lord R'Hoone.
CLOTILDE DE LUSIGNAN, OU LE BEAU JUIF
Manuscrit trouvé dans les archives de Provence

lord R'Hoone / Clotilde de Lusignan, ou Le Beau Juif / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME PREMIER

CHAPITRE II.

Oui, princesse, l'Éternel a fait le nez des Parias pareil à celui des Bramines, il n'a pas distingué entre eux.... Pourquoi l'homme ne l'imite-t-il pas?....
        SAADI, trad. de M. L...

L'amour qui naît subitement est le plus long à guérir.
        LA BRUYÈRE, du Cœur.

[{Hu 30}] CLOTILDE apercevant sa pauvre nourrice, se dirigea de ce côté. Pendant qu'elle s'avance, examinez un peu, je vous prie, à quatre pas derrière la princesse, un farouche soldat qui marche en silence. C'est un homme court, trapu, d'une figure africaine: lèvres {Hu 31} épaisses, bouche fendue, et nez plat soufflant du feu. Son œil annonce la férocité; sa barbe touffue, la force; sa démarche, l'homme qui n'a jamais peur; et ses traits grossiers, une origine commune. Pour toute arme défensive, il avait un casque sur la tête; mais il portait à sa ceinture un sabre turc très-recourbé, dont il caressait souvent la brillante poignée. — Castriot l'Albanais, fut, de la garde du prince, le seul qui survécût à la prise de Nicosie. Elle mourut dans le palais, et chaque soldat gardait de son corps, la place assignée par le chef. — Ils ne dirent point dans les rues de {Hu 32} Nicosie: Nous périrons pour la défense du Roi! — Ils moururent! On leur fit, dans la suite, un magnifique service par les soins de Monestan le premier ministre, que vous allez bientôt connaître.

Castriot peut servir de modèle aux fanatiques présens et avenir. Sa cervelle albanaise n'enfanta qu'une seule idée sans cesse présente: elle consistait à lui faire anéantir tout ce qui nuisait ou qu'il supposait devoir nuire à son prince et à sa fille. Ce dévouement, fils de sa reconnaissance, était tout son code et sa religion..... A genoux, ingrats! à genoux devant Castriot!...

{Hu 33} Entre Castriot et la princesse, un homme grand, sec, maigre, chauve, à nez aquilin en forme de lame de couteau, gémissait en lui-même d'aller à pied. — Ce personnage était le connétable comte Kéfalein; il n'avait pas encore pu se consoler de la perte de ses chevaux, dont il ne sauva que Vol-au-vent, son favori. — Certes, Vol-au-vent méritait bien cette faveur! Je croirais volontiers qu'il était un de ceux qui jadis ont charrié le soleil dans les cieux et qui revinrent sur la terre lorsque les faux dieux et leurs équipages disparurent devant la croix. Parmi les regrets de Kéfalein, {Hu 34} il faut compter celui de ne plus commander la cavalerie cypriote. En outre, ce digne chevalier aimait assez à raconter ses anciens exploits. Pour achever son portrait, nous aurons le courage de dire qu'on l'accusa toujours de manquer de bon sens, et l'on présume que kéfalein fut un sobriquet ironique qui lui resta... enfin il vola le baptême.

Mais la belle Clotilde est entre deux personnages beaucoup plus importons. Celui de droite était le comte Ludovic de Monestan, ministre de Jean II. Ce vieillard à cheveux blancs, simple et doux, avait une bonhomie rare, même chez un {Hu 35} ministre; une éloquence naïve, chose encore plus rare; et un cœur droit qui le rendrait le phénix des ministres, s'il n'eût pas été dominé par un zèle démesuré pour la religion; tandis que le second, Hilarion d'Aosti, l'évêque de Nicosie, l'aumônier du prince, possédait toute l'ardeur d'un jeune guerrier, la ruse d'un diplomate et la science ministérielle. Sa figure altière respirait les combats, et ne pouvant satisfaire cette envie dans les camps, il s'en dédommageait, pour le moment, dans la polémique: aussi, lorsque la princesse fut aperçue par Josette, une {Hu 36} grave discussion se débattait entre Hilarion et Monestan.

— Je le répète, disait ce dernier, nous n'avons perdu le royaume, que parce que les préceptes de la religion mis en oubli, les mœurs dissolues, nous ont fait retirer la protection de l'Éternel.

