Horace de Saint-Aubin,
auteur du Vicaire des Ardennes.
LE CENTENAIRE, OU LES DEUX BÉRINGHELD

Horace de Saint-Aubin / Le Centenaire, ou les deux Béringheld / Paris; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME TROISIÈME

CHAPITRE XXII a.

Beringheld reconnaît la constance de Marianine. — Mariage projeté et interrompu. Malheurs de Véryno. — Il conspire sans conspirer. — Il est banni, et Marianine s'exile.



[{Po 181}] A ONZE heure du soir une voilure arrive au grand galop et s'arrête à la porte de l'hôtel de Marianine : un pressentiment la fait courir vers son vestihule, et elle entend le pas de Béringheld qui gravit les escaliers.... {Po 182} Ils sont dans les bras l'un de l'autre!....

— Tullius, s'écria t-elle au milieu de ses pleurs de joie, je reconnais le Tullius que je rêvais!

— Marianine! ô tendre et constante Marianine!....

Le général venait d'entendre aux Tuileries, au cercle de l'empereur, un sénateur raconter la conduite de Mlle Véryno, qui refusait tous les partis, et qui ne se marierait, disait-il, en fixant Bonaparte, que sur un ordre de sa majesté.

Béringheld, au comble du bonheur, s'était échappé pour accourir aux pieds de Marianine. {Po 183} Elle se trouvait trop heureuse pour le quereller sur son silence, et sur ce qu'il n'avaît pas écrit un seul mot qui pût consoler son pauvre cœur non, elle tenait sa main dans la sienne, et le contemplait dans un doux ravissement : il semble que le moment où ils se sont quittés, se rapproche tellement du moment présent, que l'intervalle soit anéanti, et qu'il n'y ait pas eu d'absence. Leurs cœurs sont jeunes de sentiment, ils n'ont rien perdu malgré la distance des lieux et du temps, et ils s'épanchent l'un dans l'autre.

— Marianine, dit enfin le général, ton père va recevoir l'ordre {Po 184} de se rendre à Paris, en qualité de directeur-général d'une administration : mais, chère amie, je repartirai bientôt, l'empereur a refusé ma démission, et m'a ordonné de me rendre en Russie, pour opposer une barrière aux malheurs récens. A mon retour, Marianine, et j'espère qu'il sera prompt, je t'épouserai.

Un regard fut la récompense de Béringheld, mais quel regard!

— Je jure, reprit-il, de n'avoir jamais d'autre femme que toi.... je le jure simplement, sans y mettre le charmant enthousiasme dont jadis une jeune fille alluma les délirantes promesses qu'elle {Po 185} élevait vers les cimes des Alpes.

A ce souvenir, Marianine voyant qu'elle avait été quelquefois dans la mémoire de Tullius, porta la main guerrière de son ami à ces lèvres reconnaissantes, et y déposa un baiser de récompense. Quelle délicieuse preuve d'amour!

— Tullius, dit-elle, pourquoi reculer notre bonheur? je ne sais, mais un délai me semble attirer l'infortune : on craint toujours de ne pas arriver quand on a désiré si long-temps.

La naïveté de ces paroles, la douce ivresse de Marianine, la simplicité de son âme, causèrent {Po 186} au général une émotion qu'aucune femme n'avait pu produire en lui.

— Tu es, dit-il, la femme de mon cœur! de ma pensée, la seule chose qui puisse m'attacher à l'existence. Eh bien! Marianine, je te laisse maîtresse. . . . ordonne.

— C'est à moi d'obéir, dit-elle avec la docilité d'un enfant et la douce soumission d'une femme, je crains d'avoir trop demandé. Mais son regard prenait de l'empire sur le général.

— Non, non, s'écria Tullius, je retourne au château, et y encourrai la disgrâce de l'empereur, {Po 187} plutôt que de te causer la moindre peine.

— Béringheld, si tu es utile à ton pays, j'attendrai. Trois cent mille Français ne doivent pas souffrir de l'amour d'une femme. Cependant, dit-elle avec un charmant sourire, si l'on pouvait tout concilier... ah! je serais bien heureuse..... je te suivrais à l'armée... je.... que ne ferais-je pas?..

