lord R'Hoone.
CLOTILDE DE LUSIGNAN, OU LE BEAU JUIF
Manuscrit trouvé dans les archives de Provence

lord R'Hoone / Clotilde de Lusignan, ou Le Beau Juif / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME DEUXIÈME

CHAPITRE XI.

Un fantôme élégant se forma dans les airs.
                (Le Comte MAXIME ODIN.)

    Un bienfaiteur peut-il être
    Difficile à reconnaître?
                    (PERRAULT.)

Et lui frappant le col d'nn coup de cimeterre,
L'envoya sur-le champ goûter de la poussière.
                    (Poëme de JONAS.)

[{Hu 91}] EN arrivant près du château, la curiosité de chacun fut fortement excitée par un phénomène miraculeux.

La lueur incertaine des torches fit apercevoir, à dix pieds de terre, un grand fantôme blanc, d'une {Hu 92} forme aérienne, qui se débattait dans les airs, en jetant des sons inarticulés comme ceux des sibylles, une auréole entourait sa tête prophétique, et le bruit infernal des chaînes servait d'accompagnement à ses cris.

On s'arrête, en regardant ce phénomène avec les yeux de la peur, qui se glissa dans l'âme des plus courageux.

— C'est une vapeur formée par les exhalaisons des fossés, dit l'évêque.

— Monsieur, répondit Monestan, la sainte écriture enseigne que le Seigneur fait souvent des miracles pour avertir les hommes.

{Hu 93} Hilarion haussa les épaules par un mouvement imperceptible.

Cependant Monestan parut avoir raison, car l'on entendit distinctement ces paroles qu'une voix rauque lança dans les airs:

« Courage, prince, courage, Chypre sera reprise!...... Mais les malheurs et l'adversité ne sont pas à leur terme!..... Je vois ton ennemi le plus cruel s'approcher: le voilà; le serpent est à tes côtés; le vois-tu?.... Regarde l'ange de bonté, le défenseur, le vaillant, le fort des forts!... Courage, et rendez le sang versé; me.....

Le bruit des chaînes empêcha {Hu 94} d'entendre le reste...... On s'examina mutuellement, et la stupeur fut au comble, quand on aperçut, à dix pas du prince, les deux chevaliers qui parurent tombés du ciel; car chacun, le nez en l'air, ne les avait pas vu venir.

— C'est Marie!.... s'écria Kéfalein revenant du portail; elle déraisonne à cheval sur les chaînes du pont-levis où elle a grimpé!....

En effet, l'Innocente, les cheveux épars, descendit et se jeta aux pieds du prince, en criant lamentablement:

— Sire, mon fils! rendez-le moi!...

— Pauvre folle!... dit le {Hu 95} monarque, en trouvant au milieu de sa joie une infortune que toute la puissance des rois ne pouvait adoucir. Cependant un regard de Clotilde fit taire Marie.

Castriot tournait autour des deux inconnus, en brandissant son sabre, avec l'air hargneux d'un chien de ferme lorsque deux pauvres y entrent.

Monestan ne sachant pas si les deux cavaliers n'étalent point des anges decendus du ciel, leur dit, avec toute la douceur qu'annonçait sa figure aplatie, et sa contenance abbatiale:

— Seigneurs, qui êtes-vous et que demandez-vous?...

— Beau cher sire, répondit le {Hu 96} Mécréant, nos talons prouvent que nous sommes chevaliers, et je ne sache pas que l'on nous ait jamais refusé l'hospitalité dans aucun château.

— Voilà de bien beaux chevaux! s'écria le sage Kéfalein.

— Connétable!... interrompit le roi d'un air imposant, ce seul mot fit taire Kéfalein. Messieurs, continua le prince, les rois de Jérusalem ont créé l'ordre des Hospitaliers, c'est assez vous en dire! notre château sera toujours ouvert aux chevaliers: soyez les bienvenus .....

— D'autant plus, répliqua le Mécréant, que nous avons à parler à vous!...