— Ah! monsieur, répondait l'évêque, si nous avions eu trente mille hommes de bonnes troupes, l'Éternel aurait été pour nous!... il aime les gros bataillons; les croisades qui nous ont donné Chypre et Jérusalem le prouvent bien.

— Monsieur, avouez cependant qu'on négligeait le service divin?

— M. le comte, Nicosie n'était {Hu 37} pas assez bien fortifiée!.......

— Oui!... contre les mauvaises doctrines qui nous ont envahis bien avant les Vénitiens, interrompit le ministre; c'est la religion qui forme les bons soldats en les rendant pieux et soumis au prince, et si les églises avaient été pleines nous n'eussions pas succombé; le Dieu fort nous aurait accompagnés.

— Non, monsieur, permettez; nous succombâmes parce qu'il nous manquait trente mille hommes, voilà le fait... Monsieur, trente mille hommes sont la base nécessaire de toute résistance, de toute oppression, de toute entreprise, de tout royaume à défendre, {Hu 38} à envahir, à conserver... ensuite, depuis long-temps l'on négligeait les relations diplomatiques avec les états européens. Que cela nous serve d'exemple à l'avenir; n'est-ce pas, madame?...

A cette interrogation du prélat vindicatif, Clotilde garda le silence, en faisant la plus jolie petite moue qu'il fût possible de voir, et elle s'avança plus rapidement vers sa nourrice et sa demoiselle d'honneur.

Monestan se trouvant attaqué gravement, saisit l'évêque par sa ceinture, et, tout en doublant le pas pour suivre la princesse, il dit au prélat avec la chaleur de l'innocence accusée:

{Hu 39} — M. l'Évêque, trente mille hommes ne peuvent rien, là, où les mauvaises mœurs ont abâtardi le courage; trente mille hommes sans religion, ne valent pas la légion thébaine; et, quant aux relations diplomatiques, qui vous dit qu'elles n'ont pas été entretenues? Pensez-vous à vos paroles? pour en parler connaissez-vous bien l'état de l'Europe? quel secours pouvions-nous attendre du roi de France qui, dans ce moment même, a la moitié de son royaume à conquérir? et comment a-t-il conquis la première moitié? C'est avec l'envoyée du Seigneur, cette vierge dont la force {Hu 40} vient d'en haut et qui a rempli sa mission en sacrant son roi: elle n'est morte que parce que Dieu l'a rappelée, voulant laisser faire les hommes. — L'Angleterre pouvait-elle penser à nous, quand elle ne conserve pas ses conquêtes attaquées, et que des factions s'apprêtent dans son sein et servent la France plus puissamment que le courage des Dunois? Le roi René dont nous habitons le comté, ne soutient-il pas une guerre ruineuse en Italie avec l'Aragon? l'Aragon lui-même, est en guerre avec les Maures, ainsi que le Portugal: et, de tous ces malheurs, le plus grand, et que vous ignorez sans doute, {Hu 41} c'est l'état de la cour de Rome.... A peine remise des secousses éprouvées au concile de Constance, ellea vu chasser le véritable pape!... le vicaire de Jésus-Christ! Eugène IV!.... Les Turcs attaquent l'Allemagne, déjà attaquée par les Hussites; Constantinople est aux abois; Jérusalem a succombé!..... Le tombeau de Jésus est aux infidèles!... Au milieu de ces chocs des masses premières, lorsque les grandes puissances croulent, se reconstruisent de leurs débris, pour crouler encore et s'entredéchirer; lorsque Dieu, pour punir la terre, a déchaîné son ange exterminateur, quel secours l'Europe pouvait-elle {Hu 42} donner à un petit royaume attaqué par une petite république? Quand on ne fait pas attention au siège de Constantinople, devait-on regarder Chypre? lorsque les lions se battent, s'arrêtent-ils pour sépare les écureuils? a Attendez la pacification générale, et l'on nous rétablira!....

L'évêque atterré, par ce discours ab irato, resta quelques momens sans répondre; mais vous connaissez bien peu la persévérance sacerdotale si vous le croyez abattu.

— Si la pucelle triompha, répondit-il, elle avait presque trente bons mille hommes que l'originalité du chef d'armée fanatisait... Ici, {Hu 43} continua-t-il en regardant Monestan d'un air goguenard, il faut rendre justice à la haute politique de la cour de France, et je suis bien fâché d'ignorer le nom de celui qui trouva ce nouvel expédient pour ranimer l'ardeur des soldats..... Mais brisons là-dessus, ajouta-t-il en voyant l'effroi de Monestan; je persiste à dire que si nous avions trente mille hommes, cela nous vaudrait mieux que d'attendre votre pacification, et je réponds qu'en les faisant débarquer sur la pointe orientale de Nisastro, car c'est la partie la plus faible de l'île, que j'ai observée plusieurs fois, on viendrait à bout des Vénitiens.

