lord R'Hoone.
CLOTILDE DE LUSIGNAN, OU LE BEAU JUIF
Manuscrit trouvé dans les archives de Provence

lord R'Hoone / Clotilde de Lusignan, ou Le Beau Juif / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME DEUXIÈME

CHAPITRE IX.

La mort a des rigueurs à nulle autre pareilles,
        On a beau la prier,
La cruelle qu'elle est se bouche les oreilles,
        Et nous laisse crier.
                (Malherbe.)

    Ie suys ung paoure diable,
    On m'écrase à plaisir,
    C'est bien espouventable
    Si uous uenez à me trahir.
            (Romance du Lépreux.)

At regina gravi jam dudum saucia cura
Vulnus alit venis.
                (VIRG., IVe. livre)

[{Hu 1}] LA masse de lave qui formait la porte éternelle de la grotte du {Hu 2} Géant, ne joignait pas le haut du rocher assez hermétiquement, pour ne pas laisser pénétrer un peu de jour; mais cette fenêtre légère, en jetant une faible lumière, ne servait qu'à rendre l'obscurité plus affreuse et à faire évanouir tout espoir de salut.

L'humidité de la grotte et la pluie dont les vêtemens de Clotilde sont chargés, ont pénétré jusque dans ses veines; son sang s'est glacé, elle est pâle et froide... Castriot cherche en vain à la ranimer!...

— Trousse!... Trousse!... s'écrie-t-il.

Mais le docteur ne l'entend point; il est occupé à fureter, comme une {Hu 5} souris poursuivie, s'il n'est pas quelque fente, quelque trou qui puisse le sauver de la mort inévitable.

— Trousse! répéta Castriot d'une voix formidable.

Celui-ci, pour s'excuser, lui répondit: « Le prince a la bonté de m'appeler maître Trousse. »

— Le malheur nous rend égaux, répliqua le farouche soldat; arrive donc et vois ce qu'éprouve la princesse?

Le docteur se dirigea vers Clotilde qui était étendue sur une pierre aussi froide qu'elle; Castriot, soulevant la tête endolorie de sa bienfaitrice, l'appuya sur ses genoux, en cherchant à rétablir l'ordre parmi {Hu 4} ses longs cheveux noirs souillés par le sable et parmi ses vêtemens.

— Ses nerfs sont trop faibles pour de pareilles émotions, s'écria le docteur en lui tâtant le pouls; je le crois bien, car moi, je sens que les miens ne sont pas en trop bon état, de semblables pensées sont trop fortes, l'âme n'a qu'une somme d'énergie, et....

— Imbécile! reprit Castriot, pense-t-elle maintenant?

— Non ....

— Alors elle devrait bien se porter selon ton jargon.

— Aussi, moi, je prétends que les morts se poMent comme il faut.

— Serait-elle morte? s'écria {Hu 5} l'Albanais; et ses yeux étincelans effrayèrent Trousse, qui se hâta de répondre:

— Je ne dis pas cela, mais moi!

— Il ne s'agit pas de toi, guéris la princesse.... ou sinon.... Il caressa son sabre.

— Comment voulez-vous que je la guérisse si le sang est figé dans les divers coins où il est distribué pour toujours!... et d'ailleurs, Castriot, voyez cette prison? C'est notre tombeau: moi comme vous, nous allons y mourir Grand Dieu, mourir!... aucun espoir!.... Savez -vous ce que c'est que la mort?

— Et toi; le sais tu?..

{Hu 6} — Que trop, dit le tremblant médecin.

— Et tu penses vivre!... s'écria le soldat, lâche!... Si quelque chose est rien, la mort est encore moins.

— C'est bien facile à dire, mais vivre est notre plus beau patrimoine, et notre père commun fut juste; car...

— Lâche! interrompit encore Castriot.

— Qu'a de plus que moi le plus grand roi du monde?... Dans le vivre, je ne le cède qu'à Dieu!.... Lui!... il vit toujours.

