lord R'Hoone.
CLOTILDE DE LUSIGNAN, OU LE BEAU JUIF
Manuscrit trouvé dans les archives de Provence

lord R'Hoone / Clotilde de Lusignan, ou Le Beau Juif / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME PREMIER

CHAPITRE VI.

Voir ce qu'on aime, est un premier bonheur!.
                        (Poëme de Moïse sauvé.)

  Les manies sont aux vrais goûts que la nature nous a donnés, ce que les ifs taillés, les décorations de buis des jardins du 17e. siècle étaient à la beauté des champs et des forêts.
        (MIRANDOL, VIe. Livre.)

  Les grands croient être seuls parfaits, et sont jaloux de leurs prérogatives.
        (LM BRUYÈVE.)

Qu'à ce monstre à l'instant l'âme soit arrachée,
Apaisons par sa mort et la terre et les cieux.
        (RACINE, Esther, acte III, scène VI.)

    On ne s'avoue que bien tard son amour.
        (Le comte MAXIME ODIN.)

[{Hu 170}] Depuis une heure le soleil dorait les tours de Casin-Grandes, et l'aurore trouva l'intendant montant {Hu 171} éveiller sa fille, pour qu'elle fût prête au réveil de la princesse.

— Bien, mon enfant! lui dit l'avare en la voyant levée, il ne faut jamais être en retard auprès des princes; ne manque pas d'arriver au coup de sifflet de la princesse: elle récompensera ton zèle.

— Ah! elle l'a déjà fait, répliqua l'imprudente Josette, en montrant une riche bourse.

— Donne, donne, mon enfant? s'écria Bombans en ouvrant de grands yeux et prenant un ton paternel, tu n'as pas besoin de cet argent!.. je le ferai valoir; et quant à la bourse? je la vendrai: elle est trop riche pour nous.

{Hu 172} — O mon père! laissez-là-moi? c'est un souvenir!...

— Elle vaut vingt angelots! et l'intendant la remit avec peine à sa fille... Je t'avais bien dit que la princesse était généreuse.

— Et bonne, douce, point difficile à servir...

— Mais Josette? dis-moi, comment es-tu avec elle?...

— Comme me voilà, mon père.

— Ce n'est pas cela. A-t-elle de l'amitié pour toi? te rudoie-t-elle? est-elle francbe, confiante?

— Mon père, nous sommes comme deux amies!...

— Bien, bien!... deviens sa {Hu 173} favorite.... elle nous soutiendra contre l'envie.

— Vous parlez toujours de malheur! que craignez-vous? n'êtes-vous pas honnête homme?

— Oui, répliqua l'intendant embarrassé, mais, tâche d'en convaincre la princesse? les grands croient aussi difficilement le bien, qu'ils croient facilement le mal!... Surtout, ma fille, ne va pas me mmer en habits somptueux: depuis quinze jours, tu as mis deux robes différentes; nous ne sommes pas riches: je me suis ruiné au service du prince!... Allons, va dans l'antichambre de ta maîtresse.

La jolie Provençale sortit, et son {Hu 174} père fouilla toute la chambre, pour voir si Josette ne lui avait pas caché quelque ducaton, ayant également peur d'en trouver et de n'en trouver pas! La recherche fut inutile; aussi, s'en alla-t-il gronder les gens et les faire hâter....

Josette, en entrant chez la princesse, éveilla le farouche Castriot qui, couché en travers du seuil, dormait à la porte de la chambre de Clotilde. L'Albanais calculait sa reconnaissance: « En effet, se disait-il, que dois-je faire? Empêcher la race de Lusignan de finir: or, on peut tuer le prince!.. c'est un très-grand malheur sans doute; mais le malheur serait {Hu 175} irréparable, si la princesse mourait, puisque tout périt avec elle... » Clotilde était donc l'objet de tous ses soins grossiers, mais empreints de la plus vive reconnaissance.....

Il avait soin d'ouvrir la porte des appartemens du prince; et alors il pouvait veiller en même temps sur le père et la fille, car la salle des gardes n'était séparée de l'antichambre de Clotilde, que par le péristyle d'un escalier tout en marbre.

— Allons, Castriot, levez-vous? s'écria Josette, il est temps que je vous remplace.

— C'est vous, belle enfant, dit l'Albanais en faisant une affreuse grimace, qu'il prenait pour un sourire; {Hu 176} et il s'en alla y en remettant son sabre dans le fourreau.

Les pas de l'Albanais fidèle éveillèrent Clotilde... Sa première pensée fut pour le beau Juif: au moins, c'est ce qu'on peut présumer d'après sa promptitude à sauter hors de son lit, pour courir à sa fenêtre... Sa jolie petite et blanche main entr'ouvrit bien légèrement les rideaux; et son tendre cœur agita le simple vêtement qui couvrait à peine deux trésors d'amour, quand elle aperçut les beaux yeux noirs du Juif appliqués à la croisée, avec une telle avidité qu'on aurait cru qu'il admirait Clotilde!.. Mais Nephtaly, voyant le soleil s'avancer dans les cieux, fit les mouvemens {Hu 177} d'un homme qui songe à la retraite avec chagrin.

La princesse fut curieuse de voir comment il sortirait du péril inouï dans lequel il s'était engagé, pour savourer la vue de l'appartement habité par sa bienfaitrice.

En cet endroit, le pic de la Coquette avait la roideur perpendiculaire d'une muraille de soixante pieds de haut: peut-être l'ai-je déjà dit 1, mais pardonnez-moi cette répétition?

Qu'on se figure donc, au milieu de ce mur bâti par la nature, c'est-à-dire à trente pieds du haut comme du bas, une pierre rocailleuse dont la saillie offre trois pieds de large.