{Hu 97} Le chevalier noir ne cessait de regarder la princesse: protégé par la sombre clarté des torches, il s'approcha le plus qu'il put de Clotilde, et l'on s'avança vers le pont-levis, au milieu du murmure général causé par les conversations dont l'apparition des chevaliers était le sujet. Castriot ne perdit pas de vue ces deux inconnus.

La princesse, en proie aux souvenirs d'un moment à peine écoulé, ne pensait point au désordre de ses vêtemens et encore moins aux survenans...

Depuis deux mois que le prince habitait Casin-Grandes, il n'avait pas encore eu l'occasion de recevoir........ {Hu 98} Il fut donc au comble de la joie, en pensant au simulacre de grandeur qu'il allait déployer; il se félicita que la circonstance eût rassemblé tout son peuple autour de lui, lors de l'arrivée des deux chevaliers, et il ne cessa de donner des ordres à Bombans.

A dix pas du château, le roi quitta son palanquin, et Clotilde fut transportée à son appartement afin d'avoir le temps de s'habiller; la jolie Provençale l'aida dans les apprêts d'une toilette bien simple!... la fille de Lusignan n'était plus jalouse que d'un seul suffrage!...

Arrivé sous le portail, le roi dit {Hu 99} à ses deux hôtes, en les confiant aux soins de ses trois minislres: « Ce château, tout grand qu'il est, se trouve trop petit, même pour les restes de notre cour et de notre splendeur presque éclipsée; si nous étions en Chypre, vous seriez mieux reçus.... »

— Sire, répondit l'inconnu, votre bonté, votre franchise décorent mieux votre hospitalité que tout le luxe des cours.

A ces paroles, le prince tressaille, son cœur s'émeut, il rassemble les vestiges de sa vue, afin d'apercevoir le chevalier...... il ne le peut; un geste trahit son impatience, et il se retira tout rêveur!....

{Hu 100} Castriot, sur un mot du prince, s'empressa de grossir la garde royale par les dix apprentifs-cavaliers du digne connétable; il se mit à leur tête, et tâcha, par sa contenance, de donner un air martial et grandiose à la salle des gardes.

Le monarque passa sa dalmatique doublée d'hermine; il se décora de tous les attributs de son pouvoir, et vint presser les valets de pied, les serviteurs fidèles qui se dépêchaient d'ôter la housse de la balustrade d'or, de découvrir les meubles, d'allumer les torches de cire que contenaient des candelabres d'or appelés torchères.

Bombans, de son côté, pour {Hu 101} rendre le souper digne d'un monarque, se concertait avec le fameux cuisinier Taillevant, qui, depuis, fut au service du roi de France, et qui nous laissa même un précieux traité sur la cuisine. Le souper convenu, l'intendant employa plusieurs Cypriotes affidés pour sortir la vaisselle du trésor.

Pendant ces apprêts, les trois ministres promenaient les deux chevaliers dans les cours. Le grand écuyer, c'est ainsi que l'on nommait le palefrenier en chef, vint chercher les deux destriers.

— Ayez-en bien soin, Vérynel! s'écria Kéfalein.

{Hu 102} Sur un message secret de Jean II, Monestan dit aux inconnus:

— Si vous vouliez monter au palais, sires chevaliers, il ne fait pas assez jour pour examiner les fortifications.

L'évêque ne se tenait pas de joie, en voyant Enguerry s'occuper de la forteresse en guerrier savant; il discutait guerre et combats avec le Mécréant, et il le prit en amitié par un secret penchant.

Sur l'observation du comte de Monestan, ils s'acheminèrent vers le perron de l'aile de Hugues, et le sire Enguerry-le-Mécréant admira la beauté du portique et l'escalier de marbre.

{Hu 103} Dans la salle des gardes, Castriot disposa ses quinze soldats tout contre les trophées, de manière qu'ils parurent en plus grand nombre.