— Lâche! répéta Castriot en caressant son sabre.

A ce moment, un léger bruit se {Hu 7} fit entendre, et le docteur tressaillit d'espérance pour lui-même.

— Serais-je sauvé!... dit-il.

L'Albanais s'écria: « Pourrait-elle l'être!... » en ne pensant qu'à sa bienfaitrice. Ils prêtèrent une oreille attentive: mais, c'était l'intendant qui secouait ses habits, en pressait l'eau, tâchait de les sécher et de les brosser, en se servant alternativement de chacune de ses manches; il comptait combien il lui manquait de ses ferrets d'argent...

— Au moins, murmurait-il je ne craindrai plus la corde!..... je mourrai de ma belle mort; et encore, vivrais-je au moins trois jours sans rien dépenser?...

{Hu 8} Castriot, tout en colère, réchauffait la princesse en répétant: Le lâche!... Enfin, un rayon de soleil perçant le voile épais des nuages, fit voir, au fidèle Albanais, Clotilde ouvrant ses deux beaux yeux bleus affaiblis par la souffrance!...

— Où suis-je?.... dit-elle d'une voix douce.

— Hélas! madame, je suis rayé de la liste des vivans! répondit le docteur.

— Tais-toi, vieux radoteur; lâche! n'effraie pas les autres. Madame, dit l'Albanais en se tournant vers Clotilde, nous sommes en danger..... mais vous vous sauverez peut-être....

{Hu 9} — Et comment? s'écria Trousse; les morts n'ont jamais levé leur marbre funéraire!...

A ces mots, Clotilde leva les yeux sur les flancs rougeâtres de cette espèce de tombe, et chacun l'imita. Cet a aspect lugubre n'attrista point la princesse..... En général, la jeunesse, insouciante et gaie, ne conçoit pas la mort; au printemps de la vie on ne voit partout que des roses!...

— C'est un bienfait du ciel. murmura-t-elle; que de malheurs cette mort m'évite! Ah! je sens que je l'aurais aimé!...... Je meurs au moment de goûter le festin de la vie.!..... N'importe, {Hu 10} je me retire enivrée! oui, si l'existence réside en l'usage, j'aurai vécu huit jours pleins! huit siècles!... et, je serai pleurée!...

A cette pensée, elle tire de son sein la fleur de l'Israélite et la sent avec délices; pour elle, cette fleur possède un charme rare, elle semble cueillie sur les bords du Léthé, car Clotilde oublie le danger présent, et son âme, tout en proie à des voluptés idéales, déguise l'horreur de cette tombe, en brodant de fleurs le suaire dont s'enveloppe son amour sans espoir.

— Madame, murmura le docteur, quelle horrible situation pour un homme qui n'a pas gaspillé sa vie {Hu 11} de la perdre par un tel événement!.

— Mon pauvre maître Trousse, je sens combien je suis coupable; j'ai causé votre perte; j'en suis au désespoir!....

L'intendant se rapprochant de Clotilde, s'écria: « J'avais bien dit qu'il m' arriverait malheur!... » Puis, il s'assit sur une pierre avec une résignation morne.

Le silence régna dans la grotte, comme si personne ne l'habitait; et ces malheureux se jetèrent des regards désespérés; la princesse seule avait sur ses lèvres appâlies,le doux sourire des amours; sûre de mourir, elle se livrait toute entière au charme de s'avouer sa flamme {Hu 12} innocente, et ses yeux brillaient de joie......... Elle repassa dans sa mémoire les moindres événemens de ces huit jours, et s'environna de tous les enchantemens de l'amour...

Castriot pleurait de rage en voyant le visage gracieux de sa maîtresse.

— Elle a plus de courage que moi!...se disait-il, et, voilà les Lusignan perdus!...

Il se lève, et suivi de ses compagnons d'infortune, ils se hissent près de la fente du rocher, et s'écrient à la fois, avec toute la force du désespoir:

— Au secoure!.... Ils entendirent les sons de leur voix s'étendre {Hu 13} sur la vaste plaine des eaux, et les échos des montagnes les prolonger.... Point de réponse!...

