lord R'Hoone.
CLOTILDE DE LUSIGNAN, OU LE BEAU JUIF
Manuscrit trouvé dans les archives de Provence

lord R'Hoone / Clotilde de Lusignan, ou Le Beau Juif / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME TROISIÈME

CHAPITRE XVII.


        Que fais-tu là, bergère?
        — Je pleure mon ami.
                    (ANONYME.)

Sur un chemin trompeur, où volant au carnage,
Le soldat valeureux se fie à son courage,
On voit en un instant s'abaisser le trépas,
Et l'assiégeant terrible avancer aux combats
.
                (VOLTAIRE, Henriade.)

[{Hu 1}] J'AI fini par — .... — ne croyez pas que ce soit une charlatanerie pour produire de l'effet à bon marché {Hu 2} comme tant de romanciers. — N'est-ce pas une véritable histoire que je traduis du latin des Camaldules? Or je déclare que leur manuscrit est terminé par —..... — l'on doit me croire, —... je continue, —...

— Des soldats entrèrent dans la chambre sacrée de la jeune fille: quant à Clotilde, elle existe ou n'existe pas, elle n'en sait rien; moi qui le sais, je vous le dis pour vous ôter cette crainte de l'esprit... ce n'est pas qu'elle ne doive pas mourir!...

A la tête des soldats se trouve le fidèle Albanais, le sabre nu, la main tendue.

{Hu 3} — Madame? dit-il respectueusement.

La jeune fille, toujours immobile et l'œil d'une horrible fixité, ne répondit rien à l'Albanais stupéfait.

— Madame? répéta Castriot.

— Il est mort!... murmura Clotilde.

— Ah! venez au plus tôt? reprit l'Albanais; Marie vient de mettre nos soldats à une rude épreuve, l'alarme est dans la forteresse et vous seule pouvez calmer l'Innocente!...

La princesse suit Castriot machinalement... elle descend et s'avance a dans les cours à demi sombres... Elle arrive vis-à-vis le portail. {Hu 4} et le spectacle de l'Innocente échevelée, tenant une torche qu'elle secoue, semblable à la Discorde et se débattant au milieu de tout le premier corps d'armée, qui suffit à peine à la contenir, frappe ses regards sans qu'elle le voie intellectuellement. Ce tableau nocturne et pittoresque dans ses effets, les figures des soldats, éclairés par la lueur des torches, les murs grisâtres, et Marie en proie à ses convulsions, sont devant elle comme s'ils n'y étaient pas.

Cependant Clotilde s'approche de l'innocente, et apercevant alors sa nourrice elle eut une idée vague de ce dont il s'agissait; mais, {Hu 5} sa pensée dominante ayant trop d'empire, ces mots errèrent sur ses lèvres appâlies par la douleur:

— Marie!... ma bonne Marie!... vous ne savez pas tous les malheurs que vous causez!........ Ah! nous sommes bien malheureuses, si vous avez perdu votre fils, j'ai... La jeune fille effrayée s'arrête.

A ces accens chéris, l'Innocente revient à elle, arrange sa chevelure en désordre, se tait, regarde fixement celle qui fait vibrer encore quelques cordes d'un cœur mort au plaisir des mères, et ses yeux ne tardent pas à se remplir de larmes!...

{Hu 6} Cette jeune fille, pâle, immobile au milieu de ces soldats étonnés; ces torches qui ne rompaient le terne de la nuit qu'en un seul endroit, en colorant les vieux murs couverts de mousse; cette femme calmée d'un regard, of- fraient le tableau d'une jeune magicienne évoquant un mort aux yeux d'un peuple effrayé: car la pauvre Marie, par son air délabré et la nudité de ses membres décharnés, avait l'air de sortir d'une tombe et de se couvrir, par une pudeur renaissante, du linceul, dernier vêtement de l'homme!...

Le calme reprit, peu à peu, son empire. Chacun retourna à {Hu 7} son poste. Marie, dont on avait laissé la loge entr'ouverte, fut renfermée, et la princesse, suivie de Castriot, revint à pas lents comme une ombre qui cesse!...

Elle rentre et s'assied, en tombant d'aplomb sur un fauteuil: elle y resta, dans la même position, jusqu'au lever de l'aurore, et ces heures douloureuses doivent être encore plus effacées de sa vie que si elle eut dormi..................

