lord R'Hoone.
CLOTILDE DE LUSIGNAN, OU LE BEAU JUIF
Manuscrit trouvé dans les archives de Provence

lord R'Hoone / Clotilde de Lusignan, ou Le Beau Juif / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME DEUXIÈME

CHAPITRE XVI.


Venez donc adorer le Dieu saint et terrible
Qui nous délivrera par sa force invincible!...
                    (ROUSSEAU.)

Ecoutez, Bajazet, je sens que je vous aime.
                    (RACINE.)

    A ces mots d'effroyables cris
    Troublent le silence des nuicts,
    Et pour délivrer son amante
    De sa grande espouvante,
    Pierre s'élançant dans les flots,
    Périt en répétant ces mots:
    Maguelonne! Maguelonne!...
        (MAGUELONNE ET PIERRE DE PROVENCE.)

[{Hu 295}] DEPUIS qu'il y a des hommes sur la terre; depuis que l'on a su, ce que c'était que le tien et le mien;; ce que valaient les mots patrie et {Hu 296} honneur, jamais déclaration de guerre n'apporta tant de terreur chez une nation, que l'assurance d'avoir la guerre avec le Mécréant, n'en fit régner dans Casin-Grandes, et dans l'esprit de ses habitans! et ce, par une bien bonne raison? c'est que chacun avait la conscience de sa faiblesse, et que dans l'état des choses, il devenait palpable que la résistance en pleine campagne était impossible... De cette idée sourdirent la stupeur et l'immobilité des trois corps d'armée et des paysans. Cette idée fît une peine bien grande au prélat, qui voulait à toute force une bataille rangée. On résolut de ne soutenir qu'un siège.

{Hu 297} Lorsque le roi, guidé par Monestan, descendit au milieu de son petit peuple, il y eut, tant dans la nation que dans l'armée, un mouvement d'enthousiasme dont, en général habile, le prélat sut profiter en s'écriant: « Aux remparts!... »

— Aux remparts!.... répète la foule. Or, on sait combien les cris d'une multitude exaltent ceux qui la composent; il en résulte un enivrement moral, qui dans cette circonstance fit disparaître les dangers, et l'on s'écria de plus belle: « Aux remparts!... Vive Jean II!... Aux remparts!... » Bien plus.... on y monta.

— Sire, dit le prélat, l'endroit le {Hu 298} plus important à défendre, c'est la façade du château; nous y devrions placer tous les archers, les femmes et le corps des vieillards; il sera difficile de les atteindre, et ils peuvent jeter des pierres, de l'huile bouillante et des masses sur les assiégeans.

— Vous pouvez donner des ordres en conséquence, dit le prince fâché de ne pas y voir assez, pour exercer son initiative sur les propositions de ses ministres.

Le corps des vieillards, les femmes et les enfans, enfin tout ce qui ne faisait pas partie des autres corps d'armée grimpèrent avec courage sur la muraille et l'on s'y {Hu 299} campa pour être toujours prêt à défendre cette précieuse façade..... On fit une espèce de chaîne et l'on ne cessa de transporter des pierres, des huiles, de l'eau, du bois et des projectiles.

— Il sera difficile de nous vaincre, monseigneur, dit Monestan, resté seul avec le prince. Ah! si vous pouviez voir le zèle et l'amour de ces fidèles serviteurs et vassaux.

— Mon ami, reprit le prince, puissé-je les récompenser? .. Les deux vieillards s'attendrirent.

— Sire, vous méritez bien ce dévouement.

— L'amour des peuples, Monestan, {Hu 300} est la plus belle couronne des rois.

Le connétable et l'évêque ne tardèrent pas à revenir.

— Sire, dit le connétable, quel est votre avis pour la disposition des autres corps d'armée.

— Nous pensons, répondit le prince, avec un visible plaisir causé par cette déférence, qu'il faut diviser le second corps en deux bataillons, qui garderont les deux ailes latérales de Casin-Grandes, et nous réserverons le corps d'élite pour le portail, il protégera les sorties si la cavalerie en fait!.....

— Elle en fera, sire, dit Kéfalein, en agitant sa tète pointue; je {Hu 301} veux trouver en ces lieux un second Edesse, où je sauvai l'État par cette charge de....