Béringheld embrassa Marianine, lui dit adieu et rentra chez lui. Marianine le regarda traverser sa cour ; elle suivit la lumière dans les escaliers, et elle ne put dormir de la nuit. Son bonheur l'étouffait.

{Po 188} Le général se rendit le lendemain aux Tuileries. Il revint dîner avec Marianine, et dès qu'il entra, son front chagrin annonça à la petite femme que ses efforts avaient été vains. Elle changea de couleur.

— Marianine, S. M. m'emmène dans sa voiture, elle m'a promis le bâton de maréchal.... je ne sais pas si je resterai huit jours à Paris.

Les yeux de la tendre amie du général se remplirent de pleurs.

— Tullius, que je suis malheureuse .... je n'entrevois que dangers et chagrins.

Marianine devint triste, mais {Po 189} cette tristesse était compensée par le bonheur de voir Béringheld.

— Que faire? lui demanda Tullius.

— Nous marier au plutôt!... repondit-elle avec un de ces sourires qui rendraient ivre un stoïcien.

— Ah! ma chère amie, qui le désire plus que moi?

— Moi! dit-elle encore, parce que je t'aime de tous les amours à-la-fois ; quelque chose en moi me chagrine et me couvre le cœur de deuil : oui, je crois que ces instans fugitifs seront les derniers de ma vie... Lorsque je vins au monde, Lagradna a prédit {Po 190} dit que je mourrais malheureuse, et qu'un vieillard me tourmenterait... Je ne sais, mais en ce moment où tu m'annonces ces nouveaux délais, un je ne sais quoi me cause un léger frisson dans l'âme : c'est le frémissement de la nature à l'approche d'un orage... Cette guerre cruelle, ton courage, tout m'épouvante.... au moins, si j'étais à tes côtés!.. si je te suivais,... il faudrait être ton épouse... M'entends-tu, Tullius?

— Tes paroles me font frémir!... mais, dit-il avec un léger mouvement de tête, j'oublie que tu es femme et que je suis homme; ces petites superstitions sont un {Po 191} de vos charmes... Cependant, Marianine, tu m'as effrayé, parce que c'est toi qui parlais...

— Je ne parlerai plus, répondit-elle, parce que je ne veux apporter que du plaisir dans ton cœur. J'espère qu'au moins nous profiterons de ces huit jours pour voir cette célèbre Paris, la rivale d'Athènes autrefois 1, et celle de Rome maintenant!...

— Oui, mon amour, oui!... il y a plus, je vais obtenir du Grand-Juge des dispenses pour notre union; et, si l'agrément de l'Empereur s'y joint, peut-être nous mariera-t-il aux Tuileries, dans sa chapelle, avant mon départ.

{Po 192} Marianine tomba dans un véritable délire!...

Cependant, nous ne devons pas oublier de rendre compte d'une des principales circonstances de l'entrevue du général avec Bonaparte. Tullius lui remit tous les documens qui concernaient le grand vieillard. Lorsque Napoléon eut jeté un coup-d'œil sur ce dont il s'agissait dans ces papiers, qu'il eût parcouru la description que l'on a lue au commencement de cet ouvrage, il lança à Béringheld un sourire indéfinissable. Bonaparte était superstitieux comme tous les grands hommes, et son sourire {Po 193} renfermait une foule d'idées.... Avait -il connaissance des pouvoirs de l'esprit de Béringheld-le-Centenaire, les désirait-il?... on ne peut rien expliquer, et le général, auquel nous devons cette remarque, n'a plus entendu Bonaparte parler de cet homme extraordinaire b.

Cependant, aussitôt, l'empereur expédia l'ordre de rechercher le Centenaire avec le plus grand soin, et quelque soient les soupçons qui planeraient sur lui, de ne lui faire aucun mal, de le traiter avec distinction. Par tout ce qu'il écrivit, on s'aperçut bien qu'il attachait une grande importance {Po 194} à l'arrestation de ce singulier personnage; mais, il n'en témoigna rien verbalement.