{Hu 44} — Hélas, dit Kéfalein, nous fûmes vaincus parce que nous n'avions pas assez de cavalerie.

— Et vous, Castriot, demanda la princesse en riant, que pensez-vous?.....

— S'il y avait eu deux mille hommes comme moi, vous seriez encore à Nicosie. Au reste, il ne s'agit plus de savoir comment on a perdu Chypre, mais bien comment on la reprendra.

— Tu as raison, Castriot, dit l'Évêque, tu es le modèle des soldats: courage et dévouement.

— C'est vrai, reprit Monestan; mais il manque de religion.

— Voilà ma croyance et mon {Hu 45} Dieu, s'écria le soldat en tirant à moitié son sabre; hors mon service, ma tête et le dedans ne regardent personne.

Ainsi, chacun parlait sa langue en voulant la faire parler aux autres, et cette toute petite cour avait encore ses intrigues: partout oii se trouveront trois hommes et un pouvoir, vous en verrez!...

En ce moment la princesse arriva près de sa nourrice et de Josette. Aussitôt que l'Innocente l'aperçoit, elle cesse ses extravagances, sa figure se contracte, elle est muette et pleure!.....

— Pourquoi donc avoir quitté le château, ma bonne Marie, {Hu 46} vous savez que j'aime mieux vous y voir, que dans la campagne où il peut vous arriver malheur.

L'Innocente, ses petits yeux noirs fixés sur Clotilde, pleura plus fort en entendant cette voix dont elle eut les prémices: elle se tut, et marchant lentement, elle s'alla mettre à côté de Castriot qu'elle recherchait volontiers par reconnaissance. Il défendit son fils!...

— Josette, dit la princesse d'une voix douce, vous m'avez quittée?..... je n'ai qu'à vous louer si ce fut pour veiller sur Marie; cependant, comment lui laissâtes-vous faire cette fosse?.....

{Hu 47} Josette rougit et balbutia: madame!..... je..... j'y.....

— Ecoutez, mon enfant, vous avez tort de vous promener seule; quoique vous soyez du pays, il est en proie à des brigands qui ne vous en tiendront pas compte, car ils ne sont d'aucun pays. Vous devez savoir que le comte Enguerry-le-Mécréant court la campagne et la pille, ses soldats se permettent tout!.....

Josette rougit encore davantage; et la princesse en examinant cette rougeur croissante au nom d'Enguerry et dje ses soldats, devint toute pensive..... Alors la folle chanta {Hu 48} deux vers grecs d'une chanson moderne dont voici le sens.


Je la vis sur la montagne,
Embrasser son tendre amant,
Puis revenir tristement
Au travers de la campagne.

La princesse entendant ces vers, regarda sa demoiselle avec un air inquisiteur, qu'elle eût voulu rendre grave, comme si une jeune fille pouvait l'être!..... Clotilde avait parlé d'Enguerry-le-Mécréant; alors l'Aumônier lança son dernier trait au comte de Monestan en lui disant:

— Il faudra songer à nous fortifier contre ce furieux qui lève des contributions, pille, massacre {Hu 49} et profite pour faire trembler la Provence de ce que le fils de René-le-Bon n'est pas encore arrivé.

— Il n'a ni foi ni loi, ne croit ni à Dieu ni au Diable, répondit le comte. — Castriot s'avança et dit avec un affreux sourire: « quand il en sera temps, qu'on me dise: va... et vous ne le craindrez plus. » b Il fit avec sa main un geste qui indiquait énergiquement son dessein.

— Nous n'assassinons personne, reprit Monestan d'un ton grave; la loi divine.....

— A-t-il de la cavalerie? demanda Kéfalein.

— On dit son château très-bien fortifié, repartit l'évêque.

{Hu 50} — Je gage qu'il n'y a pas de chapelle, s'écria Ludovic.