Trois fois ils crièrent, et trois fois l'imperturbable silence de la nature leur signifia qu'ils devaient mourir!...

Alors la rage s'empara de leurs cœurs, ils assemblèrent leurs forces contre le rocher, et, semblables à ces enfans qui frappent la pierre dont ils sont blessés, ils déchargèrent leur fureur sur cette masse de lave, en cherchant vainement à l'ébranler: le destin n'est pas plus inflexible!.... Castriot, tirant son sabre, essaya de miner la fente légère, mais il s'aperçut que ce {Hu 14} rocher de granit userait son sabre, avant d'avoir laissé place pour le passage d'une souris.

Le découragement se glissa dans leurs âmes et en consuma la force, aussi rapidement que le feu dévore un toit de chaume, lis revinrent prendre leurs places et l'attitude du désespoir; leurs yeux fixes regardèrent la terre en paraissant craindre l'aspect de ce groupe de douleur faiblement éclairé..... Cette lueur fugitive, ce rayon fluet était l'image du peu de vie qui leur restait!... les plus tristes réflexions vinrent errer dans leur imagination et le silence de la mort régna par avance!...

Oublieuse du danger et toujours {Hu 15} suspendue dans un monde idéal, la princesse en fut tirée par la vue de la douleur morne de ses compagnons. « Mes amis, leur dit-elle sans que sa voix enchanteresse fit impression sur leurs âmes, car nul mets n'a de goût pour un condamné; mes amis, pourquoi nous attrister, si notre douleur ne change pas l'arrêt du destin?... Vivons toute notre vie? la dernière heure est quelquefois la plus suave; il est un charme dans les adieux!..

— Ah! madame, vivre est tout!.. s'écria le docteur.

— Si cependant on gagnait à mourir?... dit l'intendant.

— Peut-être!... répliqua {Hu 16} Castriot; après tout, les mortels se passent le flambeau de la vie les uns après les autres; dans quel but?... nous l'ignorons....

A ce mot, le silence de la vie ne fut plus interrompu. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . (1).

(1) Il y a dans le manuscrit une lacune.

Trousse s'écria: J'ai faim!... La voix de l'égoïste avait une expression qui faisait frémir.

— Et vous, madame? demanda l'Albanais à Clotilde.

— Je souffre et je me tais!... répondit-elle d'une voix altérée.

— Entends-tu?... dit l'Albanais {Hu 17} au docteur avec un regard de reproche. — Les boyaux de la jeune fille retentirent de ce bruit qui précède l'extrême faim!...

A cet avertissement, Castriot, fronçant ses noirs sourcils, jeta de temps en temps des regards avides sur Hercule Bombans et le docteur Trousse, en les comparant l'un à l'autre.

Le pauvre docteur ne les comprit que trop, et l'Albanais n'avait pas besoin d'y ajouter, pour commentaire, cette caresse habituelle qu'il faisait à la poignée de son sabre.

— Moi!... je ne suis pas très-gras, observa Trousse en tremblant, {Hu 18} et ces événemens, en agaçant mes nerfs, auront rendu ma chair très-coriace, car j'ai soixante ans!... ajouta-t-il en se vieillissant de vingt ans.

— J'en ai soixante-dix! s'écria Bombans effrayé.

— Cela ne changera pas ma résolution, dit l'impitoyable Castriot; aussitôt que la princesse ressentira la faim, je tuerai Trousse, comme le plus gras; l'intendant après Trousse, et moi-même après l'intendant!...

— Qu'entends-je? s'écria Cloiilde. Castriot, j'aime mieux cent fois périr!...

— Non, madame,... dit {Hu 19} l'Albanais, avec l'accent immuable du destin.

— Castriot, je vous ordonne,... répliqua-t-elle en pleurant.

— Madame, dit-il en tirant son sabre, je suis le maître, et...