Quelque temps après, le préfet de Bordeaux fit savoir, par une dépèche télégraphique 2, qu'avant que l'ordre de S. M. n'arrivât, le grand vieillard dont il était question, montrant un ordre de l'empereur, qui défendait de le gêner en rien dans ses opérations, etc., s'était embarqué sur une chaloupe qui l'avait conduit vers un bâtiment anglais. Le préfet, ignorant si S. M. ne se servait pas de cet être extraordinaire pour quelque dessein secret, l'avait laissé partir en n'osant pas le retenir.

{Po 195} Bonaparte parut très-affecté de cette nouvelle, et une instruction fut donnée à la police générale de l'empire. L'ordre de Bonaparte que portait le Centenaire, devait désormais être considéré comme nul et non avenu, et injonction secrète aux grandes autorités de s'emparer de ce nouveau Protéé, et de l'envoyer au souverain, en tel lieu qu'il fut. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les huit jours pendant lesquels le général séjourna à Paris, furent passés avec Marianine : son temps se partageait entre elle et le château des Tuileries, où d'importantes questions se traitaient. {Po 196} Dans les discussions qui eurent lieu, le souverain prit une haute idée des talens de Béringheld, et cette tacite reconnaissance du mérite de Tullius ne servit pas à ratifier la promesse du premier bâton de maréchal qui vaquerait.

Le père de Marianine arriva bientôt. Il rendit ses comptes au général, et ce bon père fut en proie à la joie la plus vive, en voyant que l'absence n'avait rien changé aux sentimens de Tullius pour Marianine, et que les honneurs, la gloire, la richesse, n'altéraient point le brillant caractère de son ami. Ce vieillard, qui ressemblait à ces Romains, à ces {Po 197} vieux républicains, fils du pinceau de Corneille et de David, sourit à l'avenir de bonheur que de si doux feux présageaient.

Ces huit jours furent dans la vie de Marianîne le premier instant de vrai bonheur qu'elle ait goûté. La jeune femme savourait le délice d'une vie pure, d'une vie pleine, et cette volupté ne ressembla point à toutes les voluptés humaines qu'une pointe d'amertume corrompt toujours, car Béringheld conçut l'espoir d'épouser Marianine. Bonaparte avait consenti avec joie à cette union qui mariait le sang d'un patriote avec le sang des anciens {Po 198} comtes de Béringheld, antiques piliers du système féodal. Le Grand-Juge reçut l'ordre de donner les dispenses de la première publication.

Marianine fut présentée partout comme la future de l'illustre général, fêtée au cercle de la Cour, admirée, louangée du souverain lui-même; Marianine nagea dans un océan de voluptés.

La scène française la vit avec son ami; plus d'une fois, ils avaient senti leurs cœurs battre à l'unisson devant le magnifique spectacle de la nature des Alpes; ensemble, ils admirèrent les grandes compositions du théâtre, {Po 199} et leurs louanges, leur extase s'accordèrent parfaitement. Elle visita les monumens de notre capitale, s'appuyant sur le bras chéri qu'elle avait tant souhaité. Assis à côté l'un de l'autre, dans la même voiture, de rapides coursiers leur faisaient parcourir cette ville fertile en tant de spectacles, et le mouvement enivrant dont ils étaient entourés, n'empêcha point leurs deux cœurs de se trouver en solitude. Au milieu des sublimes pensées de trois siècles, en contemplant le Musée, ce magnifique monument élevé par les peintres de tous les âges de la modernité, Marianine serrait le {Po 200} bras de Tullius et le regardait d'un air qui disait tout, lorsqu'elle était, soit devant les bergers d'Arcadie du Poussin, soit devant les tableaux de Raphaël. Une tête du Corrège, une tête du Guide, de l'Albane, suffisaient pour leur donner une douce fête d'amour. Rien ne fait plus sentir le charme de l'union des âmes que cette admiration mutuelle, cette spontanéité de pensée, â l'aspect des grands ouvrages de l'homme.

