Horace de Saint-Aubin,
auteur du Vicaire des Ardennes.
LE CENTENAIRE, OU LES DEUX BÉRINGHELD

Horace de Saint-Aubin / Le Centenaire, ou les deux Béringheld / Paris; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME TROISIÈME

CHAPITRE XXIII.

Marianine en France. — Détresse de Véryno. — Marianine au désespoir. — Elle court à la mort.



[{Po 226}] VOYEZ-VOUS une jeune femme, vêtue d'une robe d'indienne bleue bien simple, conduire un vieillard en cheveux blancs dans l'allée principale du Luxembourg?.. Avec quel soin elle l'assied sur un banc de pierre, quoiqu'à côté du banc il y ait des chaises!... Comme elle prend garde à tout avec un air {Po 227} de tendresse? c'est Antigone a guidant son père! Le vieillard triste et rêveur remercie sa fille par le sourire glacé de la vieillesse.

Cette femme est pâle, maigre, exténuée, elle est jeune, elle est belle, ses formes furent suaves, ses yeux noirs brillent d'un éclat sauvage, dessous un front blanc et froid comme celui de la statue qui n'est pas loin d'elle. C'est une plante, jeune, belle, élégante, qu'un peu d'eau ferait renaître ; un seul regard d'un soleil bienfaisant lui rendrait ses éclatantes couleurs et sa beauté; mais, maintenant, elle est décolorée. La jeune fille semble se traîner, et dire au {Po 228} vieillard : Je te précéderai dans la tombe!

Cette femme, c'est Marianine... Qu'ai-je dit Marianine?... C'est Euphrasie ; et le vieillard, c'est Masters, son père 1.

Un avis donné par un ami fidèle avait prévenu Véryno et sa fille qu'ils pouvaient rentrer en France, pourvu qu'ils changeassent de nom, qu'ils habitassent à Paris un quartier retiré ; et que leur position s'améliorerait peut-être!

Sur ce mot peut-être et sur l'espérance que Marianine a conçue de revoir peut-être Béringheld qui défend le sol de la patrie, {Po 229} Véryno a vendu son asile, a encore rogné le mince débris de sa fortune, a fait un voyage coûteux, et le père et la fille se sont logés dans le faubourg Saint-Jacques, à un second étage, encore trop cher pour leurs faibles ressources.

Véryno, homme d'honneur dans toute l'acception de ce terme, ne voulut pas compromettre l'ami fidèle qui l'avait obligé par son avis.

Personne ne fut donc instruit de son nom supposé, excepté cet ami, qui, seul, connut la demeure des proscrits et fut très-sobre de visites: il appartenait à l'administration {Po 230} dont Véryno fut le chef, et le moindre soupçon aurait pu lui faire perdre sa place.

Il y avait deux mois que Marianine et son père habitaient le faubourg Saint-Jacques, en supportant toutes les privations que leur gêne leur imposait : mais ce qui causait le chagrin de Marianine, c'est qu'elle seule, dirigeant la dépense de la maison, voyait les ressources diminuer dans une effrayante progression. Elle cachait à son père, cette sourde détresse car elle ne pouvait se résoudre à retrancher une seule jouissance à cet être voisin de la tombe.

{Po 231} Lors de la vente de l'hôtel et avant leur exil, Marianine n'avait pas voulu placer la somme assez considérable qui provint de cette vente, de peur d'essuyer de nouvelles banqueroutes. Elle crut bien faire en la laissant dans les mains de l'acquéreur; et, tirant de temps à autre des portions sur ces fonds de réserve, elle finit par les épuiser. Enfin, pour revenir de Suisse, elle avait demandé le reste de cette somme, et ce dernier débris allait tous les jours en diminuant 2.

Un matin, Marianine prenant Julie à part, lui dit : — « ma pauvre Julie, vous nous avez donné de {Po 232} grandes marques d'attachement, soyez certaine de notre reconnaissance!.. mais, ajouta-t-elle en pleurant, nos faibles ressources ne nous permettent pas de vous garder plus long-temps. Julie, continua-t-elle en lui prenant la main, je voudrais sauver à mon père le chagrin d'apprendre cette triste position, écoutez....

Julie pleurait à chaudes larmes, et au milieu de ses sanglots prononçait le mot mademoiselle, sans trouver autre chose à dire.

— Ecoutez, Julie, il faut que je vous renvoie pour quelque cause; faites la naître? Sans cela, mon père devinerait que si {Po 233} je ne vous garde pas, c'est parce que je n'en ai plus le moyen..... et cela lui porterait le coup de la mort....