— Ce sont les chefs de nos compagnies d'ordonnance!... dit l'évêque au Mécréant, pour lui faire concevoir une haute idée de la puissance guerrière du prince; il n'ajouta pas que les compagnies manquaient: ce mot produisit son effet. Enguerry crut le monarque entouré de mille hommes au moins.

— Je croyais le prince sans soldats!...

— Sans soldats?... reprit l'évêque, avec un geste de hauteur; lorsque le reste de nos trente mille hommes {Hu 104} sera disposé, Chypre nous appartiendra... A ces mots ils se dirigèrent vers la salle du trône.

— Le roi de Chypre est visible, sires chevaliers, leur dit Trousse, en grand costume de maître des cérémonies; et, prenant par la main les deux étrangers, il les introduisit dans le salon rouge, tout brillant de dorures, de pierreries et de choses précieuses. Jean II était assis sur son trône, dans une attitude majestueuse et calme; les trois ministres se rangèrent debout à côté du trône, deux vieux serviteurs qui servaient de pages, et six hobereaux de l'île de Chypre, trois musiciens, deux écuyers du prince, {Hu 105} Vérynel le grand écuyer, le commandant des chasses, grand louvetier, le curé subalterne qui disait la messe, et cinq ou six autres personnes, formaient une espèce de cour: leurs habits somptueux et leur contenance firent croire au Mécréant que c'étaient des princes.

— Vous devez être fatigués, sires chevaliers, dit le monarque; nous vous prions de vous asseoir.

Alors les deux pages, âgés d'une quarantaine d'années, apportèrent des escabelles garnies de coussins. A ce moment Clotilde se présenta, suivie de Josette: les deux étrangers se levèrent; et le Mécréant, profitant du charmant usage de ce {Hu 106} temps féodal, baisa Clotilde sur la bouche, tandis que l'inconnu lui prit la main et y déposa un respectueux baiser.....

A ce geste, Clotilde frémit d'une terreur secrète, et pâlit en reconnaissant, à l'éclat des lumières, le chevalier noir qui sauva son père de la fureur des Vénitiens, et le transporta dans un navire anglais, avec tous ses trésors!... Les soins de ce chevalier mystérieux lui revinrent en la mémoire!... Nul doute qu'il n'allait réclamer sa main. Comme elle achevait cette parole en elle-même, une chouette, placée dans la vaste cheminée de ce salon, fît entendre des cris lugubres {Hu 107} et plaintifs. — « Quel augure!... » se dit-elle en s'asseyant à côté de son père, qui, toujours intrigué de la présence de l'étranger, écoutait tous ses mouvemens.

— Pâque Dieu! qu'elle est belle!... s'écria très-involontairement Enguerry.

— Désirez-vous quitter vos armes? leur demanda le prince.

— Un vœu me force de toujours garder les miennes, répondit l'inconnu.

— Il aura commis quelque crime! murmura l'évêque.

— Le ciel en ait pitié! dit Monestan, cherchant à se rappeler la {Hu 108} tournure du chevalier dont il reconnaissait les armes.

— Quant à moi, reprit Enguerry, je garde volontiers les miennes par habitude.

Alors l'intendant, revêtu momentanément de la haute dignité de maître-d'hôtel, parut, orné de la dalmatique de Kéfalein; mais sa face jaunâtre, ses traits régulièrement grossiers et ses gros vilains sourcils, en annonçant son avarice, prouvèrent qu'un roturier ne joue jamais bien le rôle d'un grand!... avis aux anoblis!...

— Sire, dit-il, vous souperez quand il vous plaira!...

A ce mot, le chevalier noir, qui {Hu 109} n'avait pas cessé de regarder Clotilde, s'élança pour présenter une main tremblante d'amour, et l'on descendit à la salle du festin.

Là, commença le triomphe du prince et de l'intendant.