Enfin, ce qui mit le comble à la joie de Marianine, c'est qu'une difficulté, soudainement élevée par une cour d'Allemagne, arrêta le départ de l'empereur, et qu'elle {Po 201} conçut véritablement l'espoir d'épouser Béringheld ; ce dernier même partagea cette espérance, parce qu'il crut entrevoir que le départ de Bonaparte serait encore plus retardé que le souverain ne le pensait, car il s'imagina qu'un mot écrit à la cour de B...... par sa main toute puissante, suffirait pour lever tous les obstacles. Alors on peut s'imaginer la joie céleste de la tendre Marianine : elle ne dormit plus; et, chaque jour, son cœur devenait la proie d'une cruelle agitation, en voyant chaque jour diminuer d'autant le laps de temps voulu par le code. Elle ressemblait parfaitement, {Po 202} dans ses désirs, à Tantale, qui s'élance à chaque instant pour saisir l'eau qui doit assouvir sa soif.

Enfin, le jour approchait. Tous réunis, un matin, dans la somptueuse salle à manger de l'hôtel du général, ils déjeunaient en se livrant au charme de cette aurore du bonheur. La déesse de la joie elle-même versait le vin, inspirait les propos, les mots d'amour, les regards..... Tout-à-coup, un aide-de-camp de Bonaparte entre, salue, et la main au chapeau :

— Général, dit-il, S. M. m'envoie vous prévenir que les obstacles élevés par la cour de B*** ont {Po 203} disparu par l'habileté de notre ambassadeur.

— Qu'y a-t-il? demanda Marianine tremblante et pâle.

— L'Empereur, général, part à quatre heures, et il vous a réservé une place dans sa voiture, pour qu'il puisse vous instruire en chemin de ce que vous aurez à faire... C'est votre corps d'armée qui va commencer les opépations... l'aide-de-camp se retire, et l'on entend dans la cour son cheval s'élancer au grand galop.

Quel subit passage de l'extrême joie à l'extrême chagrin!... Marianine n'eut même pas la force de maudire l'adresse du {Po 204} savant diplomate, elle n'eut pas le loisir de souhaiter d'autres difficultés, car sa belle tête, comme fixée, se pencha sur le sein du général, et elle y resta pâle, abattue, comme une douce feuille de rose blanche que le vent aurait jetée sur le feuillage d'un chêne. Elle ne soupira point d'abord, ne versa point de larmes, n'osa pas regarder Tullius.

Ce dernier contempla Véryno douloureusement, et le vieillard se tut. La gracieuse déesse du plaisir qui les enivrait, a revolé dans d'autres lieux, et la douleur qui la suit, règne à sa place!...

{Po 205} Lorsque Tullius fit un mouvement, Marianine, relevant sa noble tête, jeta un cri d'effroi.

— Laisse-moi te suivre, mon ami ? s'écria-t-elle ; et son œil était sec de désespoir.

— Cela ne se peut, Marianine, l'Empereur ne le voudrait pas.

— Voilà ce que c'est qu'un maître! s'écria Véryno.

— Mais, continua le général, aussitôt que nos armées auront repris leur brillante position, je reviendrai sur-le-champ.

— Nous reverrons-nous!... dit-elle tristement ; je viens d'être si heureuse que je crains que la fortune ne se joue de nous!...

{Po 206} Comment dépeindre les regards par lesquels elle foudroyait tous les apprêts du départ?

Lorsque le général, en habit de voyage, vint la serrer dans ses bras, lorsqu'il vint déposer sur ses lèvres sans couleur, le baiser du départ, alors Marianine pleura et s'enlaça dans ses bras comme pour ne pas se détacher de Tullius.

La douce superstition de la craintive Marianine jeta sur cet adieu un voile de souffrance, qui le rendit pénible.

— Souviens-toi, Tullius, dit-elle au général, souviens-toi de mon pressentiment!

{Po 207} — Marianine, pas de faiblesse, répondit Béringheld, et il la prit sur ses genoux, caressa ses beaux cheveux, en lui tenant un long discours, rempli d'amour et de consolation.