Or, l'angle solide, que forme la {Hu 178} Coquette du côté de la mer, ayant la roideur de l'angle d'un bastion; et, la falaise, qui longe la Méditerranée, étant beaucoup trop rapide, et trop dangereuse pour qu'on eût la pensée de s'y hasarder; il semblait, que Nepthaly n'avait pu parvenir à cette rocaille, que par le haut du pic; car, l'on doit se rappeler que le seul côté accessible de la Coquette, celui qui s'en allait en mourant vers la terre, lui était défendu puisqu'il faisait partie du parc. Aux premiers mouvemens, que le Juif osa se permettre sur un si petit espace, la princesse trembla de tous ses membres.

Ce dernier, ne sachant pas qu'il {Hu 179} est vu, saisit, de ses deux mains, une corde remplie de nœuds que Clotilde n'avait pas aperçue.... preuve que le beau Juif attirait toute son attention? Cette corde était fixée sur le piton de la montagne: tout-à-coup Nephtaly s'élance et posant, en forme d'arc-boutant, ses deux pieds sur le rocher, il se trouva horisontalement suspendu, par rapport au fossé, et parvint, en faisant manœuvrer ses pieds avec adresse, à gagner la première crevasse de la falaise. Bientôt la princesse, immobile de frayeur, le vit sur le haut du pic détacher sa corde et disparaître au milieu des aspérités, des pointes de rocher et de l'écume {Hu 180} de la mer, qui blanchissait les crevasses en s'y glissant....

Il régna, dans tous ces mouvemens du beau Juif, une grâce dont la nature gratifie au hasard certains êtres. La force, l'élégance, l'adresse et toutes les beautés de Nephtaly, parurent aux yeux de la curieuse princesse, qui savourait l'espèce de plaisir que l'on éprouve à l'aspect des dangers d'autrui. Involontairement, sans doute, elle imitait les mouvemens de Nephtaly, et, lorsqu'il atteignit la plage, elle fit un cri de joie, auquel Josette accourut.

— Qu'avez-vous, mademoiselle?...

— Rien, rien, Josette ..... {Hu 181} répondit Clotilde, toute tremblante; je ne vous appelais pas, pourquoi donc êtes-vous entrée?....

— J'ai cru vous entendre jeter un cri.... redoutant quelque malheur, je suis vite accourue.

En effet, Josette était émue, et l'inquiétude se peignait sur ses traits.

La princesse lui lança quelque petit sourire d'amitié, comme pour la remercier; mais je suis fâché d'avoir à dire, qu'il entra dans ce sourire quelque chose de trop distrait, pour ne pas dévoiler une méditation profonde.

Josette, trop habile pour ne pas le remarquer, respecta la rêverie de sa maîtresse, et fut ouvrir la fenêtre du côté de la mer; puis, elle {Hu 182} en vint à celle qui donnait sur la Coquette: Ah!... s'écria-t-elle.

— Qu'avez-vous, dit Clotilde effrayée?

— Ah! madame, les belles fleurs!...

Clotilde, en un centième de seconde, fut auprès de Josette. Elle vit sur la fenêtre, des fleurs tout récemment cueillies, elles contenaient même encore des gouttes de rosée, semblables à des perles orientales... ces fleurs sentirent très-bon pour la jeune Provençale; mais pour la fille des Lusignan, ce lui fut un parfum céleste!.. Les fleurs annonçaient une pensée dominante par leur gracieuse simplicité, et la disposition de leurs couleurs.... {Hu 183} Clotilde, craignant de la comprendre, osait à peine les regarder.

— Madame?.. A ce mot, Josette s'arrêta, car, se tournant vers sa maîtresse pensive, elle lui trouva une expression qui n'avait jamais animé sa belle figure; alors la Provençale se mit aussi à réfléchir. Néanmoins, comme il serait peu convenable que deux jeunes filles restassent plus de dix minutes sans parler, Josette se hâta de sauver l'honneur du sexe.

— Madame, répéta-t-elle, que faut-il faire de ces fleurs?...

— Comment sont-elles venues?... s'écria Clotilde. Et la princesse prenant, par un mouvement machinal, {Hu 184} une rose d'églantier, en savoura l'odeur fugitive avec une espèce d'avidité....

— Madame désire les conserver? demanda Josette envoyant l'action de sa maîtresse. Cette observation fit naître sur les joues de Clotilde l'incarnat de la honte; elle aperçut rapidement les conséquences de la conservation de ces fleurs, et s'écria: « Vous pouvez les jeter. »

— Oh! madame, c'est dommage!.. et néanmoins, la soubrette d'un coup de main les fit voler vers la terre. D'après le mouvement que Clotilde laissa échapper, la soubrette put conclure que c'était un grand sacrifice pour la princesse, {Hu 185} et cependant Clotilde lui dit:

— Josette, nous avons eu raison de les ôter! regardez? elles se sont ffeuillées en chemin!.. Puisse l'espérance se dissiper ainsi... le sylphe n'en apportera plus!...

Apres ces paroles qui tombèrent une à une, Clotilde s'habilla dans le plus grand silence, elle prit son ouvrage de tapisserie, Josette le sien, et, de temps en temps, elles regardèrent la fenêtre.......