A peine le jour commence-t-il à poindre, qu'elle se lève doucement, va vers la fenêtre et l'ouvre en tremblant, avec l'anxiété d'une mcre qui reçoit des nouvelles de {Hu 8} l'armée, et qui, ne reconnaissant pas récriture de son fils, pâlit en décachetant la lettre fatale!

Clotilde regarde avec l'avidité de la douleur sur tout le rocher, dans le fossé, sur les dunes... l'œil de l'amour lui découvre du sang... elle en suit la trace, elle voit les vestiges des mains rougles du bel Israélite!... ces déchirans indices sont empreints des soins de l'amour le plus délicat. En effet, ces marques sanglantes sont effacées à moitié, et recouvertes de sable afin de déconcerter des recherches trop curieuses... Ces précautions prises au milieu des angoisses de la mort,.... cette attention de se {Hu 9} traîner pour aller expirer loin des lieux qui pourraient paraître suspects, et flétrir l'honneur d'une maîtresse adorée,... cet ensemble touchant frappa l'âme de Clotilde comme un éclair... mais comme l'éclair qui précède la foudre; car un froid glacial parcourt ses membres; un nuage se répand sur ses yeux; à peine a-t-elle le temps de dire: «... étais-je aimée?... » qu'elle tombe!..... et, blanche comme un lis abattu par l'orage, elle gît décolorée, les bras étendus et l'œil fermé. Ses longs cils, sa noire chevelure, et les deux arcs d'ébène qui surmontent ses yeux, tranchent seuls sur cette {Hu 10} effrayante pâleur...................................

Inquiète, et impatientée d'attendre, la jolie Provençale entra en chantant chez sa maîtresse. L'effroi de Josette fut presque égal à la douleur de la princesse: la suivante, muette de stupeur, soulève Clotilde; elle parvient à la prendre dans ses bras, et elle la porte sur le lit, qu'elle s'étonne de trouver en ordre. Elle réchauffe la princesse; elle l'appelle et pleure, en laissant tomber ses larmes sur le visage de Clotilde; la Provençale porte sa main sur le cœur de sa maîtresse et le sent battre faiblement..... L'espèce de {Hu 11} sourire que fait naître l'espoir vint errer sur les lèvres de la fille de l'intendant; ce sourire, au milieu de ses larmes, ressemblait au rayon de soleil qui parait dans le fort d'un orage.

Enfin Clotilde remue avec peine sa pesante paupière, elle la soulève et son œil se découvre; mais il est terne, et dénué de cette flamme humide et brillante qui l'embellissait!...

— Ah madame!...

— Josette!..... Et la princesse, comme sortant des bras de la mort, promène un œil sec sur tout ce qui l'environne... Ce regard rencontre les vases de cristal chargés des {Hu 12} fleurs du bel Israélite!... A cette vue, un torrent de larmes s'échappe... et Clotilde est sauvée!... Ces larmes semblent desserrer son cœur; le gonflement qui l'avait étouffée se relâcbe, et quelques débris de pensées confuses commencent à lui rappeler son malheur.

— Est-il mort, Josette?

— Non, madame! répondit l'adroite Provençale avec un mouvement de tête assez gracieux. Ce mot b produisit dans l'âme de Clotilde la même détente que ses larmes opérèrent dans son corps: l'espérance agite son rameau vert et la jeune fille se confie à la barque {Hu 13} légère que la déesse conduit sur un océan sans rivages.

La Provençale ne devina que bien tard le secret de cet accident inconcevable pour elle. Clotilde, en reprenant de l'empire sur elle-même, lui recommanda le plus profond silence; et la fllle des Lusignans, alléguant le siège de Casin-Grandes, déclara qu'elle voulait rester dans ses appartemens, se souciant peu d'aller montrer sa pâleur et les larmes involontaires qu'elle répandrait, en pensant à ces traces de sang et aux événemens de cette fatale nuit...

— S'il existe, je le saurai bientôt, se disait-elle, car.. je verrai {Hu 14} des fleurs!... mais si je n'en vois pas!... (Nouveaux pleurs!...) J'en verrai!..... peut-être!.... (Nouvel espoir!...)

Laissons-la pleurer et sourire allernativement, balancée entre le deuil et l'espoir; et, soit qu'elle revête les voiles du veuvage, soit qu'elle se couronne de myrtes, prouvant toujours un amour extrême, pur comme la rosée, naïf comme l'enfance, et violent comme la colère...