A ces mots la princesse s'évanouit... Castriot croyant que c'était de besoin, brandit son sabre.....

Trousse et l'intendant, se comprenant par un regard, se jetèrent sur l'Albanais furieux, pour lui arracher son arme... Un combat s'engagea sur le cadavre de Clotilde...

La lutte ne fut pas longue; Castriot, se reculant de trois pas, abattit, d'un coup violent, l'intendant, qui tomba par terre; et {Hu 20} roulant des yeux animés par la rage, il levait son sabre sur le col de Trousse, lorsque la princesse, se relevant, arrêta son bras en s'écriant d'une voix déchirante: « Je n'ai plus faim!... »

A ce moment, un horrible craquement retentit; et son bruit semblait annoncer de nouveaux malheurs; le fond de la grotte parut se mouvoir; la princesse fut joyeuse, en pensant qu'ils allaient tous mourir d'un coup. L'intendant, malgré sa résignation, et le pauvre Trousse, tremblèrent comme les feuilles en novembre, et Castriot éleva ses mains pour soutenir la voûte au-dessus de la tête de Clotilde!...

{Hu 21} Le flanc de la grotte se retira comme par enchantement, une lumière vive illumina ce théâtre d'horreur, et, du milieu d'un palais souterrain, l'on aperçut, comme un Dieu protecteur, le beau Juif, environné d'un nuage de lumière et d'une auréole céleste!... Soudain un cri de joie frappa la voûte, rendue moins sonore par les ornemens de tout le luxe de l'Orient. En effet, les étoffes les plus précieuses, plissées avec élégance, forment un dais de pourpre et descendent en tapissant les parois volcaniques de la grotte. Tous les plis ondulés de l'étoffe se rattachent, au milieu de la voûte, à une rosace d'or du plus {Hu 22} beau travail, et de cette rosace pend une lampe d'argent, remplie d'huile odorante; un magnifique tapis de Perse déguise le sol poudreux; tout à l'entour de cet appartement règne un divan en bois d'ébène enrichi d'or; des coussins moelleux et à glands de soie y sont à profusion; aux quatre coins, s'élèvent des colonnes brisées; elles supportent des trépieds d'or d'un goût exquis, d'où s'échappe la fumée bleuâtre des parfums de l'Arabie; des vases précieux, des pierreries, des curiosités, des livres, embellissent cette délicieuse retraite!..... L'étonnement a saisi chacun, et l'intendant reste la bouche béante devant tant {Hu 23} de richesses..... Ce coup d'œil fut l'affaire d'un moment!...

— Madame!....... dit l'Israélite aussitôt qu'il parut; je n'hésite pas à vous découvrir un asile devant lequel, depuis deux cents ans, ma famille vit expirer la haine de la terre et le pouvoir des rois!... Je sais, qu'en vous sauvant, je perds tout, car l'intolérante persécution et la haine n'ont point de mémoire dans le cœur.... Lorsqu'on nous poursuivra, ce refuge, fruit de la prudence de mes ancêtres, ne sera plus impénétrable, et nos richesses seront la proie de nos persécuteurs. Mais, j'éprouve une douceur extrême à tout sacrifier pour votre {Hu 24} vie!... elle vaut tous les biens de la terre et tous les Juifs qui l'habitent!...... Venez, ô ma bienfaitrice! venez, je vais vous rendre au jour...... Quel que soit le faible luxe qui décore ces parois, rien n'est beau que le ciel, et vous croirez, comme moi quand je sors, assister au premier jour de la création....

Il aurait pu parler cent ans.... cent ans Clotilde l'eùt écouté!....

N'en croyant pas ses yeux, elle contemple le beau Juif d'un œil affamé..... Elle le quitte un instant pour parcourir, d'un regard curieux, cette demeure qui recèle Nephtaly. Sur une table d'ivoire et {Hu 25} d'or, elle remarque son bouquet placé dans un vase murrhin et tout près d'un luth précieux dont elle entendit, naguères, les tendres accords..... A cette vue, une joie céleste s'empara de son âme, et Castriot attribua l'oscillation de son sein, à la surprise de devoir la vie à un Juif.