* * * * *

Au-dessous de la salle des gardes, se trouvait une vaste galerie voûtée et garnie des petites colonnes assemblées qui distinguent l'ordre gothique; une de ses portes de forme {Hu 186} ogive, donnait sur la plate-forme large de près de cinquante pieds, qui séparait le château des vagues mugissantes; et l'autre porte offrait une sortie sous le péristyle de l'escalier de marbre qui menait aux appartemens du prince... Cette salle, messieurs du centre, était la salle à manger... Salut... trois fois salut!... En ce moment, les trois ministres finissant de déjeuner, quittaient une table ornée de plusieurs pièces d'argenterie massive, et ils achevaient une conversation très-sérieuse, avant de livrer cette salle à l'appétit des officiers de seconde classe, pour le service desquels on retirait les pièces d'argenterie.

{Hu 187} — Enfin, monsieur le connétable, disait Monestan, de quoi pourrons-nous entretenir le roi?.. Le conseil d'aujourd'hui sera sans intérêt! Depuis deux mois que nous sommes à Casin-Grandes, nous avons tout expédié: notes secrètes à nos émissaires, instructions à nos partisans, envois d'argent, affaires intérieures et extérieures.., tout est épuisé.

— Il est vrai que la cavalerie et les années ne peuvent pas nous fournir de grands sujets de conseil... Nous n'en avons plus! A ce mot le grand Kéfalein poussa un soupir de regret.

— Et, continua Monestan, nous ne recevons aucune réponse de nos envoyés dans toutes les cours de l'Europe!..

{Hu 188} — Est-ce que vous pensez que Venise les aura laissé parvenir? dit l'évêque en haussant les épaules.

— Que va donc devenir le roi? s'écria Kéfalein.

— On pourrait, reprit le prélat, lui forger une dépêche fort importante.

— Oh! monsieur, dit Monestan, faire un mensonge, et se jouer du prince!..

— M. le comte, répondit Hilarion, on ignore le mot de mensonge dans la haute politique, et du reste, si le prince s'en aperçoit, nous ferons pendre le courrier qui sera censé apporter la dépêche.

— Il est écrit: tu ne mentiras {Hu 189} point!... s'écria le pieux ministre.

— Cependant monsieur le comte, répliqua l'évêque, tous les jours un général invente un stratagème pour battre l'ennemi: il envoie de prétendus espions qui se laissent prendre, et qui, pour avoir leur grâce, font de faux rapports sur le nombre, etc. Notre ennemi, c'est l'ennui du prince, et pour tuer le temps, on peut bien...

— Grand dieu! se permettre une chose indigne de la majesté du souverain!.. interrompit le premier ministre; pour qui prenez-vous le roi Jean II? C'est de nous tous, le plus sage, le plus religieux, et le plus politique...

{Hu 190} — Au reste, reprit l'évêque en affectant un air de mépris pour le ministre, une affaire importante est bientôt trouvée. Ne peut-on pas concerter le plan à suivre pour reprendre l'île de Chypre? mais... le prince a la mauie de l'initiative! il veut toujours avoir parlé le premier des choses et les proposer!...

— Vous pensez juste, monsieur; répondit Monestan, n'ayant plus rien quis'applique au présent, il faudrait pouvoir s'occuper de l'avenir; et faire voir au prince les abus qu'il devra détruire en rentrant dans son royaume.

— Mais nous nous occuperons d'abord des moyens de reprendre {Hu 191} ce royaume?... s'écria l'évêque....

— Soit, dit Monestan; je conviens que c'est le plus essentiel: et après, la religion sera...

— Messieurs, interrompit Kéfalein, je vous laisserai tenir le conseil sans moi: tirez-vous de cette difficulté, vous avez plus de talent que moi pour les discussions; mais s'il s'agissait d'une charge de cavalerie comme celle que je fisà Edesse!.. Ah! quel combat messieurs.... Il allait entamer le récit de la bataille où il fut fait connétable et où il sauva l'État, quand il aperçut Castriot, aussitôt il courut vers l'Albanais.

— Je crois, dit l'évêque avec un sourire et un geste contempteur, {Hu 192} qu'il ne nous serait pas grandement utile... ce pauvre général!... quid nobis?

— J'avoue, monsieur, que le connétable n'est un aigle, mais l'Éternel a ses raisons en distribuant aux hommes leurs divers talens, et Kéfalein est brave, il a sauvé l'État.

— Il vous l'a bien assçz répété pour que vous le sachiez!....

— M. l'évêque, la religion nous ordonne de souffrir les défauts des autres, parce que nous en avons tous; et que sans cette tolérance, l'amour fraternel qu'elle recommande n'existerait plus... Si vous n'estimez que les grands capitaines; {Hu 193} Kéfaleln, n'estime que ceux qui montent à cheval; Trousse, ceux qui se portent bien et ne pensent pas; Bombans, ne juge un homme que sur sa richesse, et que de gens comme lui!.. chacun sa marotte!.. l'indulgence est une des premières vertus du vrai chrétien!...

Kéfalein et Castriot sortirent ensemble, accompagnés des quinze chevaux que le connétable exerçait: il avait le chagrin de n'avoir pu trouver que dix personnes en état de les monter; aussi, s'occupait-il à faire des recrues dans le domaine!...

Le chef et le soldat cheminèrent quelque temps sans rien dire; seulement, le connétable {Hu 194} retournait sa petite tête longue pour examiner comment ses néophytes équestres s'en tiraient...

Enfin Castriot, comprenant que le devoir lui dictait au moins une interrogation risqua la suivante:

— Monseigneur, une difficulté m'a toujours occupé; lorsqu'on fait une charge de cavalerie, doit-on tenir son sabre en l'air ou en ligne droite?