— Mademoiselle.... je ne puis me séparer de vous.... je.... vous servirai pour rien... je partagerai votre mauvaise fortune comme la bonne... Ah!... mademoiselle, ne me refusez pas?.. et Julie, essuyant ses yeux avec son tablier, se mit aux genoux de Marianine en se plaignant de son ingratitude envers une servante dévouée...... — Mademoiselle, vous épouserez le général, allez.... je vous le prédis!.. Accordez-moi, par son {Po 234} souvenir, la grâce de rester à votre service sans gages 3.

A ce souvenir, à ce mot, Marianine tendit la main à Julie et l'embrassa.

Le vieillard entendant pleurer, s'était approché à pas lents : il avait tout écouté. Il entre, s'assied à côté de Marianine, et s'écrie: — « O ma fille!... ô Julie!..... » Quel silence s'en suivit!....

Véryno retrancha une foule de petites choses qui lui faisaient plaisir, mais le cœur de sa fille se serra de douleur. La plus stricte économie régna dans le petit ménage, et la beauté brillante qui parait les cercles les plus distingués, {Po 235} se mit à broder pour soutenir la dépense de la maison.

Les efforts de Marianine furent vains; elle vit arriver le moment d'une effroyable détresse; et, pour comble de chagrin, elle s'aperçut que Julie la trompait et faisait payer les choses beaucoup moins cher qu'elles ne coûtaient; qu'elle passait les nuits à blanchir, savonner et repasser, afin d'éviter de la dépense et soutenir Marianine dans une sorte de luxe de propreté.

Le chagrin de la fille de Véryno arriva au dernier degré : son père ne sortait plus et passait la journée assis dans une vieille {Po 236} bergère de velours d'Utrecht jaune, et mangeait le moins possible, prétextant qu'il n'avait pas faim. Bientôt l'on fut obligé pour avoir la même quantité d'alimens, de les prendre d'une nature plus grossière. Julie pleurait la nuit; et, connaissant le caractère de sa maîtresse, n'osait s'ouvrir à personne.

Marianine espérait mourir, mais mourir sans revoir Béringheld! mourir sans lui parler! mourir en laissant son père expirant de faim!... A ces pensées, une horrible énergie exaltait Marianine et la soutenait.

Enfin, l'époque du paiement {Po 237} du loyer approcha, et Marianine s'aperçut avec un mouvement de terreur qu'elle n'avait pas de quoi solder cette dépense. Elle resta stupide.....







Le pauvre malheureux vieillard était à sa fenêtre dans sa bergère, et la malheureuse Marianine à ses côtés ; il faisait presque nuit, elle pensait à cet épouvantable dénuement : et, ses yeux égarés ne pouvant pleurer, son cœur seul se gonflait horriblement.

— Qu as-tu ma fille?.... dit le vieillard, tu souffres?

{Po 238} — Non, mon père...

— Tu soupires, ma chère Marianine?...

— Non, mon père, laissez-moi, je vous en supplie... — La voix de Marianine n'était plus la même, il y avait une altération, un penchant à la colère.

— Hé quoi! ma fille, tu ne le confies pas à ton pauvre père!....

— Mais mon père, n'avez-vous pas ce qu'il vous faut, n'ètes-vous pas choyé, servi, content. Hé! mon Dieu! vous n'avez qu'une douleur! ceux qui souffrent de tous côtés, aiment quelquefois la méditation!.... Ces derniers mots avaient l'accent du reproche.

{Po 239} Le vieillard regarda sa fille avec une expression de docilité, de regret, de souffrance paternelle, de surprise, qui fit tomber Marianine à genoux: O mon père!.... pardon ?.. C'est je crois la seule fois de ma vie que je vous aurai manqué de respect, pardon!... — La voix d'un parricide qui demande grâce n'aurait pas eu un accent aussi cruellement déchirant.

— Va, dit le vieillard, tu seras toujours Marianine!.. et il serra sa fille dans ses bras; « pauvre enfant, cet instant est le plus beau de ma vie!.. tu as fait frémir toutes les cordes de mon cœur. J'avais tort, ma fille!.... il est des infortunes {Po 240} devant lesquelles, le silence est un devoir!....»

Ce vieux père, cette fille mourante, s'accusant l'un l'autre, ne peuvent être peints que par le pinceau du Poussin.

Marianine n'avait pas un denier, et le lendemain il fallait payer le terme ; elle pensait à ce qu'elle devait faire, lorsque son père, qui ignorait cette détresse, l'interrogea. A cette méditation pénible se joignait sa douleur d'amour... On venait d'apprendre que le général Béringheld avait été blessé à Montereau 4! Quelle nuit passa Marianine!...

