lord R'Hoone.
CLOTILDE DE LUSIGNAN, OU LE BEAU JUIF
Manuscrit trouvé dans les archives de Provence

lord R'Hoone / Clotilde de Lusignan, ou Le Beau Juif / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME DEUXIÈME

CHAPITRE X.

Et l'on verra venir sur un beau destrier
Un étrange inconnu, de plus bon écuyer;
Beau, bien fait, amoureux, ayant tout le courage
Des fils aimés des cieux, et des rois le lignage!..
        (Prédictions de Merlin, mises en vers par un anonyme.)

Les plaisirs près de moi vons cbercheront en foule.
 Le bonheur des méchans comme un tortent s'écoule.
                (RACINE, Athalie.)

Si les plaisirs peuvent se comparer à des heurs, la joie d'un père, est un lys d'une pureté, d'une blancheur éclatante.
                    (ANONYME.)

[{Hu 43}] MALGRÉ tout le plaisir que l'on trouve à suivre cette charmante Clotilde, l'abrégé des perfections {Hu 44} humaines; il nous faut revenir à cette hôtellerie située au coin de la jonction de la route d'Aix et de celle qui conduit au château de Casin-Grandes.

Le sire Enguerry rongea son frein en entendant son éloge, fait de main-de-maître par plusieurs paysans ruinés; il s'impatienta!... Une femme impatientée ouvre la bouche et ne la referme que pour prononcer indistinctement les mots que lui souffle la colère, mais un homme!... se promène sans rien dire. C'est ce que fit le Mécréant. Il marcha de long en large, notant du coin de l'œil les paysans qui le maudissaient, et à chaque fois qu'il {Hu 45} arrivait à une mauvaise fenêtre qui se trouvait contre la porte de l'hôtellerie, il regardait si l'orage cessait, ce qui ne tarda pas; mais il fallait encore attendre que les eaux fussent écoulées; alors il prit le parti de s'asseoir au coin d'une vaste cheminée.

Une jeune et jolie fille vint aussi chercher un asile dans l'hôtellerie; ses pieds n'avaient aucune tache de boue et ses vètemens étaient à peine mouillés. C'est cette circonstance qui la rendit l'objet de l'attention générale lorsqu'elle entra; chacun tâchant de deviner comment il se pouvait que cette petite sorcière eût reçu l'averse sans se {Hu 46} crotter la jambe... mais ce n'était pas là le plus extraordinaire de son aventure!...

— Vous voilà, mademoiselle, dit l'hôtesse, en allant au-devant d'elle avec un certain respect; approchez-vous du feu? faites-lui place vous autres?... Je croyais que votre service auprès de la princesse vous prenait tout votre temps? Que se passe-t-il au château?... Que vous êtes heureuse d'être avec la fille d'un roi! Comment se porte M. Hercule Bombans votre père?...

A ces mots les paysans ne pensèrent plus mal de la fille de l'intendant, et Josette répondit:

— Très bien madame!...

{Hu 47} — Est-il toujours soucieux?...

— C'est un bien honnête homme!... s'écria un paysan dont le terme du fermage approchait.

— Et d'où venez-vous, sans curiosité?... demanda l'hôtesse.

— De Montyrat, répondit Josette en rougissant jusque dans le blanc de ses yeux.

La jeune Provençale était tout en émoi; ses joues pâles, ses cheveux dérangés, et ses yeux fatigués annonçaient qu'elle venait de faire une bien grande course!... et, je crois, en vérité, qu'il n'existe pas dans la vie, hors la minute qui précède la mort, unetraversée plus longue que celle de Josette, telle courte qu'elle {Hu 48} puisse sembler..... Josette n'osait presque lever les yeux; cependant elle trouva moyen de lancer sur l'assemblée, des coups d'œil plus savans que ceux du matin: ses œillades friandes avaient ce feu qui distingue les yeux du midi; je ne sais quel épanouissement régnait sur la figure animée de Josette: quand on a bu de l'ambroisie, il en reste toujours une certaine odeur!.. Cet état que toute femme devine, n'échappa donc pas à l'hôtesse qui trouva l'ample matière des discours du lendemain... Alors il courut les bruits les plus étranges sur la fille d'Hercule Bombans..... mais j'affirme, sur mon honneur, qu'elle {Hu 49} était innocente!... sans cependant affirmer qu'elle eût conservé ce dont on est épris en France et ce qu'on méprisait à Sparte!...

