Horace de Saint-Aubin,
auteur du Vicaire des Ardennes.
LE CENTENAIRE, OU LES DEUX BÉRINGHELD

Horace de Saint-Aubin / Le Centenaire, ou les deux Béringheld / Paris; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME QUATRIÈME

CHAPITRE XXVI.

Le gënéral à la poursuite de son ancêtre. — Il fait la police au café. — Fierté de Marianine. — Le jour fatal arrive.



[{Po 84}] AU milieu des grands événemens dont, à cette époque, Paris était le théâtre, cette aventure du café de Foy (*) ne fut presque pas répandue et par conséquent elle {Po 85} ne fit pas grande sensation. Ceux qui la racontèrent furent bafoués par ceux qui l'écoutèrent, et bientôt les premiers craignirent de s'être laissés tromper par leurs yeux et leurs oreilles.

[{Po 84}] (*) Nous avons changé le nom du café, comme nous avons changé les noms des villes et de tous les personnages dont il est question dans cette histoire singulière.

Cependant, cette aventure parvint jusqu'au général Béringheld. Il était alors livré à des recherches très-actives, pour découvrir Marianine, et cette occupation le prenait tout entier, le souvenir du vieillard cédait à celui d'une amante aussi tendre : on sait que chez Béringheld, aucun sentiment ne régnait à demi; et depuis, qu'après quatorze ans d'absence, Marianine était venue {Po 86} à sa rencontre, et qu'il l'avait trouvée fidèle, toutes ses pensées entourèrent cette charmante fille.

Si les dangers de la France, l'agitation des combats, les peines d'une captivité assez longue, et la lutte sanglante dans laquelle la France venait de succomber, l'empêchèrent de voir Marianine, et de secourir son père dans sa chute, il ne les avait jamais oubliés ; et, lorsqu'après deux ans d'absence forcée, il revit son hôtel, sa première pensée fut à Marianine. Il courut dans tous les ministères, il questionna l'acquéreur de l'hôtel, il envoya Lagloire en Suisse: tout fut inutile, les recherches {Po 87} vaines, et le désespoir du général n'eut pas de bornes.

Tullius était depuis deux jours rentré à Paris pour toujours, ayant donné sa démission, et quitté pour jamais les abords des trônes, lorsque, le lendemain de son arrivée, il entendit parler de la scène du café de Foi. Un moment il ne pensa plus à Marianine, il quitta le salon où il se trouvait, et s'en fut sur-le-champ au Palais-Royal, comptant trouver un des témoins oculaires, et peut-être revoir l'homme qui l'occupait depuis le commencement de sa vie, et qui voltigeait comme une ombre autour lui.

{Po 88} Au moment où le général arriva près d'un groupe, un homme, que l'on écoutait avec attention, leva la tête et fut frappé de stupeur ; il s'arrête, et s'écrie : « Le voici!...

Le général reste immobile, et attend que l'effarouchement du cercle se soit calmé: un murmure prolongé régnait toujours, et quelques personnes disaient : « Pourquoi ne pas l'arrêter?... »

— Messieurs, dit le général, en s'asseyant, je vois, d'après votre étonnement, que vous parlez précisément d'un homme sur lequel je viens chercher ici des renseignemens, puisqu'on dit {Po 89} qu'il a paru ici. Cet homme, ou plutôt cet être me ressemble.

L'orateur fit un geste d'assentiment.

— Mais, messieurs, ce ne peut être moi, car je suis le général Béringheld... Chacun s'inclina.

— Que je ne vous dérange pas, et continuez, je vous prie.

