Horace de Saint-Aubin,
auteur du Vicaire des Ardennes.
LE CENTENAIRE, OU LES DEUX BÉRINGHELD

Horace de Saint-Aubin / Le Centenaire, ou les deux Béringheld / Paris; Pollet Libr.-éd.; 1822

TOME QUATRIÈME

CHAPITRE XXIX a.

Marianine aux Catacombes. — Apprêts de sa mort. — Sa vision dernière.



[{Po 157}] AUSSITÔT que le vieillard fut dans le souterrain, avec sa proie, il se hâta de profiter de l'évanouissement de Marianine pour la transporter, à ce qu'il avait nommé son palais. La fraîcheur des caves profondes, qui commencent sous l'observatoire et dans lesquelles le vieillard avait un accès secret, saisit Marianine, {Po 158} et elle s'éveilla de l'espèce de sommeil auquel elle était en proie.

Un mortel effroi s'empara de son âme, lorsque la lueur faible de la lampe, que tenait le vieillard, lui montra l'horrible séjour qu'ils traversaient. La jeune fille, n'ayant jamais entendu parler des catacombes, fut terrifiée à leur aspect. Ces montagnes d'ossemens, rangés arec une régularité singulière et qui semblent les archives de la mort, ce silence éternel, à peine troublé par les pas de celui qui la soutenait, et plus que tout cela, la présence de cet être extraordinaire qui participait par tant de détails aux {Po 159} habitans des tombes, tout contribuait à la mettre sous le charme invincible de la peur, et cet état lui ôtait l'énergie et les moyens de se soustraire à son sort ; elle ne pouvait que suivre cet être magique, qui la mit à terre aussitôt qu'il s'aperçut qu'elle n'était plus évanouie.

Ils marchaient déjà depuis bien long temps en silence, et ils allaient se trouver au bout des catacombes, lorsque la pauvre Marianine, rassemblant ses forces, s'arrêta en disant : « Où me menez-vous?... »

— Au Louvre... tiens, jeune fille, regarde?..... et le vieillard {Po 160} lui montra la voûte, nous sommes dessous la Seine, et dans un instant tu entendras le bruissement de l'onde.

— Mais, à quoi me sert-il d'aller au Louvre ?

— Tu y verras un palais où toutes les sciences se sont données rendez-vous ; tu contempleras une habitation où tous les pouvoirs se sont réunis ; si tu veux voir ton amant, tu le contempleras à loisir ; si tu es malheureuse, tu cesseras de l'être....

Le vieillard avait un accent sardonique qui fît frémir Marianine. Enfin, elle se leva et suivit le Centenaire qui marchait au milieu de {Po 161} ce silence effrayant qui accompagne l'exécuteur entraînant une victime à l'échafaud.

Bientôt, ils arrivèrent à un endroit où une masse énorme de pierre qui commençait au sol, dont elle faisait partie, et continuait jusque par delà la voûte, annonça qu'ils avaient atteint le but de leur voyage souterrain. La bizarre disposition de cette masse de pierre indiquait que là aussi, la génération passée qui avait exploité cette carrière, s'était arrêtée, soit parce que la nature de cette matière n'était plus la même, soit parce que la mine ne fournissait plus rien. Marianine {Po 162} s'assit sur un bloc de pierre : ses yeux sans force et dénués de toute expression vitale, errèrent dans les sinuosités de ce rocher souterrain, sur les trous qui gardaient encore les marques des travaux de l'homme, sans qu'elle osât regarder le Centenaire ni retourner la tête: enfin, si l'esprit humain peut se figurer exactement l'état d'un être, qui n'a plus de la vie qu'un souffle animal privé des sensations, du sentiment, et trop faible pour faire mouvoir les ressorts de l'âme, on aura une idée imparfaite de la situation de Marianine.

Au milieu de ce silence de mort, {Po 163} on n'entendait que le bruit des filtrations de l'onde, qui tombait goutte à goutte, et dont le retour successif, pouvait à lui seul plonger l'âme dans la mélancolie.

Cependant le Centenaire, cherchant dans la voûte un objet qui lui paraissait familier, parvint, après quelques instans à le trouver. Alors, sans que Marianine, qui avait atteint un degré inconnu de souffrance passive, pût être étonnée de ce nouveau prodige, elle vit machinalement, et comme un spectacle ordinaire, cette masse énorme de pierre s'enlever dans les airs et le Centenaire attacher une chaîne de {Po 164} fer, sortie de la voûte, à un grand anneau scellé dans les parois de cette roche. Alors la jeune fille aperçut un autre souterrain, dont la nuit éternelle était faiblement modifiée par une lueur, qui ne servait qu'à rendre l'obscurité plus terrible. Cette triste lumière, qui s'échappait des fentes d'une porte placée au bout de cette galerie, colorait d'abord assez fortement les deux côtés de ce sombre corridor souterrain, mais cette lueur venait mourir, par des teintes insensibles, de telle manière que l'endroit où se trouvait Marianine était tout-à-fait noir. Cet effet naturel portait {Po 165} dans l'âme une telle émotion, que la fille de Véryno fut en quelque sorte tirée de son abattement, et qu'elle jeta un grand cri.

— Voilà le portique de mon habitation, s'écria le vieillard en saisissant Marianine et la faisant entrer dans ces nouveaux lieux.

Elle fut agréablement surprise, en sentant qu'elle marchait sur un parquet de bois, recouvert d'un tapis qui devait être précieux, à en juger par la douceur qu'elle trouvait à le fouler. La voûte et les parois de cette galerie étaient tapissés de velours noir, drapé avec élégance et rattaché par des agrafes d'argent. {Po 166} Marianine, au milieu du luxe royal de cette galerie, retrouva quelque peu de courage, et elle se mit à effleurer de sa jolie main le velours et les ornemens, semblable aux mourans qui cueillent des fleurs, font des projets, et par une loi secrète de la nature de notre esprit, se cachent l'horreur de la mort future par des jeux éphémères.

