Horace de Saint-Aubin,
auteur du Vicaire des Ardennes.
LE CENTENAIRE, OU LES DEUX BÉRINGHELD

Horace de Saint-Aubin / Le Centenaire, ou les deux Béringheld / Paris; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME TROISIÈME

CHAPITRE XIX.

Combat de L***. — Maladie du Général. — Histoire de la jeune Espagnole. — Le Général à la mort. — Fin de ses mémoires.



[{Po 94}] LE courage audacieux de Béringheld, et la bonté touchante que déployent tous ceux dont l'âme est attaquée par cette singulière maladie, lui concilièrent l'amour des soldats.

La mort ne voulait pas de lui, et cette déesse si âpre, ressemblant à toutes les femmes, refusait {Po 95} une offrande présentée si souvent et avec une opiniâtreté si soutenue.

Bonaparte était en Espagne, et dirigeait lui-même toutes les opérations. A une affaire, la dernière à laquelle il ait assisté, Béringheld acheva de se dégoûter de la guerre et du pouvoir.

Les Espagnols réfugiés sur une montagne, qui n'avait qu'une seule pente accessible, la balayaient par le feu soutenu de deux batteries habilement placées. Ce point ainsi défendu, arrêtait les vues de Bonaparte qui voulait achever la défaite totale de l'ennemi, par des choses incroyables.

{Po 96} Son cœur bouillait de rage en contemplant cette résistance, quatre fois les enragés grenadiers de sa garde étaient montés, mais quatre fois les restes foudroyés revinrent et ils renoncèrent à cette dangereuse tentative, le comble de la folie. Au moment où Béringheld à la tête d'un corps de cavalerie polonaise, arrivait annoncer la déroute d'une partie opposée, Bonaparte, arrivé au dernier degré de cette rage qui le saisissait parfois, ordonnait à l'élite de ses officiers de le suivre et il marchait à cette montagne de mort comme s'il eût marché à une fête : son visage brillait d'un feu terrible.

{Po 97} — Qu'on ne me parle pas d'impossible, rien ne doit-étre impossible à mes grenadiers, disait-il d'une voix sévère, au chef qui venait excuser ses soldats.

— Sire, répondit l'officier, si vous l'exigez nous allons y retourner et mourir?

— Vous n'en êtes plus dignes!.. ce seront mes Polonais, je leur réserve l'honneur d'enlever cette batterie. A vous Béringheld!.. Un homme méchant aurait cru que Bonaparte voulait se défaire d'un général dont le génie transcendant l'inquiétait.

Sur le désir de son souverain, Béringheld fait signe à sa troupe {Po 98} et gravit la montagne au grandissime galop, il arriva avec vingt hommes sur le plateau, où il massacra les Espagnols et s'empara de la batterie. Le reste du détachement couvrait le chemin. Cette charge fit tressaillir le monarque et son état-major, mais lorsque Béringheld revint auprès de Bonaparte avec le reste de son détachement, il revint avec le germe d'une maladie mortelle, allumée par l'émotion extraordinaire que lui causa cette moisson de braves, sacrifiés inutilement ; car on pouvait cerner la montagne et bloquer les Espagnols, qui seraient morts de {Po 99} faim ou forcés de se rendre, mais ces moyens lents n'étaient pas du goût de l'homme expéditif qui régnait.

On laissa Béringheld et une grande partie de sa division à cet endroit, le général resta aux prises avec une maladie que les médecins de l'armée déclarèrent mortelle. Ses soldats consternés furent plongés dans la douleur, à cet arrêt qui circula dans la ville ; chacun pleurait un père, et les officiers, un ami.

Avant que le général tombât malade, il s'était singulièrement intéressé à une jeune Espagnole, et pendant sa maladie il en {Po 100} demandait souvent des nouvelles. Elle demeurait dans la maison voisine de l'hôtel du général.

Inès avait aimé un jeune officier français avec toute l'ardeur des filles de ce pays calciné. Le frère d'Inès, étant fanatisé par la présence d'un ennemi sur le sol de sa patrie, fit le serment de massacrer tout Français qu'il rencontrerait armé ou désarmé, jeune ou vieux, ami ou ennemi. Don Grégorio, assassina l'amant de sa sœur au moment où ce dernier sortait de sa maison. Inès entendit le dernier cri du Français et recueillit son dernier soupir.

{Po 101} Cette jeune fille, véritable portrait d'Hébé, devint folle ; sa folie n'avait rien que de touchant. Constamment assise sur un siège à la place où son cher Frédéric succomba, elle regardait la tache que son sang imprima sur les carreaux de marbre blanc et qu'elle ne voulut pas laisser enlever, elle ne prononçait pas une seule parole. A onze heures du soir seulement.. elle jetait un faible cri et disait : « Grégorio.... ne le tue pas, grâce!....» Après avoir prononcé cette phrase solitaire, elle pleurait et son silence reprenait son cours. On lui posait des alimens sur la fenêtre de sa {Po 102} maison déserte, et elle ne les dévorait jamais que lorsqu'elle ne pouvait plus supporter la faim.