Sur un dressoir en vermeil, on aperçut une douzaine de grands plats d'argent, des aiguières, des drageoirs et des bassins en argent; au milieu de ce buffet brillait une grande nef, ou navire, octogone tout en or, représentant en bosse les douze pairs du temps de Charlemagne, ladite nef supportée par huit lions massifs, aux armes du prince; un baquet en or soutenu par quatre syrènes, des flacons et {Hu 110} une foule d'aiguières, d'ydres, de quartes à contenir le vin, en même métal; enfin des tasses en vermeil, douze salières en or, trente cuillers d'argent, autant de fourchettes, et des hanaps, des coupes, etc.

La table du festin, en bois d'ébène, ornée d'une lame d'argent très-épaisse, et sur laquelle on sculpta une vigne, était couverte d'une nappe peluchée, mise de manière à laisser ce chef-d'œuvre d'orfèvrerie à découvert.

Cette salle immense, voûtée et décorée par des petites colonnes gothiques en pierre et à base de marbre, avait aux quatre coins des torchères en argent, garnies de {Hu 111} grosses chandelles de cire; et, pour plus de luxe, sept valets magnifiquement habilles, tenaient des torches dans leurs mains, en mettant leur gloire à ne pas remuer. — Le haut bout de la table était orné d'un dais rouge, et dans cet endroit Enguerry remarqua une autre nef d'or soutenue par des centaures, et contenant, selon l'usage, la serviette brochée d'or du prince, sa salière, son hanap, son couteau, son sifflet, et à côté, la quarte dorée renfermant son vin particulier.

A la place de chaque convive se trouvait un hanap d'or (espèce de vase semblable à un calice) et un pot à boire de même métal, plein {Hu 112} de vin d'Orléans; les viandes qui surchargeaient la table étaient disposées en pyramide dans de magnifiques plats d'or; on avait parsemé la nappe de feuilles de roses, et deux chandeliers d'or, symétriquement placés, éclairaient la table et les mets du temps; Taillevant nous en a donné le détail: c'étaient des poulets dorés avec des jaunes d'œufs, des chapons à l'huile, des gelées aux armes du prince, des pâtés de gibier et des prunes confites à l'eau de rose, etc., etc.

Sur une vaste cheminée, remplie de feuillage et de fleurs, il y avait une horloge d'orient, et du manteau de la cheminée {Hu 113} pendait une bande de taffetas vert découpée en dents de loup, et sur laquelle les armes du prince étaient brodées. Le Mécréant désira bien ardemment qu'on lui refusât la princesse, en contemplant toutes ces richesses avec un œil d'envie...

Clotilde s'avança gracieusement, et présenta aux deux chevaliers une aiguière remplie d'eau parfumée; ils s'y lavèrent les mains, et la princesse leur donna une serviette peluchée pour s'essuyer.

Cette cérémonie faite, l'évêque prononça négligemment le benedicite, et chacun s'assit sur un banc de bois de cèdre sculpté, sa lequel il n'y avait de coussin qu'à la {Hu 114} place du monarque et de sa fille. Ces derniers se placèrent sous le dais rouge, dans le haut bout de la table: personne ne se mit à côté de Clotilde; si ce n'est que le chevalier noir, ne voulant point manger, se posa doucement, sur une escabelle, à l'angle de la cheminée; il prit sa tête entre sa main droite, et, l'appuyaut sur un de ses genoux qu'il croisa sur l'autre, il parut plongé dans une rêverie profonde!... A gauche du monarque était Monestan, venait ensuite l'évêque, puis le Mécréant, qui s'assit derrière le riche dressoir, en ayant le connétable à sa gauche...

Le reste de la cour se tint {Hu 115} debout, dans une attitude respectueuse.

Clotilde aidait son père à manger, en lui poussant avec adresse chaque chose sous sa main; elle lui versait à boire, coupait son pain, et tous ces soins délicats étaient empreints de trop d'amour filial, pour ne pas faire penser qu'elle serait une tendre épouse... Certes le monarque avait besoin de ces attentions, car il ne s'occupait que du chevalier noir, et lorsqu'il eut bu, laissant la moitié de son via dans le hanap:

— Présentez le reste au chevalier? dit-il à sa fille.