Marianîne suivait le vieillard de loin : tout-à-coup son pied heurte contre une masse sonore, dont le bruit sec l'effraye, elle regarde â ses pieds et, à la faveur de la lueur qui devenait plus forte à mesure qu'ils avançaient, {Po 167} elle croit reconnaître un squelette, dont la main décharnée tenait encore un morceau de tapisserie. Marianine frémit à l'horrible idée, qu'elle eut sur le champ, des sacrifices que son guide avait dû faire pour obtenir un secret inviolable sur sa demeure souterraine. Alors toute cette splendeur se ternit et elle ne pensa plus qu'à la mort des ouvriers que le vieillard avait employés, et ces réflexions la conduisirent à penser qu'elle ne sortirait plus de cette tombe... Elle se retourna comme pour s'enfuir, mais aussitôt qu'elle eut levé les yeux, elle rencontra le Centenaire qui lui {Po 168} barrait le passage. Elle tressaillit à l'aspect des regards d'horreur qu'il jettait sur elle.

— Quel est ce mystère? demanda-t-elle en lui montrant les os du squelette par un geste accusateur.

Le Centenaire se mit à sourire dédaigneusement, et au milieu du silence l'éclat de son rire sardonique effraya la jeune fille....

Tu crois que je l'ai fait mourir?... » Marianine tressaillit en voyantavec quelle sagacité le vieillard découvrait ses pensées. « Euphrasie, continua-t-il, cinquante hommes, des différens siècles qui se sont écoulés, ont travaillé à {Po 169} cette demeure de Gnôme, il n'en est pas un seul qui ait su avoir édifié mon palais....... Lorsque je sacrifie un être...... c'est le plus rarement possible, et, en pleurant, car je suis alors les lois de la nécessité... marchons!... »

Ils arrivèrent enfin au fond de la galerie, et là, avant d'entrer, Marianine remarqua une foule de choses précieuses disposées avec art. Au milieu de ces curiosités, elle vit des morceaux de bois brûlés posés respectueusement sur un velours comme une chose précieuse.

— Qu'est-ce? dit-elle en regardant le grand vieillard.

{Po 170} — C'est, répondit-il, quelques fragmens du bûcher de Jeanne d'Arc : à côté, voici une des dernières pierres de la Bastille; plus loin, ce crâne est celui de Ravaillac ; ce livre, est la bible de Cromwel; cette arquebuse a appartenu à Charles SM;IX; contemplez bien cette mappemonde? c'est celle du grand Christophe - Colomb; voici le voile de la reine Élisabeth! un collier de sa sœur Marie ; une cravache de Louis XIV, une épée de Ximenès et une plume du cardinal de Richelieu ; ce n'est pas celle qui a écrit l'ordre d'exécuter ce pauvre Montmorency, mais celle qui écrivit Mirame? tenez : ceci est {Po 171} un anneau de Sixte-Quint: enfin tout ce que vous voyez, sont des souvenirs qui me rappellent tous mes amis et les siècles passés.

En achevant ces mots, le Centenaire poussa la porte, et un autre spectacle frappa Marianine étonnée. Elle aperçut une vaste pièce circulaire, dont une étoffe précieuse tapissait les murs. Sur une table immense, couverte d'une serge verte, une lampe de bronze paraissait éclairer éternellement ce lieu d'horreur.

En effet, plusieurs crânes humains étaient sur la table ; des squelettes avançaient leur tête hideuse, ils semblaient ricaner {Po 172} tout haut et appeler Marianine. Lorsqu'elle porta les yeux d'un autre côté, elle frissonna en voyant des instrumens d'acier qui scintillaient et paraissaient prédire la mort ; des sphères, des cartes, des os, des substances singulières, dont elle ne put distinguer les formes ni les couleurs, effrayaient ses yeux. Elle ne vit point de livres: seulement, des parchemins desséchés à moitié déroulés et couverts de caractères indéchiffrables formaient toute la bibliothèque du Centenaire. Marianine, n'osant penser, parcourait de l'œil cet appartement, au centre de la terre, qui {Po 173} avait l'air de contenir tous les secrets de la nature. Tout-à-coup, elle ressaisit sa pensée, et son premier mouvement fut de chercher à fuir, elle se retourne, elle n'aperçoit plus d'issue, et, comme par enchantement, il s'est élevé derrière elle un fauteuil caché par un drap noir, ou du moins, elle dut penser que le contour de l'objet caché par ce drap fatal était un siège... Elle chercha le vieillard comme pour l'interroger et elle fut glacée d'effroi... Le Centenaire s'était placé sur son fauteuil, il avait ôté tout l'attirail et les vétemens qui déguisaient ses formes, et la lumière {Po 174} blanchâtre de la lampe eu donnant d'aplomb sur son crâne, le rendait tellement jaunâtre, que rien ne distinguait la tète du vieillard de celles qui, privées de la vie, gisaient devant lui.

Mais ce qui épouvanta bien plus Marianine, ce fut le changement qui s'était opéré sur la figure du personnage singulier qui se trouvait devant elle. L'attitude du Centenaire, et la rigidité de ses manières, en aurait imposé au plus intrépide. Une sévérité brusque siégeait sur son visage, avec tous les indices de la cruauté. Il n'osait regarder sa victime qui, pâle, les cheveux {Po 175} épars, et belle de candeur et d'innocence, semblait l'interroger des yeux au défaut des paroles qu'elle ne pouvait prononcer. La clarté presque indécise de la lampe et un silence immuable, prêtaient à cette scène souterraine, une éloquence inimaginable. On eût dit Marie Stuart, seule avec son bourreau, attendant le coup mortel dans cette salle que Schiller représente ornée d'un luxe royal.

