soupirs, on ne voit que la mort, et cette mort pâle et affreuse qui s'avance à pas lents. C'est le Palais de la Douleur : des mourans sur des cadavres.

Béringheld parcourt ce champ en versant le baume des consolations ; il est béni par ceux qui l'aperçoivent, il paraît un dieu quand il apporte des soulagemens, comme lorsqu'il apporte des douceurs; enfin, au milieu de ce tableau, on voit une femme pleine de sensibilité, qui s'est {Po 72} dévouée au culte de la souffrance, et qui prodigue ses soins touchans ; elle apparaît comme une divinité, elle recueille une ample moisson de louanges, et de ces mots touchans qui font verser des larmes et que les anges entendent.

Le soleil glisse quelques-uns de ses rayons mourans sur cette scène d'horreur : bientôt la nuit d'Orient vient apporter une fraîcheur accueillie par un concert d'exclamations. Dans ce moment, l'homme individuel a disparu ; l'enceinte n'offre plus qu'une même masse, et cette masse souffrante remercie la nature!...

{Po 73} Béringheld est sorti, il regarde le ciel ; son âme, brisée par l'aspect des douleurs humaines, cherche un instant de relâche; il s'assied sur une colonne en ruine, en attachant son œil sur le tas de morts que l'on sort du couvent et que l'on brûle.

A ce moment, une exclamation partie du poste qui est à l'entrée du couvent, lui fait retourner promptement la tête, et il aperçoit le Centenaire se glisser dans l'asile de la souffrance, semblable à une ombre qui sort de la tombe.

Béringheld rentre dans le monument pour être témoin de {Po 74} l'étonnement général produit par l'aspect de cet être bizarre, qui réussit à faire taire tous les sentimens, les réunissant dans un seul qui n'abandonne jamais l'homme: la curiosité.

Le Centenaire est au milieu de ce temple de la mort, il place sur un débris d'autel un grand vase dont il allume le contenu, la flamme brille et l'air se purge des miasmes pestilentiels qui l'épaississent; cette lumière bleuâtre se reflète sur le visage de l'homme. Le colonel effrayé remarque la chair cadavéreuse et les rides séculaires du vieillard immobile et muet, qui remue la liqueur {Po 75} enflammée, elle change l'atmosphère, et les mouvemens, l'attitude de l'étranger lui donnent l'air d'un Dieu.

Lorsque l'air est devenu pur, le grand vieillard parcourt les rangs en distribuant de faibles portions d'une liqueur contenue dans une grande amphore antique, qu'il tient sans peine et qu'il remue avec une facilité qui donne une haute idée de ses forces.

Béringheld n'osa le troubler dans ses fonctions, et il tressaillit en le voyant s'avancer vers lui. Son ancêtre a, en effet, visité chaque soldat, il est à dix pas de Tullius; il s'approche, et, lui jetant un {Po 76} sourire glacial, il lui dit : Imprudent! puis, détachant le manteau bleu qu'il avait sur ses épaules, il en enveloppa son descendant, en ajoutant : « Avec cela; tu ne crains plus rien.»

— Qui es-tu? lui demanda le colonel stupéfait.

A cette interrogation, le vieillard regarda Béringheld de manière à le fasciner et à le rendre immobile, il lui tendit la main, prit la sienne, et répondit : L'Eternel!

Cette voix foudroyante retentit d'une manière tellement bizarre, que la voûte parut trembler. Qu'on ne s'étonne pas de la stupéfaction de tout ceux qui voyaient {Po 77} cette étrange créature, car l'homme le plus hardi, se sentait envahi par un sentiment dominateur qui semblait s'échapper du corps de ce personnage magique, et distiller la terreur par un fluide invisible et pénétrant.

Néanmoins, Béringheld fit la la démonstration de vouloir suivre le vieillard qui se disposait à visiter de nouveau chaque pestiféré, mais l'inconnu, arrêtant le colonel par un mouvement de main, lui dit, de sa voix sépulchrale : « Restez-là! moi seul puis maintenant parcourir cette enceinte. »

En effet, il ordonna à la femme, {Po 78} aux soldats, et à toutes les personnes qui n'étaient pas malades, et qu'il désignait par un mouvement impératif de son index, de sortir sur-le-champ. Il demeura seul avec les pestiférés, car il ferma la porte.