Avant que l'on entrât, le bel Israélite s'élance, et la princesse inquiète le vit se diriger vers sa place habituelle; il ôte, avec une soigneuse précipitation, le gland de la tunique qui se trouvait, comme une relique d'amour, posé sur un coussin précieux; songeant que ce {Hu 26} talisman pourrait être reconnu, il le cacha sous son luth.

Cette délicatesse de sentiment toucha plus Clotilde, que le soin qu'il avait eu de lui sauver la vie; elle comprit que cet homme l'aimait pour elle-même, et que la vanité cédait à l'amour.

Aussi, quand il revint, Clotilde tirant de son sein sa fleur chérie, la sentit, en souriant de ce doux sourire produit par la seule volupté de l'âame..... En reconnaissant la fleur qu'il apporta le matin, le beau Juif change de couleur, il pâlit et s'écrie:

— Ah! je sens que l'on peut mourir de plaisir!...... quand {Hu 27} on a sauvé sa bienfaitrice, ajouta-t-il en remarquant l'œil ardent de l'Albanais........ Ai-je besoin de dire que Clotilde le comprit?..

Ces mouvemens furent rapides et incompréhensibles pour les trois spectateurs, qui, du reste, ne se lassaient pas d'admirer ce lieu qui semblait le trône du roi des Gnômes.

— Je suis lasse et veux me reposer un moment...... dit la princesse, en courant s'emparer avec avidité de la place que le froissement des coussins indiquait être celle du bel Israélite; elle s'y pose complaisamment, étale ses bras d'ivoire en foulant la pourpre; et {Hu 28} regarde les riches ornemens, le luth, les vases, surtout les fleurs qu'elle jeta le matin dans les flots... et qui semblaient l'amulette pro tectrice du Juif....

La douceur des parfums; la gracieuse recherche de ce lieu tout plein de Nephtaly; sa présence; le souvenir du danger qu'il venait de prévenir; et, plus que tout cela, la correspondance secrète de leurs âmes embellissaient ce moment d'un charme inexprimable: la princesse ne pouvait s'empêcher de porter fréquemment sa vue sur Nephtaly, qui fit asseoir ses hôtes sur des coussins, et leur présenta de l'hypocras et du vin de Chio... {Hu 29} Quant à lui, il resta debout dans une humble contenance.

Gracieux Raphaël! toi seul pourrais rendre la molle langueur des regards du Juif et de la princesse, et cette attitude extatique qui dévoile l'amour...... Mille pensées légères comme les bizarreries d'un songe, voltigèrent dans leur imagination, et ces pensées leur furent communes. Si Nephtaly rêva des baisers imaginaires savourés sur la bouche de rose de Clotilde,... Clotilde retint Nephtaly dans ses bras; elle le pressa, posa cette tête charmante sur son sein palpitant.... et son chaste cœur ne devina pas de plus suaves voluptés!...

{Hu 30} Ce sont ces idées involontaires qui, retenues captives par la pudeur, font briller nos yeux du feu de Prométhée. En vain Clotilde veut les chasser; un malin démon les enfante à plaisir, et, quoiqu'elle détournc souvent ses regards de dessus le Juif immobile, ce démon la pousse à lever ses yeux plus souvent encore..... enfin elle s'écrie d'une voix enchanteresse:

— Nephtaly!.... Autant elle eut de joie en prononçant ce nom, autant en ressentit le Juif en s'entendant nommer par Clotilde....... Nephtaly, je vous donne l'assurance que votre asile sera respecté: j'oublierai, s'il se peut, l'avoir {Hu 31} vu!.... Quant à ces gens, soyez sûr de leur discrétion..... Leur silence sera semblable à celui de la mort dont vous les avez sauvés!...

