Horace de Saint-Aubin,
auteur du Vicaire des Ardennes.
LE CENTENAIRE, OU LES DEUX BÉRINGHELD

Horace de Saint-Aubin / Le Centenaire, ou les deux Béringheld / Paris; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME TROISIÈME

CHAPITRE XX.

Toujours le grand vieillard. — Le Général le rejoint. — Le château ruiné et son propriétaire. — Histoire d'une jolie femme, racontée par un postillon. — Le Générai approche de Paris.



[{Po 120}] PAR la lecture de l'exposé succinct du caractère et des événemens principaux de la vie du général Tullius Béringheld, on voit de quelle nature étaient ses réflexions, lorsqu'il s'assit sur le haut de la montagne de Grammont.

{Po 121} Rien ne l'attachait plus à l'existence, si ce n'était l'espoir de retrouver Marianine, car cette âme déshéritée de ses espérances de tout genre, aimait à se reposer dans l'idée consolante d'un véritable amour.

Mais, lorsqu'il eût aperçu le vieillard ; que les scènes dont la ville de Tours fut le théâtre, lui montrèrent ce qu'il nommait son ancêtre d'une manière positive ; qu'il fut convaincu que c'était un homme, extraordinaire à la vérité, mais enfin, un homme purement et simplement, les idées du général prirent une autre direction, et Marianine ne devint {Po 122} plus, chez le comte de Béringheld, qu'une pensée secondaire ; l'idée principale de Tullius fut la recherche du singulier pouvoir, et surtout du secret de la longévité de cet être bizarre.

Pendant que la berline du général roulait vers Paris, ses réflexions prenaient donc une autre teinte moins sombre, moins funèbre, et il commençait à apercevoir un champ d'une étendue immense, qui devait finir par engloutir et consumer l'ardeur de son âme.

Ce champ si vaste était celui des sciences naturelles, dont les bornes indéfinies laissent toujours {Po 123} l'esprit humain dans l'espoir d'une découverte, même après avoir soulevé quelques coins du voile dont s'enveloppe la nature. En effet, le général ne concevait la possibilité de l'existence du vieillard, que par le moyen des secrets d'une science pour laquelle le mot d'impossible n'a plus de sens.

Mais le dernier événement dont il avait été témoin le faisait frémir, et il n'osait s'enfoncer dans l'abîme des pensées horribles qui naissaient à ce souvenir. Il commentait les paroles de sa mère ; il comparait entre eux les divers effets que le vieillard {Po 124} produisait, et il arrivait encore à penser que son ancêtre joignait au pouvoir de vivre, des pouvoirs encore plus extraordinaires.

L'on sent combien les réflexions d'un homme doivent devenir profondes à l'aspect d'une immortalité physique et devant l'espérance de nouveaux pouvoirs qui lui promettent un empire absolu sur les choses de ce monde. Sur un esprit faible, de pareilles idées conduisent à l'aliénation, et le père de Béringheld y avait succombé. Mais, il est de fait, que notre âme reçoit une atteinte grave d'une telle connaissance, et il n'est pas un seul homme que {Po 125} l'espoir d'une découverte, même de peu d'importance, n'ait pas agité fortement.

En proie au nouvel ordre de choses qui venait d'allumer chez lui une passion, qui, cette fois, devait absorber toute sa vie, Béringheld arriva à Maintenon, plongé dans une profonde rêverie.

Le général sortit de sa voiture pendant que l'on changeait de chevaux, et il entendit alors dans l'écurie une conversation entre deux postillons, et cette conversation était de nature à l'intéresser vivement.

Elle avait lieu entre un vieux postillon qui revenait, et un {Po 126} postillon plus jeuue qui préparait, pour un camarade, les chevaux destinés au général.

— Je te dis que c'est lui!...

— Bah! c'est impossible.

— Je l'ai reconnu, il n'était pas changé, et pas un de ses cheveux, blancs comme le tuyau d'une pipe neuve, n'a bougé ; seulement, ses yeux m'ont semblé plus renfoncés que la dernière fois, et je veux que mon fouet casse lorsque je serai à me tirer d'une ornière, s'ils n'étaient pas brillans comme le bouton d'une veste neuve qui reluit au soleil. Ce géant là en sait long.