— Vous êtes donc du château de Casin-Grandes? demanda le Mécréant.

— Oui monsieur.

— Vous êtes fille de l'intendant?...

— Oui monsieur.

— Alors vous savez si la prin- cesse Clotilde!...

A ce mot, Enguerry fut interrompu par l'arrivée d'un autre personnage extraordinairenient intéressant. Il venait de la route d'Aix, capitale de la Provence, et il {Hu 50} allait prendre celle de Casin-Grandes, lorsqu'en passant devant l'hôtellerie, il entendit prononcer le nom de la princesse de Chypre. Or rien ne fut si facile, car il laissait marcher négligemment son cheval, dans le moment où Enguerry parla de Clotilde; je dis dans ce moment-là? car, le destrier étant couvert d'écume, cela suppose une marche très-précipitée. Or, à ce compte, il y aurait contradiction dans la conduite de l'étranger; mais, les Camaldules ont tout expliqué....... voici comme.......

Les grands chagrins, disent-ils, produisent à la longue, une {Hu 51} mélancolie qui se fait sentir dans les moindres actions de ceux qui sont attaqués de cette langueur morale.....

Ainsi le cheval d'un mélancolique sera forcé de galopper une lieue, et d'aller au pas l'autre lieue, selon les distractions de son maître...

Néamraoins, les mêmes Camaldules avouent que ce personnage n'avait pas de chagrin.... mais il n'était pas joyeux non plus: la mélancolie est peut-être la moyenne proportionnelle entre ces deux quantités morales.

... Une âme forte et grande surmonte la fortune, bonne ou mauvaise; une âme basse penche vers {Hu 52} le crime; il n'appartient donc, quaux gens d'un caractère tranquille, d'un esprit tant soit peu superstitieux, et d'une imagination disposée à la rêverie de devenir mélancoliques.....

Eh bien, foi d'auteur! le personnage dont il est question possède une âme magnanime, il est brave, bel homme, point superstitieux, pour rêveur? je n'en répondrais pas.

..... Les injustices de l'amour, la perte de ce qui nous est cher sont les principales causes de cet état qui n'est ni maladie, ni défaut, ni perjection de l'âme....

Or je déclare, moi, lord Rhoone, que ce cavalier n'a rien perdu {Hu 53} d'essentiel, soit dans sa famille! ..... hélas que dis-je?... il a perdu sa mère!... cependant, comme elle mourut en le mettant au monde, il ne l'a pas connue et partant ne peut avoir aucun sentiment pour elle. Je reprends donc?... qu'il n'a rien perdu de ce qui nous est cher; et qu'alors il est très-apte à fournir une longue carrière, sans que son cheval bronche. Il n'est point marié, n'a point d'enfans, et conséquemment il ne peut ressentir aucune des grandes peines de l'humanité, puisque son père vit encore!... et cependant, disent les Camaldules.... Il est mélancolique.....

Le serait-il de caractère? qu'a-t-il {Hu 54} enfin?... demandons plutôt ce qu'il n'a pas?...

En commençant par ce qu'il a, car c'est le plus visible, nous viendrons peut-être à trouver ce qui manque à son bonheur!... je gage que toutes les femmes qui me liront l'ont déjà deviné? ..... néanmoins elles ne savent pas ce que je vais dire:

Il a d'abord, un très-beau casque d'acier bronzé, surmonté de belles plumes noires, son gorgerin est noir, sa cuirasse est noire, ses brassats, sa cotte de mailles, le fourreau de sa large épée, ses cuissarts, ses gants, le harnais de son beau cheval noir, tout est noir; son {Hu 55} écusson n'offrait aucune marque héraldique, si ce n'est un tournesol privé de l'astre qui lui donne la vie, et l'on lisait (ceux qui savaient lire), en lettres noires: dueuil à qui n'est pas aimé.....

Il régnait dans les mouvemens de ce cavalier, une grandeur simple et naturelle, un air dégagé, sans apprêt, qui dévoile les hommes au-dessus du vulgaire, car sans démentir l'épigraphe de ce livre, on distingue l'allure d'un pauvre auteur et d'un homme de peine, de celle d'un gros banquier; cela ne prouve pas néanmoins que nous ne sommes pas égaux!... tous les chênes sont chênes, mais il en est {Hu 56} de gros, de fluets, de tortus, de droits!...