— Et si les ennemis, continua le monarque, arrivaient, par quelque malheur à ce portail, ils le défendront; ce plan me parait sage.

— Annibal n'eût pas mieux raisonné, dit le prélat.

J'ai remarqué que nous sommes disposés à la flatterie, quand nous sommes joyeux, et l'évêque en s'occupant de combattre n'était plus un homme ni un prêtre!... Il tenait le milieu entre la terre et le ciel.

Les défenseurs de Casin-Grandes ainsi placés et armés jusqu'aux dents, le bas du château fut {Hu 302} désert, il ne resta dans les cours que le corps d'élite, la cavalerie et quelques vieux serviteurs qui entouraient le prince, l'évêque et le connétable.

— Ne serait-il pas a propos, s'écria Monestan, maintenant que toutes les précautions humaines sont prises, de nous rendre à la chapelle et d'invoquer le seigneur des armées?...

L'évêque remua la tête à cette proposition et les bons Camaldules, ne connaissant pas la théorie des signes de tête, ne nous disent pas s'il fut vertical, ou diagonal, ou horisontal, indiquant joie ou chagrin.

{Hu 303} — Sans doute, il le faut, répondit le pieux monarque, allons-y tous de ce pas, et le Dieu dont nous avons délivré la crèche et le tombeau, ne nous oubliera pas?... mais, s'il nous laissait dans l'infortune, nous adorerions toujours sa main puissante, car ses décrets sont immuables et pleins de sagesse.

La petite troupe se met en marche vers la chapelle: chacun entre avec un saint respect, excepté l'évêque qui marche avec l'air dégagé d'un ministre, prenant possession d'un porte-feuille. Le prince s'assied sous son dais, les vieux serviteurs se groupent en silence autour de l'autel et le prélat, s'étant {Hu 304} revêtu de ses habits pontificaux, parut suivi de l'abbé Simon et du sacristain couvert de son armure.

Les vitraux coloriés semblent empêcher le soleil de pénétrer, et ne laissent passer que le faible jour des cloîtres, ce qui donne à cette scène quelque chose de religieux: car la réunion des circonstances les plus ordinaires peut quelquefois produire une sorte de majesté: le silence profond, les voûtes majestueuses, les piliers gothiques, l'attitude du prince agenouillé qui s'humilie devant le maître des rois; la componction des vieillards, la ferveur de Monestan, et, plus que tout cela, l'idée de la présence immédiate {Hu 305} de l'Éternel, inspiraient un sentiment que l'on ne pourra jamais expliquer que par le mot de religion. L'ensemble moral, auquel on donne ce nom, outre le charme consolant qu'il porte, aura toujours quelque chose de suave et de poétique: ces vieillards, en levant leurs mains vers la voûte, par ce seul geste, espèrent et interrogent un œil intelligent qu'ils devinent derrière l'écharpe diaprée des cieux!...

Des cheveux blancs, courbés vers la terre, des hommes affligés avouant leurs faiblesses, et des mains suppliantes m'ont toujours attendri, je ne puis même songer sans émotion aux prières boiteuses qu'Homère {Hu 306} nous montre suivant toujours l'Éternel.

L'évêque chanta le psaume par lequel David demandait au seigneur du secours contre son fils et ses partisans rebelles; la triste monotonie du chant d'église a une mélancolie plaintive que je trouve admirable: dans cette circonstance, elle était sublime!...

Il me semble voir, sur une mer orageuse, au fort d'un tempête, des matelots chanter l'hymne de la vierge et leurs cris de détresse surmonter la voix immense des orages et parvenir au trône céleste, sur l'aile rapide des vents. L'évêque, tout en mettant une ardeur guerrière dans {Hu 307} son invocation à l'Éternel, ne pouvait s'empêcher à la fin de chaque verset, de regarder les armures suspendues aux piliers de la chapelle.