Maintenant de plus graves intérêts doivent nous occuper, et je suis presque tenté de vous retarder par la traduction d'une vingtaine de mauvais vers latins, par {Hu 15} lesquels les bons Camaldules invoquent le dieu Mars pour les aider à raconter les combats.

Dès l'aurore, l'évêque, Monestan et le connétable, après avoir été saluer le prince, étaient montés sur les tours pour contempler l'ordonnance de l'armée ennemie: ce ne fut pas sans effroi qu'ils s'aperçurent des desseins de l'habile Mécréant: la perte de Casin-Grandes s'y lisait écrite en lettres majuscules, ainsi qu'au mélodrame, quand on déroule des papiers où sont imprimées des inscriptions que n'a pas fourni l'Académie.

En effet, deux cents travailleurs avaient apporté des fascines, des {Hu 16} troncs d'arbres, et des pierres pendant toute la nuit. Ces matériaux formaient deux monceaux immenses; et, comme ils étaient placés de chaque côté de l'endroit où s'abaissait le pont-levis, il fallait être bien maltraité du ciel pour ne pas s'apercevoir que le Mécréant avait l'intention de combler le large fossé, juste en face du portail, afin de l'enfoncer....... Ce plan ne demandait pas huit heures pour l'exécution.

Aussi, cette manœuvre savante excita l'épouvante parmi les trois ministres; ils se regardèrent tristement et d'un air bien peu rassurant pour la foule qui les entourait {Hu 17} à une distance respectueuse.

— Lorsqu'ils s'approcheront, dit l'évêque en montrant les soldats du Mécréant, nous les accablerons bien de pierres, de traits et d'une foule de projectiles que voici..... mais nous les aiderons d'autant à combler le fossé, et notre pont-levis, quoique doublé de fer, ne leur résistera pas long-temps.

Kéfalein fit un mouvement de tête perpendiculaire assez expressif.

— Ou pourrait, observa Monestan, bâtir un mur sous le portail.

— C'est juste, dit Kéfalein, sans songer qu'il ne pourrait plus faire de charge de cavalerie...

{Hu 18} — Oui, répondit l'évêque, maïs notre mur n'aura pas douze pieds d'épaisseur, car nous n'avons pas le temps de le bâtir de cette largeur-là, et le Mécréant l'abattera sans effort.

Le petit état-major se regarda de nouveau silencieusement..... A ce moment, les soldats et les travailleurs d'Enguerry commencèrent à combler le fossé avec une effrayante activité... On fit sur-le-champ une décharge de pierres et de traits qui en tuèrent quelques uns; mais, ils levèrent leurs boucliers, formèrent une espèce de tortue protectrice, et continuèrent leur ouvrage sans se soucier {Hu 19} rie la vengeance inutile de ce second cîel.

— He! quoi! s'écria Kéfalein, messieurs, verrons-nous consommer notre ruine sans faire des efforts pour la conjurer? Descendons, abaissons promptement le pont levis c? et je vous promets une charge semblable à celle d'Edesse, où je sauvai l'État, et où je fus fait connétable, et où...

— Bien, seigneur, interrompit Monestan, en arrêtant l'inévitable récit d'Edesse; ordonnons aux archers et aux arbalétriers de descendre; ils protégeront notre rentrée si nous ne réussissons pas par notre courage à chasser l'ennemi.

{Hu 20} L'évêque tressaillait de joie en voyant que cette charge pourrait lui remplacer une bataille rangée, et il s'écria: « Partons!... » avec l'enthousiasme d'un soldat français...

A ce mot, les trois ministres descendirent suivis de la moitié des archers... L'ordre de monter à cheval fut donné à voix basse et l'on se prépara, dans la première cour, à cette sortie.

Les trente-trois cavaliers se mirent trois par trois: à leur suite, le corps d'élite partagé par la moitié, se plaça de chaque côté pour défendre les abords du pont-levis; et le reste eut ordre de ne {Hu 21} pas quitter le portail et de ne lancer les traits qu'à un signal convenu. L'évêque s'arma d'une massue; Monestan monta sur son cheval; Castriot enfourcha le trente-quatrième; et six paysans dévoués, les six chevaux de labour qui restaient; Kéfalein prit le commandement, et fît deux ou trois fois le tour de l'escadron; puis, il commanda de la main le silence, et au concierge d'ouvrir.