Marianine remarqua bientôt des indices effrayans, manifester les approches d'une dissolution, chez le vieillard : le feu sombre de ses yeux, s'adoucissait insensiblement {Po 176} en paraissant s'éteindre. Soit que ce fût un effet des efforts inégaux de la lueur de la lampe, soit que ce fût une anomalie de cette existence surnaturelle, elle croyait appercevoir la carnation factice de cet être, pâlir de telle sorte, que les os des générations passées n'étaient pas plus blancs. Au moment où cette pauvre enfant le contemplait avec le plus d'attention, il la regarda, et le coup d'œil furtif qu'Ugolin jeta sur les membres de ses enfans morts de faim, fut, tel terrible que le Dante le représente, moins féroce et moins profond.

Le vieillard, après avoir {Po 177} imprimé par ce regard, à l'âme de Marianine, une stupeur dont il semblait vouloir profiter, se leva, et sentant son existence s'affaiblir, il fut forcé de se traîner et de s'appuyer sur les meubles, pour aller chercher différentes choses.

Il apporta un tube en verre, qui finissait en chalumeau, et dont l'extrémité était garnie en platine : il le posa, avec la précaution de la vieillesse, sur sa table, il y joignit des fioles dont Marianine ne put apercevoir le contenu, car une substance, formée par un alliage de plusieurs métaux, emboîtait chaque vase, dont la partie supérieure restait {Po 178} seule à découvert. Lorsqu'il eut posé sur la table tout ce dont il semblait avoir besoin, il prit un mortier en or et le plaça près de Marianine, qui regardait ces apprêts avec une curiosité enfantine. La pauvre jeune fille aurait, je crois, joué avec la hache avant qu'on lui tranchât la tête.

— Pourquoi, dit-elle doucement au vieillard, pourquoi tout ceci?

Le cri de la hiène qui trouve une proie long-temps cherchée, n'est pas plus sauvage que le rire du Centenaire.

— Quelle voix! s'écria Marianine, oh! laissez-moi m'en aller? car je n'existe pas...

{Po 179} — Ta vie est à moi, reprit le vieillard, tu me l'as donnée, elle ne t'appartient plus...

— Qu'en voulez-vous faire? demanda-t-elle avec ingénuité.

Quand tu l'apprendras, tu n'en sauras plus rien! répondit laconiquement le Centenaire.

— Grand dieu! s'écria Marianine en se tordant les bras et levant les yeux vers la voûte; alors, elle eut sujet de frémir en voyant au dessus de sa tête, une immense cloche d'une substance diaphane, et qui paraissait ne tenir qu'à un fil, elle jetta un cri d'horreur, et, heureusement pour {Po 180} elle, elle tomba à côté du fatal instrument que cachait le drap noir.

Le Centenaire continua ses apprêts avec une stoïque impassibilité, et il ne releva même pas Marianine qui tâcha de ramper de son mieux pour regagner la porte, devenue invisible, mais le vieillard de temps en temps jetait un coup d'œil sur les mouvemens de sa proie.

En ce moment, un bruit assez extraordinaire, fit retentir le souterrain par lequel ils étaient arrivés ; le vieillard étonné écouta long-temps, mais comme le bruit cessa soudain, il n'y fit plus {Po 181} aucune attention. Une légère lueur d'espérance se glissa dans l'âme de Marianine, elle était à genoux et cherchait à découvrir ce que voilait le lugubre drap noir ; en portant la main de ce côté. Elle sentit une chaleur intolérable, alors elle n'osa pas s'assurer si le feu caché dont l'influence était si violente brûlait sous la grotte, ou s'il était contenu dans de l'airain. Elle regarda au-dessus du drap noir, et elle vit s'élever une vapeur dont la présence était annoncée par le mouvement des objets qui se trouvaient en deçà. — Allons, s'écria le vieillard en s'avançant vers la jeune fille, relevez-vous?

{Po 182} Marianioe se leva, et courut se réfugier du côté opposé, en paraissant redouter l'approche du vieillard. Ce dernier se mit à sourire de l'effroi de la victime et lui dit :

— Euphrasie, tu es en mon pouvoir, et rien ne peut t'y soustraire....... Quel est l'oreille qui entendrait tes cris, le bras qui te défendrait? Nous sommes à deux cents pieds du sol sur lequel marchent les hommes d'un jour....

— Et Dieu!.. dit Marianine.

Un effroyable sourire vint errer sur les lèvres cautérisées du Centenaire; alors en apercevant ce {Po 183} rire sardonique digne de Satan, la jeune fille s'écria : « Je suis morte... je le vois. »

Un second sourire servit encore de réponse, et le vieillard, contemplant la beauté sublime de celle qu'il allait détruire, laissa rouler sur sa joue livide quelques larmes....

Marianine, en tombant aux genoux de son bourreau, éleva vers lui ses mains suppliantes, et lui dit d'un son de voix qui eût attendri un tigre : — Au moins, laissez-moi prier Dieu... quelques instans?...

— Si cela rend votre mort moins cruelle, j'y consens...

{Po 184} Là-dessus, le vieillard retourna sur son fauteuil, et, consultant tour-à-tour les substances que renfermaient les fioles, il se mit à en composer un mélange, pendant que Marianine, agenouillée sur un carreau de velours, où peut-être d'autres victimes avaient prié avant elle, éleva vers le ciel ses innocentes supplications.

— Hélas! dit-elle tout haut, peut-être dois-je remercier l'Éternel de me ravir mon existence, c'est m'épargner de la douleur. En effet, grand Dieu, la somme de mon infortune a, jusqu'ici surpassé celle de mon bonheur, et pour quelques instans fugitifs, {Po 185} que de peines!... S'il en fut ainsi pendant la plus belle moitié de ma vie, n'est-ce pas un triste augure pour le reste!...

