Horace de Saint-Aubin,
auteur du Vicaire des Ardennes.
LE CENTENAIRE, OU LES DEUX BÉRINGHELD

Horace de Saint-Aubin / Le Centenaire, ou les deux Béringheld / Paris; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME QUATRIÈME

CHAPITRE XXIV.

Séduction de Marianine. — Elle secourt son père. — Elle retourne voir le vieillard. — Puissance du Centenaire.



[{Po 5}] NOUS avons laissé Marianine au moment où un grand vieillard, d'une taille colossale, venait de l'asseoir sur une pierre...

{Po 6} — Jeune fille, lui cria-t-il d'une voie sépulcrale et dominatrice, vous vous seriez donc laissée tuer?...

Marianine égarée, roulant des yeux hagards, rassembla lentement sur sa tête ses beaux cheveux détachés par la brusquerie des mouvemens de son libérateur, et elle répondit lentement :

— A quel danger étais-je donc exposée?...

— Le factionnaire vous aurait tuée... Il vous parlait cependant assez haut.

— Je ne l'ai pas entendu!... répliqua la jeune fille.

A cette réponse, le vieillard {Po 7} expérimenté et savant dans les grandes douleurs, reconnut le ton, l'accent, les manières d'un sujet qui tend à l'aliénation.

— Enfant, dit-il alors, personne, sur la terre, ne connaît le malheur comme moi ; les douleurs sont mes vassales : le condamné qui doit marcher à la mort, la jeune fille folle d'amour, le parricide, le fils qui ne peut soutenir la vue de la souffrance de son père, celui qui ne veut pas survivre à son déshonneur, la mère qui perd son enfant, l'homme prêt à commettre un crime, les soldats qui, sur le champ de bataille, appellent la {Po 8} mort quand leurs blessures sont incurables, enfin tout ce qui souffre et désire la mort, la trouve avec moi... Je suis le juge et l'exécuteur... Sans cesse, je parcours les réceptacles de la misère, les prisons, les dégoûtants hospices des aliénés, les cavernes de l'opulence rassasiée, les lits de mort du crime, et il n'est donné à aucun homme de me tromper..... Jeune fille ombre d'un jour à peine à son aurore 1, tu souffres...

En entendant ces sombres paroles, Marianine se sentit glacer de terreur : elle essaya de contempler, à la lueur argentée de la lune, l'être extraordinaire qui {Po 9} lui parlait, mais cet aspect ajouta à son épouvante. L'homme était d'une stature colossale, et ses formes massives, déguisées par un manteau de couleur carmélite, semblaient surcharger la terre. Le lustre des yeux de l'étranger l'étonna; la naïve Marianine laissa échapper un geste d'horreur; elle fit un mouvement pour fuir, mais elle se sentit arrêtée par la main froide et desséchée du vieillard. — Tu m'examines, dit-il, et mon aspect t'effraye ; cependant, tel que tu me vois, j'ai tous les pouvoirs à mes ordres; et, tout ce que tu peux désirer, je le tiens en ma puissance. Jeune enfant, {Po 10} l'on accepte de moi sans rougir, parce que je remplace et le Destin et le Hasard.

A mesure que Marianine écoutait l'étranger, sa voix singulière paraissait changer et devenir comme mélodieuse : le son de cet organe se glissait suave dans l'oreille; le serpent qui jadis entretint la première femme, dût parler comme cet être extraordinaire qui dirigeait tous les rayons de son œil sur le front hlanc, pur et virginal de Marianine, en tenant toujours sa main dans les siennes.

— Ecoute, enfant d'un jour, reprit-il, cherche à me connaître, {Po 11} tu trouveras en moi les attributs d'une divinité... et pour te prouver mon pouvoir, je vais te dire en deux mots toute ton histoire.

Marianine tressaillit, une puissance magique la fit rester à côté de ce grand vieillard, qui adoucissait l'éclat importun de ses yeux, et le proportionnait à la faiblesse de Marianine. Il garda toujours la main de la jeune fille, scruta son visage avec l'attention d'un médecin, examina tous ses traits, et, à la vue du corps, des diagnostiques qui distinguaient Marianine, la figure sévère et immuable du vieillard exprima {Po 12} l'étonnement, une sorte de satisfaction se glissa dans son bizarre sourire.