— Eh bien, mon ancien ...

{Po 127} — Mon ancien, interrompit le vieux postillon, je crois que notre homme n'en connaît pas, car, lorsque je l'ai mené en 1760, il avait déjà plus de cent ans, à moins qu'il ne soit né comme il est avec ses sourcils de vieille mousse et son front de pierre de taille; quant à sa peau, elle est dure comme le cuir de ma selle.

— Je donnerais bien un écu pour le mener, reprit le jeune postillon, et six francs pour le voir.

— Je le crois! dit le vieux postillon, et tu y gagnerais encore... tiens, Lancinot, mon ami, escarquille tes yeux, et regarde-moi {Po 128} ce napoléon tout neuf? c'est mon pourboire ; aussi, je l'ai mené ventre à terre, car il m'a dit comme çà, quand j'eus enfourché mon porteur : « Garçon, que je sois à la poste prochaine à midi, il y a un louis pour toi.

«Lancinot, dit le postillon en prenant le bras de son jeune camarade, il y a été à onze heures et demie!.. aussi, j'ai ramené les chevaux au pas. Cet homme-là, vois-tu, c'est quelque prince d'Allemagne!...

Le jeune postillon sortit avec les chevaux du général, qui poursuivit sa route. Arrivé à la poste suivante, il demanda des {Po 129} nouvelles de celui qui le précédait, et il dépeignit le vieillard. Le postillon qui l'avait conduit était au cabaret, et gris comme un cordelier, le général n'en put tirer que cette phrase : — « Ah! quel homme!... quel homme!...

Béringheld perdit la trace de Béringheld-Sculdans car à la poste suivante, le postillon avoua au général avoir conduit la magnifique voiture du vieillard à une ancienne résidence royale, qui se trouvait à deux lieues dans les terres.

Tullius, laissant alors Lagloire garder son équipage, monta à cheval et se fit guider par le {Po 130} postillon vers ce château. Au bout d'une heure, Béringheld se trouva dans une avenue immense et ténébreuse, car les arbres avaient au moins deux cents ans, et il aperçut un vaste bâtiment dont les abords en ruines attestaient une négligence coupable de la part du propriétaire. Le général met pied à terre, prie le postillon de l'attendre et de cacher les chevaux derrière les troncs des arbres de l'avenue; puis, Béringheld se dirige vers l'entrée de cette somptueuse demeure. L'herbe croissait sur les murs dégradés, et le beau pavillon du concierge était entouré {Po 131} d'eaux croupies et vertes, de plantes sauvages, de décombres et d'animaux malfaisans. L'on ne voyait plus les pavés de la cour circulaire d'une immense étendue, et le gazon qui l'avait envahie gardait encore l'empreinte des quatre roues d'une voiture que le général remarqua s'être dirigée vers les écuries. Les fenêtres du château, les portes, les marches du perron, les barrières qui entouraient les murs, tout tombait en ruine, et les oiseaux de proie s'étaient emparés depuis long-temps du faîte de cette belle construction. Le général ne put s'empêcher de gémir sur l'état {Po 132} de ce château tout en cherchant où était la chaîne de la cloche. Ce ne fut pas sans peine qu'il la trouva, et les sons qui retentirent dans cette enceinte ruinée, semblèrent une plainte de l'édifice. Le silence se rétablit, et personne ne parut. Le général sonna une seconde et une troisième fois sans qu'aucun être vivant se présentât.

Béringheld escaladait déjà la grille, lorsqu'il aperçut un petit vieillard sortir par la porte des écuries qu'il ferma lentement, et il se dirigea d'un pas tardif vers la principale grille dont le général s'empressa de lever le siège.

{Po 133} Le petit vieillard arriva à la porte et il causa au général un moment de surprise par son aspect. En effet, le nain, âgé au moins de quatre-vingts ans, portait sur sa figure des traits vagues de ressemblance entre le général et le grand vieillard; mais ces traits ramassés, avaient des proportions aussi hideusement petites, que celles du vieillard étaient grandes et sévères ; en voyant ce nain on doutait que ce fût un homme.