Ce chevalier, sur lequel les Camaldules appellent toute notre attention, était sans doute un de ces paladins, grands redresseurs de torts et servant les princes opprimés, un fils de famille allant chercher, à cheval, les aventures que de nos jours nos jeunes gens cherchent en poste, sous prétexte de s'instruire: enfin un de ces preux, comme cette époqwe en fournit encore quelques uns; hélas ce furent les derniers! et ce beau temps, l'âge d'or de l'Europe; ce temps où les hommes se battaient sur les grands chemins pour les dames, {Hu 57} espérant sans doute que quelque jour elles se battraient pour nous; cette époque, où pour un bien, arrivait mille maux; enfin ce règne de l'adresse individuelle disparut devant l'invention déloyale du canon: l'ultima ralio regum, la logique éternelle!...

Ce qui prouve que ce cavalier noir était un homme au-dessus du commun, c'est qu'il sentit qu'il devait dire quelque chose en entrant: aussi demanda-t-il d'un air de curiosité:

— Quelle est la route qui mène à Casin-Grandes?... mais sa curiosité jalouse se portait plus particulièrement sur le Mécréant, auteur {Hu 58} de la question sur Clotilde; ce qui peut faire présumer qu'il connaissait Clotilde, car je veux tout expliquer, pour éviter les commentateurs, si, par hasard, cet ouvrage ne meurt pas en huit jours.

L'hôtesse indiqua le chemin... certes on indique un chemin du doigt en disant: « le voici: » mais l'hôtesse prit le chemin de Lafontaine quand il allait à l'Académie:

— Monsieur, s'écria-t-elle d'une voix criarde, ah vous voulez savoir la route de Casin-Grandes! mais elle est faite depuis long-temps, c'est pour vous dire qu'elle n'est pas en trop bon état et qu'elle doit être impraticable; si vous attendiez, {Hu 59} j'ai du vin d'Orléans; et voici la fille de l'intendant du château qui s'en retourne dans une minute, elle vous tiendra compagnie, et certes elle est gentille et dans ce pays nous avons assez généralement de l'esprit et les Provençales sont de bonne compagnie et... etc. etc.

Qu'il vous suffise d'apprendre qu'elle parla pendant cinq minutes, et que, ce qu'elle débita, remplirait de vide vingt bonnes pages.

Le cavalier noir et le sire Enguerry s'examinaient avec l'atten tion farouche de deux rivaux, mais le Mécréant ne put en aucune manière voir le visage de l'étranger, sa {Hu 60} visière était baissée et les jours si serrés que l'on n'apercevait rien au travers.

— La princesse Clotilde n'est pas mariée, dit le Mécréant en reprenant sa conversation interrompue par l'arrivée de l'inconnu.

— Non monsieur, répondit Josette avec un petit air d'importance.

— C'est bon, s'écria-t-il, car mon voyage serait fini....

A ce mot le cavalier noir se tourna brusquement vers le Mécréant avec un air d'étonneent mêlé de dédain qui semblait dire: « Qui es-tu pour prétendre au parangon des femmes?... à une reine?... »

Ces pensées furent arrêtées par {Hu 61} l'interrogation suivante faite par l'hôtesse à l'étranger:

— Monsieur vient d'Aix...?

Peut-être, répondit-il.

— Dit-on, demanda le Mécréant, que le prince Gaston soit arrivé d'Asie, de Chypre, du diable!... avec je ne sais combien de chevaliers bannerets?

On l'ignore, répliqua le taciturne chevalier.

— Tant mieux, répondit Enguerry; sans doute il soupire auprès de quelque pièce de satin, pour savoir si le contenu d'icelle l'aime ou ne l'aime pas, plutôt que de régner! Au surplus tant mieux Mon bel ami, continua-t-il {Hu 62} enchanté de cette nouvelle, si vous allez à Casin-Grandes nous ferons route ensemble?...

Pendant ce discours l'étranger donna quelques signes de colère en grattant la terre avec la pointe de son épée et en frappant du pied.

Enguerry se leva et le cavalier noir l'imita sans rien dire.

— Allez avec eux, mademoiselle, dit l'hôtesse à Josette, la nuit s'approche.

— Nenni, répondit Josette, et ma réputation?....

— Bon s'il n'y en avait qu'un?.... mais deux!

Malgré ce profond raisonnement {Hu 63} de l'hôtesse, Josette attendit et les suivit de loin.

