Horace de Saint-Aubin,
auteur du Vicaire des Ardennes.
LE CENTENAIRE, OU LES DEUX BÉRINGHELD

Horace de Saint-Aubin / Le Centenaire, ou les deux Béringheld / Paris; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME QUATRIÈME

CHAPITRE XXVIII.

Récit de la campagne de Lagloire. — Julie instruit le général. — Béringheld découvre le danger de Marianine. — Arrivera-t-il?



[{Po 130}] PENDANT que Marianine courait à la mort, le général attendait avec impatience le retour de son vieux soldat. Il tressaillait à chaque fois que le lourd marteau de la porte de l'hôtel annonçait un arrivant ; et lorsque le général, accouru à la croisée, ne reconnaissait pas Lagloire, il revenait {Po 131} s'asseoir en laissant échapper un geste de dépit.

Il était neuf heures du soir, lorsque le général entendit les pas pesans de son vieux soldat. Il court lui-même ouvrir la porte et faire hâter le grenadier qui secouait sa pipe dans la cheminée du salon.

— Allons donc, Lagloire!..... allons donc!...

— Voyez-vous, mon général, le respect a veut que j'éteigne...

— Eh! fume tant que tu voudras, mais si tu as appris quelque chose, raconte-le moi, au plutôt!...

Lagloire murmura tout bas :

{Po 132} « Il est bon là, le général, de vouloir que je fume devant lui! et le respect donc?.. »

Il déposa sa pipe, et suivit Béringheld en retroussant sa moustache.

— Assieds-toi, Lagloirel.. allons!..

— Non, général, cela ne se peut pas plus que la pipe!... et l'obstiné Lagloire resta debout.

— Allons, allons, dépéche-toi, sieds-toi!.. (Lagloire fit un mouvement) ne te sieds pas, fais ce que tu voudras, mais plus de préambule, et dis-moi tout.

— Général, je me suis rendu au Luxembourg, selon la consigne : {Po 133} j'ai demandé dans tous les bouchons avoisinans, si l'on voyait passer un certain vieillard que j'ai dépeint de mon mieux, et personne n'a pu me donner de réponse satisfaisante... Pour lors, fait volte-face, et j'ai changé de batterie, je me suis mis en sentinelle, et j'ai monté une garde au tour de l'Observatoire...

Hier au soir, j'ai vu le vieillard sortir de sa caserne, et je l'ai suivi jusque dans le Luxembourg: pour lors, en apercevant des bourgeois qui se le montraient et chuchotaient, je me suis mêlé, sans faire semblant de rien, à leurs groupes, en leur montrant ma décoration, {Po 134} afin de n'être pas pris pour une mouche. Pour lors, général, j'ai trouvé une vieille perruque qui m'a donné quelques renseignemens sur notre oiseau. Il paraît qu'il n'y a guères que quinze jours qu'on l'a vu dans le quartier : et la surveille, une jeune personne était venue le trouver dans la grande allée du Luxembourg où mon vieux pékin l'avait aperçu. J'ai demandé le nom de la jeune fille, mais,... néant.

Elle est pâle, grande, maigre, chagrine, elle a des yeux brillans comme une platine neuve; le front large et blanc; les cheveux noirs comme une giberne bien {Po 135} luisante, et du reste, elle promène b quelquefois son vieux père,... cette jeune fille, m'a dit ma vieille perruque de chiendent, est malheureuse, et il est aisé de voir qu'elle souffre du cœur. . . . . .

A ces mots, le général pensa à Marianine, et il n'écouta plus Lagloire qui, s'apercevant de la rêverie de son général, s'arrêta comme s'il eût entendu : Halte.

— Tu disais, Lagloire, qu'elle aime!.. continue!

— Alors, général, j'ai offert à ce vieux papa d'aller boire une goutte, mais il m'a refusé net : pour lors, j'ai fait un demi tour à gauche, et j'ai regagné le poste.

{Po 136} — Quel poste?...

— Un petit cabaret d'où l'on peut voir ce qui se passe dans la rue, où est l'entrée du jardin de notre vieux Sempiternel. J'ai poussé une reconnaissance sur le terrain : je n'y ai vu qu'une vieille masure qui ne tiendrait pas contre un coup de fusil et un amas de pierres, comme si l'on avait ruiné une fortification.