Au premier verset, il gémit de ce qu'on les eût laissées oisives. Au second, il pensa d'après l'ampleur des cuirasses que les hommes étaient plus forts du temps de Hugues. Au troisième, il donna un corps à ces cuirasses. Au septième, il vint à regretter les hommes d'armes et les cent chevaliers de Hugues.... Enfin son idée favorite le subjugua tellement, qu'au dixième verset au lieu des paroles latines, il entonna:

{Hu 308}Ah! si nous avions trente mille....

Ces mots détruisirent le charme céleste de cette scène religieuse... L'Éternel aura sans doute pardonné en riant, mais il n'en fut pas ainsi du prince, il ouvrait la bouche pour admonester Hilarion; et Monestan, la bouche béante, regardait l'évêque confus; lorsque des cris et un effroyable bruit, un trépignement et une clameur soudaine retentirent sourdement contre les murs de la chapelle, et l'on entendit ce mot fatal: « aux armes!... voilà l'ennemi. »

On sort tumultueusement de la chapelle, et l'évêque, oubliant qu'il {Hu 309} est en habits pontificaux, monte avec vitesse sur les murailles. Quel spectacle!... Le Mécréant, à la tête de six cents hommes d'armes, entrait dans l'avenue en poussant avec sa troupe des cris de joie et de victoire; leurs casques brillaient ainsi que leurs armures, un nuage de poussière s'élevait au-dessus du feuillage des arbres centenaires... Enfin la troupe ennemie s'approche, et s'établit en face la muraille du château. Elle s'étend jusqu'aux deux énormes quartiers de roche qui ferment le vaste fossé formé par la Coquette et l'autre montagne; on dresse quelques tentes et l'on se campe: l'évêque voit dans le lointain {Hu 310} une seconde troupe d'ouvriers apportant des machines et des fascines, et déjà des barbares coupent les premiers arbres de l'avenue pour servir au siège; les vieux ormes craquent en tombant, et la terre gémit du poids de ses fils chéris.

— Ils auront bien vite comblé les fossés avec tout cela!... s'écria l'évêque, en s'apercevant que les combats qu'il voyait jusqu'alors en idée, allaient devenir sérieux.

A ce moment une lueur soudaine éclaira les cieux à l'horison, et l'effroi saisit les habitans de Casin-Grandes assis sur leurs créneaux, en contemplant l'incendie des villages du marquisat: un cri d'horreur {Hu 311} s'éleva avec les flammes, et le courage des assiégés s'augmenta par le désespoir qui leur glissa sa rage. Ils virent consumer en un instant les toits paternels, et il n'en resta plus que la place.

— Malédiction sur Enguerry, ses soldats, fauteurs et adhérens!... s'écria l'évêque; je les excommunie, eux et leur postérité! et l'évêque prononça la formule d'excommunication.

Ceux qui connaissent ces temps-là, ne seront pas étonnés d'entendre répéter à la foule:

— Ils sont excommuniés!... nous les vaincrons!...

— Croyez-le!... dit le pauvre {Hu 312} Trousse, tout chagrin de voir son gros corps emprisonné dans une armure.

Les paroles du fougueux prélat donnèrent de la confiance aux soldats; l'idée s'accrédita, parcourut les rangs, et les Casin-Grandésiens regardèrent l'ennemi, en le menaçant comme s'ils étaient des anges, et les soldats d'Enguerry, des démons. Mais je pense, que malgré cette assertion des Camaldules, il est plus sensé de présumer que ce renfort de courage leur vint plutôt de la nécessité où ils se trouvèrent de défendre leur existence: car le moi de Trousse est le pivot du monde.

L'évêque redescendit et fit part {Hu 313} au prince de l'investissement de la place, en appuyant sur l'enthousiasme des troupes. Alors, on prit la dernière précaution: toutes les richesses du prince furent enfouies dans un des caveaux de la chapelle, et l'on en mura l'entrée.

La nuit ne tarda pas à couvrir de son voile les assiégés et les assiégeans, sans distinguer entre eux: car, le ciel a une égalité cruelle: il n'a de privilège pour personne, et le proverbe le soleil luit pour tout le monde devrait faire rougir les législateurs qui créèrent des castes.