Le groupe de ceux qu'il venait de renvoyer, entoura le colonel, qui, en proie à une rêverie profonde, ne s'apercevait pas de l'odeur insolite, inconnue et pénétrante qui s'exhalait de son manteau ; chacun regardait Tullius dans un silence curieux; et l'impression produite par l'aspect de ce vieillard, dura une partie de la nuit, jusqu'à ce qu'un soldat s'écria : Quel œil!

{Po 79} — 11 m'a fait mal, dit la jeune femme.

Il vous ressemble, colonel, continua un adjudant. Béringheld frissonna.

— Il a au moins cent ans, dit un de ceux qui transportaient les cadavres.

— Qui est-ce? demanda une autre personne. Béringheld ne répondait pas.

A ce moment la porte s'ouvre, le grand vieillard paraît, il est accablé de fatigue, son œil est terne, ses traits décomposés, il pousse un soupir, et sans faire attention à ceux qui le regardent, il traverse le groupe qui se partage {Po 80} respectueusement ; il dit d'une voix éteinte :

Ils sont guéris, au moins! puis il marche d'un pas lent, vers le chemin de la montagne, et disparaît comme un feu follet. Tremblans pour la vie des malades, tous s'empressent d'entrer dans la nef de l'église : un silence effrayant régnait, et à la lueur du point du jour, on vit chaque soldat étendu; on s'approche et l'on distingue le léger souffle d'un doux sommeil; une teinte de santé, l'absence des douleurs brillaient sur leurs visages moins pâles, et tous avaient au bras droit une incision cruciale bouchée avec une substance {Po 81} noire, que l'on reconnut être du papier brûlé.

L'air est pur, une odeur légèrement sulfureuse règne dans l'édifice, et le spectacle terrible qui, peu d'heures avant, terrassait l'imagination, a cessé tout-à-fait.

Un soldat s'éveille, se lève, prend ses vétemens, s'habille, et lorsqu'on court à lui, qu'on l'interroge, il ne répond à rien, s'étonne des questions, ne comprend pas comment on lui a fait une incision, et ne sait qu'une seule chose, c'est qu'il est guéri. Ainsi de tous, et les huit cents soldats, sortent, se rangent en {Po 82} bataille, et baisent tous la main de leur colonel.

L'étonnemeut le plus grand s'empara de ceux qui ne pouvaient douter d'avoir vu le vieillard, on se rendit au quartier-général, où des récits, plus ou moins magiques, furent répandus sur cette apparition et sur cette nuit mystérieuse. Tous les soldats, qui avaient quelqu'atteinte de la maladie, se rendirent à l'église, et l'influence de l'air qui y régnait, celle des fluides bienfaisans dont le vieillard avait chargé les murs, firent disparaître les symptômes de peste.

{Po 83} Ce fut vers cette époque que la maladie s'arrêta.

Le général en chef était seul dans son cabinet lorsque le colonel vint lui faire part de cette singulière aventure, en lui cachant toutefois ce qui concernait les faits qu'il connaissait dès son enfance, et ce qui se rattachait à sa famille.

— Colonel, dit le général en attirant Béringheld dans un coin, j'ai vu ce vieillard, c'est à lui que je dois mon invulnérabilité, et... beaucoup d'autres choses!... ajouta le général avec ce regard perçant qui le distinguait du reste des hommes; mais, dit-il encore, {Po 84} vous lui ressemblez colonel!....

— C'est vrai!

— Quel homme!... et quel œil, répondit Bonaparte, ce sera la seule fois de ma vie que j'aurai tremblé!...

Cette aventure fut étouffée par les événemens que chacun connaît, et de ceux qui en furent les témoins, il n'y eut que Béringheld qui revint en France, le reste avait péri dans les plaines de la Syrie et de l'Égypte.







Nous n'entrerons pas dans le détail des faits qui se passèrent {Po 85} en France et en Europe depuis le retour de Bonaparte jusqu'à la guerre d'Espagne ; seulement, nous dirons succinctement ce qui se rapporte à notre héros.

On sait que Bonaparte affectionna beaucoup ceux qui le suivirent en Égypte. Béringheld fut successivement nommé général de brigade, et général de division. Lorsque le consul parvint à l'empire, Béringheld lui servit souvent d'ambassadeur dans diverses cours de l'Europe.