Clotilde le lui donna; l'étranger {Hu 116} s'arrangea pour toucher les doigts de Clotilde en le prenant, et il les pressa tout doucement; lajeune fille rougit.

— Sire!... s'écria l'étranger, c'est trop d'honneur et trop de plaisir; en vous voyant, on se croit à la table des dieux, et servi par Hébé. Il rendit le hanap en tremblant, et Clotilde remarqua ses yeux briller à travers la visière serrée!... Un froid mortel se glissa dans les veines de la jeune vierge, en pensant que le beau Juif mourrait de chagrin en apprenant son mariage! ...Le chevalier reprit sa position mélancolique.

Après le premier moment de silence qui sert de préface à tous les {Hu 117} repas, l'évêque fit la demande suivante au Mécréant:

— Dans quels pays avez-vous porté vos armes? sire chevalier.

— En France seulement, répondit Enguerry.

— C'est un très-beau métier! continua l'évêque.

— Hélas! dit Monestan, on désole la terre, au lieu de la cultiver!.... Les hommes vont mourir en des pays qui ne les virent point naître!... que de larmes ont coulé!..... que de larmes couleront encore dans cette vallée où la guerre les sème à chaque combat.

— Monestan, reprit le roi, la guerre est nécessaire; c'est une {Hu 118} maladie de la masse humaine, et une maladie salutaire: la guerre est juste quelquefois! lorsqu'on dépouille un prince, ne doit-il pas chercher à reconquérir son royaume?

— Puis, dit l'évêqne, si tous les hommes vivaient, la terre ne pourrait les contenir.

— Croyez-vous, s'écria Monestan, que le seigneur ne l'ait pas prévu? la terre est assez fertile!....

— Ou plutôt les combats assez fréquens, dit Enguerry, en vidant son hanap.

— Oui, continua l'évêque, en soutenant le Mécréant, pour lequel il avait un faible.

{Hu 119} — C'est un point douteux, reprit le prince, et vous avez tort tous les deux: les combats n'ont pas toujours déchiré le monde, et alors la terre suffisait aux besoins des hommes, et ce, par le moyen des maladies contagieuses et partielles, dont l'éternel laissa le germe chez nous: une profonde sagesse préside à nos maux comme à nos biens.

— C'est autoriser la guerre, dit Enguerry.

— Je ne le pense pas, répondit le prince.

— Cependant l'éternel est appelé le dieu des armées, observa l'évêque.

{Hu 120} — Non pas dans l'Évangile, répliqua prestement Monestan.

— Cela ne prouve rien, reprit le prince; Dieu n'a jamais autorisé la guerre, et si les rois étaient tous prudens, ce fléau n'existerait pas.

Les trois ministres se turent, et firent un signe au Mécréaut prêt à répondre. En effet, on aurait parlé de faire de la toile, le bon prince eût été le meilleur tisserand; de cavalerie, c'était le meilleur cavalier; de politique, de guerre, de religion, il connaissait tout à fond; se fâchait de ne pas parler le premier, et contredisait chaque raisonnement, en croyant avoir {Hu 121} convaincu lorsqu'on se taisait par respect.

C'est une maladie commune à tous les grands, à tous les rois, et j'ai vu beaucoup d'hommes qui sont empereurs sur cet article...

— Comment avez-vous trouvé notre forteresse? demanda l'évêque.

— Que trop fortifiée, répondit le Mécréant avec humeur.

— Un château ne l'est jamais assez, dit le prince.

— Sire, il l'est toujours trop pour ceux qui l'assiègent!.. observa le Mécréant, en achevant, pour la seconde fois, de vider sa quarte de vin d'Orléans.

— Au contraire, continua le {Hu 122} monarque, plus un castel est fort, plus il y a de gloire à l'emporter; et si nous avions bâti ce château, nous l'aurions encore mieux défendu, surtout du côté de la mer.