— Dirait-on pas qu'elle a grand'chose à perdre, s'écria l'hôtesse aussitôt qu'elle fut partie.... Ce blasphème étonna les paysans, et il s'entama une dispute; le défenseur de l'honneur des Bombans fut le fermier qui n'avait pas encore payé son terme. Laissons-les se quereller, car je n'aime que les raccommodemens.

Le Mécréant et l'inconnu cheminèrent quelque temps, sans que ce dernier desserrât les dents. Enguerry, toujours occupé de ses intérêts, songea, d'après l'encolure de ce cavalier et la manière dont il {Hu 64} se tenait à cheval, que ce serait une excellente aquisition pour sa troupe, d'autant plus qu'il était mécontent de Le Barbu son lieutenant; il dit donc à l'inconnu:

— Beau sire, il paraît que tous avez guerroyé?....

Beaucoup.

— En France?...

Non.

— Tant mieux, dit en lui-même le Mécréant, je gage, continua-t-il; que vous êtes brave?...

— L'ennemi le sait.

— Comment se fait-il qu'un bon soldat comme vous courre après une viande aussi creuse que l'amour, ainsi que le dit votre devise.

{Hu 65} — Chacun son faible, répliqua le taciturne étranger.

— Croyez-moi, renoncez à cette chimère.

— Chimère!... O Dieu du ciel! s'écria l'étranger en colère, n'as-tu pas rendu l'amour un allégement des misères de cette vallée de passage! et le cœur d'une femme qui nous chérit réellement, n'est-il pas la source du bien, l'antidote du mal?... Oui, qui ne se plait pas au doux servage, je le tiens félon ou prêt à le devenir.

— Eh, l'ami, vous brillez dans les oremus... chansons que tout cela. L'amour n'existe pas.

— Cela peut se dire... mais alors {Hu 66} on ment par sa gorge! —Le ton de l'étranger avait un tel ascendant, une telle conscience de supériorité, qu'Enguerry ne voulut point batailler; il était même enchanté de cette ardeur.

— Et quand on le prouve?... répondit-il.

— Cela est impossible, dit l'inconnu se radoucissant.

— Beau sire, reprit le Mécréant, avez-vous aimé?...

— Oui, répliqua le chevalier noir en soupirant, et sans l'être jamais; mon rang ou mon abaissement, ma fortune ou ma pauvreté, ma laideur ou ma beauté, tout fut obstacle.

{Hu 67} — C'est déjà prouver en ma faveur!.... Continuons.... Aimez-vous?...

— Oui, pour la dernière fois!...

— Bon: dans quel but?...

— D'être heureux, c'est notre cause finale.

— Ah! mon cher soldat, est-ce de l'amour que d'aimer pour soi seul!.. Avouez que l'on ne cherche que son plaisir? et partant, l'on aime l'objet qui nous en donne le plus, si par amour l'on entend le plaisir, je suis d'accord?

— Hérétique, Mécréant!

— Aussi le suis-je. Mais convenez encore que si vous cessiez d'aimer votre maîtresse, il vous serait {Hu 68} bien difficile de l'aimer une seconde fois? Vîtes- vous jamais jeune fille amoureuse d'un vieillard; car pour ce qui est des vieilles femmes, elles ne valent pas un zeste d'orange.

— Vous n'avez donc pas de mère?

— Si fait; mais, avouez que l'on ne cherche que son plaisir; qu'alors les formes et la beauté sont nos points cardinaux. En France, on nous aime plutôt par vanité que par ardeur amoureuse. Paris est un pays de femmes glaciales: en Italie, on aime tout ce qui est homme; en Espagne, on nous aime un à un, en nous chérissant beaucoup, car elles veulent contenter le corps et l'âme; chaque pays, chaque mode; mais la {Hu 69} mode éternelle, c'est l'intérêt.... L'amour est donc un besoin comme le boire, et l'on ne boit pas toujours! dont bien nous fâche...

— Sire chevalier, répondit l'inconnu, laissez-moi mon erreur? elle m'est trop douce; je veux encore croire un moment à ce sentiment qui n'embrasse que la perfection de l'âme, à cet amour exquis, pur comme la neige qui n'a pas touché terre, suave comme l'odeur d'une rose, et dans lequel on est certain que notre belle maîtresse ne pense qu'à nous, comme on ne pense qu'à elle; enfin, que l'on est une même âme. Se reposer sur le {Hu 70} sein d'une telle femme, c'est une jouissance du paradis!...