Il semblait qu'il trouvât un objet vainement cherché depuis long-temps. Il donna à sa voix une expression paternelle, et dit à celle qu'il voulait séduire :

—Pauvre enfant, je te plains!.. tu aimes, et le sentiment que tu éprouves est ta première et dernière passion! tu n'es pas heureuse!... et si tu as un père, une famille, la faim et la misère déployent chez toi leur impassible rigueur : tu es fière, tu as reçu une brillante éducation, tu souffres et tu cours te détruire!.. {Po 13} Insensée!... tu ne sais pas ce qu'est la mort, et tu n'as pas encore vu comme moi beaucoup d'hommes à leur dernier soupir... Tous regrettent la vie, parce que la vie est tout!... A ce mot le vieillard parut croître de dix pieds, son accent avait une force de conviction qui fit trembler Marianine, elle commença à revenir à elle, et fut surprise de la justesse des conjectures du vieillard.

— Ah! reprit-il, ce n'est que quand la vie nous échappe que la cruelle vérité se fait entendre, et que tous les vains systèmes s'écroulent. Jeuue fille, si tu en étais, au fond de la Seine, à ta {Po 14} dernière gorgée d'eau, à ta dernière pensée, tu regretterais qu'un bras vigoureux ne vienne pas te saisir... Enfant... regarde mes cheveux blancs, ils ont vu plus d'un hiver, et cette tête en sait long.

Marianine, charmée, sentait en elle-même ses pensées funèbres se dissoudre comme un glaçon fondu par les feux du soleil. Elle dit au vieillard :

— Mais que devenir?...

— Vivre!... reprit-il d'une voix sonore, qui s'élança, fournie de tous les sons mâles d'une énergie plus qu'humaine.

— Comment!... s'écria la jeune fille.

{Po 15} — Ecoute-moi, dit le vieillard, tu voulais mourir? regarde-toi comme morte!.. ( Marianine frémit ) tu n'existes plus, je m'empare de ton corps, et je te jure que je ne lui laisserai rien faire qui puisse te déshonorer... Tu m'appartiens donc! viens ici quelquefois les soirs?.. je te comblerai de tout ce que la nature, le pouvoir, la richesse ont de plus splendide. Tu seras reine, tu pourras épouser ton amant, le couronner, et... pour toute cette royale opulence, je n'exige d'autre récompense que de te voir quelque fois me demander la permission de vivre...... {Po 16} Tu ne cours aucun danger avec moi, car si tu avais â en courir, pauvre enfant!... (ce mot fut dit avec une expression diabolique.) Nous sommes loin de tout secours, la sentinelle ne quitterait pas son poste, et avant de laisser tes cris parvenir à des oreilles humaines, j'aurais accompli tous mes desseins : quant à ma force, tiens!...

Aussitôt, sans qu'elle pût jeter un cri, il prit Marianine, et, la saisissant par la taille comme une poupée, jouet fragile, il posa ses jolis pieds sur la paume de sa main gauche, puis, l'élevant dans les airs, il tendit son bras, {Po 17} et, après avoir mis sa belle tête à quinze pieds de terre, pendant dix minutes, il replaça la jeune fille, sans aucune fatigue, à l'endroit où il l'avait prise.

Marianine effrayée, sentit son cœur se gonfler.

Le colosse avait déployé dans ces mouvemens et ces paroles une ironie et une puissance qui rendirent Marianine muette; elle était, en quelque sorte, emportée par la pensée, dans un monde surnaturel.

