lord R'Hoone.
CLOTILDE DE LUSIGNAN, OU LE BEAU JUIF
Manuscrit trouvé dans les archives de Provence

lord R'Hoone / Clotilde de Lusignan, ou Le Beau Juif / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME PREMIER

CHAPITRE VII.

L'air siffle, le ciel gronde et l'onde au loin mugit,
Les vents sont déchaînes sur les vagues émues,
La foudre étincelanle éclate dans les nues,
Et le feu des éclairs et l'abîme des flois,
Montraient partout la mort......
                (VOLTAIRE, Henriade, chant Ier.)

  La terre est le grand cercueil que nou prépara la nature.
                        (Anonyme.)

[{Hu 238}] Au petit jour, Clotilde se lève... incertaine, elle n'ose approcher de la fenêtre..... Sa conscience lui reproche chacune de ses pensées, l'état de son cœur, et de n'être plus auprès de son père; à peine paraissait-elle un instant le soir! Il est vrai {Hu 239} qu'elle chantait au bon vieillard des tensons et des ballades où l'amour jouait un grand rôle, et que Jean II trouvait, dans la voix de sa fille, un charme extraordinaire....... Etait-ce assez?.... Abandonner son père pour contempler l'endroit où se pose un Juif!.... Mais le monarque ne s'apercevait pas de l'absence de sa fille!... Des conseils se tenaient fréquemment, et Clotilde ignorait que son mariage en fût l'objet!.... Ainsi parlait la voix de la conscience...... et Clotilde n'en hésitait que davantage; elle attend que cette voix secrète se taise, pour ouvrir un peu le rideau... — Tu vas faire un pas, criait-elle {Hu 240} toujours; ce pas te mène vers le don d'amoureuse liesse, de même que le premier pas de la vie mène vers la mort.... En prenant les fleurs tu proclames que ton cœur n'est plus vierge!... Attends au moins qu'il soit parti!....

Maugré cettuy sage aduertissement, la pucelle feit ung male pas. Elle se délibéra de tirer le ridelet moult doulcettement, et, par le pertuiz, vist le soulas de son cueur: elle gorgia ses oeilz de ce Juif, qui l'affoloyt, en l'esguardant ores-cy ores-là...... tant, qu'on l'auroyt cuydé incongneu à la bachelette.... Ce repast d' amour paracheué; son cueur se mollifia, à donc sa {Hu 241} conscience, qui douloyt se tinst mute et quoye (coie), ung aultre appetist occyt ses clamours.... Les bons Camaldules ne disent pas quel est cet appétit.

Au moment où le beau Juif s'élançait sur la crevasse protectrice, après avoir salué la fenêtre d'un geste plein de mélancolie; le bruit de la croisée, bien qu'ouverte avec précaution, retentit légèrement, et le fit retourner sur-le-champ; l'attention le rendit immobile... La princesse se rejetta dans sa chambre, et n'osa pas revenir, de peur d'être aperçue.....

Attirée cependant par une force invincible, elle s'approche à petits {Hu 242} pas et s'arrange de manière à ce qu'un seul de ses yeux lance un regard fugitif... Nephtaly se trouvait toujours sur la crevasse périlluse; et sans voir que la mer atteignait son pied, tout entier à l'espoir, il attendait, avant de partir, s'il se réaliserait..... Deux heures se passent..... il est encore là.... L'imprudent oublie l'heure du départ!.... Que n'oublierait-on pas, pour jouir de l'aspect de sa bienfaitrice!...

Les fleurs sont sur l'appui gothique de la fenêtre ogive; Clotilde les dévore de l'œil et brûle de les tenir, par cela même qu'elle ne le peut pas. Elle tâche d'en aspirer {Hu 243} l'odeur délicieuse!.... de temps en temps une secrète œillade lui découvre la constance de Nephtaly... Tout à coup, elle songe que Josette va venir et verra les fleurs qu'elle a décidé de ne plus flétrir.

O génie féminin, nous devons te rendre les armes!.... Lecteur, cet aveu devient précieux, car il échappe à des moines.... Clotilde s'habille elle-même à la hâte; elle ordonne à Josette de la suivre; et les deux jeunes filles se rendent sur la petite plate-forme qui régnait au bas du château, du côté de la mer. Clotilde veut y respirer l'air frais du matin et cueillir des fleurs; {Hu 244} Clotilde aime les fleurs; elle en désire chez elle, et ne conçoit pas qu'elle s'en soit passée jusqu'ici! Ne lui faut-il pas garnir deux magnifiques vases de cristal qui sont sur son prie-Dieu? Josette trouve ce goût bien subit; néanmoins, elle aide la princesse, et Clotilde remonte avec un charmant bouquet, en éloignant toutefois la suivante, sous un prétexte quelconque.