— Castriot, c'est une grave question! répondit le joyeux connétable, en arrêtant Vol-au-vent. Si tous les gouvernemens avaient des hommes exercés comme toi dans l'art de se servir du sabre des Turcomans, on devrait le tenir sans {Hu 195} cesse prêt à décrire une courbe rapide; mais remarque que l'objet de la cavalerie n'est pas précisément de tuer les soldats ennemis, elle les dissipe; voilà pourquoi les charges de cavalerie décident le succès d'une bataille, comme à celle d'Edesse, où je sauvai l'État par une charge brillante, que je vais te représenter:... Ici,... continua Kéfalein, en montrant un champ de blé; ici se trouvaient les bataillons ennemis presque entamés; et dans cette position-là (il indiquait un champ d'avoine) nos soldats les attaquaient avec courage. L'ennemi pressé tente un dernier effort, et fond sur les nôtres; à cette {Hu 196} furieuse irruption nos soldats étonnés s'enfuient....

— C'étaient des lâches! interrompit Castriot en colère.

— Soit: mais posté depuis longtemps à un millier de pas avec ma cavalerie, je me disposais à donner; lorsqu'un vieux soudard, qui, par parenthèse, fut tué, me dit: « Monseigneur, ils ne sont pas encore assez en désordre, vous risqueriez d'être abîmé.. » Je suivis ce conseil, et lorsque leurs rangs commencèrent à se rompre je fondis...

A ce mot Kéfalein pressant les flancs de son cheval, Vol-au-vent partit au grand galop; les autres chevaux suivirent cette {Hu 197} impulsion par instinct en cherchant à se devancer; de manière que, lorsque le connétable se trouva dans le champ de blé, il aperçut, sept de ses cavaliers sur dix, étendus par terre et criant comme des aveugles sans bâton.

— Cette manœuvre sauva l'État, dit- il tristement à Castriot, le seul homme qui fût à ses côtés. Comment, belîtres, s'écria-t-il quand les maladroits revinrent chercher leurs chevaux, après douze leçons vous vous laissez désarçonner?... Jamais, non jamais, le Roi n'aura de cavalerie dans ce maudit pays!..

— Coquins!.. continua Castriot, vous devez savoir monter à cheval puisque monseigneur le veut! {Hu 198} sachez-le demain? ou sinon!.. Il leur fît une affreuse menace avec son sabre.

— Il faut convenir, cependant, qu'un bon cavalier est une chose rare, répondit le connétable en ramenant vers la tête de son cheval, ses deux longues jambes en fuseau, qui lui donnaient l'air d'une paire de pincettes; et il força son beau cheval arabe à caracoler. Après cette manœuvre, il regarda ses gens avec l'air de supériorité d'un acteur qui rentre dans la coulisse; au bruit des applaudissemens.

Les cavaliers honteux, remontèrent en silence sur leurs chevaux, et l'escadron continua sa route à travers les domaines........ . . . . . .

Pendant ce temps-là, les deux {Hu 199} ministres, fort embarrasses de ce qu'ils allaient dire à leur souverain, traversaient le péristyle: au bruit de leurs pas la garde du prince, c'est-à-dire trois Cypriotes qui jouaient aux des, saisirent leurs hallebardes et prirent une position semi-militaire. Les deux ministres entrèrent au salon, en se dirigeant vers le cabinet royal, lorsque le docteur Trousse, une verge d'ébène à la main, les arrêta.

— Messeigneurs, le Roi n'est pas encore visible.

— Serait-il indisposé, maitre Trousse? demanda Monestan.

— Un Roi sans royaume se trouve toujours malade, monseigneur; {Hu 200} moi je prétends qu'il ne s'en porte que mieux. Mais vous, messeigneurs, votre santé doit toujours être chancelante, car les affaires de l'État emportent une somme considérable de vos idées, et plus nous en perdons, plus la maladie a de prise sur nous. Moi, vous le savez, je crois que les nerfs sont la cause immédiate de nos douleurs; et les nerfs, visibles ou invisibles, étant les agens immédiats de la pensée; la pensée, les détériore et cause nos maladies et notre mort. Nos pères qui pensaient peu, se portaient bien; et de nos jours, les maladies augmentent avec les sciences!... Ah! les médecins dans quatre cents ans {Hu 201} auront de la besogne!... moi...

A ce mot favori du docteur-huissier, un léger bruit se fit entendre dans le cabinet, il y transporta sa ronde et lourde petite machine, en pensant le moins possible.

— Sire, dit-il, vos ministres se présentent pour avoir l'honneur...

— Vous pouvez faire entrer.

— Messieurs, répéta Trousse en s'inclinant, le roi m'a dit: « Vous pouvez faire entrer. » Trousse se tapit respectueusement contre la porte, en criant d'une voix clairette: « M. le comte de Monestan et M. l'évêque de Nicosie, » — On pourrait croire, d'après la fidélité avec laquelle {Hu 202} Trousse rendait les paroles du roi, qu'il avait lu Homère!...

Monestan seul, salua profondément Jean II, qui était assis dans un fauteuil de bois doré, près d'une table ronde couverte d'une étoffe verte et de papiers. — L'évêque entra d'un air très-cavalier.

— Sire, nous attendons vos ordres? dit Monestan.

— Messieurs, je vous permets de vous asseoir à cause de votre grand âge...

Ces paroles, depuis trois ans, servaient de prélude à toute espèce de conseil. — Un assez long silence suivit cet ordre, et les deux ministres se regardèrent, comme pour se {Hu 203} demander: Qu'allons-nous faire?..

— Eh bien! messieurs, dit le prince avec le geste d'un homme accablé de travail, de quoi s'agit-il aujourd'hui?...

— Sire, répliqua l'évêque qui ne doutait de rien, parce qu'il se croyait la plus forte tête du conseil; nous pourrions nous occuper de la marche à suivre pour reconquérir l'île de Chypre?...