Ce fut alors que notre héros arrivé à un haut point de puissance et de célébrité, jugea par lui-même de ce qu'était la vie des {Po 86} grands. En parvenant à ces nouvelles sommités de choses humaines, il tomba dans le dégoût qui le saisissait ordinairement lorsqu'il arrivait à quelque faîte, et il s'aperçut que, sur le premier trône du monde, avec autant de pouvoir et de gloire qu'on pouvait en désirer, on restait le même homme qu'auparavant : que rien ne variait la vie ; que, pour nous servir de ses expressions, le boire, le manger, le sommeil d'un souverain, étaient identiques avec ceux d'un pauvre hère, avec la seule différence que l'un boit dans le cristal un vin empoisonné, que l'autre boit {Po 87} tranquillement dans le creux de sa main ; que si l'un mange dans l'argent des mets exquis, l'autre mange, sans soucis, des alimens grossiers dans une vieille terre ; que le lit de plumes du premier est quelque fois très-dur; qu'il ne désire plus rien, quand l'autre jouit du trésor des souhaits que son imagination sans cesse tendue vers ce qui lui manque, lui fait former.

Béringheld, privé, depuis son départ du plaisir inneffable de voir sa mère et Marianine, se livrait d'avance à la joie suprême qu'il éprouverait en jouissant de leur surprise, quand il se trouverait {Po 88} entre elles deux, et dans le château, avec les marques du pouvoir, et les insignes de ses dignités. Il brûlait le pavé avec les roues de sa calèche, afin de ne pas perdre un seul instant : ne s'agissait-il pas de revoir sa mère, la plus tendre des mères?.... Il arrivait à G..... lorsqu'un courrier, envoyé par le préfet Véryno, lui apprit que Mme de Béringheld venait de mourir en prononçant le nom de Tullius, se plaignant doucement de ne pas l'avoir revu, et disant que sa mort était toute amère! Marianine avait été constamment au chevet de la mère de son bien-aimé, en prodiguant à {Po 89} madame de Béringheld les soins d'une fille tendre et doucement aimante : du reste, la fière beauté n'écrivait pas une ligne au général.

Au moment où Béringheld était livré à la plus profonde douleur, et se reprochait de n'avoir pas écrit à sa mère pour la prévenir des courts instants de séjour à Paris, que ses missions, ses importantes fonctions lui permirent rarement; et qu'il ordonnait de se diriger vers Béringheld, un autre courrier dépêché par le souverain lui remit une dépèche qui le rappelait sur-le-champ à Paris, où le monarque le souhaitait pour {Po 90} lui donner des instructions et lui confier le commandement d'une armée en Espagne.

Ce message surprit Béringheld, parce que Bonaparte avait la louable habitude d'écarter les hommes grands et forts qui pouvaient lutter avec lui, et qui, par leurs conseils francs et sévères, contrariaient ses ambitieux projets, et que, depuis long-temps, le général était par cette raison dans une espèce de disgrâce. Néanmoins, Tullius obéit.

Béringheld, bourrelé de chagrins par la nouvelle de la mort de sa mère, et dégoûté de tout, s'en fut en Espagne avec l'idée d'y périr {Po 91} dans un combat, et de terminer glorieusement une existence qui lui était à charge.

C'est ici le lieu de faire la remarque que cette maladie morale s'empare toujours des âmes telles que celle de Béringheld, lorsqu'on arrive au point d'élévation où il se trouvait assis. Il se voyait un des plus riches propriétaires de France, et il ne connaissait pas lui-même l'étendue de sa fortune, qui doubla par l'effet de la prospérité de la France et de l'agriculture, il ne connaissait pas de plaisir qu'il ne put atteindre ; il était rassasié de pouvoir; il ne prenait de l'amour que le plaisir et son {Po 92} illustration lui donnait si fort à faire dans ce genre, que le dégoût arrivait au comble. Les sciences humaines ne lui offraient plus rien ; il faut, cependant, excepter la chimie qu'il n'avait pas eu le temps de cultiver. Dans de semblables circonstances, et pour une âme comme celle de Béringheld, la vie n'était plus qu'un mécanisme sans prestige, une décoration d'opéra dont il n'apercevait que les ressorts et les machines ; alors, lorsque toute curiosité est satisfaite, que l'on est au bout de ses désirs, le bonheur est mort, la vie sans charme, et la tombe un asyle.

{Po 93} La mort de sa mère rembrunissait encore toutes ses réflexions et il partit donc, en 18...., pour l'Espagne, avec la ferme volonté de laisser son corps, sur celle terre orgueilleuse.

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Notes