Le petit vieillard lève un œil sans feu, un œil éteint, et demande d'une voix mourante :

— «Que voulez-vous?...

{Po 134} — N'est-il pas arrivé quelqu'un tout-à-l'heure, à ce château?

— Peut-être, dit le petit concierge, en regardant les bottes du général, et en gardant une attitude ramassée et sans grâce.

— N'est-ce pas un vieillard? demanda Béringheld a.

— Cela se pourrait bien, repartit sèchement l'inconnu.

— Quel est le propriétaire du château? reprit le général.

— C'est moi.

— Mais, reprit Tullius, je n'entends pas parler de vous, mais d'un autre homme beaucoup plus grand.

— Libre à vous...

{Po 135} Le général impatienté continua : Monsieur me permettrait-il de visiter ce magnifique château?

— Pour quoi faire? dit le petit homme, en rajustant sa perruque qui avait la couleur du tabac d'Espagne.

— Pour le voir, répondit Béringheld de mauvaise humeur.

— Mais vous le voyez, et si cette façade ne vous contente pas, tournez par le premier chemin à gauche, vous pourrez admirer la façade des jardins.

— Mais l'intérieur, les appartemens...

— Ah! je comprends, vous êtes un curieux, un amateur.

{Po 136} — Oui, dit le général.

— Eh bien! M. l'amateur, je n'ai pas de l'habitude de les faire voir, parce que je serais assommé de visites et je ne les aime pas.

— Monsieur, savez-vous que je suis le général Béringheld?

— Libre à vous.

— Que je puis obtenir un orordre de S. M...

— Libre à vous.

— Pour entrer de force ici.....

— Libre à vous.

— Il s'y passe des choses extraordinaires....

— Peut-être.

— Criminelles....

— Je ne dis pas non, car il est {Po 137} très-extraordinaire de voir un étranger venir insulter un honnête homme, qui paie bien ses contributions, qui obéit aux lois et n'a rien à démêler avec personne; mais... libre à vous.

Là-dessus, le petit vieillard croisa ses doigts derrière son dos, et s'en fut à pas lents, sans seulement retourner la tête.

D'après le ton et les manières de ce singulier fragment d'homme, le général prévit que quand bien même il s'introduirait de force, il ne verrait rien dans le château, ou que le vieillard avait donné à son concierge les moyens d'écarter les curieux ; il se décida {Po 138} donc à retourner à la poste, et, tout en cheminant, il demanda au postillon des renseignemens sur le château et ses propriétaires.

— Général répondit le guide, ce château, à ce que m'a dit ma mère, appartenait avant la révolution à la famille de R......x: quand la révolution commença, le duc émigra et l'on vendit son château : il fut acheté en 1791 par un petit homme d'une cinquantaine d'années que vous avez dû voir, quoiqu'il se montre bien rarement. Il cultive lui-même un champ planté de pommiers, et un jardin garni d'arbustes et de plantes singulières qui lui {Po 139} fournissent sa nourriture ; mais il y en a qui disent qu'il est sorcier.... Vous ententendez, général ? ajouta le postillon avec un fin sourire qui signifiait que le guide ne croyait pas aux sorciers.

— On n'aperçoit M. Lerdangin que tous les ans chez le percepteur, auquel il apporte la contribution qu'il paie pour son parc et son château. Généralement on le croit fou : j'ai entendu conter à ma mère une histoire singulière sur son père et sa mère, car il est des environs ; c'est tout au plus si je me la rappelle.

— Voyons, dites-la moi? reprit le général.

{Po 140} — Il s'agissait, continua le postillon, d'un géant dont la mère de ce propriétaire était amoureuse, et l'inconnu venait toutes les nuits chez madame Lerdangin sans qu'elle puisse savoir d'où, par où, ni comment. Il paraît toujours, à ce que disait ma mère, que madame Lerdangin aimait prodigieusement le géant, qu'elle n'avait jamais vu que de nuit. Vous m'entendez, général?...