Le lendemain, elle obtint quelques {Po 241} jours de répit du propriétaire. Elle rentrait de cette visite, où son courage et sa fierté avaient éprouvé un rude choc, lorsqu'elle s'était abaissée à la supplication devant un homme bien loin de comprendre la manière d'obliger les malheureux ; tout-à-coup, ses yeux tombent sur les deux vues des Alpes, les seuls ornemens de sa chambre presque nue 5.

A cet aspect, une idée la saisit mais cette idée lui fit verser un torrent de larmes. Elle n'osa en faire elle même le sacrifice; Julie les emporta, et, y mettant la fatale inscription : à vendre, elle {Po 242} s'en fut dans le quartier populeux de la capitale.

Trois jours elle revint sans avoir trouvé d'acheteurs, on ne regardait même pas les deux tableaux. Le désespoir s'empara de l'âme des deux femmes. — Julie, médita de mettre en gage ses vêtemens et le peu de bijoux qu'elle possédait.

Enfin, le quatrième jour, un marchand vint offrir deux cents francs des deux tableaux chéris.

Voyant combien Marianine tenait à ces paysages, il s'imagina qu'ils étaient de quelque grand peintre ; alors, pour tenter la jeune femme, il fit sonner l'or et {Po 243} l'étala sur une table.... Marianine hésita long-temps entre cette somme et les deux souvenirs, elle reporta ses yeux pleins de larmes sur les tableaux, sur le métal .... enfin, l'infernal besoin l'emporta. Elle fait un signe de douleur, le marchand la comprit, et la pauvre enfant ne vit plus les Alpes 6...

Ce qui resta de cette somme, après qu'on eût payé le loyer, ne devait pas conduire loin le pauvre ménage.... Qu'il me soit permis d'épargner les détails déchirans de cette misère hideuse. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .







{Po 244} Toutes les ressources étaient épuisées. Il ne fut plus possible à Marianine de soutenir l'aspect du visage décoloré de son vieux père résigné, dont le morne silence semble avoir été deviné par l'immortel auteur du Retour de Sextus 7. Marianine préféra la mort.

Julie déserta la maison ; elle s'en fut chez des amis pour emprunter quelqu'argent, sans en prévenir son orgueilleuse maîtresse.

Après avoir regardé une dernière fois la nudité des lieux où elle laissait son père, Marianine, lui donnant un baiser suprême et le saluant avec respect, abandonna {Po 245} pendant la nuit cette tombe anticipée. Elle se retire et ferme doucement la porte.

— Elle s'en va quand j'ai faim!... s'écria le vieillard avec la voix de la folie.

— Mon père, je ne m'en vais pas, dit Marianine en rentrant.

Véryno était levé, il regarda sa fille d'un air égaré ; et, lui prenant la main qu'il serra :

— Reste, ma fille! ma chère fille!.... s'écria-t-il d'un son de voix déchirant.

— Non! lui cria Marianine.

Le vieillard, la fixant avec une effroyable énergie et reprenant un instant son terrible ascendant {Po 246} de dignité paternelle lui montra la porte par un geste despotique.

Marianine sortit en criant : « il ne me manquait plus que ce dernier coup!.... Ah Marianine! tu n'as plus qu'à mourir!. . . . . . . . .

En proie au plus funestes pensées, elle marchait lentement, et sa préoccupation était si forte qu'elle s'achemina vers la grille du Luxembourg, ne se doutant pas qu'elle la trouverait fermée.

— Avant cet horrible geste et ce regard vengeur, ne m'a-t-il donc pas souri?... se disait-elle, ne m*a-t-il pas nommé d'une voix défaillante, sa chère fille!.. Oui!.. mais comment le nourrir?......... {Po 247} ô mon pauvre père! mon tendre père! que diras-tu lorsqu'on viendra te dire « Marianine est morte!.... »

Elle arrive sur la place de l'Observatoire. Elle chemine en regardant d'un œil sec l'astre de la nuit qui brillait d'un éclat vif et pur, malgré de gros nuages noirs qui l'entouraient : la lune semblait combattre de sa lumière douce ces géants aériens et les contours des nuages s'argentaient de ses reflets.

— Je n'ouvrirai donc pas cette grille .... disait Marianine égarée,

— Qui vive?... s'écria la sentinelle en entendant parler et remuer fortement la grille.

{Po 248} — Tout me refuse daos la nature!... On me ferme toutes les portes! continua-t-elle en gémissant.

— Qui vive? — cria une seconde fois le factionnaire en se reculant.

— Fatale grille, il faudra donc prendre le chemin le plus long pour aller à la rivière! 8

— Qui vive?.... Le soldat ayant appuyé la crosse de son fusil sur son sein, le dirigea dans l'ombre ; et, son doigt, cherchant la détente, allait satisfaire l'imprudente Marianine, lorsqu'aussitôt une énorme voix qui sembla {Po 249} sortir de dessous l'Observatoire, cria: — Citoyen!... et ce seul mot glaça le soldat de terreur.