Le gros concierge et sa femme abaissent le pont-levis avec une célérité admirable, et la cavalerie s'élance comme un éclair en jetant un effroyable cri de guerre. On surprend les travailleurs, et {Hu 22} cette trombe équestre renverse, tue et détruit tout sur son passage; les archers lancent leurs traits par-dessus l'escadron, et les deux détachemens du premier corps garnissent le pont-levis.

Dans le moment où cette charge eut lieu, le Mécréant, ne s'attendant pas à tant d'audace, était occupé à voir s'il ne pourrait pas faire grimper ses soldats sur les masses de granit qui fermaient les fossés, formés par la Coquette d'un côté, et par la seconde montagne de l'autre, et il s'assurait qu'il était inutile d'entrer dans le parc, parce que les murs du château surpassaient en hauteur les deux collines. Ainsi, ses {Hu 23} troupes furent prises au dépourvu, personne n'était à cheval, le chef comme absent, et la charge de Kéfalein eut un succès triomphal.

La cavalerie Casin-Grandésienne tomba sur les brigands étonnés et empaquetés dans leurs armures; la stupéfaction les saisit, ils se laissèrent tuer, et le carnage fut assez satisfaisant. Au milieu de cette scène, l'évêque et Castriot brillèrent par leur ardeur. Le prélat ne voulant pas violer les préceptes de l'Église, qui défend à ses ministres de verser le sang, assommait les brigands en leur appliquant sur le chef une lourde massue; Castriot se délectait en décrivant avec son {Hu 24} sabre des courbes qui trouvaient si bien le défaut des gorgerins que les têtes tombèrent autour de lui comme de la grêle; Kéfalein, tout en promenant son grand œil bleu sur la bataille et en perçant les brigands de son épée, dirigeait la charge avec un sang-froid et une prudence qui feraient honneur à plus d'un général; il trouva même le temps de montrer à l'ennemi que Vol-au-Vent caracolait comme un papillon léger... Enfin Monestan prenait toutes les précautions en cas de retraite; et il achevait, par humanité, les brigands blessés à mort qui souffraient trop, en leur donnant toutefois l'absolution en {Hu 25} cas de repentir in articula mortis. Cette admirable sortie fut l'affaire d'un clln-d'œil, et tant que les brigands ne purent reconnaître le petit nombre des assaillans, ils moururent comme des mouches.

Le Mécréant avait échelonné ses gens, et ce fut la première division qui soutint l'effort de cette furieuse attaque, honneur éternel de Kéfalein! Mais au bruit de cette irruption soudaine, aux juremens horribles de ses brigands, qu'à ce signe il reconnut périssans sous les cris des vainqueurs, Enguerry, transporté d'une bouillante colère, monta sur son cheval, et courut avec la rapidité de {Hu 26} l'éclair pour aller rallier le second corps, qui déjà participait à la déroute.

La présence du valeureux chef rétablit l'ordre; le troisième corps monta à cheval, et le combat prit un aspect très-sérieux.

A la tête de la cavalerie Casin-Grandésienne arrivèrent Kéfalein, l'évêque, Castriot, et les plus intrépides; ils firent des prodiges, et le Mécréant trouva des guerriers autrement difficiles à vaincre, que les pauvres paysans sans défense qu'il pillait. L'évêque criait à tue tête: frappez, ils sont excommuniés!....... Et ces mots retentissans comme la trompette du jugement {Hu 27} dernier, donnèrent du courage aux Casin-Grandésiens.

Enguerry fut même enveloppé par l'évêque et Castriot, et sans l'arrivée de Nicol, la courbe du sabre de l'Albanais allait délivrer Casin-Grandes.

— A moi, brigands! s'écria le Mécréant en fureur, et il conçut une manœuvre bien fatale à l'armée cypriote.

En effet, les débris des deuxième et premier corps d'armée du Mécréant s'étaient reformés sur les flancs de la cavalerie Casin-Grandésienne, et le Mécréant, en donnant son ordre, s'élança pour les soutenir, afin de couper aux {Hu 28} Cypriotes toute communication avec le pont-levis et cerner ainsi les imprudens assiégés.

C'en était fait de l'État sans la prudence de Monestan, qui, prévoyant ce danger, avait envoyé chercher du feu au château, et venait, par une heureuse inspiration, d'incendier les deux montagnes de matériaux qui se trouvaient de chaque côté du pont-levis.

