Horace de Saint-Aubin,
auteur du Vicaire des Ardennes.
LE CENTENAIRE, OU LES DEUX BÉRINGHELD

Horace de Saint-Aubin / Le Centenaire, ou les deux Béringheld / Paris; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME QUATRIÈME

CHAPITRE XXVII.

Marianine fait ses adieux. — Julie va chez le général. — Pressentiment de Marianine. — Elle arrive chez le Centenaire.



[{Po 111}] CETTE journée fut marquée au coin de la tristesse la plus profonde. Marianine brodait à côté de son vieux père, et à chaque instant elle regardait la pendule avec un effroi visible : il lui semblait que sa vie arrivait à son terme, et la vitesse de l'aiguille la faisait frémir.

{Po 112} Véryno contemplait sa fille avec plaisir, mais on voyait facilement sur sa figure une certaine inquiétude, et il laissait percer le désir d'être seul.

En effet, Véryno avait bien promis à Marianine de ne pas al1er chez le général, mais il ne s'était pas engagé à ne pas, ou lui écrire ou lui faire dire sa demeure, et la présence de sa fille le gênait, car elle ne manquerait pas de désapprouver cette ruse, tant soit peu jésuitique.

Le soir arriva au milieu d'un combat perpétuel d'interrogations et de prétextes que le vieillard trouvait, et que la pâle et {Po 113} rêveuse Marianine repoussait adroitement. A mesure que l'heure avançait, le malaise de la jeune femme devenait plus inquiétant.

Elle appela Julie, et s'en fut avec elle dans sa chambre.

— Julie, dit-elle, si je ne reviens pas ce soir, je vous autorise à aller chez le comte Béringheld : ma fille, ajouta-t-elle en pleurant, pour lui prouver combien je l'aimais, tu n'auras qu'à raconter ma vie : depuis deux ans je n'ai pas eu une minute pendant laquelle son souvenir ne se soit mêlé à toutes mes actions.... au surplus, tu lui remettras {Po 114} cette lettre... si je ne reviens pas, ajouta Marianine qui semblait contenir la mort dans son sein..... adieu, Julie!

La fidèle servante embrassa sa maîtresse en pleurant, mais elle se promettait bien, en elle-même, de ne pas attendre que sa maîtresse fut sortie, pour courir chez le général, et sauver, par là Marianine, à qui elle soupçonna le dessein de mourir.

Julie s'enfuyait, lorsqu'elle se sentit arrêter sur l'escalier par Véryno, qui guettait le passage de la servante.

— Tiens, Julie, dit le vieillard, prends cet argent, monte {Po 115} en voiture, et cours chez le général Béringheld ; tu lui présenteras cette lettre, et je ne doute pas qu'il ne vienne ici sur-le-champ. Ma fille se meurt et je ne puis soutenir plus long-temps le spectacle déchirant de sa passion... Va, ma Julie, tu es la messagère du destin! tu portes le sort de ma tendre enfant, que le ciel nous soit favorable. Employe tous les moyens possibles pour parvenir au général : mais, s'il n'y était pas véritablement, laisse la lettre à son vieux soldat, et prie-le, au nom de Véryno, de la remettre lui-même au général.

{Po 116} Julie courut avec la rapidité d'un cerf poursuivi...

Véryno rentra, et sa fille, après un moment de silence, vint s'asseoir à ses côtés, et préluda à ses adieux par mille petits soins, dont il ne pouvait deviner le motif, mais qui l'étonnèrent par le mélange de regret, de plaisir et de douleur suave qui les distinguaient.

L'incertitude qui en résultait dans l'esprit de Véryno, la crainte que Marianine ressentait, répandit sur cet instant quelque chose d'indéfinissable.

— Adieu, mon père!.... Véryno tressaillit involontairement : {Po 117} il regarda sa fille en entendant cet accent profondément ému, et qui faisait résonner les dernières cordes du cœur.

— Et pourquoi sortir, Marianine?... tu vas me laisser seul....

— Je le laisse peut-être seul pour toujours!... se dit en elle-même la tremblante Marianine, et cette reflexion la fit rester silencieuse.

— ïu ne réponds pas?...

Elle n'entendit même pas la demande de son vieux père, étonné de la fixité de ses yeux. — « Ma fille?..... qu'as- tu donc?..... répéta-t-il.

— Je n'ai rien, mon père, dit-elle {Po 118} avec un geste délirant, et sans remuer ses yeux attachés sur un objet imaginaire; mais, vois-tu? il ne m'épousera jamais, et la tombe m'appelle... oui! il ie faut... d'ailleurs, mon père, j'ai promis!...

Le vieillard stupéfait écoutait sa fille en silence. C'était une chose curieuse et même effrayante, que la masse de sentimens qui dominait l'âme de la pauvre Marianine. Elle pressentait qu'elle allait au devant de la mort, et ce pressentiment répandait, dans son âme, une noire vapeur idéale, semblable à une brume de mer qui en vahit un beau {Po 119} ciel ; et, malgré ce soupçon, elle se sentait dominée par une force surnaturelle qui lui faisait un besoin de nature de cette comparution devant le vieillard.

Elle se disait : « Je vais mourir, je vais abandonner Béringheld que j'aime, et que je crois fidèle; mais il faut que j'aille à ce souterrain que j'ai entrevu...

Mon père ne peut vivre sans moi ; ma mort le tuera. .. mais il faut que y aille à ce souterrain.

J'apperçois une vie de volupté, de bonheur, décorée de tout ce que le luxe, l'opulence, la richesse, les honneurs, et l'art de faire des heureux, ont de plus {Po 120} brillant et de plus enchanteur... Je vois une tombe noire, profonde et silencieuse...... il faut que j'y aille!...