Elle rentre, et, pleine de dépit, jette dans la mer les fleurs qu'elle vient de cueillir; l'onde les emporte en les balançant..... Nephtaly, du haut de sa falaise, a vu la blanche main de Clotilde lancer les fleurs: il se plonge dans la mer {Hu 245} pour saisir ce trésor!.... La princesse court à l'autre fenêtre, s'empare avidement des fleurs de l'Iisraëlite, et les sent avec une sorte de délire. A la voir, on dirait qu'il existe pour elle une odeur de plus dans la nature!....

— Il n'y est plus, s'écria-t-elle, en jetant un regard furtif sur la crevasse.

A peine a-t-elle prononcé ces mots, que Nephtaly, mouillé par l'onde amère, reparaît le bouquet à la main; il en secoue l'eau salée, le met au soleil levant; il se tourne vers la fenêtre qu'il aperçoit à peine, la salue par son refrain; et, son attitude toujours respectueuse, {Hu 246} semble dire: J'ai plus que je n'espérais!... Tous ses gestes exprimèrent la joie d'un cœur en délire: cette joie n'offensa point Clotilde, parce qu'elle était joyeuse sans savoir pourquoi....

La douceur de ces petits riens, qui sont de grands événeraens d'amour, répandit un tel charme, que la princesse ne songea point combien le hasard l'avait compromise. « Peut-être, lui dit sa conscience, que le Juif n'a pas vu que ses fleurs étaient acceptées!.... l'honneur est encore sauf!... »

Clotilde regardait toujours cette crevasse, maintenant déserte; et le reste de l'innocente volupté qui {Hu 247} saisissait son âme l'empêcha d'entendre que Josette avait exécuté ses ordres; enfin, elle revint à elle, et Josette revêtit sa maîtresse de la même parure qu'elle portait le jour de la rencontre du beau Juif, en observant toutefois qu'il manquait un gland à la tunique.

Clotilde rougit.... Pourquoi rougir?... Qui aime le die!..

— Madame, continua Josette, il y a huit jours que vous n'êtes sortie?...

— C'est vrai..... Mettez de l'eau dans les vases de cristal...

— Madame, sortira-t-elle?.....

Cette question fit penser à la princesse qu'elle n'avait pas encore {Hu 248} parcouru les périlleuses falaises que le Juif affrontait chaque jour pour arriver à cette rocaille, où le diable seul parviendrait, si des hommes passionnés ne valaient pas mieux que le diable.... Elle résolut donc d'aller visiter les chemins que prenait l'Israélite, et répondit: « Oui, je sortirai.... »

Josette fît une jolie petite moue, que je traduirais volontiers ainsi: « Peste soit du service des princes! on a un rendez-vous et l'on ne peut y courir. Les rendez-vous sont la vie d'une Provençale; faut-il m'en priver!.... Vivre sans amour, c'est mourir d'avance!... »

{Hu 249} Alors la soubrette se hasarda à demander:

— Madame, aurait-elle la bonté de me permettre d'aller voir un de mes oncles à Montyrat?

— C'est bien loin pour vous. Vous êtes d'une hardiesse!... Quelqu'un vous accompagne-t-il?

— Oui, madame, répliqua l'amoureuse Josette.

— Si le comte Enguerry vous rencontrait?

— Que voulez-vous qu'il me prenne?...... La princesse ne dit mot. Mais, se souvenant de l'embarras et de la rougeur de Josette, au seul nom des soldats d'Enguerry, le jour de la rencontre de Nephtaly.

{Hu 250} — Josette, répliqua-t-elie en se saisissant de sa main, vous avez des secrets et vous me les cachez?..

— Madame, s'écria la fille de l'intendant, par grâce, ne les demandez pas? demain, je vous ouvrirai mon cœur. Permettez que j'aille à Montyrat; mon père me remplacera pendant votre promenade.

— Mon enfant, répondit Clotilde émue des pleurs de Josette, va partout où tu voudras.... Votre cœur ne m'appartient pas, et la pensée est la seule chose qui soit hors du domaine des rois.