Le groupe s'était arrêté pour attendre que Clotilde continuât sa promenade: en ce moment la folle, voyant sur la colline une belle tête d'homme, elle se prit à rire en indiquant du doigt la place où Josette avait fait ses adieux. L'on eut beau y regarder, on n'y aperçut rien. On prit cela pour un trait d'extravagance, ce qui fâcha Marie, et elle se mit à murmurer. Tout à coup l'on entendit le bruit des pas d'un homme courant avec vitesse; tous les yeux se tournèrent vers l'endroit où la route faisait un coude avec la colline des Amans et {Hu 51} d'où le bruit partait; alors Castriot se mit en avant, la main sur son sabre.

Un sentiment mixte qui tient le milieu entre l'inquiétude et la curiosité rendit chacun immobile; le bruit s'approcha par degrés et le pauvre fugitif ne tarda pas à paraître. C'était un jeune homme enveloppé d'un manteau. Quand il se montra, l'on vit au dessus de sa tête, et dans le ciel, une lueur rougeâtre dont l'éclat sinistre effaça celui du jour, une fumée noire, des étincelles et des pailles enflammées, voltigeant dans les airs, indiquaient un grand incendie, et tout, excepté l'Albanais et l'Innocente, {Hu 52} fut saisi de terreur. L'inconnu s'avançant toujours, Castriot tira son sabre et se mit sur la défensive. L'étranger ne se trouva bientôt plus qu'à cinquante pas de la princesse de Chypre. Objet de tous les regards inquiets, il fut examiné avec l'attention qu'il est bien naturel d'avoir, lorsqu'on rencontre un étranger, et qu'il peut donner des éclaircissemens sur ce qu'on ignore. On remarqua donc ses cheveux bouclés, noirs comme du jais, et rendus plus éclatans par une peau très-blanche; son visage annonçait un grand effroi, et ses vêtemens en désordre, une fuite bien précipitée. A la faveur de ce désordre, chacun, {Hu 55} et principalement Clotilde, admira les belles proportions de l'étranger. Il tenait à la main un mauvais bonnet vert appuyé sur son cœur où il pressait en même temps son manteau c, avec lequel il semblait cacher quelque chose. Certes, la beauté d est un avantage qui prévient toujours en faveur des gens qui en sont doués, et il n'y avait au monde que Castriot ou un gendarme du 19e. siècle capables d'arrêter sur une route un beau jeune homme, par ces mots prononcés d'un ton brusque.

— D'où venez-vous?

— De Montyrat.

— Où allez-vous?

{Hu 54} — Ici.

— Pourquoi?

— Regardez cette lueur....

— Hé bien!... demanda la princesse effrayée.

— Ce beau village est brûlé.....

— Esl-il du domaine? interrompit Monestan.

— Non, monsieur, il dépend de l'apanage de Gaston II, fils du comte de Provence. J!y avais une modeste demeure, elle est détruite et je fuis le terrible Enguerry-le-Mécréant. Hier, il vint demander les contributions qu'il imposa la veille. On fut dans l'impossibilité de le satisfaire. Il marqua le village d'une croix rouge, et depuis ce malin {Hu 55} ses soldats le pillent. Ces flammes annoncent que tout est terminé. Je suis sans patrie et sans asile! on ne m'en refusera pas un chez Jean de Lusignan!...

— Et pourquoi? demanda Kéfalein qui parut sortir d'un songe.

— Parce qu'il connaît le malheur!.....

Les accens de cette voix enchanteresse furent pour Clotilde la plus délicieuse musique qu'elle eût entendue. Elle était sous le charme, immobile, et regardait l'inconnu de toutes les forces de son œil; elle se sentait entraînée vers lui, par une attraction sympathique si violente, qu'on ne {Hu 56} peut la comparer qu'à cette fascination qui contraint l'oiseau à s'avancer lentement vers le serpent. De son côté l'étranger ne regarde qu'elle, et ses yeux avides semblent dévorer ses attraits; ils errent sur le sein blanc et ferme de la princesse avec tant d'ardeur, que l'intellect de Castriot en fut chiffonné. S'indignant de ce qu'un étranger eut l'audace de prendre du plaisir à l'aspect de la princesse de Chypre, il lui dit brutalement.

— Pourquoi ne parles-tu plus?

— Parce que l'admiration est muette!... répondit-il d'une voix entre-coupée.

Mon cher, dit cavalièrement {Hu 57} le prélat, malgré vos phrases, vous sentez que l'on ne peut pas accueillir un inconnu sans savoir...

— Ah! monsieur l'évêque, reprit le ministre, vous avez bien peu de charité?...