— Songe, reprit le vieillard, que mon regard tue un homme, que la force qui réside dans mon bras égale, dans sa mortelle promptitude, {Po 18} l'arme la plus tranchante ; mais, tiens, vois ma tête chenue? ( et il lui montra cette énorme tête qui s'abaissa par un mouvement d'une horible lenteur ), vois ce crâne vieilli? pense-tu qu'un centenaire ait des désirs?... qu'il puisse être redouté d'une jeune beauté ? Va, jeune fille, verse tous tes chagrins dans l'abîme de mon sein, il est fécond en consolations, et tu vois avec moi tout le cortège d'un bon père : la douceur, l'humanité, la tendresse; j'ai la main pleine, et je ne demande qu'à répandre les richesses dont je ne suis que le distributeur. Je parcours la terre {Po 19} et fais oublier les injures du sort, aussi implacable pour le crime que juste pour le malheur, terminant les misères incurables et guérissant toutes les plaies, rachetant les effets d'une nécessité cruelle par une multitude de bienfaits.

Cette voix devenue mielleuse, douce, harmonieuse, avait une onction, une sainteté qui portait dans l'âme de Marianine les idées les plus bizarres, elle restait à côté de cet homme avec un plaisir inexprimable, et elle admirait cette masse humaine, en ne pouvant pas croire à sa réalité. Elle s'imaginait songer. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

{Po 20} — Songe, jeune fille, continuait l'auguste vieillard, qui semblait à Marianine une espèce de génie. En effet rien ne ressemblait à Ossian chantant les tempêtes, évoquant les morts, comme ce blanc vieillard, assis sur cette pierre, couvrant sa poitrine d'une longue barbe d'argent, et levant ses mains vers la voûte céleste, au milieu d'une nuit, tour-à-tour sombre et lumineuse.

— Songe disait-il, que les dieux de la terre punissent le parricide, et ton père se meurt peut-être, il t'accuse, il t'appelle! Quelle joie de revenir chargée d'or! de le voir au {Po 21} milieu de l'abondance, savourer, sur le déclin de la vie, toutes les douceurs d'une existence heureuse! Il te pressera la main, t'embrassera, et te dira : « ô ma fille!...»

Marianine sentit des larmes couler sur ses joues, à cette image, à laquelle les gestes du vieillard donnaient une sorte de vie.

— Et pour tout cela je ne te demande que de venir quelque fois revoir le pauvre Centenaire... Mon enfant! tu voulais mourir, ne vaudrait-il pas mieux mourir pour sauver ton père?...

Cette horrible proposition n'épouvanta point Marianine. . . . . . . . . . . . . . . . . .

{Po 22} — Alors, s'écria le vieillard, je vais t'apporter ton salaire!...

Marianine recula d'horreur à ce mot, mais le viellard, dirigeant le feu de ses yeux et toute l'énergie de sa volonté dessus le visage de la jeune fille, il fit revenir vers lui cet être aimable qui ressemblait à la tourterelle fascinée par l'œil d'un serpent dévorateur.

— Jeune fille, je te comprends, car nulle pensée humaine ne se forme dans les lobes de la tête, sans que je la voye: mais, je t'ai assez donné de preuve de décrépitude et de jeunesse, de force et de débilité, de pouvoir et de {Po 23} faiblesse, pour changer tes idées à mon égard, La réunion de toutes les contradictions humaines, de tout ce qu'il a d'insolite ne te suffit-elle pas? est-ce en ma présence que les sentimens humains doivent se déployer? Que signifie ta honte, devant celui qui retranche ce qui lui plait de la vie de l'homme sans le faire mourir? qui dompte tous les maux, qui transporte une substance, une femme, un homme, à cent, à mille, à dix mille lieues, sans qu'elle sorte de sa place, sans qu'elle paraisse remuer? — Tout m'obéit dans la nature, non pas en masse, mais {Po 24} partiellement : j'en suis le maître, je ne dépends ni de la mort, ni du temps, je les ai vaincus!... regarde ce crâne vieilli? il a été réchauffe par un soleil plus vieux de quatre-cents ans que celui qui t'a éclairée ce matin. Tu me croiras ange ou démon, peu m'importe, mais écoute bien ceci : tu accepterais de l'or de la main d'un prince, pourquoi donc refuserais-tu l'Éternel!...