— En avons-nous déjà parlé? reprit fièrement le monarque aveugle, en se retournant plus loin que l'endroit où se trouvait le prélat; c'est à nous seuls à juger quand et comment il conviendra de le faire...

— Si je proposais cette chose, {Hu 204} c'est que je présumais, d'après quelques paroles de monseigneur, que tel était son dessein.

— Ce fut toujours le nôtre! reprit Jean II avec orgueil; mais nous ne pensons pas qu'il soit temps.

— Vous avez raison, monseigneur, ajouta Monestan.... Avant-hier, sire, à l'occasion de votre ambassade au Très-Saint Père, n'avez-vous pas parlé d'envoyer l'un de nous à Venise, afin de...

— Nous y renonçons: répliqua le monarque fâché de ce simulacre de conseil, et de ce qu'on n'attendait pas ses ordres.

— Monseigneur a-t-il appris que lecomte Enguerry-le Mécréant s'est {Hu 205} approché jusqu'à Montyrat? demanda l'évêque.

— Croyez-vous que nous ignorions quelque chose? nous le savons!...

— Hé bien! sire, n'est-ce pas un grand sujet?.. continua Hilarion.

— Oui.... interrompit le monarque avec colère, c'est sur ce dangereux voisinage que nous voulions attirer votre attention: mais, ne pensez pas, messieurs, nous persuader que nous régnons encore; à chaque instant, les circonstances nous le rappellent assez énergiquement; néanmoins, il nous semble que le caractère indélébile que nous portons, réclame toujours un peu de respect? {Hu 206} et, nous saurons, dans notre adversité, conserver une plus grande pruderie de royauté que si nous étions à Nicosie. Ne croyez donc pas qu'il nous faille chaque jour un conseil? désormais, nous vous manderons lorsque les secrets de l'État nous feront désirer de consulter votre expérience.

L'évêque voulut dire un mot. — Paix!... s'écria le roi.

— Sire, reprit Monestan, vous connaissez notre dévouement; jamais nous n'avons eu l'intention d'ajouter aux peines de votre exil...

— Nous vous rendons justice; et Jean II serra la main de son vieil ami.

{Hu 207} — Sire, je ne suis pas seul ici!... s'écria Monestan. Le roi se leva, fut à l'évêque, et lui dit: « Nous vous avons accordé les honneurs de la fidélité, en vous amenant dans cette retraite; cette distinction vaut plus que vous ne pensez, quoique l'on ne croie pas à l'amitié des rois. — Le vieillard croisa sa dalmatique, revint à sa place avec une dignité que sa cécité rendait touchante, et les deux rivaux furent attendris de la bonté de leur sousrerain.

— Monestan, dit le monarque, quelle est votre opinion sur les mesures à prendre contre Enguerry?..

— Sire, je pense qu'il n'est pas digne de la majesté d'un roi de {Hu 208} Chypre et de Jérusalem, d'aller au-devant d'un tel brigand; s'il a cinq cents hommes d'armes, vous avez ici deux cents personnes qui mourraient pour vous, si le château de vos ancêtres n'était pas inexpugnable! — Le vieux roi tressaillit.

— Et vous Hilarion? dit-il tout ému.

— Monseigneur, je crois au contraire, qu'il serait important de vous concilier le cœur de ce compagnon valeureux de Jean-Sans-Peur. Il est grand capitaine, et ses invincibles soldats seraient un commencement des trente mille hommes..

— En nous associant à un tel {Hu 209} homme, interrompît le ministre, nous perdrions notre dignité aux yeux des habitans de ce pays, qui attendent avec impatience l'arrivée du prince Gaston II, pour en être délivrés, et du reste, sa troupe pervertirait l'enfer!..

— M. le comte, reprit l'évêque, dans l'état actuel de la France, un rebelle heureux, quand il a cinq cents hommes d'armes, et un château-fort imprenable, n'est jamais en danger; il partage ses trésors avec le prince, quand il est lâche; et quand il est brave, il lasse sa patience...

— Le connétable est donc absent?., demanda le Roi.

{H 210} — Oui, sire...

— Il faut donc attendre son retour, puisque vous êtes d'opinion différente... Il se fit un moment de silence. Nous avons, reprit le roi, dont la figure exprimait le contentement; nous avons à vous entretenir d'une chose beaucoup plus importante...

Les deux ministres se regardèrent et prêtèrent une oreille attentive.

— Notre bien-aimée fille arrive à l'âge où l'on se marie, et sa beauté, ses droits au trône, peuvent nous procurer un allié puissant; mais, le généreux chevalier qui nous sauva la vie, quand les Vénitiens {Hu 211} envahissaient notre palais, nous dit en nous conduisant au vaisseau qu'il nous procura: « Vous avez une fille! » Alors son émolion nous prouva qu'il avait vu Clotilde; et ces mots semblent annoncer que son bienfait ne sera pas gratuit...

— Ah sire, ne l'accusez pas d'un tel calcul, le Chevalier Noir est trop brave pour être déloyal!..

— Nous ne l'accusons ni ne nous en plaignons, reprit le prince; ce serait s'emporter contre l'arbre qui nous écrase! mais il n'est point venu réclamer Clotilde, et nous pouvons, je crois....

A ces paroles un grand bruit de chevaux se fit entendre dans la cour et le roi s'arrêta.

{Hu 212} — Quel est ce tumulte?... demanda-t-il.

Monestan s'avança vers la croisée. — Le connétable amène un jeune pâtre garrotté, répondit le ministre; nous allons être instruits.

En effet Kéfalein sachant l'embarras de ses collégues, apportait la matière d'une discussion.