— Voyons, qui es-tu? lui cria Castriot. — L'étranger ne répondant rien, l'Albanais commença à brandir son sabre. La princesse n'entendait rien, et Josette que toutes les soubrettes devront avoir devant les yeux, si elles veulent briller dans leur carrière, remarqua fort bien l'émotion de sa maîtresse.

— Qui que vous soyez, dit {Hu 58} enfin Clotilde, je puis, sans être démentie par mon père, vous accorder un asile dans ses Etats. Quant à savoir qui vous êtes?... son hospitalité perdrait tout son prix: les mesures de sûreté ne regardent que ses ministres.

Lorsque Clotilde eut fait connaître sa bienveillance, on s'approcha de l'étranger et chacun s'apprêtait à le féliciter, quand il répondit avec la voix de l'àme.

Que les hommes aient une étoile aux cieux, la mienne est désormais sur la terre!... O ma bienfaitrice!.. ma reconnaissance seule suffira-t-elle?... Je me consacre à vous, comme au culte d'une déesse. {Hu 59} Vous fûtes aujourd'hui ma Providence, soyez-la toujours!... En finissant avec énergie ces paroles exaltées, il voulut tendre ses mains à la princesse, et par ce mouvement, il laissa tomber le manteau protecteur dont il était couvert. Le groupe recula d'épou- vante comme si la foudre eût tombé, et cette clameur terrible fut unanime.

— Un Juif! ... Le seul Monestan dit: Un damné!... Le taciturne Albanais décrivit avec son sabre une courbe turque qui aurait promptement fait voler la tête du vil animal, si, plus prompte encore, la princesse effrayée n'eût {Hu 60} crié: Castriot!... Son accent disait tout; le damas s'arrêta à deux lignes du beau col de l'Israélite, et Clotilde s'évanouit dans les bras de Josette et de Monestan. Kéfalein et l'évêque la soutinrent, en montrant une vive inquétude e.

Ce qui produisit ce mouvement de dégoût, c'est qu'en lâchant son manteau, le malheureux découvrit la roue de drap jaune, de la largeur d'un blanc tournois, que les Juifs étaient forcés de porter, sur le côté gauche de leur habit, par l'ordonnance de Louis X; de plus, on aperçut sur son bonnet vert les deux {Hu 61} cornes rouges que l'arrêt de Philippe-le-Hardi y plaça.

Le Juif immobile et pâle, ressemblait à la statue d'un lapithe petrifié par la tête de Méduse. Les restes infortunés de cette nation étemelle, que l'on croyait alors écrasée sous le poids de la colère céleste, étaient repoussés par toutes les justices et toutes les religions. La pitié ne les regarda jamais, ils furent les parias de l'Europe... eurent le monde pour patrie, le déshonneur pour cachet, l'injure et les avanies pour nourriture, la lèpre et l'indignation générale pour compagne, les supplices pour consolation; ils eurent {Hu 62} le courage de s'envelopper froidement dans leur infortune et de tenir à la vie, par cela même qu'à chaque instant, le dernier des vilains pouvait la leur ôler sans rien craindre. Courbés sous le faix de l'exécration publique, les restes de leur vertu succombant à ce poids, force leur était de se rendre nécessaires à leurs tyrans par des richesses acquises dans une usure si âpre, qu'elle justifiait en quelque sorte la haine de la terre. Contraints de déguiser leur opulence, ils inventèrent les lettres-de-change et les billets; de manière que, semblable à Bias, jin Juif portait en tous lieux une invisible fortune. {Hu 63} Bannis sous le règne précédent, ils venaient de rentrer en France, pour y pressurer les Grands obérés par la guerre, au risque de tout perdre et d'être encore chassés et torturés, au moindre prétexte plausible.

Lorsque l'Albanais se fut assuré que la princesse, objet de tous les regards, reprenait ses sens, il dit au Juif brièvement, comme s'il eût de la répugnance à lui parler.

— Ton nom?

— Nephtaly Jaffa.

— Ton pays?

— Venise.

— Juif et Vénitien, c'en est trop!... meurs.

— Je ne veux pas que l'on égorge {Hu 64} un homme devant moi!... s'écria la princesse; la présence des rois ne peut pas f être fatale!...

— Est-ce un homme? demanda l'aumônier.

— J'espère qu'il est moins qu'un cheval, dit Kéfalein.

L'Innocente se mit à rire et à sauter autour du Juif, comme un cannibale devant sa victime, en criant: J'ai fait sa fosse, Castriot mon ami, tuons?... brûlons cet ennemi de Dieu!...