— Mais, monseigneur, répliqua le Mécréant, il n'y a pas besoin de fortifications, précisément à cet endroit.

— C'est vrai, dit l'évêque.

— En effet, observa Kéfalein.

Clotilde était offensée des regards effrontés du Mécréant, et elle le fixa de manière à lui faire baisser les yeux. « Elle ne m'aimera pas, » pensa-t-il, et il se consola de cet échec, en buvant.

Le roi, comme accablé par {Hu 123} l'approbation générale donnée au comte Enguerry, reprit en ces termes: Vous vous trompez, messieurs; vous n'avez donc pas étudié le mouvement de l'eau sur notre globe? Dans cent ans l'on abordera peut-être à Casin-Grandes aussi facilement que dans une rade, si la mer se retire, comme je le crois, ou plutôt y apporte des sables; il faut tout prévoir...

— Sire, vous avez raison, dit Kéfalein.

L'évêque haussa les épaules, mais la princesse lui lança un coup-d'œil de reproche.

— Vîtes-vousles fossés? continua l'aumônier.

{Hu 124}— Certes, répondit Enguerry.

— Et l'épaisseur des murs?

— Ils sont indestructibles.

— Croyez-vous qu'il y ait un côté faible?...

— Non...

— Si messieurs, reprit Jean II; et rien n'est plus facile que de prendre.....

Enguerry prêta l'oreille. A ce moment, le chevalier noir, dégageant sa tête, fît quelque bruit avec les plumes de son casque; Clotilde se retourne, et le chevalier, craignant que le prince ne trahit sa détresse, dit à voix basse:

— Cet homme est Enguerry.....

Clotilde laissa tomber sa {Hu 125} fourchette d'or, et Monestan la vit pâlir.

..... Et rien n'est plus facile, observait le monarque, de prendre Casin-Grandes....

A ce mot, la princesse fit un signe au comte de Monestan; ce signe signifiait: Méfiez-vous d'Enguerry!... Le premier ministre le comprit heureusement.......

Hélas! continuait toujours Jean II, si nous pouvions avoir assez de soldats pour défendre la façade d'entrée, ce château serait inexpugnable!....

— Que dites-vous, sire? interrompit brusquement l'évêque en achevant de vider son hanap, et {Hu 126} confus de ne plus paraître un guerrier d'importance, et de ce que l'étranger allait découvrir qu'il en avait imposé; sire, vous oubliez donc les quinze compagnies d'hommes d'armes dont les chefs vous servent de gardes-du-corps.

— Hilarion, répondit tristement le prince, je les avais en Chypre, mais nous n'y sommes plus!...... et je crois qu'excepté Castriot, il serait difficile de trouver ici...

A ce mot funeste, Clotilde réitéra un signe de tête et d'yeux à Monestan, pour lui donner à entendre qu'il fallait soutenir l'évêque dans ses assertions; et l'empêcher de parler au Mécréant.

{Hu 127} ...... De trouver ici d'autres soldats, acheva le prince.

— Monseigneur ne veut pas que l'on connaisse ses forces, dit l'évêque à l'oreille du comte Enguerry.

Monestan se mit à tirer Hilarion par sa soutane, pour qu'il ne causât pas avec l'ennemi, mais l'opiniâtre Hilarion donna, par dessous la table, des petits coups sur les doigts de Monestan, afin de défendre sa soutane; il en résulta un combat intestin, le premier qu'ait soutenu l'évêque, et il continua de dire au Mécréant:

— Nous avons aussi des raisons d'Etat pour les lui cacher à lui-même.

{Hu 128} Ici Monestan remporta la victoire et l'évêque en gémit. En effet, Monestan avait tiré si fort la soutane, que force fut à l'aumônier de se retourner pour voir les signes du premier ministre.

En toute autre circonstance, Clotilde eût ri de cette bataille.

Malheureusement la nature mit une telle douceur dans les yeux bleus et la figure anodine de Monestan, que l'évêque n'y comprit rien; et il se mit à parler de nouveau à l'oreille du Mécréant.