— Monsieur le général, dit l'orateur, l'homme à qui vous ressemblez est venu hier ici, pour la seconde fois ; je vous raconterai plus tard ce qui se passa lors de la première, je vais reprendre mon récit et finir pour ces messieurs :

— « Hier, l'on parlait donc des Bourbons, et entr'autres d'Henri {Po 90} IV et de son règne... un homme décoré du cordon bleu, se trouvait là, (et il désigna le coin où l'inconnu s'était placé. ) ses vêtemens annonçaient un homme de l'ancienne cour, il portait des lunette vertes, et s'enveloppait dans une vaste rédingotte 1: un avocat ( qui s'entend assez en finances ) parla de Sully; et comparant ce grand homme à nos ministres modernes, il le trouvait d'un abord bien plus agréable, et d'un plus grand ta» lent.. mais le vieillard, l'arrêtant dans son discours, lui dit : « Sul»ly, agréable!.. Jeune homme, si vous avez connu la porte d'une {Po 91} prison, vous connaîtrez la grâce de Sully, il était haut comme le temps, et il n'y avait pas de grand à la cour qui ne conspirât contre lui. Je l'ai vu bien près d'être disgracié...

» À ce mot, vous jugez quelle fut notre surprise, nous crûmes que sa tête se dérangeait, ou que c'était un lapsus iinguæ : mais sa profonde conviction nous fît persister dans notre première opinion. » Alors le jeune avocat continua la conversation, en excitantle vieillard qui nous raconta des anecdotes des temps les plus reculés, il parlait quelquefois à la première personne, et se {Po 92} mêlant comme acteur. Il avait soigné François Ier et Charles IX... Enfin, les choses les plus curieuses, racontées avec un genre d'esprit original, sortirent de sa large bouche. Mais bientôt, un habitué dont je ne sais pas le nom, venant s'asseoir à notre groupe, parut frappé d'étonnement, et nous dit que cet étrange personnage était l'homme dont on parlait. En entendant sonner dix heures, le vieillard se leva et nous étonna tous par son crâne d'airain, d'acier, de pierre, car on ne sait quel nom donner à la matière qui en est la base indestructible!.. mais ce {Po 93} qui nous surprit encore bien plus, ce fut, lorsqu'il ôta ses lunettes vertes, le regard infernal qu'il nous lança. Alors il marcha d'un pas tellement lent qu'il n'existe aucune idée pour rendre l'effet produit par cette incorporéité, s'il est permis de parler ainsi.»

— Je le connais, dit Béringheld, et je sais ce que vous voulez exprimer...

A ces mots, chacun regarda le général avec étonnement, mais l'intrépide discoureur continua :

« Le jeune avocat se mit à la poursuite de ce cadavre ambulant : j'ai revu le jeune homme {Po 94} ce matin ; le vieillard est monté dans une voiture de place, l'avocat suivit en cabriolet. Le vieillard s'est arrêté dans la rue de l'Ouest, contre le Luxembourg; » le jeune homme se fit descendre un peu plus loin, pour examiner ce que deviendrait cet étrange personnage. Alors il le vit se diriger vers l'Observatoire, à l'extrémité de la rue : à l'endroit le plus désert, il aperçut une jeune femme d'une trentaine d'années, qui attendait. »

— Ah la malheureuse! s'écria le général, que je la plains! L'horreur qui parut sur le visage de Béringheld frappa tout le monde.

{Po 95} — « Tout-à-coup, continua l'orateur, le vieillard se retourna, et regardant autour de lui, il aperçut le jeune homme qui se trouvait à dix pas de lui... En un clin d'œil il fut auprès de l'avocat.... Mais le jeune homme, telle supplication que j'aie pu lui faire, n'a jamais voulu m'en dire davantage: il paraît qu'alors le vieillard l'a forcé de retourner sur ses pas; par quel moyen?.. je l'ignore; comment?.. je l'ignore; ce que je puis dire, c'est que, plus j'ai pressé l'avocat, plus une certaine terreur se peignait sur son visage, et il m'a dit en me quittant : « Mon ami, {Po 96} ce que je puis vous conseiller, pour votre tranquillité, c'est de ne pas parler de ce vieillard, lorsque vous le rencontrerez, s'il est à gauche, prenez à droite ; et si vous êtes en face, gardez-vous bien de le heurter!.. Décidément, la police et le gouvernement devraient avoir l'œil sur un homme qui paraît si extraordinaire, et avec lequel il y a du danger. »

— La police, reprit un petit homme sec avec un ton de suffisance qui le trahissait, la police en sait plus que vous ne pensez sur cette affaire.