— Sire, dit-il, en entrant avec le jeune pâtre contenu par Castriot; nous venons de saisir ce braconnier, assez audacieux pour poursuivre un chevreuil jusque dans le parc et le tirer: il est, du reste, très-bon archer.

— Connétable, répondit le roi d'un air sévère, nous ne vous avons pas fait appeler! oublierez-vous toujours les choses les plus ordinaires? {Hu 215} retirez-vous? Jean prit son sifflet et Trousse parut au son de l'instrument.

— Maître Trousse, sur quel ordre avez-vous laisse pénétrer le connétable?....

Moi, sire, j'étais occupé à démontrer que les cordes trop serrées, allaient faire périr le coupable, car ses nerfs se trouvaient tellement attaqués que sans moi.....

Le monarqueinterrompit Trousse, en permettant au connétable de reprendre sa place. Jean II, malgré son désir de conserver sa dignité, tout en satisfaisant le plaisir qu'il trouvait à tenir ses conseils; manifesta cette fois, sa joie, à {Hu 214} l'aspect de ce surcroit de besogne.

Le beau pâtre c'tait debout; sa figure ronde et spirituelle n'annonçait pas la crainte; et son œil furtif semblait chercher une autre personne. La hardiesse du jeune criminel indisposa l'evêque.

— Est-il yrai, lui dit le roi, que vous ayez commis le crime dont on vous accuse?...

— Oui, monseigneur, répondit-il avec franchise.

— En ce cas, il mérite la mort, s'écria l'évêque.

— C'est juste, dit Kéfalein en levant sa petite tête oblongue.

A ces mots Monestan pâlit et répliqua: « Sire, vous m'avez toujours {Hu 215} vu frémir à l'idée de la destruction d'un être, tel chétif qu'il fût: mais ici, quelle cruauté l'on exercerait en faisant mourir un homme pour un plat de gibier! La religion de Jésus défend une telle doctrine; elle met la vie d'un homme à un plus haut prix, que celui d'une perdrix.

Kéfalein s'écria: c'est vrai!....

— Sire, reprit l'évêque, il convient d'imprimer à ces misérables l'idée de votre puissance; trop de bonté nuit aux princes!...

— Que pensez-vous monsieur le connétable? demanda le prince.

— M. l'évêque a raison, répondit-il.

— Hé quoi! répliqua Monestan, {Hu 216} n'est-il aucune circonstance atténuante? Si c'était pour soutenir son vieux père, qu'il ait chassé ce chevreuil? cette légère faute deviendrait une belle œuvre. Sire, lorsqu'un homme arrive à vingt ans, la nature a décrété qu'il vivra; et l'homme ne doit pas s'opposer à l'Éternel...

— C'est vrai, je me range à l'avis de M. le comte, ajouta Kéfalein.

— Si l'on tue aujourd'hui les chevreuils du parc sans être puni, demain que n'oseront-ils pas? observa le vindicatif prélat.

— Alors il faut le pendre pour assurer notre tranquillité, dit le connétable.

{Hu 217} — Sans l'entendre, répliqua Monestan.

— Entendons-le pour la forme? répondit le sage Kéfalein.

— Parle donc? s'écria Castriot, qui crut que le geste de son souverain signifiait de frapper rudement le beau chevrier. Ce dernier se retourna brusquement, mais il réprima son mouvement d'indignation trop vite pour que l'on s'en aperçût.

— Par quel motif avez-vous tué ce chevreuil? lui demanda le roi.

— Sire, répondit le jeune pâtre en souriant, un chevalier vient d'aborder à l'instant dans les rescifs, il mourait de faim et je n'ai pu résister à sa prière.

{Hu 218} — Quel est ce chevalier?

— Je l'ignore. 11 a grand soin de dérober sa figure aux regards; la visière de son casque est baissée; ses armes sont d'un acier bruni; la barque et le vaisseau qui l'ont amené, portaient le pavillon anglais; ils disparurent dès qu'il fut sur la plage.

Serait-ce mon bienfaiteur? murmura le prince.

— Frivole excuse! dit l'évêque; les lois veulent la mort de ce jeune rebelle, les lois sont au-dessus de tout, et Dieu, monsieur le comte, exécute celles qu'il s'est tracées!...

— Je suis de cet avis, observa Kéfalein.

{Hu 219} Monestan, gémissant de voir ce jeune homme périr pour si peu de chose, essaya de ramener Kéfalein à son opinion, en lui disant:

— Monsieur le connétable, on pourrait faire de ce jeune pâtre un très-bon cavalier.

L'évêque, prenant un malin plaisir à l'emporter sur Monestan, l'interrompit: « Monsieur le comte, s'écria-t-il, ce serait compromettre notre sûreté en l'admettant... »

— Ce n'est pas à nous à prononcer un arrêt, interrompit à son tour le roi qui se retira tout pensif dans son appartement.

Le pâtre fut donc condamné: les ministres s'en allèrent, en {Hu 220} causant de l'émotion que le roi avait manifestée lorsque le pâtre dépeignit le chevalier.

Le chevrier fut remis entre les mains du docteur Trousse, qui le conduisit à la loge de Marie, en se promettant bien de le disséquer, afin de prouver son système aux incrédules; et il eut la bonhomie de le dire au prisonnier.

— Allons, Marie, levez-vous? et faites place à ce condamné?

La folle grogna comme un jeune chien.

— C'est un de tes malades qui ressuscite, Trousse mon ami? Je n'en veux pas chez moi, ma réputation en soutfrirait!...

{Hu 221} — Tes nerfs seront donc toujours attaqués!...

— Aussi long-temps que ton cerveau, docteur du diable; rends-moi mon fils?

