lord R'Hoone.
CLOTILDE DE LUSIGNAN, OU LE BEAU JUIF
Manuscrit trouvé dans les archives de Provence

lord R'Hoone / Clotilde de Lusignan, ou Le Beau Juif / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME DEUXIÈME

CHAPITRE XIV.


Il est, en son printemps, une fleur qu'on ignore..
Oui, tout plein de désirs, mon cœur est vierge encore.
Et comme ces cristaux qui n'ont rien réfléchi,
De trésors dédaignés il se trouve enrichi:
Ah! si j'aimais!... je sens que je trace l'image
D'un amour gracieux, ardent et point sauvage;
Tel je veux l'inspirer.........

                (L... R....)

[{Hu 240}] ON doit sentir que le prince était au comble de la joie au milieu des graves occupations qui l'assaillaient, et bien que dans Casin-Grandes chacun pliât sous le faix pour le travail, Jean II n'était pas le moins affairé.

{Hu 241} Aussi, ce soir il ne dit rien à Clotilde, qu'il ne voyait ordinairement qu'aux heures des repas, puisqu'ils les faisaient ensemble, et la jeune fille restait toujours la soirée presque entière après le souper; mais cette fois la manie du bon prince l'emporta sur son amour pour sa fille.

— Laissez-moi, ma bien-aimée, lui dit-il, je suis accablé d'affaires, avec cette guerre à soutenir. D'après le ton de Jean II, on l'aurait pris pour un puissant monarque.

— Plaise au ciel que vous soyez victorieux, mon père, répondit Clotilde à Jean II, d'un ton presque plaintif.

— Vous êtes toujours rêveuse, {Hu 242} ma fille? car si je pouvais apercevoir votre figure, j'y verrais une expression inaccoutumée...

— Qui vous le fait penser, mon père?...

— Mais vous parlez plus rarement et avec plus de circonspection; maintes fois vous oubliez de répondre ou d'achever votre pensée; vous soupirez de manière à me faire croire que votre peine est presqu'un plaisir; enfin, il est des mots que vous ne prononcez qu'en tremblant, votre accent annonce une idée fixe. Je suis vieux, ma fille, et c'est pour cela que je puis deviner l'intérieur par les dehors; et je pressens les sentimens, comme cet Arabe les {Hu 243} gens de sa tribu par l'impression de leurs pieds, et d'autres circonstances nulles pour les autres.

— Mon père, je vous assure...

— Ne jurez rien! une autre fois nous causerons plus à fond de tout cela... Va, tu seras heureuse, car je t'aime plus en père qu'en monarque... Adieu ma fille.

— Adieu mon père!... et Clotilde embrassa le front vénérable du vieillard, en tâchant d'arrêter les palpitations de son cœur si Jean II pût les entendre, du moins, il ne vit pas la pâleur de sa fille, qui se retira à pas lents, la mort dans l'âme. — « Saurait-il mon secret?... » se dit-elle en rentraut dans ses appartemens.

{Hu 244} Toutes ces circonstances, ces obstacles, le peu d'espoir, le défaut de bienséance, le soin des convenances, ne faisaient qu'irriter et augmenter l'amour de Clotilde... Enfin (1), quant la nuict eust tollu la lumière, la gente bachelette feust ouvrir la fenestre avec une tant brusque hastiuité que nous cuyderions icelle s'estre ébaudie tout le iour à ramentvoir en son espérit les doulces mirificques et gratieulses perfections de son {Hu 245} gentil Hébrieu, quantes fois, que ce transon de bonne chière d'amour, l'ayt affriolée à s'aduouer sa passion, d'autant, que l'enuie l'en chastouilloyt sans l'espouuanter, comme quant l'amour yssit de prime abord dans son cueur.

[{Hu 244}] (1) Le morceau qui suit est copié littéralement sur le manuscrit; il m'a semblé si facile à comprendre, que je n'ai pu me résoudre à en priver ceux qui aiment la naïveté de notre langue antique.

Si veit-elle la foie de son âme?... et sa malesuade faim d'amour s'esueigla en sursault dans sa poictrine.

Ores Nepthaly, pour la prime fois de sa vie, boyt, à pleins guodetz, en la coupe Jolyette ou boyuent tous hommes franchement, lihrement, hardiment, sans rien payer; aussi ne l'espargnent?.. .. Icelle coupe ha source viue et veine perenne; l'espoir y gist au fons, et, aulcuns l'expuisent-ils {Hu 246} jusqu'à la lie? Si ha-t-elle incluz la male mort, la uie, la ioyeuse et aëlée fortune, le malheur, voire les crimes et les vertus; et, selon la dille par où l'on boyt, est-on ung beat ou ung paoure, ung vertueux ou ung criminel? L'Hébrieu s'y enyura, pour ce qu'il comprint que la paourette l'aimait.... Il l'esguarde sans dire ung seul propous; peu s'en fault qu'il ne choyt ébaudi?... Heureux prime-vère des amours!..