Le Juif, les yeux toujours attachés sur la fleur avec laquelle la princesse badinait, resta muet, et Clotilde comprit son silence.

— C'est un bien honnête homme! dit tout bas l'intendant en se promettant bien de lui redemander les cinq cents livres qu'il croyait lui être dues. Trousse savourait la vie, et ne répondit rien..... mais Castriot se lève, s'approche de Nephtaly, lui saisit la main et tire son sabre:

— Mon ami, tu n'es plus Juif pour {Hu 32} moi, puisque tu viens de te dévouer pour sauver ma bienfaitrice; songe que Castriot et ceci te défendront contre tous tes ennemis, lorsque le salut et l'intérêt du prince ne s'y opposeront pas! .... Et vous ma bienfaitrice, je sais que vous m'avez recueilli, tenu lieu de mère, que j'ai mangé votre pain de bienfaisance, il me fut délicieux! madame!... dit il d'un ton plus grave, je croîs m'acqnitter de tout, en taisant que vous avez été dans la tanière d'un Juif!... du reste, mon silence sera comme mon dévouement.... éternel!...

La princesse le remercia par un de ces regards qui donnent la vie et {Hu 33} qui font naître dans le cœur des ouragans de désirs!.....

— Vous!... reprit Castriot en s'adressant à Trousse et à Bombans qui buvaient toujours, s'il vous arrive d'en lâcher une parole et de nuire au Juif INephtaly,..... toi Bombans, je déclare an prince que tu possèdes.....

— Chut!... dit l'intendant, j'obéirai!

— Et toi, continua l'Albanais en faisant voir de près son sabre à Trousse, si tu n'oublies pas cet asile, je te trousse..... Tu aimes la vie?...

— Moi...

— Silence! s'écria Castriot, si tu veux vivre!

{,Hu 34} La princesse et Nephtaly, se dévorant l'un l'autre des yeux, n'entendirent pas ce colloque.

— Si je pouvais l'aimer.... ma vie serait une extase perpétuelle... mais un Juif... le dernier des hommes!.... Ainsi pensait Clotilde!... — Qu'elle dise, je t'aime, et je meurs content! Ainsi pensait Nepthaly: et leurs regards trahirent leurs pensées, car, les trois quarts de ce qui se dit en amour s'exprime par l'œil... Aussi Clotilde s'écria-t-elle tous bas:

— L'air de ces lieux est mortel pour mon bonheur!... Nephtaly, continua-t-elle à voix basse, en lui montrant le divan pour qu'il {Hu 35} vînt s'y asseoir, si vous avez un sentiment généreux pour Clotilde?... promettez-moi de ne plus venir sur la Coquette.....

Une grosse larme humecta l'œil du Juif et la princesse sentit tressaillir le plus profond de son cœur.

— Madame, répondit-il à voix basse aussi, ma vie vous est consacrée; lorsque vous me direz: meurs!... je mourrai... Toutefois, sachez que c'est me l'ordonner, que de me faire renoncer à votre aspect; l'endroit que vous habitez, est pour moi tout l'univers! et le reste... l'autre monde!

— Nephtaly, combien de fois faudra-t-il donc que vous voyez votre {Hu 56} bienfaitrice... Voulez-vous que...

Elle s'arrêta de peur d'en trop dire.

— Madame, vous venez du bord de la mer; si vous en avez compté les grains de sable, vous aurez marqué combien d'années vivra ma reconnaissance.

Clotilde soupira.

— Hélas je sais tout ce que me dit ce soupir..... Malheureux, s'écria-t-il en déchirant sa précieuse dalmatique, peux-tu donc oublier que tu es un animal immonde, rebut de la terre, qui te dénie les droits de l'homme!...Depuis le jour que je vous vis, madame, mon cœur m'a convaincu de l'injustice {Hu 37} de la terre!... O Judas! que de malheureux tu as faits!...

— Nephtaly quel est donc votre espoir?...

A son tour il soupira.

— Que devenir?...