Elle ne faisait aucun mouvement, gardait la même attitude, laissait ses beaux cheveux épars, ne souffrit pas qu'on lui enlevât sa robe tachée de sang ; et, conservant ses mêmes vêtemens, elle restait semblable à la statue du désespoir, pétrifiée, et souriant à ceux qui la questionnaient ou qui s'arrêtaient; mais ce sourire était exactement le même pour tout le monde et portait ce cachet d'aliénation qui déchire l'âme des gens les plus insensibles.

{Po 103} A toute heure de jour et de nuit on l'apercevait ; si par hasard elle quittait sa place, c'était pour aller à la porte par laquelle elle introduisit Frédéric ; et là, paraissant écouter, elle tendait son joli col de toutes ses forces, son oreille avide écoutait un bruit imaginaire pour tout le monde, mais qui restait gravé dans son souvenir, et ses yeux errans sur le jardin, cherchaient à voir un objet souhaité; au bout de quelques instans elle s'écriait : « La porte se ferme, le voilà!... » Elle courait au-devant d'une être mensongèrement rendu sensible par son imagination frappée d'une {Po 104} manière si profonde et si durable que l'infortunée jeune fille croyait tenir Frédéric dans ses bras : elle l'embrassait, le conduisait avec une attention charmante et empreinte de tout le délire d'une amante, vers sa chambre ; alors, elle jetait un effroyable cri, et détrompée, l'œil horriblement sec, le visage en convulsion, elle revenait à sa place.

Dans le jour, on la voyait quelquefois, mais rarement, regarder à côté d'elle comme si elle eût aperçu son ami ; elle le contemplait attentivement, son œil terne reprenait de la vie et de l'expression : rien n'était étonnant comme {Po 105} ces passages rapides de ses yeux de la vie à la mort. De vague et d'indéfini, son regard, par des teintes insensibles, montait à tout ce que les souvenirs de l'amour ont de plus gracieux et de plus exalté, il brillait de toute la splendeur imaginable ; puis, par des dégradations imperceptibles, il revenait au terne de la mort mentale.

Un soir, le général, prêt à succomber sous l'effort croissant de la maladie, demanda des nouvelles de cette jeune martyre de l'amour. Un officier lui répondit que quelque chose d'extraordinaire s'était passé la nuit dernière {Po 106} dans la maison d'Inès; que depuis le matin elle répétait: «Quel œil! c'est un lustre infernal et éblouissant!... c'est le diable!.. N'importe, je deviendrai sa servante, puisqu'il va me faire revoir Frédéric... »

Puis elle avait mis une robe brillante, elle arrangeait ses cheveux, et l'officier ajouta qu'il venait de la voir dans la plus somptueuse parure, regardant sans cesse dans la rue avec une expression délirante et disant sans cesse :

— Il ne vient pas!... il ne vient pas!....

Des nuages noirs obscurcissaient la nuit splendide de {Po 107} l'Espagne, la plaine où est située Alcani se colorait d'une teinte sombre, une chaleur étouffante accablait la terre d'un manteau pesant et l'on avait ouvert les croisées de la chambre du général. L'officier venait de finir le court récit de la nouvelle folie d'Inès, et il s'était en allé après avoir serré la main brûlante du général.

En effet ce colonel, ayant remarqué la profonde altération des traits de Béringheld, qui pendant ce discours était aux prises avec la mort, sentit que ce spectacle était trop pénible pour lui et n'ayant pas le courage de le soutenir, il quitta cette chambre funèbre, où {Po 108} il ne resta plus que deux chirurgiens qui se jetaient un regard d'inquiétude et de désespoir.

Cette fatale nouvelle, que l'officier supérieur annonça dans l'hôtel, glaça chacun de consternation. La cour se remplit d'une foule de soldats et de monde. On soupirait en silence, en interrogeant de l'œil et du geste un des chirurgiens qui se trouvait à la fenêtre.

Le général avait encore un reste de connaissance, et son âme faisait encore ses fonctions ; des vestiges de pensée et de souvenir erraient dans sa tête souffrante.

Au milieu de cette scène, un {Po 109} grand homme, d'une stature colossale, se présente à la porte de l'hôtel, s'avance d'un pas lent en cachant sa tête énorme sous un manteau de couleur brune; il traverse la foule, monte l'escalier, et il entre dans la chambre du général, dont les yeux se fermaient.

Les deux chirurgiens sont glacés d'épouvante à l'aspect des mouvemens lents et indécis de l'étranger, mais surtout par l'impassible rigueur de ses traits et l'infernale splendeur de ses yeux. Le vieillard s'approche du lit, tâte le pouls, et aussitôt se dépouille de son manteau et arrose la chambre, en répandant des {Po 110} gouttes d'une liqueur contenue dans une fiole : aussitôt un froid pénétrant se glisse dans l'air, et le général, qui mourait accablé de chaleur, ouvre les yeux...... La première chose qu'il envisage, c'est le front sévère de son ancêtre; il tressaille et s'écrie: « Laissez-moi mourir, je le veux!...»

— Enfant! répondit avec une expression de pitié, la grosse voix sourde et caverneuse de l'étranger, je veux que tu vive!... on t'a dit que j'empêche de mourir et non d'être tué!..