L'amour est semblablement à ung fruict, il ha dessuz et dessoubz une flour délicate: si s'efface-t-elle au reguard? tant est fugitifue sa gratieulse beaulté. En icelle flour, sont les primes {Hu 247} sermentz, accordz, esguards, gualans deviz, et petitz guerdons. Cette mysticque et sacrosaincte doulceur s'euapore comme ung refue, se déflore comme ung mirouer, ainsy qu'un fruict tastonné gist descouloré.... Ores l'amour de Clotilde et de l'Hébrieu ha encores sa fleur, point n'est gasté; la bachelette n'ha qu'une paour, si est-ce que Nephtaly ne soict tant plein de feaulté et confict de respect qu'il faille à dire: j'aime!....

Tant meslent-ils leurs doulx reguards sans estre mesnagers, que semblent ils se sugcer leur asme?... et ils se baignent en leur allaigresse, sauourent cette mélodieuse {Hu 248} harmonie de leurs cueurs, se guardant, comme d'un forfaict, de rompre le silence de la nuict argentée à la fauueur de Diane: et, la dive amante d'Endymion espand auec complaisance ung faisceau de lueur autour d'eulx.

Clotilde mignonement s'accoulda sur l'appuyz de la fenestre ogifue; Diane jalousa l'iuoire de ses bras rondeletz. Ores Nephtaly ne pouuant retrayre son heur, il print son beau luth et feisi sursaulter sa gente maîtresse aux primes parolles de la chorde. L'aer s'esmut doulcettement, en pourchassant les carmes suiuans sur les aesles des mutz zéphyres de la coite nuict.


{Hu 249} Au fons de sa pensée,
Au fons de ses ennuicts,
A toy s'est addressée
La clamour, jours et nuicts,
    De l'Hebrieu.

Escoute sa voi plainctifue,
Las!... n'est-il pas sayson,
Que l'aureille entenlifue
Soyct à cette orayson
    De l'Hébrieu.

Si restes rigoreuse
Déniant ang regaard!......
La male mort heureuse
Férira de son dard
    Ton Hébrieu.

Il l'esguarde encore
Soir, matin, sans seiour;
Pluz matin que l'aurore
Assise au poinct du iour,
    Est l'Hébrieu.

{Hu 250} Seroit content de peu,
Oui... peu le console!...
Prins ung peu de ce feu,
Qui tant nous affriole,
    Pour l'Hebrieu!...

Qui n'a pas entendu, dans le calme des nuits, une femme entourée des doux feux de Diane, et assise sur un rocher, ou sous un saule, ou sur le bord de l'onde, faire rendre à une harpe quelques sons plaintifs comme ceux d'une tourterelle, ne peut se figurer l'extase angélique des deux amans solitaires; car, le doux fruit d'amourette veut être cueilli furtivement... Des larmes roulèrent sur la joue de Clotilde; larmes que le Juif eût voulu pouvoir sentir répandre sur son sein, brûlant de {Hu 251} désirs qu'il n'osait avouer... Toutefois il répète avec la voix de l'âme,


Prins ung peu de ce feu
Qui tant nous affriole,
    Pour l'Hebrieu.

— Nephtaly répondit Clotilde, un peu, c'est tout!...

— Je le sais!...

— Et cependant, reprit-elle, l'enfer et le ciel ne sont pas plus éloignés que nous le....

— Je le sais... mais, un seul de vos regards n'est-il pas plus fort que le destin!...

— Qu'espérez-vous donc?... dit-elle toute émue et sans oser respirer.

— Hélas! ma vie n'est-elle pas {Hu 252} un crime?... et n'est-ce pas un nouveau crime que d'espérer?...

— Vous ne serez pas seul coupable!...

A peine ce mot eut-il passé, de son cœur, sur ses lèvres de corail, que Clotilde aussi pâle, aussi tremblante, aussi confuse que si elle eût abjuré la foi de ses pères, ferme brusquement la croisée, tire le rideau et se réfugie dans son lit virginal, bien tourmenté depuis que le cœur de la jeune fille n'est plus vierge.

— Hé quoi! je l'aimerais, se dit-elle? un Juif!... Et quand cela serait, puis-je l'épouser? L'épouser?... il faudrait que nous fussions seuls sur la terre!...

{Hu 253} Mais bientôt un malin démon ou un ange, je ne sais lequel des deux, l'entraîna vers une autre perspective, et lui fit oublier la raison.... — « Mon cœur l'a choisi!... » fut la dernière pensée de la jeune fille, et même pendant son sommeil d'innocence, la figure, les formes du Juif, rendues plus belles par le prisme de l'imagination des rêves, vinrent tourmenter son âme qui se débattait encore sous les derniers coups du dieu des caprices. . . . . . . . . . . .

L'aurore, pure et belle comme l'aurore de leurs amours, fît voir à Clotilde des fleurs nouvelles: sourire d'intelligence récompensa le {Hu 254} bel Israélite! ô doux sourire d'yeux, de bouche et de tête! doux messager de bonheur, tu renfermais tout ce que peut dire l'amour de plus tendre et de plus significatif? Aussi Nephtaly, satisfait de ce sourire encyclopédique, quitta son poste périlleux en s'agenouillant et tendant ses mains tantôt vers le ciel, tantôt vers Clotilde, sa seconde divinité...

Dès-lors,la jeune fille s'abandonne au torrent qui l'emporte.... en s'écriant comme les Croisés: — « Dieu le veut!... » — Et elle se couronne en espérance des myrthes et des lauriers de l'amonr... Malheureuse!.. que de peines!... Mais n'anticipons pas!...

CHAPITRE XIII CHAPITRE XV


Variantes


Notes