D'autre part, le connétable, comprenant la manœuvre d'Enguerry (ce qui fut le plus grand effort de la tête vide de Kéfalein), donna l'ordre de la retraite, et l'on se recula vers le pont-levis en combattant toujours. Ici, Kéfalein se félicita {Hu 29} intérieurement d'avoir appris à sa cavalerie à reculer. Ainsi protégés par les feux des deux vastes bûchers dont le vent soufflait la flamme et la fumée aux yeux des brigands, ils arrivèrent près du pont-levis avant Enguerry, qui fut salué par une décharge de traits. Alors il se reporta sur la tète de la cavalerie cypriote, et, avec toutes ses forces réunies, il tâcha de l'écraser. Toujours gardés par les flammes des deux bûchers, qui brûlaient comme ceux de l'Inquisition sans s'éteindre, les flancs des Casin-Grandésiens étaient inattaquables; et comme on sait, l'évêque, Castriot et Kéfalein, se trouvaient à {Hu 30} la tête!... Or, si vous avez lu Homère, représentez-vous les fils de Télamon défendant l'entrée de leur camp contre Hector.

Une grêle de pierres, de traits et de projectiles fut habilement lancée du haut des murs. Cette heureuse pluie permit, par son effet, à la cavalerie de rentrer; des cris de joie et de victoire retentirent! Et le pont-levis se haussa!...

Le Mécréant se mit dans une horrible colère, quand il se trouva seul, entre les deux bûchers, renversé sur le bord du fossé; et qu'il vit son cheval, à bas duquel il se laissa couler, suivre le {Hu 31} pont-levis; car le Mécréant, malgré la pluie de traits, avait eu le courage de se hasarder sur le pont-levis: les jambes de son cheval s'y embarrassèrent dans les chaînes qu'il cherchait à couper, tout en recevant la grêle d'en haut; alors son pauvre cheval fut enlevé, il se trouva fixé par les pieds, et attaché au portail, comme ces bêtes carnacières 1 clouées à la porte des châteaux, en forme de dépouilles opimes. Le généreux animal pleurait et hennissait lamentablement; enfin le bon Monestan donna l'ordre de baisser un peu le poat, et il tomba dans le fossé, où il mourut sur-le-champ.

{Hu 32} Qu'on juge, dis-je, de la rage, de la furie et des imprécations du Mécréant: il écumait et menaçait de ses poings le château; il aurait voulu pouvoir voler pour franchir l'espace qui l'en séparait; la grêle devenant très-meurtrière, il fut contraint de se sauver à une distance où il n'y eut plus de danger..... Dans sa fureur il fendit la tête à un pauvre cavalier de Kéfalein, qui, s'étant laissé désarçonner par son cheval, fut trouvé par terre... Cette cruauté fît trembler les Casin-Grandésiens, qui jetèrent mi cri d'effroi!.....

Aussitôt la cavalerie rentrée, chacun reconnu, et le premier {Hu 33} enivrement de la victoire passé, les trois ministres coururent donner au prince un rapport officiel de cette première sortie.

— Sire, s'écria Kéfalein en finissant le récit, nous n'avons perdu qu'un seul homme et j'en suis au désespoir.

— Il y a de quoi, connétable, et la mort d'un de nos sujets, dit le prince, est un deuil pour nous...

— Ce n'est pas précisément sa mort qui m'afflige, reprit le connétable, mais, sire, il est tombé de cheval, et l'on peut croire que je l'avais mal instruit. Je vous assure, monseigneur, qu'il reçut ses quinze leçons tout comme les autres!...

{Hu 34} — On priera Dieu pour lui! s'écria l'évêque appuyé sur sa massue avec une fierté qui l'aurait fait prendre pour Hercule si le paganisme avait encore eu ses autels.

Monestan ne put s'empêcher de sourire, et ne chercha point à troubler le triomphe de Kéfalein, en disant que, sans son idée de mettre le feu aux monceaux de bois, la cavalerie était cernée et perdue.

— Sire, continua le connétable enthousiasmé, depuis la charge d'Edesse, où vous me nommâtes connétable on ne connaît pas dans l'histoire de la cavalerie européenne une charge aussi brillante!......

— Allons, messieurs, répondit {Hu 35} le prince dont la figure respirait la joie, espérons des succès d'après un tel début?

— Sire, dit l'évêque, nous délivrerons Casin-Grandes à la première occasion.