— Mais moi!....

— Mon ami, dit l'Innocente au jeune pâtre, je plains ta mère!..

Aussitôt le jeune pâtre incarcéré, Trousse s'en fut au plus vite à son poste.

L'Innocente resta près de la grille. « Mon enfant, dit-elle au captif, personne ne te consolera!... si j'avais la clef je te délivrerais?.. mais tu es un scélérat... ils me batteraient!... et puis, mon fils ne reviendra jamais de dessous terre!..»

{Hu 222} — Madame, dit le pâtre, si TOUS pouvez me faire parler à l'intendant.... — Elle se mit à rire. — Cela me sauverait peut-être. — Elle rit encore plus fort.

Le jeune homme voyant l'inutilité de sa demande, ne dit plus rien; mais l'Innocente n'en resta pas moins assise sur une pierre, à côté de la grille...

Heureusementpour le condamné, sur le soir, Bombans arriva suivi d'un aide de cuisine qui portait le dernier repas du chevrier.

— Êtes-vous l'intendant du château? demanda le captif.

— Oui, pour le moment...

— J'ai besoin de vous parler, {Hu 223} reprit le chevrier en faisant sonner de l'or.

— Va-t-en drôle, dit l'intendant au petit marmiton.

— De quoi s'agit-il? continua Bombans qui pensa que le condamné voulait racheter sa vie, ainsi que les lois de ce temps-là le permettaient.

— Il s'agit, s'écria le pâtre en saisissant l'intendant par son vieil habit, il s'agit de me délivrer!...

L'intendant resta immobile parce qu'il prévit que sa résistance lui coûterait un habit; il s'y opérait déjà certains craquemens qui l'inquiétaient fort; il se contenta donc de crier au secours!...

{Hu 224} Mais le chevrier lui glissa son poing si fort à propos dans la bouche, que force fut à Bombans de se taire: Economie de parole!..... dut-il penser!....

— Si tu ne te sers pas de la princesse Clotilde pour obtenir ma grâce, je déclare au roi Jean, avant de mourir, que tu as pour cent mille francs de biens dans les terres de monseigneur Gaston II.

— Tout le monde le sait donc? s'écria l'intendant pétrifie.

— Vilain cancre! dit la folle en riant aux éclats et montrant à Bombans une basque qu'elle avait détachée de son habit en en mordant l'étoffe....

— Je suis ruiné!... cria Bombans, {Hu 225} un habit de trois marcs!

— La même corde nous servira, maître Hercule, ajouta le chevrier.

A cette sage réflexion du malin pâtre, Bombans fit un signe de consentement, non pas à la pendaison, mais a la précédente proposition du captif.

— Songe toujours que ma mort sera la tienne!... lui cria ce dernier en le voyant se diriger vers la cour des appartemens royaux. — Bombans obtint de sa fille qu'elle parlât sur-le-champ à la princesse. Aussitôt Clotilde se rendit chez Jean II, qui se laissa séduire par sa fille chérie; mais, il lui déclara que cette grâce serait la dernière qu'il accorderait {Hu 226} à sa prière, en ajoutant qu'il n'entendait pas qu'elle se mêlât des affaires de l'État.

Rentrée chez elle, la princesse attendit avec assez d'impatience que Josette en fût sortie...: à peine la jeune Provençale eut-elle fermé la porte, en jetant un dernier coup d'œil à cette fenêtre que la princesse avait regardée toute la journée, que Clotilde courut en entr'ouvrir les ri- d'eaux; elle revit le beau Juif déjà placé sur sa rocaille. La lune étant couverte d'un nuage, il cherchait vainement à distinguer, si ses fleurs ornaient la fenêtre de sa bienfai- trice; la princesse attentive devina cette pensée et fut touchée de {Hu 227} compassion, lorsqu'un faible rayon de lune perçant le nuage, fît voir à Nephtaly ses fleurs gisant à terre. Il regarda douloureusement la fenêtre, des larmes sillonnèrent son beau visage, et le chemin qu'elles y laissèrent fut brillanté par les doux feux de Diane.

Clotilde voudrait bien ouvrir la fenêtre, sans être aperçue, afin d'être plus rapprochée du Juif.....; un verre est bien peu de chose! dira-t-on, mais encore c'est un obstacle, et ceux qui ont aimé comprendront pourquoi la princesse était gênée par cette importune croisée! Elle parvint à l'ouvrir sans bruit au- cun; et elle étendit légèrement le {Hu 228} rideau sur tout l'espace de la fenêtre, en s'y ménageant une place pour son œil... Alors elle respire avec délices l'air qui s'engouffre, en pensant que cet élément vient d'effleurer le corps de son protégé. L'air est un messager fidèle; cet air est le même qu'aspire Nephtaly; enfin l'air ne les sépare point; tout à coup l'air modulé transmit les paroles suivantes, prononcées avec l'accent de la plainte.

— Dieu n'écoute pas toujours nos prières, il en faut beaucoup pour le fléchir!.. La croisée fermée, Clotilde aurait-elle reconnu l'organe enchanteur de Nephtaly? Ces paroles, pleines d'une mélancolie {HU 229} gracieuse, remplirent l'âme de Clotilde d'une volupté suave comme l'odeur de la rose du matin.... Le calme de la nuit répandait un grand charme sur ce religieux et muet hommage de l'Israélite; et ce culte de la reconnaissance émut tellement la jeune fille, qu'elle aperçut, à l'oscillation de son sein, le danger qu'elle courait à cette douce contemplation.... Elle eut la force de se réfugier dans son lit; elle ne le gagna qu'à pas lents!...