A ce mot, Marianine, clouée à sa place par un invisible pouvoir, sentit sa mémoire, ses facultés s'enfuir comme des ombres, elle tomba dans un état difficile à rendre : sans dormir, {Po 25} elle avait l'apparence, la fixité du sommeil; ses yeux brillans étaient arrêtés sur la voûte céleste; et, lorsque le grand vieillard aux cheveux d'argent arriva à la fin de son discours enflammé, elle crut entendre les accords des harpes divines. Elle voit, (et cependant sa volonté expirante ne lui laissa plus la force de faire un seul mouvement) elle voit le vieillard disparaître par une marche tellement languissante, qu'on ne peut en donner l'idée que par celle d'une fumée qui se dissipe : les yeux de Marianine suivent cette ombre qui s'évanouit vers l'observatoire, et bientôt elle {Po 26} n'aperçoit plus rien. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .



[filet orné]



Marianine entend sonner une heure, elle veut fuir, une force magique la fait rester là, car elle se rappelle vaguement que le vieillard lui a dit : « attends-moi?..... » Marianine pense, mais ses pensées suivent une direction imprimée par un mouvement qu'elle ignore; sa tête s'exalte, et son extase dure un temps indéfini! Enfin, au milieu d'une profonde obscurité, elle aperçoit une grosse masse lumineuse {Po 27} s'avancer si lentement qu'elle en souffre, bientôt elle distingue la tête du vieillard, et une voix lui crie :« — Ton père meurt...... cours!...» Et le colosse disparaît en disant : «à demain! ... . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Un son extraordinaire a frappé l'oreille de la fille de Véryno. Marianine, immobile, stupéfaite d'une scène qui semble appartenir au rêve (*), frotte, par un {Po 28} mouvement machinal, ses beaux yeux noirs fatigués ; et, à la lueur de la lune, elle aperçoit briller la couleur de l'or, à travers la toile grossière d'un sac.

[{Po 27}] (*) Le général Béringheld, lors que Marianine lui raconta les diverses magies de cette nuit singulière, a fait une note qui prouve que, lors qu'il l'écrivait, il avait acquit tous les pouvoirs déployés par le vieillard, et il a consigné l'aveu qu'ils sont [{Po 28}] l'apanage d'une science connue depuis long-temps, et qui n'a pas même été ignorée des anciens.                (Note de l'Editeur.)

— Mon père se meurt, dit-elle, pourquoi ne me vendrai-je pas pour le sauver!...

Cependant les étonnantes pa roles du vieillard revenant à sa mémoire, un effroi involontaire la fit frissonner. Elle ramassa le sac, et elle eut une peine incroyable à le transporter sur la pierre, tant il était lourd.

{Po 29} Marianine contemplait ce trésor en se livrant à mille réflexions contradictoires, mais l'idée de remettre son père au milieu de l'abondance, et d'entourer ses derniers pas dans la vie de toute les splendeurs de la richesse l'emporta.

— Quand, dit-elle, ce serait a l'ennemi des hommes, un assassin...... Pourvu qu'il ne me demande rien de déshonorant, qu'il n'attaque que moi!..... ne dois-je pas secourir mon père.....

A cette idée, elle souleva le sac trop pesant, en essayant de le mettre sur son épaule délicate... des pas se font entendre, et la {Po 30} peur saisit la tremblante Marianine : elle dépose cet or derrière la grosse pierre et se cache... On approche, on se dirige vers l'endroit où est Marianine ; c'est une femme, elle s'assied et pleure:

— Il n'y a plus d'amis, dit-elle, je n'ose rentrer!...

A ces paroles, Marianine a reconnu Julie, elle se lève, Julie effrayée jette un cri, mais elle voit sa maîtresse pâle, décharnée, qui, d'un geste délirant, lui montre, à la blanche clarté de la lune, le trésor trop pesant.

Les plus horribles idées se glissèrent dans l'âme de Julie.... Elle regarde sa maitresse d'un {Po 31} œil sec de désespoir; elle ne sait si elle doit admirer ou reculer de terreur, et, dans ce moment empreint du sombre cachet de la misère, de la faim et de l'horreur, Marianine s'écrie de sa douce voix.