Il est inutile de dire que cette victoire fit atteindre aux soldats du prince l'apogée du courage, et que l'espoir se glissa dans tous les cœurs, et se manifesta par des insultes que l'on adressa du haut des murs aux assiégeans battus et frémissant de rage.

Mais Enguerry venait de jurer qu'avant la nuit il serait maître de la forteresse, et qu'il vengerait la mort de ses soldats: la revue qu'il {Hu 36} en achevait, lui prouva que cette sortie lui en coûtait cent trente-trois de ses plus braves; l'évêque pour sa part en avait mis douze au cercueil. Les précautions du Mécréant annonçaient un général habile, et rien ne pouvait empêcher cette fois que Casin-Grandes ne fût pris en cinq ou six heures.

Ces fatales dispositions se firent pendant que les défenseurs de la place déjeunaient pour prendre des forces, afin de voler à de nouveaux exploits..... Au moins ils n'en furent pas témoins, car les sentinelles n'avaient pas assez de lumières stratégiques pour deviner les intentions du Mécréant.

{Hu 37} Il commença par ordonner de couper de quoi combler le fossé, il disposa ses travailleurs de manière à ce que cet ouvrage marchât avec la plus grande célérité, et il distribua des soldats avec des boucliers pour qu'ils préservassent les pionniers de la pluie de pierres; il enjoignit à ce corps de fuir a toutes jambes si l'on s'avisait de baisser le pont-levis; puis il choisit parmi ses brigands une cinquantaine des plus déterminés, il les partagea en deux troupes, dont il donna le commandement à Nicol et à un autre de ses officiers: ces deux détachemens, armés de haches, eurent l'ordre de briser les chaînes du pont-levis, en {Hu 38} cas de sortie, et de mourir plutôt que de manquer à cet ordre.

Enfin, il divisa sa troupe en trois corps; il commanda aux deux moins nombreux de se cacher sous le feuillage touffu des premiers ormes de l'avenue, et d'appuyer, en cas d'une nouvelle charge, les détachemens chargés de couper les chaînes, et, en même temps, d'essayer simultanément à séparer les Casin-Grandésiens de leur château, et de les cerner..... Il se mit à la tête du troisième corps, qu'il posta derrière les travailleurs afin de soutenir l'efiort des assiégés, ou d'être tout prêt, si les Casin-Grandésiens renonçaient à une nouvelle sortie, à entrer dans {Hu 39} la place lorsque le fossé comblé offrirait un chemin praticable, et que la porte serait enfoncée ou brûlée.

Ces dispositions fatales aux assiégés étant toutes prises, et ses ordres exécutés, les travailleurs comblèrent le fossé avec une ardeur vraiment effrayante, et qui permit au Mécréant de croire qu'avant deux ou trois heures il entrerail à Casin-Grandes.

Quand l'état-major, c'est-à-dire quand Kéfalein, l'évêque et Monestan, revinrent examiner l'ennemi du haut des remparts, ils y revinrent ivres de leur premier succès, et chacun sait que l'ivresse de l'âme aveugle tout autant que l'autre.

{Hu 40} Néanmoins ils ne furent pas aveugles en ce sens qu'ils aperçurent très-bien les dispositions et le plan du Mécréant; mais, tout en voyant le danger qui les menaçait, ils se flattèrent que leur courage suppléerait au nombre, et qu'ils chasseraient le Mécréant.

Cependant le fossé se remplissait avec une rapidité qui prouvait combien le sac de Casin-Grandes affriandait les soldats d'Enguerry. Les ministres donnèrent l'ordre de faire chauffer de l'huile, de l'eau, et de préparer des matériaux pour une vigoureuse défense: en même temps, ils commandèrent aux détachemens qui gardaient les murailles {Hu 41} latérales du château de redescendre dans les cours, et l'on discuta le moment favorable pour la défense.

— Une première charge nous ayant été si favorable, pourquoi ne tenterions-nous pas une seconde sortie? dit Kéfalein.

— Messieurs, répondit Monestan, rien que le plus héroïque courage ne peut nous sauver: que nous fassions une sortie, que nous ne la fassions pas, notre perte est inévitable; mais, continua le courageux vieillard, je me confie à Dieu, et je me jeterai à corps perdu sur l'ennemi, préférant mourir, à voir la ruine du prince. En effet, notre porte va dans peu être livrée aux {Hu 42} flammes, et nous aurons beau accabler l'ennemi, rien ne pourra l'empêcher de brûler.... Sortons, messieurs? et vendons cher notre vie! quant au prince, laissons faire au Ciel!.......