Elle le crut, car elle croyait tout ce que disait le général ; mais, lorsqu'il monta dans sa voiture pour se rendre aux Tuileries, elle s'élança dans sa calèche en s'écriant :

— Je veux te voir jusqu'au dernier moment!...... Hélas! ce sera peut-être, véritablement le dernier.

Les deux voitures entrèrent dans la cour des Tuileries, et {Po 208} l'amante du guerrier, jetant un regard de reproche au souverain qui lui sourit doucement, contempla une dernière fois Béringheld, et le char impérial l'entraîna avec rapidité.

La jeune femme resta à la place où était la voiture, pendant long-temps ; mais, enfin, elle revint pâle, abattue, sans force et presque malade; tout lui devint insupportable. Elle passa les huit premiers jours dans une mélancolie funèbre, voyant et faisant toujours le dernier geste de main que le général lui avait adressé, lorsque la voiture de Bonaparte l'emporta avec la vélocité de la {Po 209} foudre, et son âme pressentit le malheur, comme la nature, l'approche d'un orage.

La pauvre enfant, l'œil fixé sur une carte de Russie, errait dans les forêts fatales aux armées françaises. Le nom de Béringheld était sans cesse sur ses lèvres. Elle tomba enfin sérieusement malade, quand, au bout de six mois, elle vit que le général ne revenait pas, et que des affaires périlleuses, des combats sanglans avaient lieu tous les jours.

A ce moment, le malheur sembla lancer tous ses traits, les uns après les autres ; et, par un accroissement de furie, il les fit {Po 210} succéder toujours plus cruels.

Véryno avait la moitié de sa fortune placée dans les entreprises d'un célèbre banquier; ce dernier s'enfuit, laissant ses affaires dans le plus grand désordre, et il fut déclaré en banqueroute.

Depuis long-temps Véryno, qui avait acheté des biens nationaux, se trouvait en procès avec le domaine de la couronne pour sa principale acquisition : il perdit son procès en cour impériale, au moment où il croyait que la protection du souverain aurait fait cesser la contestation. Il se hâta d'en appeler en cassation, et {Po 211} écrivit à Béringheld, pour solliciter l'Empereur.

Le général, dans un des combats les plus sanglans de la campagne, fut dangereusement blessé et fait prisonnier. Cette nouvelle mit le comble à la consternation de Marianine, elle ne se leva plus de son lit, et une fièvre ardente s'empara de son corps accablé.

Ce fut pendant ces circonstances malheureuses, que le dernier coup du sort vint réduire au désespoir le père de Marianine.

Il était l'ami intime des généraux qui ourdirent alors une conspiration contre Bonaparte; cette conspiration avait pour but le {Po 212} rétablissement de la république. Sans participer tout-à-fait à cette conjuration 3, Veryno reçut les confidences de ces généraux, et vit avec une joie secrète une entreprise dont la liberté de la France était l'objet. Véryno, fidèle à ses principes, ne les dissimulait jamais, même au sein des assemblées et à la cour. Cette immutabilité d'opinion lui avait concilié l'estime de tous les honnêtes gens, et son simple nom, sa boutonnière vide de rubans, les services qu'il déclarait ne rendre qu'à la patrie, prouvaient énergiquement sa persévérance républicaine.

{Po 213} Cette conspiration fut de courte durée, et son issue funeste à tous les conjurés, dont Paris apprit, presqu'à la fois, l'entreprise, le jugement et la mort. Bonaparte donna l'ordre de faire le procès à Véryno qu'il destitua, à moins qu'il ne se soumît à un bannissement volontaire.

Le ministre de la police 4 engagea Véryno, par un ami commun, à s'exiler promptement, et à attendre que le courroux du souverain fut passé, promettant qu'il ne négligerait rien pour le calmer et obtenir son retour, se chargeant de justifier sa conduite. On se doute bien que Bonaparte {Po 214} n'accueillit pas la demande de Véryno, quant au procès pour les biens de la maison de B****, et la Cour de Cassation confirma l'arrêt.