Le prudent évêque plaça une sentinelle près du beffroi, pour, en cas d'alarme, mettre chacun sur {Hu 314} pied. Enfin, suivi de Kéfalein et de Castriot, ils visitèrent tous les postes, les sentinelles, les armes; encouragèrent les faibles, fortifièrent les plus courageux; et le bon et sensible Monestan promit l'affranchissement aux mains-mortables qui se distingueraient, et la libération de leurs enfans à tous ceux des serfs que l'on trouverait morts...

— Pourvu qu'ils soient blessés par-devant, observa Castriot...

Après avoir pris toutes ces actives précautions, le petit état-major rentra dans les appartemens, et l'on rendit compte au prince de l'état satisfaisant des troupes, soit au moral, soit au physique, en {Hu 315} l'assurant que l'on ne devait rien craindre.

Malgré cette assurance, le souper du bon Jean II fut triste, et Clotilde n'osa point chanter. Le monarque passa la soirée à réfléchir, la tète appuyée dans sa main; il garda la même attitude, et son visage souffrant faisait d'autant plus de peine à voir, qu'il ne se plaignait pas. Était-ce par majesté? était-ce par grandeur d'âme? Nous aimons à croire, d'après les différentes esquisses que les Camaldules nous ont données de son portrait, que c'était par ce dernier motif.

— Mon père, vous êtes rêveur? votre Clotilde est là! dit la jeune {Hu 316} fille après un long silence..... Si je pouvais vous soulager....... Hélas! je ne puis que partager vos peines!

— Ma fille, je ne vous oubliais pas; n'entends-je pas le doux murmure de votre sein?... Ah! si j'étais jeune et plein de la vigueur qui me manque, je me réjouirais à l'idée des combats!...

— Vous serez victorieux, mon père!...

— O jeunesse!... s'écria le vieillard; et si l'on succombe, que deviendrez-vous, Clotilde?

— Le malheur a des avantages!... En prononçant ces paroles, l'amoureuse princesse se voyait en {Hu 317} idée, enfante, abandonnée, orpheline, sans espoir, sans asile, et recueillie par son bel Israélite dans une solitude pleine d'amour. Cette infortune n'était-elle pas la seule cause qui pût enfanter son bonheur? — Le ton qu'elle mit à ces paroles frappa le vieillard.

— Vous tremblez, ma fille!... et, ce que vous venez de dire couvre quelque secret, car c'est trop philosophique pour votre âge.

— Sire, en coulant vos jours dans une chaumière, loin des agitations du monde; soigné par votre fille chérie; ne vous occupant que des seuls biens réels que nous légua la nature; tranquille et sans alarmes, {Hu 318} ne seriez-vous pas heureux?... plus heureux peut-être!...

A ces mots prononcés avec une candeur virginale, mêlée à je ne sais quoi de suppliant et d'espérant, le vieillard allonge la tête, et le mouvement répété de ses yeux annonce qu'il cherche à deviner ce qui se passe dans le cœur de Clotilde.

— Vous aimez, Clotilde?... s'écria-t-il après avoir pensé long-temps.Hélas! ajouta-t-il, en croyant que sa fille était éprise du chevalier Noir; si je suis vaincu, je ne pourrai vous rendre heureuse, vous souffrirez de votre amour!... ne le deviné-je pas!... La jeune fille {Hu 319} tremblait comme une génisse devant la hache; le vieillard lui prit ses blanches mains, qu'il serra de ses mains glacées... « Tu trembles ma fille!.. à ce signe je reconnaîtrais l'amour, si déjà je ne l'avais reconnu... Va, Clotilde, si l'honneur existe, s'il n'a pas fait ses derniers pas sur la terre, tu seras heureuse!...»

La jeune fille pleura, car l'erreur de son père était bien manifeste; une des larmes tomba sur la main du vieillard... « Rassure-toi, Clotilde, s'écria le bon prince, il t'aime!... »

Ce fut un coup de poignard bien cruel pour le cœur de la tendre amante du bel Israélite.