Cette idée envahissant son âme, elle se releva calme, et, se présentant au vieillard, elle lui dit avec un doux accent d'innocence :

— Me voilà prête....

Le Centenaire, ne s'attendant pas à une pareille soumission, la regarda avec étonnement.

— Pourriez-vous me dire, reprit-elle avec un son de voix qui ne renfermait aucune plainte, aucun reproche ; pourriez-vous me dire ce que je vous ai fait pour que vous vouliez me tuer!...

{Po 186} — Pourquoi t'es-tu trouvée sur mon chemin? ne m'as-tu pas avoué que tu allais à la mort, que tu la désirais?...

— Moi, s'écria-t-elle, j'ai désiré la mort?... ahl Je ne la connaissais pas!...

— Puisque tu voulais mourir, ne vaut-il pas mieux que ton souffle, au lieu de se perdre et d'aller retrouver la masse d'existence qui appartient à notre globe, vienne prolonger ma vie?... Mais, jeune fille, mon souffle est fondé sur le tien, je te plains si tu m'as trompé!... si tu aimes la vie, il la faut quitter... Que ne m'as-tu prévenu?.... j'aurais cherché {Po 187} d'autres victimes! je n'en manque pas dans Paris... et les tripots du palais de Richelieu m'en fournissent plus qu'il ne m'en faut... Maintenant il n'est plus temps...; dans peu j'expire.... je sens déjà qu'à peine mes idées se forment, et le fluide vital me manque..... Ta mort est maintenant une nécessité, et puisque tu as une belle âme, je te parle froidement....... Pauvre enfant! je te regretterai peut-être plus que tous ceux que tu laisses sur la terre, et..... il est des souvenirs bien cruels pour moi...

En achevant ces derniers mots, le Centenaire paraissait oppressé, {Po 188} et un reste de sensibilité triomphait des froides et tristes vérités que son omni-science lui avait fait conquérir.

— Alors, répondit Marianine, employez votre art divin? plongez-moi dans le sommeil de l'âme, et faites-moi voir celui que je chéris?... Pendant que je serai occupée à cette douce vue, que je serai détachée du monde, vous vous emparerez de ce souffle dont je n'ai plus besoin... car, s'il n'est pas venu m' épouser, c'est qu'il ne m'aime pius.

Le vieillard parut enchanté de cette proposition, qui sauvait à Marianine les douleurs de l'agonie, {Po 189} et qui lui ôtait à lui-même le terrible spectacle d'une victime qui se débat centre la mort. Un rayon de joie vint ranimer son visage, qui prenait déjà l'aspect de celui d'un squelette, et il s'empara des mains de Marianine. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .





DERNIÈRE VISION
DE MARIANINE (*).




[{Po 190}] (*) Je n'ai pas besoin, je pense, de réitérer pour ce morceau, l'observation que j'ai consignée dans la note que l'on a dû lire plus haut, lorsque j'ai raporté le premier songe de Marianine. Ce morceau a été également respecté par l'Éditeur, qui n'a pas voulu retrancher un seul mot.

( Note de M. de S.-Aubin. )    

{Po 190} AUSITÔT que le Centenaire se fut emparé des jolies mains de Marianîne, elle tomba dans le néant, et une nuit plus profonde que la nuit des cieux, l'envahit {Po 191} avec une promptitude égale à celle de la flèche, qui perce la colombe. Alors la jeune fille entra dans le vaste royaume dont le territoire commence où finit celui de l'univers, ce domaine où nul ne pénètre sans être à la fois et mort et vivant, où l'homme fait comparaître toute nature en dehors d'elle-même, comme si un miroir en réfléchissait les moindres secrets rendus comme matériels ; ce domaine où règne un pouvoir qui coupe la terre entière comme avec un rasoir tranchant, et qui en découvre les trésors les plus cachés ; où l'on appelle {Po 192} involontairement les plantes et les animaux par leur nom; où l'on comprend les idées de tous les peuples, où l'on traverse l'univers avec la facilité d'une mouche qui vole d'une chambre dans une autre. Admirable empire, dans lequel on oublie tout, pour ne garder qu'une agréable sensation comparable au charme d'un rêve de bonheur. Enfin, où l'homme ne regarde de lui-même que la précieuse élaboration qui forme la pensée.

Marianine n'est plus dans le souterrain où elle est (*). Son beau {Po 193} corps y reste, il est vrai, mais son âme voltige au gré de la volonté d'un être dont elle ne peut secouer le joug dominateur : il semble qu'il ait la baguette magique dont les Orientaux arment leurs divinités fantastiques, et qu'il manie la nature en se jouant. La jeune fille demeura plongée dans cette nuit funèbre, et sa passibilité devint si profonde, qu'à son dire, le mort couché dans la tombe, n'est pas plus inanimé et immobile qu'elle l'était.

[{Po 192}] (*) J'ai mis la narration au présent, [{Po 193}] comme si l'Éditeur lui-même racontait les événemens, ou en était le témoin, afin d'éviter la confusion.

Cependant, malgré cette épaisse {Po 194} nuit, elle sentait un danger imminent, et il lui semblait vaguement que l'on allait lui causer de la douleur.

Au bout d'un temps indéfini (*), ( puisque Marianine ne pouvait avoir aucune idée sur la durée ) elle commença à voir {Po 195} jour en elle-même, et, cette fois, l'aurore qui se levait dans son âme eut une teinte blanchâtre, semblable à la lueur que jette une lampe nocturne contenue dans un vase d'albâtre. Elle se mit alors à marcher dans le souterrain qu'elle venait de parcourir avec le vieillard; mais sa marche ne rendait aucun son, son souffle ne faisait point résonner la voûte, et elle eut beau {Po 196} frapper les montagnes d'ossemens, elle n'entendit aucun bruit.