— Ah! madame, dit Josette en se tordant les mains, mon cœur est bien à vous; Dieu du ciel! en {Hu 251} doutez-vous?.... je vous aime comme lui!..

Heureusement pour la Provençale, Clotilde se trompa sur le sens de ce dernier mot, et Josette ne jugea pas à propos de la tirer de son erreur, en l'instruisant de ses amours avec le Barbu.

Aussitôt son service fini, la jeune suivante mit son jupon rouge, son joli corset, et courut à Montyrat avec toute l'ardeur des filles de ce pays des amours.....

Les ministres, occupés à tenir conseil, ne purent accompagner Clotilde. Alors, le docteur Trousse, Castriot et l'intendant, reçurent {Hu 252} l'ordre de suivre la princesse de Chypre.

Hercule Bombans, jugeant qu'il était en grande faveur, ne voulut rien négliger pour s'y maintenir. Clotilde, aimant la toilette, il se revêtit d'un pourpoint à gros boutons, tout neuf depuis deux ans; il mit ses belles braguettes, découpées et garnies de ferrets d'argent; il sortit de son coffre des bas pers et de riches souliers à la polonaise, qui, depuis, furent appelés à la poulaigne, et une fraise brodée par sa fille. Il s'alla promener fastueusement dans les cours, en jouant avec sa médaille et son bâton de majordome, aux armes {Hu 253} de Chypre; ayant soin de se faire voir aux gens, afin de leur imprimer du respect; il fut même, à ce sujet, un peu plus hargneux que de coutume; il regarda le temps avec anxiété, et ne se rassura qu'à l'aspect de l'azur du ciel.

La princesse ne tarda pas à passer, suivie de Castriot et du docteur Trousse. Elle avait à la main deux des fleurs les plus rares, apportées par le beau Juif; et, de temps en temps, elle les sentait avec un visible plaisir.

— M. l'intendant est d'une somptuosité!...... s'écria Clotilde en apercevant Bombans.

— Ah! madame, je dois encore {Hu 254} le prix de cet habillement, répondit l'avare effrayé.

— Il faut acquitter vos dettes...

— Cela lui attaque les nerfs!... observa Trousse.

— Hélas! quand on est pauvre... L'intendant se tut, parce qu'il prévit un orage, d'après les regards de l'Albanais.

Cloîilde prit à travers le parc et se mit à gravir le pic de la Coquette; son pas léger, animé par le désir, était trop rapide et fatiguait horriblement le pauvre Trousse, dont le ventre pouvait passer pour un second lui-même; pour ne pas déplaire, il souffrit en silence.

{Hu 255} La princesse, parvenue au sommet, put juger des difticultés inouies que le beau Juif avait à surmonter, pour arriver seulement à la crevasse, qui altérait la pureté de l'angle droit formé par le coin de la Coquette; la pente rapide de la falaise ne laissait, pour tout chemin, que de rares inégalités et des sables mouvans, dont les éboulemens annonçaient les pas de Nephtaly... après un demi quart de lieue de cette cote, on apercevait alors un chemin moins dangereux, car le bord de la mer offrait des déchiremens de terre, des anfracluosités et des grottes curieuses, parmi lesquelles on distinguait le rocher du Géant, dont {Hu 256} le sommet avait l'air d'une immense tête d'homme courbée vers la mer; ce caprice de la nature effrayait la vue par sa bizarrerie; jusque-là l'on ne découvrait aucune trace humaine..... quelques plantes maritimes, des mousses, des algues et des coquillages diminuaient, par un simulacre de végétation, le jaune foncé des rochers et l'horreur de ces lieux sauvages.

La princesse remarqua les vestiges des pieds et des mains de Nephtaly. L'idée, d'essayer à courir le même danger que le Juif, lui sourit; mais lorsqu'elle la manifesta, Trousse et l'intendant se récrièrent:

— Madame, c'est risquer {Hu 257} d'attaquer vos nerfs très-fortement par la peur de la mort que vous allez affronter à chaque pas; et moi, comme médecin, je m'y oppose; songez donc que moi, gros comme je suis, je ne pourrai jamais descendre.

— Tu rouleras, dit Castriot.

— Madame, observa Bombans, mon habit...... Un regard terrible de l'Albanais glaça le visage jaunâtre de l'avare.