La première fois qu'il vint, ce fut, disait ma mère, une nuit d'hiver que madame Lerdangin était toute seule; son mari faisant le commerce, voyageait alors. Elle se couchait et se trouvait {Po 141} même au lit, disait ma mère, lorsque sa porte s'ouvrit, et à cet endroit, général, ma mère ne disait plus rien, parce que madame Lerdangin se taisait aussi.

Mais madame Lerdangin était extrêmement fraîche et jolie, et son mari jaloux, laid et brutal. Jaloux, parce qu'il paraît, disait ma mère, que le pauvre cher homme aurait laissé finir le monde; et brutal, parce qu'il craignait que sa femme.. Vous m'entendez, général?...

Madame Lerdangin aimait la parure, et l'inconnu lui laissait toujours de l'or à foison : il paraît, à ce que disait ma mère, que cet {Po 142} inconnu géant était un homme, mais un homme!... Vous m'entendez, générai ?

Le général se mit à sourire en voyant la gaîté de ce postillon, dont la figure riante et l'air sans-souci annonçaient l'orateur champêtre du village, et qui, sans doute, appuyait toutes ses histoires de l'autorité de sa mère.

— Mme Lerdangin avoua à ma mère que, dans une seule nuit, l'inconnu...... aussi vrai que je vous le dis, général, mais je n'y étais pas!...

— Comment 1 vouliez-vous, général, que la jolie petite madame Lerdangin ne devint pas grosse? {Po 143} Quand elle le fut, elle eut des envies, et notaniment celle de connaître le père de son enfant. Elle croyait, à ce que disait ma mère, que c'était un fermier-général qui habitait à six lieues de là ; mais ma mère lui remontra que jamais un fermier-général ne faisait de neuvaines... Vous m'entendez, général?...

— M. Lerdangin revint et résolut de se défaire de sa femme; il l'emmena avec lui sous prétexte d'aller à une féte, et madame Lerdangin en revint toute effarée. Quant à son mari, il parait, à ce que disait ma mère, que l'inconnu l'avait anéanti, au moment où il {Po 144} assassinait sa femme ; car on n'a plus revu M. Lerdangin.

Cette jolie petite femme, une nuit, vit le géant sortir d'une voiture et se diriger vers la porte du jardin de sa maison : alors, elle cacha une lampe et lorsque le géant fut au lit elle se leva et accourut avec la lumière,.... il pa raît, à ce que disait ma mère, qu'elle aura vu un monstre, car elle tomba évanouie, et l'on n'a plus jamais entendu parler du géant, vous m'entendez, général?... Toute cette histoire est facile à deviner, les femmes savent nous jouer plus d'un tour, et.... ne vous mariez pas, mon général!...

{Po 145} Madame Lerdangin mourut en mettant au monde le petit extrait d'homme, qui est devenu propriétaire de ce beau château. Vous entendez, général, que les écus du géant l'ont aidé à cet achat?... mais il paraît, à ce que disait ma mère, que le géant avait revu son fils, pour lui communiquer des secrets de magie blanche et noire : le fait est qu'il vit singulièrement, et que cette voiture qui arrive au château tous les dix ou vingt ans, je ne sais, donne furieusement à penser.

Le général était parvenu au relais, il monta dans sa voiture, tout pensif, en s'écriant : « Cet {Po 146} homme me poursuivra sans cesse,... diable.... »

Tout-à-coup le général aperçut un bonnet tendu et il entendit une voix qui lui cria : « Vous m'entendez, général?... »

Béringheld reconnut que sa préoccupation l'avait empêché de récompenser son guide, il lui jeta un écu pour boire et un autre écu pour la manière dont il racontait.

Le général n'eut plus rien de remarquable pendant son voyage; et, roulant vers Paris sans autre aventure, il rejoignit facilement ses troupes avant qu'elles y entrassent.

CHAPITRE XIX CHAPITRE XXI


Variantes

  1. Béringhel {Po} nous corrigeons

Notes

  1. L'alinéa commence par un tiret alors que c'est le même qui parle. On attendrait des guillemets.