[{Po 194}] (*) Mon cher A***, c'est la multiplicité des sensations et la pensée humaine qui ont rendu sensible la succession des instans et ont fait du temps une chose presque palpable; or, du moment où l'on retire cette faculté de modifier l'espace, de le réduire en secondes, en quarts, en heures, le temps d'une journée devient une unité qui; bien que plus vaste, n'offre pas plus d'espace qu'une minute. Ce problème de métaphysique exigeant plus de développemens pour être prouvé, je ne fais que vous l'énoncer [{Po 195}] pour l'intelligence de ma lettre; car au total il était même inutile pour vous: vous me comprenez.

[ Note du général Béringheld. ]    

J'ai respecté cette note que je mets, comme on voit, textuellement.

[ Note de l'éditeur. ]    

Une clarté soudaine la fit s'avancer avec une vitesse incroyable, elle entendit le bruit d'une foule de voix confuses, et alors elle se dirigea du côté des personnes qu'elle pressentait venir.

Pour arriver plutôt, elle se pencha ( comme pour y puiser plus de force) sur l'ombre du Centenaire qu'elle sentait à ses côtés, sans cependant le voir ni l'entendre, quoi qu'elle sût qu'il était là. Ayant acquis ainsi une plus forte dose d'incorporéité et une énergie ressemblant b à celle de l'animalité physique, elle vit {Po 197} soudain un tableau qui lui fît jeter des cris de joie; mais, bien que Marianine employât pour crier toutes ses forces corporelles, il ne s'échappa de son corps aucun son, aucune parole, et sa langue resta attachée à son palais, quoiqu'elle l'ait fait mouvoir.

En effet, le général Béringheld, Lagloire, trois soldats, Véryno, Julie, le cocher de Tullius, formaient le groupe, aperçu par Marianine : les uns tenaient des flambeaux, et les autres, armés de pioches creusaient le plancher de la maison du Centenaire.

— Courage les amis!... criait Butmel, saisissez-moi les pioches à la jtremière capucine! le {Po 198} général donne cent louis si c'est fini dans une heure.

— Deux cents!... s'écriait le général, et trente mille francs si nous sauvons Marianine.

A ces paroles, Véryno qui arrivait, conçut le danger de sa fille, et il tomba presque mort entre les bras de Julie. Le général, trop occupé des fouilles, ne fit pas attention à l'évanouissement du bon vieillard, il saisit une pioche et se mit à travailler : ce que voyant, Lagloire frisa sa moustache, lâcha un juron, en disant :

— Et le respect donc, mon général?...

— Marianine!.. Marianine!... {Po 199} répondit Tullius en déchargeant de tels coups sur le carreau que les murailles parurent en trembler. — « Nous n'aurons que son corps! » s'écria-t-il.

— Mon père se meurt! cria Marianine de sa douce voix; Tullius tu creuses à gauche, c'est à droite, il n'y a qu'une grande pierre à soulever... elle est là!...

L'extraordinaire de cette magique vision, c'est que la fille de Véryno ne se trouvait encore qu'à moitié du chemin des catacombes, qu'elle était séparée par une voûte de soixante pieds de terre, du lieu où se passait la scène, et qu'elle la voyait, non pas par la vertu visuelle de l'œil extérieur, {Po 200} mais par une vision interne ; de manière que c'est encore un problême à résoudre, de savoir si les lieux s'approchaient et comparaissaient en elle, ou si c'était elle qui se transportait à cet endroit.

Enfin, elie y arriva, et quand elle fut contre la voûte, elle la traversa comme s'il n'eût pas existé de barrière entre elle et le groupe des travailleurs. Elle jeta un cri de bonheur qui ne fut pas plus entendu que ses autres cris. Elle déposa sur le front de son père un tendre baiser dont il ne parut pas affecté.

Elle eut beau dire : « bonjour Julie!... » Elle eut beau se jeter {Po 201} dans les bras de Béringheld et le serrer par une étreinte d'âme remplie d'amour, le général n'en continua pas moins à donner des coups terribles sur les dalles de marbre. — Alors, bien que Marianine eût déjà eu un exemple de cette insensibilité (comme elle n'en avait pas gardé le souvenir), ce fut comme la première fois, et elle se mit à pleurer à chaudes larmes en s'essuyant avec ses beaux cheveux noirs.

— Bravo! s'écria Lagloire, je tiens le pourquoi! Général voici une pierre qui se disjoint.

Marianine pleurante et chagrine, ne prit point part à la joie {Po 202} du groupe, elle s'assit à côté de son cher Tullius, et elle se complut dans l'admiration où elle fut plongée en contemplant l'ardeur qu'il mettait à cette fouille. Le général pâlit de bonheur et d'espoir, quand Lagloire lui montra la pierre immense dont chacun tacha de deviner le secret.

— Enfin, général, s'écria Jacques Butmel, nous allons entrer au quartier-général de notre vieux brigand de cosaque.

— Il doit y avoir un contre-poids! murmura Véryuo, car pour soulever cette masse, je ne crois pas qu'il y ait d'autre moyen.

— Le voici, le voici!... s'écriait {Po 203} Marianine, en saisissant le ressort caché qui faisait pencher le contrepoids ; mais elle eut beau le faire mouvoir, la pierre n'en resta pas moins à sa place.

— Au diable le contrepoids! répondit Lagloire ; et, fouillant dans les gibernes des soldats, il en retira des cartouches, les ficela, et, les faisant entrer de force aux quatre coins de la pierre, il tira son briquet, sa pipe, son amadou ( choses qui ne le quittaient jamais) ; et, regardant les trois soldats, il leur dit :

— Vous, mes vieux troupiers, vous allez rester avec moi! — Général, papa Véryno, et vous, joli {Po 204} petit fusil de munition, dit-il en s'adressant tour à tour au général, à qui il fit une salutation respectueuse, à Véryno et à Julie, à qui il passa sa main sous le menton ; vous allez vous retirer dans la rue? lorsque l'explosion sera faite, que nous serons maître de la place, vous reviendrez!.... Allons.... Général, il faut évacuer la caserne, je commande la manœuvre aujourd'hui.