Enfin, pour rendre d'une manière énergique et vraie cette situation, que l'on se figure Marianine au sommet d'un rocher : elle a perdu son équilibre, elle est penchée au-dessus d'un immense précipice...... l'impulsion est donnée, elle tombe, elle est dans ce moment au milieu de sa chute, elle voudrait en vain se retenir, il faut qu elle subisse son sort : elle regarde le haut de la montagne, et les fleurs qui la garnissent ; il faut dire adieu au {Po 121} ciel, à la verdure, à la vie ; un poids moral l'entraîne vers le vieillard, de même que son poids physique l'entraînerait au fond du précipice.

— Mais, ma fille, que signifient ces paroles?...

— Adieu, mon père, adieu...

— Marianine, tu reviendras bientôt, ne me laisse pas seul long-temps; promets-le moi!....

— Oui, mon père, adieu, et elle l'embrassa avec un délire d'amour filial qui aurait dû éclairer Véryno.

Il suivit sa fille de l'œil, l'accompagna jusque dans la rue, et ne remonta que lorsqu'il ne la {Po 122} vit plus. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Une fois qu'elle eut disparu, une horrible terreur s'empara de ce père désolé. . . . . . . . . . . . .

Marianine marche, ou plutôt elle erre, et se débat contre une volonté qui n'est pas la sienne : mais, ses détours, et ses hésitations, n'aboutissent qu'à lui faire reprendre le chemin qu'elle a vu idéalement, et vers lequel un souvenir vague la conduit. Elle regarde le ciel, que la nuit envahit, elle dit adieu à tout ce qu'elle voit, mais elle marche toujours, son cœur est déjà comme mort et ses idées n'ont {Po 123} plus de force que pour lui désigner ses derniers pas.

— Non, dit-elle, je veux résister et m'arréter dans mon chemin!..

Elle s'assit sur une pierre car elle était plus fatiguée que si elle avait fait une route trop longue.

Après une méditation profonde, elle se leva, en disant : J'ai promis! et elle se remit en marche, en murmurant comme Marianine pouvait murmurer, c'est-à-dire doucement, contre ce bras invincible qui la traînait.

Il existait jadis, derrière l'observatoire, un terrain assez vaste ; il formait un jardin: depuis l'on a bâti sur cet emplacement.

{Po 124} Les arbres et les plantes de ce jardin croissaient comme bon leur semblait, sans craindre les mains d'un jardinier, et la nature y répandait sa liberté sauvage. Ce jardin était encombré d'une multitude de ruines et de démolitions : d'énormes pierres de taille gisaient, et annonçaient, par leur teinte noirâtre et les mousses qui les couvraient, que les constructions vastes qu'elles devaient former, n'avaient encore existé que sur le plan de l'architecte. Les grands bâtimens dont ce réceptacle de ruines était entouré, le rendaient sombre par l'ombre qu'ils projettaient et {Po 125} les arbres croissant sans être contenus, sans être éclaircis, ajoutaient encore une teinte plus forte à cette nuit.

Ce lieu imprimait à l'âme l'espèce d'horreur qui résulte de circonstances naturelles, dont la réunion plonge l'homme, malgré lui, dans un cercle d'idées sombres. On ne peut expliquer ce phénomène ; mais enfin, si l'âme est émue lorsqu'on traverse à la nuit une vaste forêt silencieuse, lorsqu'on s'avance au milieu d'une abbaye ruinée, et dont les voûtes répètent vos pas, comment n'aurait-on pas éprouvé une espèce de crainte à l'aspect de ce bois {Po 126} qui semblait un reste de la forêt abattue parles troupes de César?.. La solitude profonde de ce jardin, rempli de ruines nuancées par mille accidens de lumière qui dessinaient des fantômes bizarres, auraient effrayé l'homme le plus intrépide.

Rien n'indiquait l'intérêt humain: la porte, autre ruine, restait ouverte, et laissait le champ libre à la curiosité, et à la convoitise des voleurs.

Au bout du jaixiin s'élevait un porche dégradé, formé par des arceaux de brique : Enfin deux ou trois fenêtres fermées par des persiennes brisées, paraissaient {Po 127} indiquer qu'un être habitait cette demeure singulière.

Parfois, les voisins avaient remarqué, à diverses époques, un vieillard sortir de ce bâtiment ruiné, et sa tète blanchie, errer au milieu de ces décombres ; mais c'était par ouï-dire a, et depuis 1791 on ne l'apercevait plus. On ne regardait cet enclos que par hasard, et l'on traita de folle une femme de chambre qui prétendait avoir revu le vieillard dernièrement dans l'enclos même. Cette femme de chambre s'appuya du témoignage d'un cocher d'une maison voisine, qui soutint la vérité de l'assertion de la femme {Po 128} de chambre. Les plaisans répondirent qu'ils n'avaient pas toujours dû voir clair, et que leur imagination faisait tous les frais de cette histoire.

C'était vers cet endroit, que Marianine s'acheminait; bientôt elle y parvint, et s'arrêta de nouveau lorsqu'elle fut au milieu de cet ensemble imposant. Elle s'assit sur une pierre, et, si quelqu'un avait pu la voir, à la nuit, la tète penchée, le regard fixe, la figure pâle comme le reflet de la lune, il aurait cru avoir aperçu l'Innocence pleurant sur les malheurs de la terre, avant d'y faire son dernier pas;... elle regrette {Po 129} peu son séjour, mais elle y jette un dernier coup d'œil....

CHAPITRE XXVI CHAPITRE XXVIII


Variantes

  1. oui-dire {Po} nous rectifions

Notes