Tout ceci fut l'affaire d'un moment.

— Sire, s'écria alors Monestan, vous ignorez donc que vous avez {Hu 129} trois cents hommes dans le château, deux cents à Marseille, cinq cents à Aix!... une armée!...

— Une armée! — répéta le roi dans un profond étonnement.

— Oui, mon père, dit Clotilde.

Le Mécréant ne savait que penser....

— Et de plus, une cavalerie ottomane que je vous ai créée, ajouta Kéfalein; il est vrai que ces Provençaux ne veulent pas devenir habiles....

— De la cavalerie! dit Jean II.

— Oui, monseigneur, s'écria l'évêque au comble de la joie de se voir soutenu, vos armées jusqu'à présent ne vous ont rien coûté. Notre dévouement, dût-il encourir {Hu 130} votre disgrâce, les a préparées pour vos succès; et habilement disséminées dans divers endroits, elles attendent le moment où l'on s'embarquera pour aller reconquérir l'île de Chypre, et dès que nos trente mille hommes seront complets, vous n'aurez plus qu'à vous mettre à leur tête; et, débarquant à Nisastro, vous volerez jusqu'à Nicosie, de victoire en victoire; nous y entrerons entourés de drapeaux vénitiens, aux acclamations du peuple, et les Lusignans brilleront d'une gloire nouvelle!..... on pourra même peut-être reprendre Jérusalem.

En disant ces derniers mots {Hu 131} l'évêque n'était plus sur le banc; il se remuait dans sa soutane, en brandissant son hanap comme un sabre.

— Certes, on le pourra, dit Kéfalein, car je formerai un corps de Mamelucks, pour ne plus avoir à craindre la redoutable cavalerie des Turcs de l'Asie.

Le prince, ne pouvant deviner les motifs de cette conspiration, s'écria tout en colère:

— Que signifie cette multitude de soldats que vous me donnez si libéralement, lorsque vous savez notre détresse? avons-nous dix hommes d'armes au château?... Oubliez-vous qui nous sommes pour plaisanter ainsi?...

{Hu 132} — Ah! sire.... répondirent à la fois les trois ministres, excités par les coups-d'œil de Clotilde effrayée.

— Silence, messieurs, répliqua sévèrement le monarque, nous n'avons pas d'armée.... mais nous en aurons une, le jour que cela nous plaira..... Lorsqu'on possède nos trésors, on peut espérer tout; et supposé que nous eussions les bataillons que vous nous créez, vous nous auriez donc abusé, lorsque vous confessiez notre dénuement, le jour où, d'après mes ordres, l'on discuta les mesures à prendre contre le fléau du pays, cet infâme scélérat.....

— Mon père! interrompit {Hu 133} Clotilde, qui pressentait une catastrophe; mon père, votre vin se renverse!....

— Contre ce traître Enguerry-le-Mécréant, acheva le prince.

— Traître! répéta le Mécréant échauffé par le vin, jamais le comte Enguerry n'a trahi personne!

— Ciel!.... le plus grand brigand!... dit le prince.

— Vous en avez menti, par votre gorge. Et le Mécréant se dressant, leva sa visière et s'écria: C'est moi qui suis Enguerry!..

A ce mot, l'épouvante est dans la salle; chacun est debout; la figure altière de l'évêque est animée, {Hu 134} Kéfalein met la main sur son épée, en regardant, avec ses yeux à fleur de tête, le terrible Mécréant; Clotilde, comme évanouie, penche sa belle tête sur le dos du banc.....; le chevalier noir reste impassible; la figure de Monestan indique une sainte horreur; et, au milieu du tumulte, Bombans effrayé cache sous sa dalmatique les pièces de vaisselle les plus précieuses, et les reporte au trésor, en semant l'alarme..... Le prince s'écria d'un accent guerrier:

— Mânes de mes ancêtres qui planez dans cette salle, vous indignez-vous assez de mon atfront? et de voir votre descendant aveugle {Hu 135} et sans epée!... pour se venger!...