Tout le monde se retira et Lagloire resta avec les trois camarades qu'il avait rencontrés, il sema de la poudre et y mit le feu, lorsqu'il eut amené la traînée à une distance honnête.— La pierre {Po 205} sauta, Marianine était dessus, elle ne ressentit aucune atteinte, et lorsque la pierre laissa un vide, Marianine ne changea pas de place.

Tout le monde revint examiner l'endroit où Marianine pleurait toujours en s'apercevant qu'on ne la voyait point. Une salve de cris de joie, s'élança dans les airs, quand on reconnut les marches d'un escalier, et Lagloirc, oubliant que le gouvernement avait changé, s'élança dans le souterrain avec les trois grenadiers, en criant : « à la gloire! en avant, pas de charge, et vive l'empereur!... de Maroc, » ajouta-t-il prudemment en entrant {Po 206} dans le souterrain. . . . . . . . . .

Marianine erra encore bien faiblement en les suivant des yeux, mais tout disparut et le tableau devint indistinct par degrés, comme lorsque l'esprit perd la trace d'un souvenir, s'il est possible de comparer un objet matériel aux effets de la pensée...

Enfin, semblable à Eurydice lorsqu'elle échappa, en fumée des bras de son époux, son âme n'étant plus éclairée, sembla revenir habiter le beau corps qui gisait dans l'amphithéâtre horrible du vieillard. Néanmoins, Marianine sentit, qu'au moment où elle ne vit plus rien le Centenaire l'abandonnait, {Po 207} et que ses mains glaciales avaient cessé de la parcourir. . . . . . . . . . . . . . . . . .



FIN.



Marianine est-elle morte? le Centenaire existe-t-il encore? l'a-t-on revu? Tout ceci n'est-il qu'une fiction, un délire d'une imagination malade?...

A toutes ces questions, l'éditeur ne peut répondre que par la phrase que Socrate trouvait la plus difficile à prononcer pour l'homme. Je ne sais. . . . . . . .

        Paris, 18 avril 1820.





NOTE DE L'EDITEUR.



[{Po 208}] Paris, 20 août 1822.    

Ici, se terminait, en effet, tout ce que je m'étais procuré de renseignemens sur le Centenaire.

Ce qui m'empêcha long-temps de publier tous ces documens en les réduisant en un récit suivi, c'est que j'ai senti que cette fin, ce dénouement, qui ne dénoue rien, ne satisferaient jamais la curiosité de ceux qui cherchent dans un livre, une action soumise aux règles de l'art dramatique {Po 209} et qui veulent absolument un cinquième acte et un mariage, sans tenir compte à l'auteur des sensations qu'ils ont éprouvées avant d'arriver à la dernière page, et qui regardent comme nulles, leurs émotions si on ne leur laisse pas un jouet.

On m'aurait surtout reproché le vague qui règne dans ce dernier chapitre, et l'âme, je le sens, est douloureusement affectée, en supposant que Marianine a dû succomber. Enfin une espèce d'impatience doit éclater lorsque l'on se trouve ignorer les destins du Centenaire.

Du moins, ce furent les sentimens {Po 210} qui m'agitèrent quand je rassemblai ces manuscrits. Je vais rendre compte du hasard qui fit tomber entre mes mains, les lettres qui formeront la conclusion.

J'ai un frère, dont j'ignore le sort, puisqu'il s'est embarqué, depuis cinq ans, pour faire le tour du monde. Ce frère, avant de partir, me remit une partie des renseignemens qui servent de base à cette histoire, et comme il s'occupe beaucoup des sciences naturelles, qu'il est très-distrait, il me donna la liasse, fort incomplète: sans les amis puissans qui m'ont servi, cette liasse m'aurait été fort inutile.

{Po 211} Le bruit de la mort de mon frère s'est répandu, il y a six mois, et comme nous sommes plusieurs frères (l'on finira par les connaître), l'on mit les scellés sur son cabinet: il y a environ deux mois qu'en les levant, je reconnus des lettres de l'écriture du général Béringheld.

Ayant déjà fait mes preuves dans l'art de soustraire des papiers, lors de mon aventure au Père-Lachaise (voyez la préface du Vicaire des Ardennes ), on pense bien que je m'emparai très-subtilement des précieuses lettres qui vont former la conclusion {Po 212} de cette histoire : et ce, à la barbe de mes frères.

Mon frère (le mort présumé), était un véritable savant, ayant des opinions très-extraordinaires sur la nature des choses. C'est un esprit mathématique, qui va de preuve en preuve et qui ne marche qu'avec l'Analyse (il prétend qu'on ne fait rien sans elle); comme depuis long-temps j'ai pris à gauche, et que j'ai tout donné à l'imagination, je me moquais souvent des prétendues découvertes de mon frère, de ses idées et de ses systèmes. Il avait fini par me regarder indigne de {Po 2l3} ses confidences ; et cette explication doit faire deviner le motif qui le portait à me cacher l'aventure qui lui donna lieu de connaître le général Béringheld.

Attendu que ce n'est que récemment, que j'ai trouvé ces pièces importantes, je n'ai pas eu le temps d'en changer la forme et je les publie telles qu'elles sont sans y rien retrancher ni rien y ajouter, je prie le lecteur de suppléer à tout ce qui manquera.

HORACE ST.-AUBIN.    





CONCLUSION.



[{Po 214}] Lettre de M. de St.-Aubin l'aîné, à M. James Gordon.

Paris.....    