Il est, entre la veille et le sommeil, un état mixte où notre âme réfléchit encore, mais nos pensées pâles et comme fantastiques n'offrent, pour ainsi dire, que l'ombre {Hu 230} des pensées; ce fut pendant cette rêverie vaporeuse que Clotilde examina quel sentiment elle portait au beau Juif.....

« Je le protège!....se disait-elle, il est reconnaissant... S'il vient toujours, je serai contente!... ce bonheur me sufîira... Car je ne puis l'aimer!... Cependant, qui pourrait savoir le secret de mon cœur?... personne.... » Elle s'endormit néanmoins, sans convenir avec elle-même, qu'elle aimât le beau Juif.

Le lendemain, un faible souvenir de cette pensée fugitive s'offrit à Clotilde, elle s'en indigna, elle courut à sa croisée, et... l'Israélite à {Hu 231} genoux frappa ses regards; sa contenance semblait dire: « Je ne veux que de l'espoir... Ne tuez pas mon bonheur!... grâce!.. » — « Le courroux de la jeune fille se dissipa comme un nuage fugace. Aussitôt Nephtaly retiré, Clotilde ouvre elle-même la fenêtre, y voit des fleurs nouvelles; en respire l'odeur délicieuse, les touche, et les jette, afin que Josette ne les aperçoive pas. — « Nous verrons s'il aura de la constance!.. » — se dit-elle. Et, sans achever, elle se remit au lit en sifflant Josette... La curieuse Provençale accourut et ne manqua pas d'ouvrir la fenêtre delà Coquette la première.

— Madame, il n'y a plus de fleurs {Hu 232} aujourd'hui!... s'écria la suivante.

— Probablement ce sont des oiseaux qui les apportèrent hier pour commencer leur nid.

Josette fît un sourire d'incrédulité, sans cependant concevoir pourquoi, s'il s'en trouva la veille, il ne s'en trouvait plus le lendemain; elle douta par instinct...

A ce moment le jeune chevrier fit réclamer, par Bombans, la faveur de remercier la princesse.

— Madame, dit le pâtre avec des manières et un son de voix qui n'annonçaient pas la rusticité d'un vilain du quinzième siècle, qu'il me soit permis de vous témoigner ma reconnaissance!... Il s'arrêta presque interdit de la beauté de Clotilde; {Hu 233} cet embarras est la louange qui flatte le plus; aussi la princesse sourit.

— Madame je vous souhaite, continua t-il, le seul théâtre digne de vos charmes, une cour brillante. J'ai vu celles de l'Europe!... partout, je vous assure, vous auriez la palme de la beauté. Adieu madame. Raoul cherchera quelque jour à s'acquitter: puisse l'occasion se présenter bientôt!...

— Ne m'aviez-vous pas dit que c'était un chevrier?

— Oui, madame!..

Raoul! s'écria la princesse pensive, quel est ce nom!.. . . . . . .

Pendant six jours le beau Juif ne {Hu 234} cessa de venir, chaque soir, contempler la croisée de Clotilde, et chaque matin, les fleurs les plus belles et les plus rares l'embellirent; chaque matin, elles furent jetées sans aucune pitié...

Le soir du sixième Jour, Nephtaly les voyant encore dédaignée?, chanta la romance suivante, au moment où Clotilde allait s'endormir, après avoir contemplé le juif pendant deux heures entières, en croyant toujours ne le regarder qu'un moment.

Je me fais un devoir de copier cette romance telle qu'elle est dans les manuscrits des Camaldules, sans chercher à la rajeunir; c'est une {Hu 235} des plus fameuses chansons d'un spirituel troubadour de Provence.


Ie ne fay rien qne requérir,
    Sans acquérir
L'aueu d'amoureose liesse,
Las!... ma maytresse,
Dictes quand est-ce
Qu'il nous plaira me secourir;
Ne fay rien que le requérir.

Vostre beaulté qu'on uoit flourir,
    Me fayct mourir:
Ainsy j'ayme ce qui me blesse;
C'est grand' simplesse,
Mais grand'-liesse,
Pourueu que me ueuillez guarir.
Ie ne fay rien que requérir.

La pureté du chant de Nephtaly, la douce mélancolie de l'air, la naïveté des paroles, le murmure gracieux de sa voix flexible et les {Hu 256} accords de son luth, plongèrent la princesse dans une extase ravissante. Le beau Juif avait cessé, que Clotilde crut entendre errer dans les airs des restes de cette mélodie enchanteresse... Au tendre refrain de l'Israélite, elle se reprocha sa cruauté, et résolut de ne plus jeter les fleurs...

— Mais à quoi cela servira- t-il..? se dit-elle, à lui donner de l'espoir... Que d'idées ce mot entraine à sa suite...! Ne suis-je pas sûre de mon cœur..? Quelle distance entre nous!... Sa qualité de Juif est le marbre funéraire de tout sentiment excepté ma pitié... mais...

Une jolie gondole, tourmentée {Hu 237} par les vents étésiens, est une image fidèle de l'âme de Clotilde... Elle s'endormit pour ne plus réfléchir. Qu'a-t-elle décidé....? D'accepter les fleurs et de laisser faire aux Dieux.

Un négociant, au milieu d'une foule de spéculations; à la veille de proclamer sa banqueroute, source de fortune; ne sachant ni ce qu'il a, ni ce qu'il doit; tenant encore à l'honneur; tremble de se convaincre et prolonge son incertitude!... ainsi de Clotilde!........................ (1)

(1) Il existe une lacune.

CHAPITRE V CHAPITRE VII


Variantes


Notes

  1. peut-être l'ai-je déjà dit: non, il n'y a pas de répétition.