— Julie, mon père aura du pain!....

Cette phrase fît revenir la servante à elle: elle jette sur sa maîtresse un regard observateur, et l'aspect de sa figure pâle, mais sublime d'innocence et de douleur, arrêta toutes les idées de Julie; elle en rougit comme d'un crime. Alors elles prennent silencieusement cette masse d'or, et {Po 32} la portèrent à pas lents, en s'acheminant vers la demeure de Véryno. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le vieillard avait reçu d'une manière passive le dernier regard de sa fille : en proie à une horreur involontaire, il la suivit des yeux, lorsqu'elle disparut, et ce coup-d'œil lentement funèbre annonçait une douleur profonde. Véryno, sentant une faim dévorante, n'avait osé en parler à sa fille : il attendait la mort avec joie.... ses yeux s'affaiblissaient déjà; à peine s'il pouvait faire un mouvement.

— Elle ne revient pas... {Po 33} murmurait-il et il écoulait avec soin l'heure sonner.

A onze heures, le vieillard se leva, et parcourut son appartement en fouillant partout, pour voir s'il ne s'y trouverait pas quelque reste pour assouvir son besoin.

— Elles n'ont rien laissé!.. dit-il, et, je suis seul!.... Il est tard..... si je meurs, qui me fermera les yeux!...

Il vit un morceau de pain desséché, et il essaya de le broyer. Enfin le vieillard succombant a son inanition, tomba par terre et ne put se relever.....

— Ma fille!... criait-il par {Po 34} instants, ma fille!... tu m'as abandonné... peut-être es-tu morte!.. car, ta maigreur et ton chagrin d'amour, tes douleurs sont plus que suffisantes — Marianine!.... ma chère Marianine!...

A l'instant où le vieillard ne disait plus rien, et qu'un sombre désespoir s'était emparé de lui, Julie et Marianine entrèrent.

Cette dernière jette un cri de désespoir à l'aspect des cheveux blancs de son vieux père, qui brillaient sur le carreau : la lampe s'éteignait, il ne régnait plus qu'une lueur semblable par sa faiblesse au peu de vie qui restait au vieillard, rien ne manquait {Po 35} quait à cette scène d'horreur!...

Marianine lève ses bras au ciel, et lâchant le fardeau, ainsi que Julie épuisée, l'or roula sur le plancher, et le fit retentir.

A ce son, le vieillard se réveille, il s'écrie : « Ma fille... j'ai faim!.... je... meurs'....»

Julie saisit une poignée de pièces d'or et s'échappe avec la rapidité de l'éclair, tandis que la fille, les larmes aux yeux, soutenait son vieux père, et le conduisait vers sa bergère. Là, son premier mot, fut: «Marianine?...»

Cette simple parole interrogative, jetée après que Véryno eut contemplé ces flots d'or, avait {Po 36} un caractère admirable de sublimité: l'honneur, écrasant la faim et les douleurs, était la première pensée de ce généreux vieillard, presque dans la tombe.

La fière Marianine soutint le coup-d'œil de son père, et n'y répondit que par le plus doux sourire que la déesse de l'innocence ait jamais fait errer sur ses lèvres naïves,

A cette réponse, le vieillard attire sa fille sur ses genoux débiles, et dépose sur son front un baiser presque froid.

Julie revint avec des provisions de tout genre, et un festin splendide eut lieu. La servante et le {Po 37} vieillard mangèrent avec avidité, mais, Marianine, préoccupée de la scène magique à laquelle elle devait cet or libérateur, mangea tristement. L'effroi régnait sur sa figure, et l'image de ce colossal vieillard était sans cesse présente à sa mémoire.

— Ils mangent ma vie, se disait-elle ; je ne m'appartiens plus. « Puis, ne pouvant croire à une bizarrerie, à une aventure aussi singulière, elle cherchait à se rendre compte de cette vision.