Pour lors, je suis revenu au quartier-général, et lorsqu'il a fait nuit, que le vieillard fut rentré dans son fort, je l'ai suivi en tirailleur, manœuvrant à travers les pierres, les ronces et les arbres. Le bon homme est rentré {Po 137} dans sa coquille, je l'ai suivi.... Ici, général, commence la magie, le nid était vide, et j'ai eu beau parcourir la petite maison, je n'y ai trouvé que des appartemens en ruines, des portes ouvertes, et pas de vieillard. Cependant, général, foi de sergent de grenadiers, je l'ai vu entrer.

— Allons, Lagloire, mes chevaux, et courons à cette maison...

— Un instant, général!.. J'ai encore un petit renseignement... Je revenais, ce matin, par le faubourg Saint-Jacques, lorsque je rencontrai un ancien camarade.

Pour lors, nous renouvelâmes {Po 138} connaissance en mettant au petit brin d'eau-de-vie en tiers, lorsque la marchande s'écria : « Tiens, voilà cette jeune personnel... »

Aussitôt la mère et la fille sautèrent sur le pas de la porte et ne rentrèrent qu'en se disant : Et elle y va toute seule...

Pour lors, je dis : « Qu'est-ce que c'est donc que cela, la mère? »

— Oh! dit-elle, c'est une jeune personne, c'est-à-dire, elle a bien trente ans, et elle a une histoire, sur son compte, parce qu'elle est revenue, à la nuit, chez elle, qu'elle ne croyait pas y être,..... et M. Flairault, le clerc du commissaire de police, a dit à ma {Po 139} fille que cette jeunesse voyait un vieillard qui semble ne pas vivre et que l'on allait pincer, cela a étonné dans le quartier, parce que, depuis qu'elle est ici, elle a paru bien honnête, et voyez-vous...

Pour lors, général, je me suis fait indiquer la demeure du clerc du commissaire, et muni de la recommandation de Mlle Paméla Balichet, la fille de la grosse marchande, j'ai attendu le clerc jusqu'à ce soir, qu'il est revenu. Après quelques petits préambules et une syllabe monétaire, dit Lagloire en faisant le geste de compter de l'argent, il m'a déclaré, à voix basse, que cette {Po 140} jeune fille demeurait rue Saint-Jacques, n° 309, et que son père avait été autrefois proscrit, à cause d'une conspiration, du temps du règne du petit tondu.

— Lagloire, c'est elle!.. grand Dieu!... c'est lui!...

— Qui, général?...

— Marianine, Véryno!. Et le général Béringheld effrayé, se leva.

— Non, mon général, il se nomme Master et la jeunesse, Euphrasie; ce ne sont pas eux. Pour lors, je suis revenu. Le général tomba dans la rêverie, et n'en sortit qu'en s'écriant :

— N'importe, Lagloire, courons; il faut sauver cette victime.

{Po 141} — Et laquelle, général?

— Va, Lagloire, cours, dis qu'on mette le chevaux noirs, et prends ton sabre, cours...

A peine Lagloire était-il sorti, que le concierge frappa trois petits coups à la porte de la chambre où le général se promenait à grands pas, et il parut bientôt.

— Monsieur le comte, une jeune fille veut absolument vous parler, à vous même.

Béringheld, croyant que c'est Marianine, renverse le concierge, et s'échappe... Il vole à travers les appartemens et les escaliers, et arrive à la porte. Il aperçoit Julie et ne la reconnait pas... Une {Po 142} pâleur mortelle se répandit sur son visage, quand il vit son erreur, et il se retourna sans rien dire. Julie courut auprès dé lui.

— Monsieur, c'est à l'insçu 1 de ma maîtresse que je viens vous trouver, mais, mademoiselle n'a pas long-temps à vivre, si vous ne la revoyez pas. M. Véryno...

A peine ce mot fut-il prononcé que Béringheld regarde la femme-de-chambre, et s'écrie : — C'est vous, Julie!... » Il lui semblait déjà voir Marianincl.. l'accent qui présida à cette simple phrase était celui du bonheur.

— Où est Marianine?... où est-elle?... dites!...