Mon cher ami, il y a plus d'adeptes que nous ne le croyons et j'ai une peur effroyable que les pouvoirs que nous avons conquis, ne deviennent la proie de chacun. Ecoute ce qui m'est arrivé.

Hier, après t'avoir quitté, j'ai été à l'assemblée de Jeannes qui, tu sais, demeure au bout du monde. Tout ce que nous eûmes à faire nous prit bien plus de {Po 215} temps que nous ne l'avions cru, et minuit arriva bientôt. Je revenais à près de deux heures du matin, et j'étais, je crois, à six cents pas de distance de l'hospice des Enfans-Trouvés, lorsque j'entendis des cris perçans : je me dirigeai vers l'endroit d'où je présumais qu'ils parlaient, et je vis sortir de cet enclos que je t'ai fait remarquer souvent, un homme portant une femme dans ses bras... je crus que c'était un enlèvement, parce que la lueur de la lune ne laissant pas bien distinguer les objets, je ne vis pas parfaitement le visage de la femme, dont les cheveux épars, la contenance {Po 216} me donnèrent lieu de penser que les cris que j'avais entendus, étaient jetés par elle. Soudain, je m'élançai, et saisissant violemment le ravisseur, je lui enlevai sa proie en me dirigeant vers la maison d'un boulanger, chez lequel je voyais de la lumière.

Aussitôt que j'eus cette femme entre les bras, elle se mit à gémir d'une singulière façon. Je fus forcé c de la rendre, car l'inconnu qui la tenait, m'arrêta dans ma course et me la redemanda avec un ton et des manières qui me prouvèrent que ce n'était point un malfaiteur. Alors {Po 217} je l'aidai à transporter cette jeune femme évanouie, jusques dans une maison devant laquelle un équipage était arrêté.

Là, nous entrâmes dans la loge d'un concierge qui paraissait tout en émoi, comme si un événement extraordinaire eût eu lieu dans le quartier. On déposa le corps de la jeune femme sur un lit, et quand elle y fut, le jeune homme examinant sa pâleur, la crut morte. Alors il se livra au plus affreux désespoir auquel un homme puisse être en proie, mais je le calmai soudain, car après avoir tâté le pouls de celle qu'il appelait sa chère Marianine, {Po 218} je lui dis quelle vivait encore : il me regarda d'un air étonné, et porta pendant long-temps ses yeux sur moi, et sur la jeune femme.

— Ceci, dis-je, est bien extraordinaire... Soudain, je pris une lumière et faisant rougir un fil de laiton, je le mis tout rouge dans la main de Marianine. L'inconnu frissonna, mais il fut stupéfait en voyant l'immobilité de Marianine, qui ne poussa pas une plainte, bien que sa peau fût brûlée par le fil de laiton.

Alors, prenant la main de l'inconnu, je lui dis : « Monsieur, je vous réponds de cette jeune fille, {Po 219} et bénissez le hasard qui a voulu que nous nous rencontrassions, car elle serait morte de faim, sans pouvoir sortir de la léthargie où vous la voyez plongée.

Aussitôt, je la réveillai : elle jeta son œil étonné sur moi, mais quand elle vit l'inconnu, son œil ne fut plus terni par les nuages du sommeil, il brûla d'une lumière presque surnaturelle, et elle s'écria d'un son de voix charmant: « Tullius!... »

A ce mot, l'inconnu, comme fanatisé, la prit dans ses bras, sortit d rapidement, la jeta dans la voiture, en criant à son {Po 220} domestique : « Lauréat cent louis si tu nous emporte comme le vent à la poste aux chevaux. Tu ne rencontreras pas de voitures, ainsi au grand galop.

Je l'arrêtai, et le priai, pour toute récompense, de m'envoyer la relation de l'aventure singulière, par laquelle la jeune fille avait été endormie : je lui donnai mon adresse ou plutôt je la lui jetai, car sa voiture partit comme un éclair; et au moment où elle partit, je les vis s'embrasser et la jeune fille poser sa tête sur l'épaule de son amant.

Tu sauras qu'elle était belle comme une statue antique, je {Po 221} n'ai jamais entrevu de formes plus suaves, et malgré son extrême pâleur et sa maigreur, elle était encore parfaite.

Attendu, que j'étais extrêmement fatigué, je suis rentré, en disant au vieux concierge que je reviendrais le lendemain savoir de lui, les incidens dont il voulut me faire lé récit.

Tu vois, mon cher Salvator, que nous ne sommes pas les seuls à nous occuper de cette science, dont les prodiges surpassent les miracles d'autrefois.

Le lendemain je suis revenu : j'ai appris que l'inconnu était le général Béringheld, et que trois {Po 222} heures après mon départ, on avait entendu d'effroyables cris partir d'une maison située sur le terrain, dont je t'ai parlé plus haut ; que le père de la jeune fille, une femme-de-chambre et un vieux soldat en étaient sortis, en y laissant, ont-ils dit, trois grenadiers aux prises avec le démon.

Voilà ce que j'ai extrait de plus clair, de tout le bavardage du vieux portier : lorsque j'aurai reçu des nouvelles de mon général, je t'en dirai plus long sur toute cette aventure, et en attendant je suis ton dévoué, etc. »



{Po 223}

Lettre du générai comte de Béringheld, à M. Victor de Saint-Aubin, l'aîné, médecin.



Monsieur, vous m'avez fait promettre de vous expliquer par quelle aventure singulière, la jeune fille que j'ai si rapidement enlevée, avait pu se trouver dans l'état dont vous l'avez tirée.

Si je vous ai quitté si brusquement après avoir reçu de vous un service que dix millions n'acquiteraient {Po 224} pas, je vous prie de me laisser commencer cette lettre par vous exprimer une reconnaissance sans bornes, et je vous offre avec plaisir mon crédit, mon cœur et ma bourse.