— Ma fille, tu es triste, plus triste qu'hier, et cependant nous sommes dans l'abondance! je {Po 38} présume que notre banquier nous aura remboursés.....

A cette parole, Marianine tressaillit de plaisir : une idée venait de l'illuminer par un trait de lumière, cette idée était de porter au vieillard, en remboursement de la somme qu'il lui avait donnée, les créances qu'ils devaient recouvrer dans la liquidation de leur banquier.

Alors, Marianine participa à la joie de son père, et il n'y eût plus qu'une pensée qui l'empoisonnât ; « Si je le voyais!.. » se disait-elle, en songeant à Tullius.

Le repas fini, l'on compta la somme que Marianine venait {Po 39} d'apporter, et l'on y trouva trente-cinq mille francs.

Le lendemain, la première course de Julie fut d'aller acheter les deux tableaux.

Lorsque le soir arriva, Marianine s'achemina vers le Luxembourg. Dans la grande allée, elle trouva le vieillard qui se promenait à pas lents et chacun s'arrêtait pour contempler ce géant ; il était vêtu simplement, et n'avait plus son manteau, un chapeau de forme moderne couvrait son front d'airain et ses cheveux d'argent ; des lunettes empêchaient de voir le filet de lumière qui s'échappait de ses yeux caves; {Po 40} enfin, il tenait sa main desséchée sur ses lèvres; et, dans cette contenance méditative, il n'y avait plus que sa taille gigantesque, et ses énormes proportions osseuses, qui le distinguaient du reste des hommes.

— Ma fille, dit-il, d'une voix douce, mais sourde : Je t'attendais et il alla s'asseoir sur un banc, avec la tremblante Marianine.

Elle ressentit en elle, un mouvement de respect et d'obéissance passive, l'envahir aussitôt quelle fut à côté de ce vieillard miraculeux ; en vain, elle s'efforçait de repousser cette nouvelle manière {Po 41} d'être, qui s'emparait de son âme, elle sentait un je ne sais quoi, invisible, indistinct, indéfini, qui la gagnait de proche en proche, comme l'inondation d'un fluide imperceptible aux sens, mais dont l'âme éprouvât l'atteinte.

Cette disposition singulière devint d'une force invincible, lorsque le vieillard eut retenu cinq minutes la main de Marianine dans la sienne : celle de l'étranger communiquait une froideur de glace. Marianine n'osant retirer sa main, porta l'autre sur celle du vieillard, et la trouva d'une intolérable chaleur. Il semblait {Po 42} qu'entre cette main brûlante et celle de Marianine, tout le froid d'un pôle s'était insinué par une couche aussi fine qu'une ligne géométrique.

— Jeune fille, dit le vieillard, quel est ton nom? car il est, parmi Jes femmes, une amante que je ne dois pas approcher.

— Je me nomme Euphrasie Masters, répondit Marianine sans savoir que cette méprise lui était funeste. En entendant ce nom, le vieillard fit un geste de main, et il découvrit ses lèvres et son menton. Comme le jour durait encore, Marianine fut stupéfaite en reconnaissant que le vieillard {Po 43} ressemblait à Béringheld. . . . .

Alors, tout ce qu'elle avait entendu dire sur l'esprit de Sculdans-le-Centenaire, lui revint dans la mémoire, et une certaine horreur dompta les sentimens qui la maîtrisaient. Ce combat interne la fit rester immobile et muette.

En ce moment, l'heure à laquelle on ferme les grilles arriva, et Marianine suivit machinalement le grand vieillard, qui l'entraîna vers la pierre où la veille il l'avait entretenue de choses si incohérentes et si bizarres.

— Monsieur, dit Marianine, vous m'avez obligée avec une grâce et une bonté, dont je ne saurais {Po 44} trop vous remercier; mais, puisque vous paraissez si bienfaisant, je viens vous proposer un arrangement auquel vous ne pouvez guère refuser votre assentiment.