— Marie! dit Clotilde avec douceur.

La nourrice resta la bouche béante: — Puis-je prononcer le mot tuer?... Mon ami, dit-elle au Juif, {Hu 65} nous nous ressemblous, nous sommes hors rhumanité, viens dans ma loge, je t'y soignerai!...

Castriot guettait le moment où Clotilde se retournerait, pour débarrasser le beau Juif de sa tête; mais Ciotilde, regardant toujours l'Israélite à la dérobée, ne lui en laissa pas le loisir. Celui-ci, sans faire un seul pas pour se garantir du sabre de l'Albanais, faisait briller une joie pure dans ses yeux noirs, en voyant les roses succéder aux lys, sur les joues de sa bienfaitrice.

— Fuis donc, au moins? s'écria l'aumônier d'une voix colérique, retourne d'où tu sors! Va te faire {Hu 66} pendre ailleurs!... Déicide, rebut des hommes, ne salis plus notre vue, ne souille plus notre air. Vade, Satana!...

— Vous pourriez le lui dire avec plus de douceur? dit le comte Ludovic.

— Et va-t-en à pied, ne déshonore pas un cheval?... continua le connétable sur le même ton que l'évêque.

— Messieurs, reprit Clotilde, je vous prie de ne plus tourmenter ce... cet...

— Cet animal bipède, dit Kéfalein.

— Je le prends sous ma protection, continua la princesse. Qu'il {Hu 67} reste en ces lieux, jusqu'à ce que j'aie demandé à mon père de lui permettre d'habiter ses domaines; si mon père me refuse, alors il les quittera. Mais qu'on ne le maltraite pas?... et, s'apercevant du dessein de Castriot, elle lui ajouta: Gardez-vous de lui faire aucun mal!

— C'est bien votre volonté? demanda le farouche Albanais.

— Je vous le commande.

— Soit... Vis donc, animal immonde; et le soldat remit, avec humeur, son sabre dans le fourreau, en lançant un regard très-équivoque au Juif. L'Albanais lui montra la terre du doigt, en fronçant de gros sourcils noirs de {Hu 68} manière à lui faire comprendre qu'il eût à remercier la princesse.

Cette pensée ne fut pas assez clairement exprimée pour que l'infortuné la conçut. Alors Castriot, le jetant par terre d'un vigoureux coup de poing, lui cria: « A genoux. Judas, et baise la poussière de ses pas!... »

Clotilde gémit et se retourna promptement, comme pour ne pas être témoin d'une chose pénible. Marie poussa les petits cris d'un enfant auquel on prend un joujou, quand Josette lui arracha le bonnet vert et rouge du Juif, dont elle s'amusait.

— Tiens, Juif?... dit la soubrette, {Hu 69} en tendant les deux cornes rouges à l'Israélite immobile: et voyant qu'il ne faisait aucun mouvement pour le reprendre, elle le lui jeta au nez.

— Allons, venez, Marie, ajouta-t-elle, en emmenant l'Innocente, qui ne cessait de regarder Nephtaly en lui faisant des grimaces.

— Et c'est un Juif!... dit involontairement Clotilde, en s'éloignant, suivie de son cortège.

— On pourra lui imposer des contributions, s'il est riche, répondit l'évêque.

— Et le tuer s'il ne les paie pas, répliqua Castriot.

— L'on essaiera de le {Hu 70} convertir, dit le premier ministre.

Josette s'étant déjà retournée pour examiner l'Israélite, observa très-judicieusement à sa belle maîtresse, qu'il gardait toujours la même posture, et qu'il baisait la marque du cothurne de Clotilde, en la suivant d'un œil enflammé!...

— C'est un Juif!... répliqua Clotilde; et, le préjugé agissant dans toute sa force, alors qu'elle ne voyait plus la figure suave de l'Israélite, elle eut un léger frisson, en songeant qu'elle venait d'approcher de trois pas un être aussi immonde...............................................

(Note 1re. Voir à la fin du 4e. volume.)

CHAPITRE PREMIER CHAPITRE III


Variantes

  1. pour sépa- les écureuils? {Hu} (nous corrigeons cet erreur due au saut de ligne)
  2. ne le craindrez plus. « (nous corrigeons le guillemet)
  3. en même temps ton manteau {Hu} (nous corrigeons)
  4. la la beauté {Hu} (nous corrigeons)
  5. vive in- quétude {Hu} (nous corrigeons)
  6. ne pas être {Hu} (nous rectifions)

Notes