— Ce n'est plus de l'amour!... car si vous ne cherchez que ce point, l'imagination peut vous fournir, comme aux faiseurs de vers, une maitresse idéale... J'en reviens à mon dire, qu'amour est une petite rage.... Ainsi pensait Jean-sans-peur...

— Il tenait cependant à l'honneur de sa femme, car il fît assassiner le duc d'Orléans à ce sujet.

— Vous vous trompez! il fut, au contraire, très-content de ce pretextepour tuer le duc, j'en sais quelque chose.... Ainsi pensait-il, ainsi je pense, ainsi pensèrent les grands {Hu 71} capitaines, ainsi le veut la nature; et je n'en permets pas plus à mes soldats; lhomme et la société firent le reste...

— Et pourquoi sommes-nous donc au monde, si ce n'est pour aimer et jouir!...

— Jouir!... Certes, répliqua le Mécréant, donner de bons horions sans en recevoir, boire, rire, régner, se battre sans se soucier des robes et du dessous qui met martel en tête aux amoureux transis; voilà ce qui doit occuper les hommes, et ce que je vous offre...

— Comment cela? demanda le cavalier.

— Écoutez!... vous me semblez {Hu 72} bon compagnon, je suis Enguerry le Mécréant.

A ce nom, le chevalier noir fit un mouvement involontaire en regardant le Mécréant, qui lui dit:

— Auriez-vous peur?

— Peur! répondit l'étranger; quel est ce mot? Est-il anglais? je ne le connais pas; que signifie-t-il je vous prie?....

— Bon! s'écria le Mécréant, en voyant la colère du chevalier, il me faut beaucoup de soldats comme vous. Venez avec moi? vous aurez l'occasion de faire fortune: si mes desseins réussissent, je vous promets un comté comme celui de Provence; en attendant, {Hu 73} nul souci ne vous talonnera; le bon vin, la bonne chère, les filles des vaincus, ne vous manqueront jamais...... Tenez, incessamment nous pillerons ce château de Casin-Grandes et tous les trésors de ce bon roi Jean.

— Comment cela? interrompit le chevalier en cachant sa curiosité.

— Je viens demander la princesse; et, si l'on fait la sottise de me la refuser, je saccage tout...

— Vous prétendez à la main de Clotilde?

— Certes!....

— Et avez -vous beaucoup de soldats?

{Hu 74} — Sept à huit cents chevaux....

— Et vous êtes Enguerry?... s'écria l'étranger avec mépris.

— En chair et en os.

— En ce cas, votre chair et vos os n'ont guère de prudence de dévoiler les secrets qu'ils contiennent.

— L'ami, le pouvoir est franc, et le lion ne déguise rien.

— Le pouvoir!..... Pour qui prenez-vous le souverain de ces lieux? s'écria rétranger d'une voix fière et retentissante; ne croyez-vous pas à sa vengeance?...

— Ne savez-vous pas que je m'appelle Mécréant, et de fait ne croyant ni Dieu ni diable..... {Hu 75} Est-ce que je connais les rois! ajouta-t-il avec un air de mépris.

— Vous ne les connaîtrez que trop tôt!... murmura l'étranger.

— Baste, ne m'avez-vous pas dit que Gaston était toujours à chercher des aventures?

— Il reviendra!...

— Au surplus, qu'il revienne, je m'en bats l'œil: je le défie. Ma retraite est un abri contre la vengeance des rois; elle en a vu périr plus d'un, aux pieds de ses remparts: on ne peut s'en emparer que par une certaine poterne, mais elle est toujours bien gardée.

— La foudre tombe partout, répondit brièvement le chevalier.

{Hu 76} — Soit.

— Ce Gaston, reprit l'étranger, n'est donc pas brave, puisqu'on le redoute si peu?...

— Soudard!... dit Enguerry avec respect, le prince est une bonne lame, et je réponds pour lui. C'est me vanter que d'assurer que je le vaux. Allons, mon ami, voulez-vous mener la vie joyeuse d'un enfant sans souci?..

— Comte Enguerry, répliqua d'une voix sévère le chevalier noir, avez-vous regardé mes éperons?...

— Non, mon ami.