Marianine fut presque mourante, et ne put accompagner son père : elle resta à Paris, vendit l'hôtel, réunit les débris de la fortune de son père, se défit du brillant équipage, des domestiques qui la quittèrent les larmes aux yeux, et ne gardant que Julie, elle prit modestement la diligence, et fut rejoindre son père aussitôt que sa santé le lui permit. Au milieu de tous ces chagrins, le plus cuisant était {Po 215} celui de n avoir aucune nouvelle de Béringheld, que l'imagination exaltée de la tendre Marianine lui montrait en Sibérie, exilé, souffrant, et succombant au froid, à la fatigue, à la maladie, à ses blessures.

Véryno s'était réfugié en Suisse; la présence de sa fille chérie jeta du baume sur les plaies de ce vieillard respectable. Il avait choisi un asyle modeste, une petite maison dans les montagnes : il cultiva son jardin 5, Julie tâcha de suffire aux soins de la maison, et Marianine, dans celle cruelle position, trouva un courage inouï, ce genre de courage que {Po 216} déployent les caractères méditatifs. Elle tâcha de surmonter sa douleur, afin de ne pas ajouter au malheur de son père, par le spectacle de sa douleur d'amour ; mais, ce dernier, voyant le fard dont sa fille se colorait, n'en était que plus chagrin.

Marianine ressemblait à une jeune fleur qu'un ver ronge dans sa racine : elle est élégante, elle a encore des couleurs, mais elle ne peut s'empécher de pâlir, elle s'étiole en dépit du soleil, et finit par succomber. Marianine pleurait en secret, ses attentions pour son père portaient un cachet de mélancolie que rien ne peut {Po 217} effacer ; mais malgré son envie de chanter des choses gaies, elle ne donnait involontairement que des sons tristes, lorsque le soir, réunis tous les trois sous les peupliers qui se trouvaient devant la porte, ils attendaient la fin du jour en écoutant les accens de la harpe de Marianine.

Leurs moyens ne leur permirent pas d'avoir les journaux : le père de Marianine allait à pied, tous les trois jours, les lire à la ville voisine. Alors, la jeune fille inquiète, pâle, s'avançait à la rencontre de son père, s'asseyait dessus un quartier de roche, qui ressemblait à celui des Alpes, {Po 218} et quand elle apercevait les cheveux blancs du vieillard, elle accourait par un premier mouvement; mais, à l'aspect de la tristesse du visage paternel, elle pleurait, n'osait faire une question, et, lorsqu'après être revenus, elle se hasardait à demander : — Eh bien! mon père?..... Véryno répondait tristement: — Il n'y a rien, ma fille. » Marianine, ce soir-là ne faisait pas de musique, Julie et Véryno ne disaient rien, et la lune surprenait ce groupe silencieux sous les peupliers, qui seuls murmuraient leurs plaintes aériennes 6.

Six mois se passèrent ainsi : le {Po 219} vieillard résigné, souffrant de la cruelle douleur de sa fille mourante, et Marianine voyant avec joie le marbre de la tombe se soulever pour elle. Cette maison du Malheur avait delà dignité: la propreté la plus recherchée remplaçait le luxe ; Marianine, vêtue en paysanne, faisait de la dentelle; Véryno cultivait le jardin de ses mains débiles; et tous, partageant également le fardeau de l'infortune, l'auraient trouvé léger, si le cœur de Marianine n'avait pas été saturé de souffrances. Parfois, elle souriait, comme pour diminuer, par cette apparence de joie, {Po 220} la mélancolie de son âme presque morte; mais quel sourire!... Son père détournait les yeux, et Julie en pleurait! — Marianine ne se plaignait pas, mais on eût préféré des cris déchirans à sa sombre et courageuse conduite. On se gardait bien de prononcer le nom de Tullius, ou de Béringheld.

Cependant, le soir, sa harpe ne résonnait guère sous les beaux peupliers, que son souvenir et son image ne présidâssent au petit concert : souvent, Marianine se croyant seule, s'écriait, en fixant dans les airs un objet chéri évoqué par son imagination puissante :

{Po 221} — Tu m'entends, n'est-ce pas?.. tu penses à moi!...