A ces mots, le général se met sur son séant et regarde son ancêtre en lui demandant : « Etes-vous {Po 111} Béringheld le savant, né en 145o?... Si cela est je consens à vivre pour vous connaître!... »

Sans répondre, le vieillard agita ses cheveux blancs, par un lent mouvement de tête; Béringheld crut voir errer sur ses lèvres cautérisées au milieu, le léger sourire que l'homme que l'on flatte ne peut s'empêcher de laisser paraître.

— Dans deux heures je reviens te sauver!.. dit le spectre, en imposant ses mains sur le crâne du général et en dirigeant sur cette partie toute la masse de lumière de ses yeux flamboyans. Un calme irrésistible s'empara de Beringhekd, {Po 112} et le vieillard, en s'en allant, ordonna aux deux chirurgiens de rester tranquilles et d'empêcher que qui que ce fût entrât dans la chambre.

Les chirurgiens cherchèrent les traces de la liqueur qui venait d'être répandue. Ce fut en vain.

Le grand vieillard s'enveloppa de son manteau, et cachant sa tête horriblement chenue, sous une espèce de capuchon, sortit de l'hôtel.

Il se dirige vers la croisée où la jeune et belle Inès, le sourire de l'espérance sur ses lèvres décolorées, attendait avec impatience. {Po 113} Il se place en face la folle, dérange son capuchon, et la fixe par un de ces regards absolus, qui attirent et dominent.

La jeune fille devint pâle comme la mort, regarda une dernière fois la trace du sang de Frédéric, et comme elle la regardait longtemps, le vieillard las d'attendre, lui cria lentement de sa voix sépulcrale ;« Que t'importe!.. n'es-tu pas folle?.. viens, que fais-tu dans cette vie?... »

Inès baisse la tête, ouvre la porte, la fait tourner sur ses gonds, qui depuis six mois n'avaient pas crié, et elle suit le vieillard.

Deux habitans furent témoins {Po 114} de cette scène singulière. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

A deux heures, après que l'orage a résonné dans les campagnes du ciel, que la nuit a repris sa solennité, le grand vieillard entre dans la cour de l'hôtel du général : la cour est vide, il monte l'escalier, il rencontre les deux chirurgiens pleurans, qui l'arrêtent et lui font signe d'écouter. O terreur!.... l'affreux râlement de la mort retentissait dans l'escalier... le général mourait!..

En un saut rapide comme la pensée, le vieillard est au chevet {Po 115} de Béringheld. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les chirurgiens étaient restés dans l'escalier, ils furent témoins de la sortie du Centenaire qui tenait entre ses mains une fiole qui paraissait vide. Le vieillard ne fut plus revu. Les chirurgiens et le médecin trouvèrent le général endormi. Bientôt il se réveilla. Béringheld n'a aucun souvenir de ce qui s'est passé, seulement il sait que le milieu de ses lèvres a été comme brûlé, il y portait souvent les mains.

Trois jours après, il passa une revue de toute sa division.

{Po 116} On lui donna un grand repas, par lequel l'armée qui se trouvait sous ses ordres, voulut célébrer la guérison miraculeuse de son général. Ce fut alors que l'on instruisit Béringheld des singulières circonstances de sa cure.

Des soldats avaient aperçu pendant l'orage, le grand vieillard guider Inès vers une caverne, il en était sorti sans sa jeune compagne ; elle ne reparut plus. Les idées les plus horribles errèrent dans l'âme du général.

Quatre ans s'écoulèrent sans qu'il revît son ancêtre.







{Po 117} Ici se terminaient les mémoires de Béringheld : voici ce qu'il avait ajouté avant de le remettre au préfet.

« L'être dont il a été question hier est absolument le même que celui que j'ai rencontré aux pyramides, à Jaffa, et qui m'a sauvé la vie en Espagne.

» Il eût mieux fait de me laisser périr, car la vie m'est à charge, et je ne vis plus que pour découvrir cet étonnant mystère. Fatigué des grandeurs, du pouvoir, de tout, je vais remettre ma démission entre les mains de l'empereur, et m'adonner avec ardeur à rechercher cet être {Po 118} bizarre dont la vie est un problême.

» Si je ne réussis pas à le résoudre, je retourne à Béringheld, et si Marianine est fidèle à son énergique serment de la montagne, je vais lui porter une âme vierge et la récompense de son amour.»







En achevant ce manuscrit, les magistrats se trouvèrent en proie à un singulier sentiment d'horreur; ils croyaient voir le vieillard, et ils se regardaient les uns les autres avec l'expression de la peur. Lorsqu on se retira, le préfet {Po 119} réclama le silence le plus absolu sur cette lecture.

On fit une copie du manuscrit, et il fut envoyé au général Béringheld a avec la relation des événemens qui s'étaient passés à Tours, afin qu'il transmit ces documens au ministre de la police générale.

Nous allons suivre le général pendant la route qu'il tenait pour aller à Paris.

CHAPITRE XVIII CHAPITRE XX


Variantes

  1. Berengheld {Po} nous corrigeons

Notes