{Hu 320} — Et je vois à tes larmes, continua le prince, que tu l'aimes aussi.... Heureux enfans, l'aspect de vos feux réchauffe mon cœur!... O ma bien-aimée! voilà pourquoi j'étais triste... Je crains plus que vous, pour vos amours!... Le tableau que vous me dérouliez tout à l'heure est ma mort, comme celle des fêtes de vos deux cœurs car, à moins qu'il ne soit qu'un simple chevalier, comment voudriez-vous qu'il épousât la fille d'un monarque sans asile, sans couronne et sans richesses?..

Clotilde pleura plus fort à ce dernier mot.

— Et, continua toujours ie prince, n'espérez pas que je vive? n'étant {Hu 321} plus qu'un objet de pitié, un débris de roi, la honte de notre maison, et, comme un monument ruiné, n'offrant plus que le faible souvenir de ce que je fus!... Non, si malgré nos malheurs, le chevalier Noir est constant, ma tombe vous servira d'autel, vous viendrez, tous les deux, y pleurer un bon père; et si je vous sais heureuse, Clotilde, ma mort ne sera pas toute amère!...

Clotilde ne pouvant plus soutenir l'aspect de son père, lui dit:

— Adieu, mon père!... et elle embrassa la joue du vieillard. L'accent de cet adieu fit tressaillir Jean II, qui répondit en levant la tête et comme en fixant Clotilde:

{Hu 322} — Oh! que de larmes, ma fille!.. C'est juste, vous aimez trop votre père pour ne pas aimer ainsi celui qui doit le remplacer...

Que de sanglots la pauvrette étouffa, et qui éclatèrent quand elle rentra dans son appartement! La vue des fleurs du bel Israélite sécha toutes ses larmes... N'est-ce pas l'effet du feu?.....

Josette attendait sa maîtresse depuis long-temps.

— Madame, lui dit la jolie Provençale en la déshabillant, mon mari n'est pas avec les assiégeans; il garde apparemment la forteresse, vous l'auriez pu, voir.... et moi aussi... La princesse, absorbée toute {Hu 323} entière dans la douce contemplation des fleurs qui éveillaient une si grande masse de souvenirs, ne fit pas attention au ton boudeur de sa suivante, et à l'expression naïve de son moi aussi. Clotilde répondit négligemment:

— C'est heureux pour vous, Josette, il aurait pu périr...

La petite moue de la chagrine Provençale indiqua qu'elle préférait le plaisir dont elle était friande, accompagné de dangers, à l'assurance du repos de son époux sans plaisirs: et, c'est dans la nature!...

La princesse ne vit rien de tout cela, car elle avait le visage toujours tourné vers les fleurs qu'elle {Hu 324} aspirait de loin, et sa figure annonçait tout le délire de son âme; il régnait, dans sa pose, cette extase céleste dont Raphaël a répandu le charme sur ses vierges correctes et pures.

Aussitôt que Josette fut partie, Clotilde courut à sa fenêtre chérie avec la légèreté d'un faon, ou plutôt avec les ailes du bonheur, j'allais dire de l'amour?... choisissez...

— Nephtaly, dit-elle d'une voix tremblante, ne craignez-vous pas que la sentinelle vous aperçoive?...

— Elle dort... Hélas! demain elle me fera disparaître bien avant l'aurore... Il s'arrête: « demain, continua-t-il avec un ton plaintif, je {Hu 325} je ne vous verrai point!... Pour moi, l'aube sera sans charme et le jour sans éclat; je ne vous verrai point!...

— Nephtaly, la nuit qui nous environna toujours est d'un triste présage! ce voile demi-funéraire devrait vous empêcher de revenir.

— O ma bienfaitrice, si j'osais!...

— Eh bien!...

— Puis-je espérer de ne pas être pour vous un objet de colère, si je vous avoue ma pensée?...

— Nephtaly!

— Hélas! je vous aime. A ce mot il semble aux deux amans que tout dans la nature l'entend! Un instant de silence suivit; après quoi, {Hu 326} l'Israélite reprit avec une expression... oh! une expression.. heureux qui l'a connue!...

— Je ne puis plus, dit-il, contenir en moi le torrent qui me déchire dans sa violence. Hélas! souffrir sans que vous le sachiez, c'est souffrir mille fois davantage... Punissez-moi, mais sachez mon audace!...

— Nephtaly!...