— Oui, ajouta le général, {Po 97} car si monsieur travaille dans cette partie, il doit se rappeler que l'ordre d'arrêter cet inconnu fut donné il y a environ deux ans.....

Le petit homme sec regarda Béringheld avec étonnement, et comme un simple franc-maçon qui rencontre un officier du Grand-Orient : le général ne répondit à ce regard que par le coup-d'œil foudroyant du mépris.

— Je conçois, dit-il, que vous écoutiez ceci avec plaisir... vous seriez charmé de saisir ce vieillard ; mais apprenez que, par la seule force de son bras, il tuerait trois hommes-insectes, car il y a beaucoup {Po 98} coup de gens qui ne méritent que ce nom.

Le petit homme sec, apprenant que celui qui parlait était le général comte de Béringheld, se retira sans souffler mot, car il faisait justement partie de ces hommes à qui l'on crache au visage, que l'on essuie avec le pied, et qui répondent: merci.

— Faites donc, s'écria le général, faites donc, messieurs, toujours fuir ces malheureux!... Insolens devant le malheur, courbés dans la boue devant la grandeur, formant tache dans le ruisseau, ils sont créés et mis au monde pour montrer jusqu'où la nature humaine peut s'abaisser : leur {Po 99} dos est de gomme élastique, leur âme de vase, leur cœur au ventre; enfin, vermine de pouvoir, fange de la société, ils sont, dans un État, la sentine la plus horrible, et ils doivent dégoûter même un homme qui vit de serpens. Béringheld, continuant sa philippique, ajouta qu'il ne concevait pas comment un homme pouvait communiquer avec eux :

— « Apparemment, dit-il, qu'il y a des degrés de bassesse, et que cette échelle finit à un honnête homme, entre lequel il y a encore un homme, et après... vient celui qui correspond avec le chef.

{Po 100} Le général se retira tout pensif, et revint à son hôtel. Il fit appeler sur-le-champ Lagloire.

Le vieux soldat parut aussitôt devant son général, en tenant respectueusement sa main collée sur le bord de son bonnet de police. — Présent, mon général!...

— Lagloire, dit Béringheld, tu dois te souvenir de ce grand vieillard que nous vîmes, il y a quatre ans, sur la route de Bordeaux ?

— Si je m'en souviens, général! à l'article de la mort je verrais encore cet œil et ce crâne, brillans comme un fusil de munition.

{Po 101} — Hé bien, Butmel, il est en ce moment à Paris, dans le quartier du Luxembourg, à côté de l'Observatoire : il rôde dans ce pays-là, et tu dois me le découvrir.

— Si c'est la consigne, général, on la suivra ; l'ennemi sera poursuivi, battu, pris, et enfoncé.

— Mais, Lagloire, pas de vio- lence, employe la ruse, et comme tu pourras avoir besoin d'argent, tiens!...

Le général indiqua au vieux soldat son secrétaire ouvert.

— « Tu auras soin, dit en souriant le général, de rafraîchir ton quartier-général.

{Po 102} — Si c'est la consigne, répondit Lagloîre en riant aussi, on la suivra!...

— Ne reviens pas, ajouta Béringheld, sans m'avoir trouvé sa demeure, le nom d'une jeune fille qu'il doit séduire en ce moment ; et, si tu réussis, demain matin nous chercherons sept ou huit de mes anciens grenadiers...

— S'il en reste!.. dit tristement Lagloire; mon général oublie que dans notre dernière conversation avec les Russes, il y en a beaucoup qui ont trop parlé!..... où sont-ils?... Dieu le sait!... Et le sergent leva les yeux au plafond avec un geste plein d'une mélancolie {Po 103} brusque, qui émut le général. Le sergent retroussa sa moustache, s'en alla lentement, et laissa le général en proie à une foule de réflexions. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .



[filet orné]



Les événemens politiques qui venaient d'avoir lieu, permirent à Véryno de reprendre son véritable nom, et de songer à réclamer, de ses nombreux amis, les moyens de sortir de son état d'abandon. Le premier auquel le vieillard pensa, fut le général Béringheld.