{Po 143} — Hélas! monsieur le comte, elle est bien mal, elle m'a donné une lettre pour vous, en cas qu'elle ne revienne pas ce soir, mais je n'aipasattendu... j'ai dans l'idée...

— Donne!... et le général se saisit de la lettre de Véryno. Il la décachète, et, reconnaissant l'écriture de son vieil ami, il tendit la main à Julie, pour lui prendre celle deMarranine, que Julie voulait encore retenir.

Lettre de Marianine à Béringheld.

« Adieu, Tuîlîus, je t'ai chéri jusqu'à mon dernier soupir, ma dernière parole et mon dernier {Po 144} «souffle furent pour toi! je puis te le dire maintenant...... Heureuse, si j'avais pu te voir et jouir de ta vue, expirer sur ton sein et te prouver que mes sermens ne furent pas vains. Je trace ces caractères en y attachant toute mon âme et tout mon amour : en lisant ces lignes, vois Marianine chercher tes yeux, pour y déposer son dernier regard. Je me flatte que ce testament d'amour sera souvent relu par toi, que tu n'oublieras pas celle qui l'écrivit, et qu'elle vivra toujours dans ta mémoire. J'emporte avec joie cette idée, elle me console... Je vais mourir, {Po 145} Tullius, un secret pressentiment me l'annonce. Adieu.

» TA MARIANINE DES ALPES. »

« Hélas! ce mot me rappelle une foule de doux momens, les plus beaux de ma vie, si je n'avais pas eu huit jours de bonheur avant cette fatale campagne, source des malheurs de la France et des nôtres. Adieu, pour toujours!... pour toujours!... Quel mot!,.. »

Le général, ému, pleurant, tenait cette lettre à la main.

— Pauvre Marianine, où est-elle!...

— Ah! monsieur, je l'ignore! {Po 146} A présent, dit Julie, elle doit être sortie, et personne ne sait où elle va!...

Un affreux soupçon se glissa dans l'âme du général : sa figure se décomposa, il regarda Julie, et d'une voix faible, lui demanda:

— Où demeurez-vous?...

— Au faubourg Saint-Jacques.

— Grand Dieu!I c'est elle!... le vieillard!...

— Ah! monsieur, vous connaissez donc cet inconnu avec lequel elle a des relations... Ah! qu'elle est triste depuis qu'elle l'a vu....

Béringheld évanoui, n'entendait plus rien. Il revint à lui, en s'écriant : — Mes chevaux!... et il {Po 147} courut à l'écurie, aux remises, presser les domestiques.

— Laurent, cent louis, si vous arrivez en un quart d'heure, rue du faubourg Saint- Jacques, N°. 309.

Aussitôt le général fait monter Lagloire, Julie et Laurent: on traverse Paris au grand galop, en criant : gare!... on brûle le pavé, car les chevaux du général dévorent la distance, et jamais on ne vit une pareille vélocité...

— Monsieur, disait Julie, il y a neuf mois que nous sommes revenus de Suisse, mais monsieur a été obligé de changer de nom pour pouvoir rester à Paris. {Po 148} Nous avoDis été dansla plus grande détresse, et mademoiselle n'a jamais voulu vous faire donner avis de sa position.

— Quelle fatalité! quelle mauvaise honte!.. fierté mal placée! un ami!.. son mari!.. ah!...

— Enfin, depuis cinq jours, un soir, mademoiselle est revenue de la rue de l'Ouest avec une somme considérable...

L'effroi du général fut â son comble, il déchirait de rage les broderies de son habit, et, se jetant par la portière, il criait : — Laurent, au grand galop!... plus vite!... et Laurent monta la rue Saint-Jacques, au grand galop, {Po 149} en répondant : — Nous perdons les chevaux!...

— Arriverons-nous à temps! disait le général.

— Faut l'espérer, répondait Lagloire qui, mettant la tète â la portière, criait gare, à ceux qui se trouvaient et devant, et derrière la voiture qui semblait emportée par un vent furieux.

Enfin, l'on arrive à la demeure de Véryno. Le général monte l'escalier de bois avec une rapidité sans exemple, il entre dans l'appartement de son vieil ami.