En même temps, un homme d'une taille gigantesque, saisissant Marianine, la transporta par un mouvement d'une extrême rapidité dans la rue de l'ouest 9. Marianine n'appartenait plus à ce monde.. elle se laissa emporter, et le grand vieillard courut l'asseoir sur une pierre aussi froide qu'elle: absolument semblable à un aigle ou à un condor, qui, ayant saisi une proie dans la plaine, la rapp orte sur le sommet de son rocher désert, en ôtant de sa serre cruelle {Po 250} cette blanche brebis déjà morte d'effroi........................

CHAPITRE XXII Tome 4
CHAPITRE XXIV





FIN DU TROISIEME VOLUME.




Variantes

  1. Antigoue {Po} nous rectifions

Notes

  1. Euphrasie, Masters : l'allusion est obscure. Sainte Euphrasie est un symbole de la virginité transcendée. Sur Masters nous n'avons rien trouvé.
  2. Bien que la longueur du temps écoulé depuis la vente de l'hôtel ne soit pas indiquée, on a un peu de mal à prendre en pitié un père et sa fille qui ont consommé une « somme assez considérable » et vivent encore dans un deuxième étage. Par l'allusion à la bataille de Montereau, un peu plus loin, page 240, on sait que l'infortune de Véryno a duré mois de dix-huit mois. Dix-huit mois pour manger un hôtel de maître, c'est un exploit de brièveté! Remarquons par ailleurs la belle honnêteté de l'acheteur de l'hôtel, qui s'acquitte de ses obligations envers des exilés.
  3. Il faut se rendre compte de la condition domestique à cette époque, afin de comprendre pourquoi Julie veut demeurer auprès de Marianine sans gages. Elle était bien traîtée par ses maîtres, et changer de place eut été pour elle comme tomber de Charybde en Scylla. Elle est attachée à Marianine et demeurer avec elle est comme une assurance: celle d'être nourrie et logée. Elle a peu à gagner à changer de maîtres après tant d'années, elle a peu à perdre en restant. Son choix est probablement vite fait.
  4. La bataille de Montereau (Seine-et-Marne) se fit le 18 février 1814; elle fut un des derniers succès de Bonaparte.
  5. voir au chapitre XXI, page 156.
  6. les deux tableaux: Marianine n'avait « osé en faire elle-même le sacrifice » mais, les jours passants, elle vient ajouter ses larmes aux tableaux, donnant ainsi plus de valeur à ceux-ci. Mais avait-elle envisagé cet effet?
  7. Le Retour de Marcus Sextus: Très beau tableau d'assez grande dimensions, exposé au salon de 1799, œuvre de Narcisse Guérin, et représentant Marcus, échappé aux proscriptions de Sylla, trouvant sa fille en pleurs auprès de sa femme morte. Balzac a pu voir ce tableau au Louvre. Ce n'est point tant ici le sujet lui-même qu'il met en scène, mais l'émotion qui s'en dégage. (Voir fr.wikipedia, article le Retour de Marcus Sextus.)
    Le tableau de Guérin eut à l'époque un retentissement considérable. Mme de Staël en parle dans Corinne. Il a inspiré un poème dramatique à Auguste Lamey, magistrat, poète et dramaturge strasbourgeois, né en 1772, et qui doit avoir vu le tableau au salon de 1799. Son poème dramatique, écrit en allemand, a été publié, sans titre dans le périodique de Christoph Wieland – ami de Goethe –, Der Neue Teutsche Merkur, vol. 2, n° 9, septembre 1801, pp.13-20. Ce poème dialoguée met en scène Marcus Sextus, Sexta sa fille et Delius, ancien libéré. Sextus revient d'exil et dit à Delius : « Te trouvai-je / en bonne santé? Aurelia, ma bonne épouse, / Et Sexta ma fille? laisse moi donc / Entrer, Delius! où sont-elles enfin? » (p.14, nous traduisons).
  8. Demeurant au faubourg Saint-Jacques (p. 229), Marianine semble venir de la rue du Faubourg Saint-Jacques elle-même ou d'un rue voisine de l'observatoire, comme on va le voir. Mais pourquoi la jeune fille veut-elle passer par le Luxembourg pour aller à la rivière?
    Notons que de nombreux hospices se trouvaient dans ce coin de Paris, proche du Val-de-Grâce.
  9. la rue de l'ouest borde le jardin du Luxembourg; le fait que l'homme gigantesque choisit cette rue, plutôt que la rue de l'Est, semble indiquer que Marianine avait projet de rejoindre la Seine vers la pointe ouest de l'île de la Cité. Mais on n'en saura pas plus.