— Ah! madame, je sens que je vous offense... Mais cette injure et mon mal viennent de vous, je désire souffrir seul et ne pas troubler votre repos... Quelle démence s'est emparée de moi!... malheureux!...

— Nephtaly!...

— Ah! n'augmentez pas ma douleur, {Hu 327} n'attisez pas les feux de l'enfer en prononçant si doucement mon nom, si vous devez me bannir....

— Nephtaly!...

Ces quatre exclamations étaient chez la princesse l'etfet d'une joie céleste; à peine si elle savait les avoir prononcées.

— Nephtaly, reprit-elle, je sens que vous êtes pour moi plus qu'un frère! à votre voix, à votre aspect, que dis-je, à votre seul souvenir, tout tremble en moi; j'aime mon père, mais avec un saint respect que je n'ai pas pour vous, car j'éprouve trop de douceur à votre vue sacrilège; je dirais que j'aime, si je {Hu 328} connaissais ce que c'est que l'amour... Hélas! je ne suis plus la même; j'ai trouvé de la douceur dans mes larmes; et, du jour où je vous aperçus, la verte prairie, arrosée par le ruisseau, le ciel tranquille, ces montagnes bleuâtres, cette scène magique, que j'envisageais d'un cœur sans désirs, n'eut plus le même aspect; je sentis que l'orage altère le ciel, que le torrent trouble le ruisseau limpide, que la foudre frappe les montagnes, et que je devais changer!.... Je devrais me taire, mais mon âme s'envole malgré moi sur ces paroles qui s'échappent de mon cœur... Au moins, Nephtaly, songez que vous êtes chargé d'un {Hu 329} immense fardeau: je me remets entre vos mains, car je n'ai plus d'empire sur moi-même. Je pourrais commander.. je veux être esclave!... Aurais-je raison?... serez-vous toujours constant, fidèle, et respecterez-vous ma faiblesse?...

Il est impossible de rendre la volubilité avec laquelle ces paroles furent prononcées; on pourrait la comparer à celle des eaux qui, long-temps retenues par une digue, la rompent et s'échappent par une ouverture, en emportant dans leur flux rapide toutes les barrières. Clotilde aperçut, à la lueur diamantée des étoiles, le beau Juif se cramponner au rocher, comme {Hu 330} un homme étourdi de bonheur et prêt à succomber à son plaisir.

— Ah! j'accepte, s'écria-t-il, j'accepte ce dangereux dépôt; jamais or et richesses n'auront été si respectées par un avare!... ma Clotilde!....

A ces mots un effroyable bruit retentit dans les airs; le beffroi sonne lugubrement; les cours et les vieux bâtimens tremblent sous le trépignement des soldats; les murs et les échos répètent les cris, et cette clameur unanime s'élève: « Aux armes!... aux armes!... » Les flambeaux, les torches s'allument; les créneaux se garnissent de soldats; l'alarme se répand; la confusion {Hu 331} règne, la Terreur et la Guerre semblent être présentes, en semant leurs brandons et leur épouvante; on s'entrechoque, on court; des pas précipites ébranlent les galeries, le bruit des armes éveillerait les morts! Clotilde est immobile et muette de stupeur, car elle entend les gardes s'assembler, et la foule se diriger vers ses appartemens.... Nul doute que Nephtaly ait été aperçu...

— Sauvez-vous! dit-elle à Nephtaly.

Le beau Juif, sentant le prix de ces paroles, saisit sa corde avec trop de précipitation, et Clotilde entend rouler une masse, et le bruit {Hu 332} sourd d'une chute suivi d'un faible gémissement... Elle écoute, et ce gémissement lugubre parvient à son oreille: « Clotilde!... » Il est prolongé, plaintif, comme celui d'un homme qui tout à la fois accuse et remercie le ciel...

— 11 est mort!... dit la vierge pâle, et la voix de Clotilde expire...

On entre chez elle... elle reste immobile comme le fantôme de la mort; ses yeux sont secs...

Il meurt pour moi!... il l'avait bien dit.... fut sa dernière parole, car la porte s'ouvre, et.....................................



Fin du second volume.



CHAPITRE XV TOME III
CHAPITRE XVII


Variantes


Notes