— Se venger!.... répéta Enguerry d'une voix retentissante, de quoi? Ne suis-je pas comte? Ai-je deshonoré votre table? Qui m'a déclaré félon et déloyal?

— Tes actions! .... dit le roi avec l'accent d'une rage concentrée.

— Je n'ai jamais tiré mon épée que pour me venger!... et j'avais, selon la maxime de Jean-sans-Peur, de bonnes raisons, et prenez garde de m'en donner une!..... Mais je m'explique, et vais déclarer le dessein qui m'amène...... Je demande en mariage la princesse Clotilde!....

{Hu 136} A ce mot, la jeune fille s'évanouit, à l'aspect de la barbe rousse du Mécréant, et à l'idée d'être la femme de ce monstre d'iniquité: Monestan se signa, et Bombans emporta de nouvelles pièces d'argenterie.

— Voûtes, écrasez-nous donc!... s'écria le prince... Kéfalein, Castriot! Castriot armez-vous? votre prince est insulté... Heureux que vous êtes de ne pas voir ce Mécréant!... La figure de ce vieillard en cheveux blancs était sublime de dépit et de colère!...

Kéfalein tira son épée et le Mécréant la sienne.

— Le combat est inégal, dit {Hu 137} l'évêque, le connétable est sans armure.

Le prince se lève, cherche sa fille et la prend dans ses bras, en lui demandant où est l'autre chevalier.

— Ah! si notre libérateur était en ces lieux! demanda Jean II.

A ce mot, l'étranger saisit le bras du prince.

— C'est lui! dit le roi, nous en étions sûr!...

A cet instant, Castriot qui s'était entendu nommer par le monarque, franchit les escaliers; il entre, voit le prince et sa fille dans les bras du chevalier noir; l'épouvante sur tous les visages, et l'imprudent Kéfalein prêt à être percé par l'épee {Hu 138} du Mécréant. Les yeux de l'Albanais lancent des éclairs; il n'hésite pas, et décharge un tel coup de sabre sur la nuque du sire Enguerry, qu'il alla faire connaissance avec les dalles de marbre qui pavaient la salle, puis Castriot s'en alla sans rien dire. A cet instant Bombans avait emporté la dernière pièce d'argenterie.

— Il est mort, aussi vrai que moi je vis! s'écria Trousse survenant: il est mort!...

A ce mot fatal, toute l'indignation de Jean II cessa, il réfléchit aux suites de sa colère, et le politique Monestan lui dit:

— S'il existe, nous sommes {Hu 139} perdus; s'il est mort, monseigneur, c'est une tache à votre mémoire.

— Sire, dit le chevalier noir, le comte Enguerry-le-Mécréant était votre hôte; vous avez violé les lois de l'hospitalité.

Pour toute réponse, le prince reconnaissant tout-à-fait son libérateur, le serra dans ses bras: « Ma fille, c'est lui!... » dit-il.

— Je le savais, mon père!... et Clotilde vit tressaillir le chevalier à ce mot, qu'il crut dicté par l'amour... « Pauvre chevalier, pensa-t-elle en voyant ce mouvement de joie, je ne puis t'aimer!... »

— Et vous ne me l'avez pas dit, cruelle! répondit le prince à sa fille.

{Hu 140} Enfans, dit-il en se tournant vers sa cour, parez de fleurs ce château? appelez les musiciens? que l'on apprête un plus beau festin, et que l'on répande nos vins les plus précieux? brùiez des parfums? et que tout respire la joie; notre libérateur est en ces lieux!... Il a sauve votre prince...

En ce moment, Enguerry se releva en s'écriant: « Vengeance!... l'on m'a fait grandement outrage!... on m'assassine quand je crois manger le pain de l'hospitalité!... c'est une félonie! »

CHAPITRE X CHAPITRE XII


Variantes


Notes