L'évêque fut ému du discours de Monestan. ce Monsieur le comte, reprit le prélat, tout n'est pas encore perdu; voici le plan que je vous soumets: dans peu d'instans le fossé sera comblé; lorsque les soldats s'avanceront sur ce petit espace, on les accablera d'huile, d'eau, de pierres et de masses; quand cette ressource sera épuisée, nous abaisserons le pont-levis, et il écrasera tout ce qui se trouvera {Hu 43} sous lui; c'est alors que nous ferons notre sortie: à notre suite, viendront toutes nos forces, divisées en trois corps, dont le premier se déploiera en aile pour garder le pont, et, croyez-moi, Dieu aidant, comme vous le dites, nous vaincrons!....

— Vaincre ou périr!... s'écria Kéfalein en regardant la troupe et les remparts. Ce cri fut répété......

Les forces casin-grandésiaques recurent l'ordre de se concentrer dans les cours, et il ne resta sur la tour du milieu que les femmes qui devaient accabler l'ennemi.

Le fossé comblé, l'armée du Mécréant se mit en devoir d'aller enfoncer le portail: là, commença le {Hu 44} triomphe des femmes: l'huile bouillante s'insinua dans les armures, et fît souffrir des tourmens affreux aux assaillans qui moururent à la barigoule; les pierres et les troncs d arbres les écrasaient comme du linge sous le pilon, et le carnage fut si grand que leur constance les abandonna; ils reculèrent.

— Lâches! s'écria le Mécréant, ils vont bientôt manquer de munitions! Courage!

Les soldats retournèrent à l'assaut, mais les opiniâtres Casin-Grandésiennes démolirent les créneaux, et assommèrent les brigands...... Cependant les pierres devinrent bientôt plus difficiles à {Hu 45} extraire, elles ne tombaient plus qu'une à une, et les coups de hache retentissaient dans les cours, ainsi que les cris de joie des brigands.

Alors la cavalerie au complet et les trois corps d'armée étant disposés, l'évêque s'écria:

« Au nom de Dieu!... mes amis, du courage! c'est ici qu'il faut mourir; alors souvenez-vous que les cieux vous seront ouverts, et si nous sommes vainqueurs, la liberté!...... Baissez le pont!....

Sous l'horrible craquement de la machine, cinquante hommes furent écrasés, et leurs cris étouffés, par ceux de l'escadron qui partit comme un boulet que vomit le canon: sous {Hu 46} les pas des chevaux il ruissela, de chaque côté du pont-levis, un fleuve de sang, qui s'écoula des cadavres pressés! En voyant cette manœuvre, le Mécréant s'écria: « Je triomphe!... A moi, brigands!.. »

Le premier choc fut terrible, et les Enguerryens reculèrent: alors Enguerry donna l'ordre à ses deux ailes cachées sous les ormes d'accourir; mais déjà les deux divisions d'infanterie cypriote étaient sorties, et, par une heureuse inspiration, ou par un mouvement naturel, elles formèrent un bataillon carré qui protégea les flancs de la cavalerie.

Les Casin-Grandésiens ainsi disposés représentaient un T à l'envers {Hu 47} adossé sur le fossé, et les troupes du Mécréant l'attaquèrent de tous côtés!...... Les chaînes du pont-levis furent brisées; mais, dans le combat partiel qui s'établit à cet endroit, si les brigands parvinrent à couper les chaînes, ils y périrent tous, à l'exception de Nicol.

De part et d'autre, l'acharnement était égal, la massue de l'évêque faisait des prodiges, et le bruit horrible des armes, de la mêlée, des cris des mourans et des vivans, retentit jusqu'aux appartemens du roi de Chypre............. .... il troubla même la méditation de Clotilde!.... Effrayée, elle se réfugia près de son père!....

TOME II
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVIII


Variantes

  1. elle descend et savance {Hu} (nous corrigeons)
  2. assez gracieux Ce mot {Hu} (nous rétablissons le point manquant)
  3. le pont levis {Hu} (nous rajoutons le trait d'union manquant)

Notes

  1. bêtes carnacières: l'orthographe est désuète; le Dictionnaire de l'Académie Françoise donne la graphie moderne dpuis l'édition de 1740.