Véryno était seul, sa lampe jetait une lueur faible; et le vieillard, la tète appuyée dans ses mains, {Po 150} réfléchissait; et son œil fixé sur le siège que Marianine occupa pendant tout le jour, annnonçait que toutes ses pensées entouraient sa fille chérie. Au bruit de la porte, le vieillard dérangea sa tête blanchie ; il lève ses yeux gros de larmes, et il aperçoit le général dans un état difficile à décrire. Sa figure terrifiée, son attitude effrayante, émurent tant Véryno, qu'il reconnut Béringheld sans oser lui parler.

— Marianine!... fut le premier mot que prononça le général.

— Elle est sortie! fut la réponse de Véryno.

Béringheld se tordit les bras, {Po 151} et leva les yeux au ciel avec une expression de douleur, de crainte, et d'effroi, qui n'échappa à personne. Il alla lentement vers son vieil ami, le serra dans ses bras sans mot dire, laissa couler ses larmes sur ce visage antique, et, se tournant vers Lagloire, il lui fit signe de descendre.

Le général laissa le vieillard plongé dans l'étonnement le plus profond, une crainte vague, un effroi glacial se répandirent dans son cœur, et il regarda Julie d'un œil interrogateur. Julie ne répondit rien à cette tacite demande et le silence régna ; seulement, le vieillard étonné se promena {Po 152} d'un pas faible dans cet appartement vide pour lui!...

Pendant ce temps, le général et Lagloire couraient vers l'endroit où Béringheld le Centenaire faisait sa demeure momentanée. Ils y arrivèrent, guidés par l'espoir d'arriver assez à temps pour sauver Marianine. Ils entrent dans ce terrain qui semblait le palais du génie des destructions, et le temple de la terreur.

Le général promène un œil curieux sur cette vaste enceinte : son regard arrive sur la maison presque détruite, et là, la lune, se dégageant des ombres épaisses d'un gros nuage, illumina, par {Po l53} une masse de lumière, le porche de cet antre sauvage. Un spectacle magique stupéfia le général : en effet, le grand vieillard lui apparut dans l'enfoncement de la maison, il portait sur ses épaules Marianine évanouie ; sa belle tête était appuyée sur celle du Centenaire, et le jais de ses longs cheveux se mêlait à l'argent de ceux du vieillard ; les bras de cette fidèle amante pendaient sans force, et annonçaient, par cette débilité, qu'elle s'était abandonnée : cette pose, ce laisser-aller, régnaient dans tout son maintien. Le vieillard la supportait avec indifférence, et {Po 154} comme un fardeau sans vie. Cette belle tête pleine de douceur, ces yeux éteints, fermés, et la pâleur de Marianine, encore rendue plus blanche par ce rayon subit de la lune, contrastaient avec le feu qui sortait des yeux du fatal vieillard : c'était la mort emportant un mourant. Que l'on joigne à cela sa démarche lente et immuable, la rigide expression de son visage, et son maintien monumental, et l'on aura l'idée du tableau le plus terrible que l'imagination puisse entrevoir. Ce spectacle était plus qu'effrayant pour le général, car il savait que Marianine allait à la mort. Aussi, à peine {Po 155} eut-il aperçu le vieillard et sa proie, qu'il se précipita, avec la rapidité d'un boulet, vers la maison ruinée. Il entre, et ne trouve point de vestiges ; il parcourt tout, et ne voit point d'issue ; il considère le plancher de dalles où le vieillard s'est comme évanoui, et il ne découvre aucune sortie. Lagloire est stupéfait, mais il court chercher de la lumière, des armes, des instrumens ; le vieux soldat s'exalte pendant cette course, et jure de tout détruire, plutôt que de ne pas retrouver Marianine.

— A moi! les amis du 3e régiment? voilà l'ennemi! s'écria-t-il.

{Po 156} Trois ou quatre personnes entendant crier Lagloire, le suivirent vers le cabaret où il avait déjà établi son quartier-général, lors du blocus qu'il fît pour découvrir la demeure du Centenaire, et le hazard voulut que ce fussent des anciens soldats du régiment de Lagloire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

CHAPITRE XXVII CHAPITRE XXIX


Variantes

  1. la respect {Po} nous corrigeons
  2. promene {Po} nous corrigeaons

Notes

  1. insçu : archaïsme.