Pour peu que vous connaissiez le cœur humain, au moral, vous devez juger que lorsque vous avez rendu à la vie ma chère Marianine, que quand ses yeux se sont tournés vers moi, qu'elle m'appela : Tullius!.... en jetant dans ce mot tout l'amour qui l'anime depuis si long-temps, le premier mouvement d'un homme qui aime (et monsieur, il n'y en a pas beaucoup qui aiment), est de {Po 225} saisir une femme aussi adorable, aussi adorée, et de la soustraire à toutes les malignes influences, de je ne sais quels démons qui nous ont toujours entourés depuis la guerre de Russie.

Le peu de mots que nous avons échangés, m'ont prouvé que vous vous occupiez beaucoup des sciences, et l'inconcevable service que vous m'avez rendu, m'a fait entrevoir que vous possédiez un des secrets de l'être extraordinaire dont j'ignore encore le sort.

Reportez-vous, monsieur, à cette nuit de terreur et de souffrance? et voyez-moi suivi de quatre vieux militaires, m'élancer {Po 226} dans l'immense abîme des catacombes, pour y chercher celle qui, depuis long-temps, y avait été entraînée par un vieillard, sur lequel je vous donnerai plus tard des renseignemens qui vous feront connaître toute l'horreur de la position dans laquelle je me trouvais : qu'il vous suffise, pour le moment, d'apprendre que ce vieillard l'y avait emmenée pour la faire périr.

Nous errâmes long-temps dans ces souterrains, mais l'ardeur qui nous animait, et je ne sais quel esprit qui voltige entre les amans, m'a conduit à suivre obstinément la même route.

{Po 227} Ah! monsieur, quel spectacle!.... au fond des catacombes, après avoir parcouru toutes ces montagnes d'ossemens, nous arrivons à une grotte, dont nous brisons la porte, et je vois ma chère Marianine dans l'état où vous l'avez vue, prête à être jetée, par ce vieillard, au milieu d'un appareil qu'une cloche d'airain allait recouvrir.... je m'élance, et, surmontant une terreur invincible en approchant le vieillard, je lui ravis sa proie, pendant que trois de mes soldats le tinrent en respect en le couchant en joue.

Alors, une peur affreuse se manifesta sur le visage de cet être {Po 228} extraordinaire, et il me cria pendant que je m'enfuyais : — « Mon fils!... mon fils!.. » Je n'en entendis pa3 davantage, et je parvins à m'échapper. Je puis me vanter d'avoir, comme Orphée, et plus heureux que lui, été chercher mon épouse aux enfers.

Comme je n'ai point revu M. Véryno ni mon soldat, je ne puis pas vous donner d'autres détails. Quant à vous instruire de l'aventure qui mit Marianine au pouvoir du Centenaire, je vous enverrai sous peu des papiers qui vous donneront lieu de penser.

Apprenez que depuis trois jours je suis réuni à ma chère Marianine, {Po 229} et que j'ai dépêché un courier à son père, pour qu'il vienne être témoin de notre bonheur.

Signé, BÉRINGHELD.    

P. S. Quand vous voudrez nous faire l'honneur de venir à Béringheld, vous y serez bien reçu, et je vous avoue que je serais curieux de causer avec vous sur l'immense carrière qui s'offre à mes regards.



{Po 230}

Extrait d'une réponse de M. de Saint-Aubin l'aîné, au général Béringheld.



    « Général,

Je me suis transporte sur le terrain où le Centenaire avait sa maison, et après la plus exacte recherche, je n'ai trouvé pour tout vestige, qu'un manteau très-vaste, de couleur carmélite. »





NOTE DE L'ÉDITEUR.



{Po 231} Ce qui reste à publier sur le Centenaire, sur le général Béringheld et sur Marianine, formera, je crois, un autre ouvrage qui aura pour titre le dernier Béringheld. J'ignore l'époque à laquelle je pourrai le donner, attendu qu'il exige encore beaucoup de travail et de recherches, et que du reste, j'ignore si l'ouvrage que je présente sera goûté par le public.

J'ai promis les aventures de Lagradna et de Butmel, la simplicité naïve de cette histoire, la {Po 232} rend digne d'être connue : mais c'est peut être une raison de plus, pour exiger encore plus de travail pour s'élever à la hauteur de la nature prise sur le fait.

En finissant, je réclame de ceux qui auront lu cet ouvrage, une grande indulgence, en ce qu'ils prononceront peut être sur des choses dont ils ignoreront le plus ou le moins de réalité (*). Ainsi, on se récriera sur l'alliance de certains mots qui hurlent, sur des phrases incohérentes, sur des expressions hasardées ; mais heureusement que j'ai pris mes {Po 233} précautions, et que je déclare d'ailleurs, être instruit de ce que j'ai risqué : le plus ou le moins de succès, décidera si je dois ou me taire ou continuer.

[{Po 232}] (*) On voit que je commence a regretter de n'avoir pas cru mon frère.

Je ne me dissimule pas que certains lecteurs trouveront cette fin peu satisfaisante, ils auraient voulu voir Marianine et Béringheld réunis et la scène de leur mariage : ce vice radical ne procède pas de mon fait. Si j'avais composé une histoire à plaisir, je n'aurais rien négligé, et j'aurais contenté tout le monde, s'il est possible, mais, historien, j'ai raconté fidèlement tout ce que j'ai su.

FIN.

CHAPITRE XXVIII  


Variantes

  1. CHAPITRE XXX {Po} nous rectifions
  2. ressemblait {Po} nous rectifions
  3. Je- / fus forcé {Po} nous corrigeons cette coquille
  4. la prit dans ses bras sortit {Po} nous ajoutons la virgule qui s'impose avant sortit
  5. miracles d'a  utefos {Po} nous corrigeons cette étrange coquille

Notes