Mon père est créancier d'une somme de trois cent mille francs, due par une célèbre maison de banque, qui, dans ce moment, a rétabli ses affaires: je vous offre de prendre des valeurs pour une somme égale à celle que vous avez eu la générosité de nous prêter, et vous soulagerez, par là, le cœur de mon père et le mien; nous sommes trop fiers pour recevoir, même d'un prince, à titre de don : mon père a, depuis longtemps, {Po 45} et pour toujours, mis les rois au niveau des autres hommes.

Le vieillard se prit à sourire, et dit : « C'est bien, mon enfant, je ne demande pas mieux.....

A ces mots, Marianine enchantée de pouvoir échapper à cet être magique, tira de son sein les papiers ; mais, le vieillard, lançant à Marianine un regard profond qui lui remua le cœur, se saisit de sa main, et lui dit :

— Ma fille, le jour s'est enfui, comment voulez-vous que je voye ces papiers?... Quoique le Centenaire ne ramasse jamais ce qui tombe de sa main, il consent à ce que le fleuve retourne vers sa {Po 46} source; que son argent rentre dans son trésor : mais viens dans mon palais? et, à la lueur d'une lampe immortelle nous lirons ces caractères tracés par la main de ceux qui ne vivent qu'un moment. Ne veux-tu pas, jeune fille, toi qui désespère d'épouser celui que tu aimes, ne veux-tu pas le voir? Là, une lueur surnaturelle, fruit de mon art tout puissant, peut te le montrer, en quelque lieu qu'il soit. — Tu entreras dans l'atmosphère pur 2 et vuide de la pensée, tu parcourras le monde idéal, ce vaste réservoir d'où sortent les Cauchemars, les Ombres qui soulèvent les rideaux {Po 47} des agonisans, cet arsenal des Incubes et des Magiciens ; tu visiteras l'ombre qui n'est causée par aucune lueur, l'ombre qui n'a point de soleil!.. tu verras, par un regard hors les regards de la vie! tu te remueras, sans te mouvoir; et, l'univers n'étant plus pour toi qu'un lieu simple dépouillé de toutes ses formes, de ses circonstances de temps, de couleur, de substance, tu contempleras ton amant!.. Cette vue ne dépend ni du temps, ni d'aucune circonstance dirimante. Les verroux d'une prison, les murs épais d'un fort, la distance des mers, tu franchiras tout, tu le verras toi seule!...

{Po 48} — Cela se pourrait-il?... s'écria involontairement Marianine, oubliant tout, à l'idée charmante de voir Béringheld.

Le vieillard se mit à sourire dédaigneusement, et ce sourire avait une telle force de conviction, que la jeune femme se sentit prise par le plus violent désir qui jamais ait assailli le cœur d'une femme ; mais en ce moment, tous les récits dont on la berça dans son enfance lui revinrent dans la mémoire, et elle dit au vieillard avec la naïveté la plus enfantine :

— On m'a dit que l'on court des dangers auprès de toi ?... que {Po 49} ta voix est comme celle d'une syrène pour ceux que tu charmes, et qu'elle épouvante le reste des hommes : enfin, n'es-tu pas Béringhel-Sculdans, surnommé le Centenaire?... es-tu corps ou es-prit? et... que veux-tu de moi?...

— Jeune enfant, interrompit le vieillard, tais-toi!... L'homme, en disant cela, tomba dans un silence profond : il prit la main de la jeune Marianine, et, la tenant dans les siennes pendant dix minutes, il dirigea sur cette main tout le feu de ses yeux : puis, il s'éloigna lentement, après avoir dit à Marianine : « Viens demain? tu verras celui que tu aimes!...

{Po 50} Marianine reprit le chemin de la rue du Faubourg St.-Jacques, en sentant en elle un violent désir d'éclaircir ce mystère.

— Que risquais-je?... se disait-elle!.....

Tome 3
CHAPITRE XXIII
CHAPITRE XXV


Variantes

  1. se serait {Po} nous corrigeons

Notes

  1. bel alexandrin!
  2. Bien que féminin déjà dans l'édition de 1694 du Dictionnaire de l'académie Françoise, on trouve le mot atmosphère occasionnellement masculin.