— Je m'en suis aperçu plus d'une fois..... Voyez-les donc? ils vous apprendront que j'ai fait les {Hu 77} sermens d'un loyal chevalier: Dunois les a reçus; ce serait me perdre d'honneur que d'être un de vos soudards, tous gibiers de potence!...

Ce mot fut comme le signal d'une tempête: en effet, une grêle de coups tomba: le Mécréant ayant détaché sa hache et le chevalier noir la sienne, ils se battirent à outrance. Josette, qui les suivait de près, admira quelqu'instant la vigueur d'Enguerry; l'adresse et le courage de l'étranger; puis, elle s'enfuit à Casin-Grandes, en pensant que ces chevaliers avaient une valeur intrinsèque au moins égale à celle de son cher Barbu....

Les deux adversaires luttèrent {Hu 78} comme deux lions, mais le cheva- lier noir assena sur le chef du Mécréant un si vigoureux coup, que le cimier du brigand en fut brisé. La nuit ne leur permettant plus de continuer,

— Bien, chevalier, s'écria le Mécréant étourdi du coup; Dunois se connaît eu hommes; je suis bien sot de m'être fâché d'une vérité.... Touchez-là, dit-il, en lui présentant sa main.

L'inconnu, faisant semblant de ne pas entendre, piqua des deux, et le Mécréant, déconcerté, l'imita. L'avenue de Casin-Grandes se trouvant illuminée par des torches, les deux adversaires ne surent que {Hu 79} penser de cette circonstance....

Ici, il faut nous reporter au moment où le pâtre, rapide comme la foudre, entra dans les cours de Casin-Grandes, en s'ecriant: Au secours!... Madame est en danger!...

Ces mots retentirent et plongèrent le château dans un desordre presqu'aussi grand que celui dans lequel il se trouva, lorsque les pierres, la chaux, le sable, les charpentes qui devaient le former gissaient pèle-méle.... Chacun s'ébranla, s'arma; tout, jusqu'à Marie, comprenant le danger, se précipita, en formant un groupe inquiet, dont les murmures frappèrent les airs très-inutilement...

{Hu 80} Le chevrier arriva au conseil du prince, au moment où l'on venait de décider au grand regret du jaloux évêque, que Monestan irait en ambassade à la cour de Naples, vanter la beauté de la princesse, assez adroitement, pour enflammer le bon roi René, veuf depuis longtemps, et l'inciter à épouser l'héritière du royaume de Chypre; et sinon s'adresser à Gaston II, son fils...

Raoul raconte comment il a va la princesse se promener sur le bord de la mer, comment la tempête a fait grossir et monter les vagues à une hauteur prodigieuse, et comment il n'a plus vu Clotilde!..... {Hu 81} A ce récit, le prince et ses trois ministres sont comme frappés de la foudre!... Kéfalein parla le premier, en s'écriant:

— A cheval! vite, ma cavalerie!.... et il s'élança, suivi du pâtre.

— Grand Dieu, dit Monestan, en levant les mains au ciel, l'auras-tu protégée!...

— Tous nos projets s'évanouissent; plus de guerre, si la princesse est morte! continua l'évêque; Chypre est à jamais perdue!...

— Morte!... répéta le prince machinalement. Il se leva; mais la douleur le fit retomber sur son siège: Ma fille!... ma fille!...

{Hu 82} Il descendit, soutenu par ses deux ministres, et voulut aller sauver sa Clotilde!

Ce fut un touchant spectacle que de voir le cortège de ce père désolé; entouré de tous ses gens, il se dirigea vers les falaises.

Les visages inquiets, la stupeur de chacun ne servaient qu'à prouver combien était grande la douleur du roi... La belle tête de ce vieillard, dénuée des couleurs vitales, portait l'empreinte d'une tristesse funèbre, quelques larmes s'échappaient de ses yeux privés de lumière, et son silence, plus morne que le silence du cortège, inspiraient la terreur plutôt que les larmes. On alluma des torches; {Hu 85} on se précipita vers la mer, et, malgré son grand âge, le roi, marchant avec la vigueur que donne le désespoir, se trouvait à la tête de cet escadron de fidèles serviteurs.

Vol-au-Vent fut digne de ce nom. En peu de temps Kéfalein eut parcouru le haut de la falaise; il était guidé par Raoul. Le connétable s'étonnant de voir le pâtre aussi savant que lui dans l'équitation, tout en courant, lui criait:

— Bon cavalier!...Mon ami, la lieutenance de ma cavalerie est â toi: tu es digne de commander; je suis sûr que la charge que je fis à Edesse n'est pas plus!....