{Po 104} A ce nom, Marianine arrêta son père :

— y pensez-vous, mon père, pouvons-nous aller solliciter Tullius,. lorsqu'avant de partir il jura de m'épouser! ce serait une démarche trop humiliante, et pour vous, et pour moi!... c'est au général à venir nous chercher dans notre asile, et je suis certaine qu'il ne nous a pas oubliés..

— Ma fille, ton observation, serait vraie si tu m'accompagnais, je le conçois : mais rien n'est plus naturel que j'aille le revoir!..... comment veux-tu qu'il trouve notre demeure, lorsque j'ai changé {Po 105} de nom et que je suis dans un quartier perdu? telle bonne volonté qu'il ait, peut-il deviner notre logement dans une vilie comme Paris?

— Hé bien, mon père, je préfère rester dans cette demeure le reste de ma vie, plutôt que de vous voir aller, en cheveux blancs, chez celui qui devait porter le nom de votre fils. O mon père! je vous en supplie, attendez?... peut-être demain, bientôt, vous serez en position de vous satisfaire ; ne chagrinez pas Marianine!... votre fille!...

Le vieillard céda. Il promit de ne pas revoir Béringheld, et {Po 106} Marianine, après cette légère discussion, retomba dans la noire mélancolie qui l'avait saisie depuis trois jours. Elle devait, le lendemain, se rendre chez le vieillard, et une idée vague d'un danger mortel régnait dans son âme, sans que cette pensée pût triompher de sa répugnance, et l'empêcher de se trouver au rendez-vous a : Une force invincible l'y contraignait, elle voyait mille raisons : la curiosité, le désir de restituer au vieillard la somme qu'elle lui devait, l'espoir de revoir encore Béringheld par le pouvoir de cet être magique, et alors de lire dans l'âme de Tullius, et de {Po 107} s'assurer qu'il pensait encore à l'épouser, ce qui la déciderait à accompagner son père à l'hôtel du général.

Cependant, la tristesse qui s'était emparée de Marianine, depuis la nuit où elle avait apporté cette somme, n'échappait pas plus à Julie que les courses de sa maîtresse. Julie, au milieu de mille qualités, avait un défaut ; elle était curieuse, et le lendemain de la soirée, pendant laquelle Marianine promit au vieillard d'aller à son palais, Julie parcourut tout le quartier, et apprit que Marianine s'était rendue au Luxembourg, et avait {Po 108} suivi un vieillard, trop facile à reconnaître, pour qu'on n'en ait pas fait à Julie une exacte description.

Julie crut que Marianine retournerait chaque soir, elle fut bien trompée en voyant sa maîtresse rester au logis pendant trois jours. La mélancolie, l'air taciturne de Marianine inquiétèrent alors bien vivement Julie.

Enfin, le jour où Marianine devait se rendre â la maison du vieillard, arriva. Le matin, la fille de Véryno faisant sa toilette se regarda tristement dans la glace, et soupira en voyant combien sa belle figure était altérée. {Po 1O9} On remarquait b encore, cependant, son expression qui perçait à travers les marques de sa douleur : l'âme grande et méditative de la fille qui chassait dans les Alpes, répandait un lustre sur ce visage flétri ; ses yeux brillaient de tout le feu d'un amour extrême.

— Puis-je souhaiter qu'il me voie!..... s'écria-t-elle, et elle versa quelques larmes. Julie habilla sa maîtresse en silence.

— Mademoiselle, aurez-vous besoin de moi dans l'après-diner?

— Oh! Julie, je n'aurai bientôt plus besoin de personne! tu pourras sortir si cela te fait plaisir! je sortirai de mon côté....

{Po 110} Julie méditait déjà le dessein d'aller trouver le général Beringheld, et de l'instruire de l'état de la fière et tendre Marianine.

CHAPITRE XXV CHAPITRE XXVII


Variantes

  1. rendes-vous {Po} nous rectifions
  2. On- remarquait {Po} nous corrigeons cette coquille

Notes

  1. redingotte : cette forme, étymologiquement fausse — le mot redingote dérive de l'anglais riding coat —, a existé au XVIIIe siècle; la finale en ~otte peut venir du diminutif (tel qu'en men~otte).