— Un désir de la princesse est un arrêt du destin pour nous! — Ayant dit, Castriot s'élança après Clotilde, qui, légère comme un faon, sauta d'inégalités en inégalités, en imprimant la marque de son joli pied sur les traces de celui de Nephlaly. {Hu 258} La princesse ayant un peu froissé les deux fleurs qu'elle tenait à la main, les mit dans son sein, prévoyant qu'elle s'aiderait de ses mains, pour suivre le chemin du Juif.

Trousse et l'intendant, effrayés, restèrent sur le haut de la falaise, à se regarder l'un l'autre, pour se donner du courage.

— On risque de tomber à la mer! s'écria le médecin.

— Si ce n'était que cela... répondît tristement Bombans, mais mon habit, mes souliers!.... J'avais bien dit qu'il m'arriverait malheur!

Moi!... je suis trop gras pour dégringoler; la masse totale de mes nerfs m'emportera jusqu'au {Hu 259} fond de la Méditerranée, mais vous!

La princesse et Castriot riaient de l'embarras des deux poltrons. — Descendrez-vous? cria l'Albanais, puisque cela plait à madame: descendez, ou je remonte!

— Oui!... répondit le docteur, plus effrayé de la menace que du danger; moi, je descends; et le pauvre Trousse, recommandant ses nerfs à l'Éternel, roula comme une boule, sans s'inquiéter des déchirures de son pourpoint noir. Heureusement Castriot le retint, car il eût dégringolé jusqu'au fond de la mer.

Pour l'intendant, il s'aida de ses pieds et de ses mains, en ayant {Hu 200} soin que ses habits ne fussent pas souillés; mais il ne put empêcher que la moitié de la collerette ne se déchirât, et qu'une des pointes de ses souliers ne restât, pour échantillon, sur un caillou maudit.

C'était un curieux spectacle de voir ces quatre personnes errer au-dessus des flots: Bombans et Trousse marchaient comme sur des charbons ardens; la peur leur donnait des vertiges; mais le cœur de la princesse battait de joie...... Elle voulut aller jusqu'à ce qu'elle ne vît plus de traces de la marche du Juif. Pendant qu'ils s'avançaient vers le rocher du Géant, ou les guidaient les pas de l'Israélite, un {Hu 261} immense nuage noir envahissait les cieux: il semblait qu'une déesse malfaisante étendit un crêpe funèbre marqueté de ces petits nuages blancs, que l'on nomme fleurs d'orage. Quand Clotilde et sa suite aperçurent le jour cesser derrière eux, les flots de la mer s'agiter par des mouvemens intestins, et bouillonner, en enfantant de grosses vagues qui, semblables à des moutons bondissans, couraient les unes après les autres, ils se retournèrent, et l'effroi les saisit!..... Castriot lui-même trembla pour sa maîtresse, parce que tout courage devenait inutile; nul doute que les torrens de pluie allaient rendre la falaise {Hu 262} impraticable et les entraîner dans la mer. Chacun se regarda avec cette muette horreur que cause la vue de la mort; ce silence fut rompu par ces trois phrases qui partirent en même temps:

— Sauvons au moins la princesse!... dit Castriot.

— Et moi!.. s'écria Trousse.

— Mon habit!.. dit l'intendant.

— Voilà donc, murmura Clotilde, les dangers qu'il affronte pour m'apporter ses fleurs!...

A ces mots, les éclairs se succèdent, un bruit horrible s'étend au loin, et l'orage éclate avec une furie sans exemple; le ciel et la mer semblent ne faire qu'un et se {Hu 265} déchaînent en se menaçant l'un l'autre; l'eau ruisselé par torrens, et siffle en tombant. Castriot se dépouille de ses vêtemens, s'accroche à des cailloux pointus et tâche de former un abri pour la tête de Clotilde..... Aussitôt le vent l'emporte, l'Albanais jure!...

La mer s'enfle par degrés, et son onde parait vouloir atteindre le haut des falaises; les lames menaçantes arrivent déjà jusqu'aux pieds des spectateurs imprudens, tandis que l'eau qui se précipite du haut de la côte, forme des torrens partiels qui creusent le sable et l'entraînent. La petite plate-forme où est Clotilde se trouve {,Hu 264} sur le chemin de l'un de ces ruisseaux. Le caillou protecteur ne résiste pas long-temps, et la princesse, mouillée, tremblante de froid, tombe, en mettant sa main sur l'endroit de son sein où sont les fleurs qu'elle veut préserver; elle resta, passive comme le rocher qui la reçut durement.