Le vieillard et Julie se regardaient, et ce coup-d'œil de compassion disait : « La malheureuse!... elle est en délire!... »

D'autres fois, songeant que Béringheld était mort, Marianine, regardant de son œil terne le disque argenté de la lune, jouait un morceau d'une harmonie sombre, auquel son jeu donnait une nouvelle force, et elle s'écriait :

— Ton âme est sur ces nuages légers! elle voltige dans les airs! son influence amoureuse m'entoure... tu m'appelles!... je t'entends!..... {Po 222} j'irai te rejoindre bientôt!...

Alors, le vieillard arrêtait le bras de sa fille, et lui disait :

— Marianine, c'est assez, rentrons, il est tardl... La harpe ne résonnait plus, chacun se couchait en silence, et Julie entendait Marianine pleurer toute la nuit!

Cependant, les événemens qui devaient précipiter Bonaparte du haut de son trône approchaient, et Véryno ne voyait, dans les papiers publics, aucune nouvelle de Béringheld... Enfin, un jour, le vieillard qui ne se lassait pas d'aller à la ville voisine, s'y dirigea {Po 223} pour la millième fois, et il vit un journal qui annonçait que le général Béringheld vivait, et qu'on venait de l'échanger.

Marianine attendait son père sur la roche, il faisait presque nuit; tout-à-coup, elle entend des pas tellement précipités, qu'elle ne reconnaît pas la démarche de son père. . . Elle se lève, le vieillard, succombant à sa fatigue, arrive en sueur et lui crie:

— Béringheld vit!.... il commande le corps d'observation....

Cette tendre amante tomba dans les bras de son père, et sa joie se manifesta par un torrent de {Po 224} larmes ; elle ne dit rien, un funèbre bonheur la suffoquait.

Marianine, presqu'évanouie, fut ramenée par son père, à leur petit ermitage. Un peu de joie se glissa dans l'âme de la pauvre fille.... « Il vit, se disait-elle, il vit... je ne puis plus l'épouser! mais il vit!... »

On fit une petite fêle en l'honneur de cette nouvelle. Marianine plaça à table le portrait du général ; elle cueillit elle-même les fraises de son père ; on but du vin de cette France tant souhaitée; on élança mille vœux pour les succès de nos armées, qui défendaient le sol chéri, et Marianine {Po 225} se livra au plus doux espoir. L'âme grande et généreuse de Tullius lui était trop connue pour penser qu'elle fut oubliée à cause de son malheur; mais, dans cette nouvelle position, sa fierté renaissante lui ordonnait de ne pas faire un pas vers Béringheld ; et, fût-il venu la chercher en Suisse?.. elle l'aurait attendu jusque dans la modeste salle de l'ermitage.

CHAPITRE XXI CHAPITRE XXIII


Variantes

  1. CHAPITRE XXI. {Po} Nous corrigeons
  2. cette homme extraordinaire {Po} nous rectifions

Notes

  1. la rivale d'Athènes autrefois : on ne voit pas bien comment Paris fut la rivale d'Athènes!
  2. une dépèche télégraphique : envoyée par le télégraphe de Chappe.
  3. Il s'agit de la conspiration de Malet, du nom de ce général qui la dirigea, qui exécuta une tentative malheureuse de coup d'état en octobre 1812, tandis que Bonaparte égarait la France en Russie.
  4. ministre de la police : depuis 1810, Savary avait remplacé Fouché; il demeura en poste jusqu'à mars 1814.
  5. il cultiva son jardin : réminiscence peut-être d'une scie de Voltaire, par ailleurs excellente maxime : « il faut rester chez soi et cultiver son jardin. » Maxime d'autant plus aisée à vivre pour Voltaire qu'il habitait et embellissait Ferney et avait pour cela le monde qu'il fallait, sans qu'il dût tremper les doigts dans le vernis ni plonger les mains dans la terre.
  6. Après Voltaire, on songe ici à Rousseau et ses rêveries d'un promeneur solitaire.