A ce mot l'Israélite leva ses yeux et sa main droite vers le ciel comme pour lui redemander, par ce geste, l'égalité de la nature, puis il revint triplement puiser la vie dans l'aspect de la princesse.

— Songez-vous, Nephtaly, que le ciel ne peut rien et que vous devez...

A la contenance du Juif il était facile de voir qu'il allait répondre: « L'amour ennoblit tout, et le temps tire de l'urne du destin les arrêts les {Hu 38} plus bizarres.... Si vous deveniez orpheline!.... pauvre, abandonnée!... cette retraite...

La princesse le comprit et s'arrêta... Et comme l'homme espère jusqu'au tombeau, Clotilde, écartant tout ce qui pourrait troubler sa pensée, crut entrevoir une ombre d'espérance, que la réflexion devait détruire; mais, pour le moment, elle s'y livra tout entière et la prudence s'envola en gémissant!...

La modeste retenue du beau Juif qui n'exigeait rien, son culte silencieux émurent le cœur de la princesse, et le donnèrent à jamais à l'Israélite; cette minute décida de l'àme de Clotilde, sans que la jeune {Hu 39} bachelette s'en aperçût. car elle avait encore un reste de fierté qui l'empêchait de se l'avouer à elle-même.

Castriot; regardant un magnifique clepsydre, s'écria: « Madame, il est bien tard et le roi doit être au supplice!... »

Clotilde se leva précipitamment; alors l'Israélite furieux brisa l'horloge importune en mille pièces; bien en fut-il récompensé par un regard d'amour!...Ce fut à regret qu'il guida ses hôtes à travers un labyrinthe d'escaliers et de grottes ménagées dans l'intérieur du rocher du Géant. Bientôt Clotilde se trouva dans le cratère d'un volcan éteint... Nephtaly leur {Hu 40} montra la falaise et dit à Clotilde un: « adieu madame!...» qui fit tressaillir jusqu'au terrible Castriot. La princesse salua son libérateur par un geste demain plein de mélancolie; et plus pensive que jamais, elle s'en fut à pas lents!... En sortant de cette rêverie, elle remarqua que ses vétemens étaient souillés, que sa chevelure en désordre couvrait son sein d'un voile noir, qui laissant des interstices, rendait plus éclatante la blancheur de sa peau satinée: sa tunique mouillée, les algues et les mousses qui ornaient sa tête, lui donnaient l'air d'une nayade; et l'amour avait jeté sur cette scène un tel charme, que le Juif ne s'en était pas {Hu 41} plus aperçu qu'elle... Clotilde se retourna pour admirer la beauté pittoresque des rochers du Géant, bouleversés par l'orage... Alors elle vit le bel Israélite, qui, plongé dans une extase profonde, la suivait de ses regards; il ressemblait, par son immobilité, à Niobé, prête à devenir rocher!

L'air purgé par l'orage était suave et la mer apaisée; les fleurs exhalaient leurs plus doux parfums; le chant des oiseaux avait quelque chose de voluptueux; enfin la nature semblait solliciter l'attention de Clotilde par cette amoureuse coïncidence... mais non! La jeune fille ne voit rien de tout cela.... son {Hu 42} pied léger foule à peine la terre, et elle paraît dédaigner le ciel, tant elle est heureuse et tant son cœur est chargé dépensées nouvelles!...

Le bonheur nous rend presque athées... les infortunés seuls regardent les cieux!

Ce fut alors que Clotilde conçut la vie!... et semblable à l'athlète qui vient pour la première fois aux jeux olympiques, elle admira l'étendue du cirque: l'espérance, aux doigts fragiles, en ouvrit la barrière et son imagination ie parcourut semé de fleurs, de même que l'athlète croit à la victoire!..... Mais que d'anxiétés dans l'amour!...Pauvre Clotilde!...

TOME I
CHAPITRE VIII
CHAPITRE X


Variantes

  1. chacun l'imita Cet {Hu} (nous rajoutons le point manquant)

Notes