En la voyant étendue, et l'eau se diviser sur sa tête en détachant ses noirs cheveux qu'elle emporte, l'Albanais se mit à pleurer et écumer de rage; il s'enfonça dans le sable jusqu'à mi-corps pour retenir la princesse mourante, et, tirant son sabre, il essaya de renvoyer l'eau qui les envahissait graduellement.

{Hu 265} L'intendant, cramponné sur deux cailloux, ne disait mot, tant sa douleur était grande, en apercevant l'eau qui dégouttait de ses vêtemens, en absorber la couleur, et la grêle couper les ferrets d'argent qui garnissaient les découpures de ses braguettes. Son œil, suivant cette couleur fugitive qui devenait la proie de la mer, ne se tourna pas une seule fois sur la pâle Clotilde, dont Castriot protégeait la tête au moyen de son casque.

Trousse, ne s'inquiétantni de ses habits, ni de personne, roulait son gros petit corps à travers les écueils et les ruisseaux, sans s'occuper de la commotion de ses nerfs; animé {Hu 266} par l'amour de la vie, il cherchait à atteindre le rocher du Géant, dont le flanc ruiné promettait un asile.

Il n'est rien de tel qu'un égoïste en danger, ce qu'il trouve pour lui sert aux autres. Trousse, en arrivant à cette roche salutaire, s'écria:

Moi je suis à l'abri!... Ce mot fit tourner la tète à Castriot; il se dégage du sable, prend Clotilde dans ses bras; et, rapide comme l'éclair qui sillonna la nue dans ce moment, il franchit les obstacles, et parvint heureusement à la roche, car le tonnerre tomba au même endroit où était Clotilde. Les brusques mouvemens de l'Albanais dégagèrent du sein de la princesse une {Hu 267} des fleurs du Juif: au milieu de son épouvante elle en gémit, une larme roula dans son œil quand elle vit cette tendre fleur emportée par l'onde furieuse.

Restait l'intendant, qui, séparé de tout, et presque envahi par la mer, s'écria douloureusement:

— On m'abandonne!... j'avais bien dit qu'il m'arriverait malheur!.. mon habit est perdu; vingt-cinq marcs jetés à l'eau! Je suis mort! au moins, mon enterrement et mon cercueil ne me coûteront rien...

Ayant dit, il chercha à gagner le rocher du Géant; Castriot lui tendit le fourreau de son sabre, et {Hu 268} il aida l'intendant à grimper sur le rescif; mais, dans cette opération salutaire, les deux souliers à la poulaine et la médaille d'or restèrent sur des cailloux, et Bombans les montra du doigt sans rien dire, lorsque la mer les emporta.

Moi je n'ai rien perdu, répondit Trousse à ce mouvement de l'avare, seulement mes nerfs sont agacés; et les vôtres madame?... La princesse, presque morte de froid, ne répliqua rien.

Cependant la mer en furie menaçait de son onde blanchissante les endroits qu'on aurait cru les plus inaccessibles; l'eau, tombant du haut du rocher du Géant, se {Hu 269} réunissait dans la grotte, plus basse que sa plate-forme qui saillait dans la mer. A mesure que l'onde s'avance, Clotilde et sa suite, entrant par la petite ouverture de la caverne, se retirent vers le fond... Tout à coup un horrible éclat de tonnerre se fait entendre, il est suivi d'un craquement effroyable, et la masse informe, cette tête du rocher, qui se penchait vers la mer, se détache et ferme l'entrée de la caverne..... Un cri terrible s'élance dans les airs, et l'on aurait pu distinguer l'inévitable moi de Trousse. Il servit d'oraison funèbre; un affreux silence succéda... Cette porte fut la pierre tumulaire de ce sépulcre, {Hu 270} ouvrage du hasard et de la nature..., et pour que le ci-gît, n'y manquât même pas? au-dessus du rocher fendu par la foudre, un jeune et gracieux arbuste lutte contre la furie du vent, au milieu de trois troncs d'arbres déracinés. . . . . . . . . . . . . . . . .

Dès le commencement de l'orage Raoul s'est élancé vers le château; mais comment trouvera-t-on les victimes?....

Le ciel se nettoie, l'azur reparaît, les oiseaux chantent, et la nature a repris sa suavité pittoresque; la mer est calme, et les chèvres de Raoul se suspendent sur les rochers! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

CHAPITRE VI CHAPITRE VIII


Variantes


Notes