A ces mots il s'arrêta, car ils {Hu 84} aperçurent la princesse; et Kéfalein revint, avec la rapidité de l'éclair, rassurer le monarque.

— Sire, elle existe!... s'écria-t-il en caressant Vol-au-Vent, couvert d'écume.

— Ah!.. Ce monosyllabe fut toute la réponse de Jean II. Il s'arrêta en s'appuyant sur Monestan pour ne pas succomber à sa joie. Les rides du prince disparaissent, son front s'éclaircit, et, sans qu'il sourie, son visage offre les traits du bonheur; il dirige sa main vers le connétable, lui prend la sienne, et, la mettant sur son cœur, il fait entendre à Kéfalein qu'il battait un peu pour lui.

A ce geste, la plus belle des {Hu 85} récompenses, le connétable regarda ses deux collègues avec orgueil, et s'écria:

— Que l'on dise que la cavalerie ne sert à rien!...

L'attitude du prince, la larme de joie qu'il laissait couler sur les traces de ses larmes de chagrin, émurent tous les cœurs.

— Ma fille!....... dit-il, en entendant son pas et le bruit soyeux de ses vêtemens encore humides.

— Mon père!....

Ils sont dans les bras l'un de l'autre!...... A ce spectacle, à ces mots déchirans par leurs accens, chacun, comme dans le conte de la Belle au bois dormant, garda sa {Hu 86} même pose, tant on savourait le bonheur peint dans ce vivant tableau: les suaves caresses de la jeune épouse sont gracieuses, mais le baiser d'un père qui retrouve une fille, qu'il croyait perdue, porte un caractère admirable: c'est la sainteté du sentiment, une volupté toute à part!... Le front large et majestueux, les cheveux argentés, le visage sévère et ridé de Jean II contrastent avec la blancheur, la naïveté, la douceur et la taille svelte de Clotilde........ elle est dans les bras de son père, comme une rose qui s'épanouit dans le creux d'un vieux chêne.

— Ma fille!........ te voilà {Hu 87} donc?....... Il semblait à Jean II qu'un siècle se fût écoulé.

— Mon père! j'ai pensé ne plus vous revoir!......

— C'est moi qui l'ai sauvée!... s'écria Trousse.

— Lâche! tais-toi, dit Castriot.

— J'y ai perdu dix de mes ferrets d'argent, mes souliers et ma médaille, observa Bombans.

— Je vous en donne d'autres, répliqua le monarque.

— J'ai presque acquitté ma dette!... dit modestement le jeune chevrier.

— Chacun a fait son devoir, s'écria le prince, et, dans son ivresse, il tira sa bourse, et l'offrit au beau Raoul.

{Hu 88} — Monseigneur, je suis payé, répondit-il avec finesse.

— Ouais! s'écria l'intendant qui poussa le coude du chevrier, accepte toujours!...

— Ce drôle a de l'honneur, observa l'évêque.

— Voilà l'effet des bons principes, dit Monestan en caressant la joue du pâtre.

— Jeune homme, reprit Jean II, je vous offre une place d'écuyer.

— Il monte à cheval comme moi; vous devinez les talens des hommes, dit Kéfalein, car c'est à Edesse que vous me fites conné...

— Sire, je ne puis l'accepter, interrompit le jeune chevrier; et, {Hu 89} sans attendre de réponse, il s'élança dans les montagnes....

La troupe s'étonna seule de ce désintéressement; car pour le prince et Clotilde, ils nageaient dans un fleuve de joie céleste.

On forma à la bâte une litière avec des branches, et l'on y porta en triomphe le monarque et sa fille. Les cris de joie font retentir les airs; le bon prince, environné de cette petite foule bruyante, se croit encore à Nicosie; ses deux ministres, de chaque côté du palanquin, figurent sa cour; Kéfalein, avec ses quinze chevaux, forme escorte; et Josette s'est glissée sans rien dire derrière sa maîtresse.

{Hu 90} Cette marche triomphale, éclairée par des torches, s'avançant dans l'avenue aux cris de: « vive Jean II, vive Clotilde! » était ce qui causa 1 étonnement d'Enguerry-le-Mécréant et du chevalier noir; aussitôt ils piquèrent des deux pour s'y joindre.....

CHAPITRE IX CHAPITRE XI


Variantes


Notes