lord R'Hoone.
CLOTILDE DE LUSIGNAN, OU LE BEAU JUIF
Manuscrit trouvé dans les archives de Provence

lord R'Hoone / Clotilde de Lusignan, ou Le Beau Juif / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME TROISIÈME

CHAPITRE XIX.


J'éprouve du plaisir à te nommer mon fils
                (Poëme de Moïse sauvé.)

    Jurant alors de mourir l'un pour l'autre,
    Si le destin les voulait désunir,
    Ils n'ont d'espoir qu'aux soins de l'avenir.
                    (ANONYME.)

[{Hu 79}] NOUS avons quitté cette forteresse en même temps que les brigands, qui, je l'avoue, n'étaient pas une très-bonne compagnie; je vous en demande pardon?...

Examinons ce qui se passa sur le champ de bataille. Aussitôt que Bombans s'en vit le maître, il {Hu 80} commença par le parcourir; il fit rattacher les chaînes du pont-levis; il ordonna de transporter les blessés au château; brûla le bois qui comblait le fossé; rattrapa les chevaux sans maîtres; et comme Hercule Bombans, le parangon des intendans, ne perdait jamais la tête lorsqu'il s'agissait de finance; il se mit à procéder catégoriquement au dépouillement des morts; il se déclara leur légataire universel, et il recueillit sur-le-champ leurs successions sans autre forme de procès; il s'empara donc de tout ce que Enguerry laissa sur le champ de bataille, d'une huitaine de chariots chargés d'armures, et de tout l'or {Hu 81} qu'il trouva sur les cadavres; il abandonna le reste du butin aux paysans, comme récompense, et les cadavres aux corbeaux, en qualité de gens de justice de la gent volatile.

Il rentra dans le château, releva le pont-levis et s'occupa très-activement de rétablir l'ordre; il y trouva chacun encore plongé dans l'étonnement d'une délivrance aussi subite... On se regardait en silence, et l'on n'osait y croire.

— Où est le prince? demanda Bombans. On ne répondit rien; personne ne le savait.

En effet, aussitôt que le Mécréant entra dans Casin-Grandes, le prince et sa fille cherchèrent un {Hu 82} dernier asile dans la chapelle: Castriot, l'évêque et Kéfalein y transportèrent Monestan, et suivis de quelques vieillards, des demi-seigneurs cypriotes, de Josette et de cinq ou six soldats, fidèles débris du premier corps d'armée, tous ces restes généreux attendirent le moment de mourir aux pieds du roi...

La pâle Clotilde ne tremblait pas du danger présent, et elle fut heureuse de pouvoir se livrer à sa tristesse, alors imputée à la circonstance.

Ce groupe dans la posture la plus calme, ressemblait au sénat romain lorsqu'il fut pris pour une assemblée de dieux par les Gaulois, {Hu 83} maîtres de Rome. Castriot était devant le prince, et son sabre tiré, il regardait la porte de la chapelle avec les yeux d'une lionne défendant ses petits cachés au fond de son antre. De temps en temps ses yeux farouches, se reportant sur Clotilde, annonçaient qu'il pensait à la tuer plutôt que de la voir la proie du Mécréant, et les regards de la jeune fille lui disaient qu'elle ne demandait pas mieux... Tout bonheur n'était-il pas perdu pour elle!...

Ce silence fut interrompu par les pas de la foule, qui retentissant faiblement au dedans de la chapelle, firent trembler les plus courageux.

— Victoire!... victoire!... cria {Hu 84} la foule aux portes de la chapelle où Bombans jugea que le prince pouvait être renfermé.

Ces mots n'étaient pas de nature à rassurer les défenseurs du prince. Alors ils se regardèrent en silence, d'un air qui semblait dire: « l'heure de mourir est arrivée! »

— Ouvrez, c'est nous!... victoire!...

La peur fit encore méconnaître les voix tumultueuses.

— C'est moi, dit Trousse, qui avait changé de vêtement et pour cause...

— Sire, les ennemis sont vaincus, cria Bombans.

— C'est la voix de mon père, {Hu 85} dit Josette, et elle courut ouvrir. Aussitôt se précipitent dans la chapelle, Bombans, Trousse, les soixante soldats et les dix cavaliers échappés à la mort, les femmes, le reste des gens, et le temple retentit de ce cri: Victoire!... victoire!...

— Sire, je l'avais bien dit, s'écria Hercule Bombans, en se prosternant.

— C'est moi qui sonnai le beffroi, aux sons duquel ont paru les chevaliers célestes, dit Trousse.

— Le Seigneur nous a donc secourus, reprit Monestan d'une voix faible, et revenant de son long évanouissement, en entendant ces cris {Hu 86} qu'il prit pour des chants d'église.

— S'il a envoyé des anges, ils étaient à cheval, observa Kéfalein.

Castriot remit son sabre dans le fourreau, et regarda la princesse et le monarque avec le ravissement de la reconnaissance et du dévouement. Il ne dit ni ne demanda rien.....

Il est impossible de dépeindre l'étonnemenl du bon Jean II, et du groupe de ses fidèles serviteurs: une mère qui retrouve son fils, une amante son amant, un fils son père, un voyageur son clocher, ne sont pas plus joyeux, ébahis, attendris et le cœur plein de liesse.

— Chantez donc un te deum; s'écria le premier ministre.

{Hu 87} Aussitôt l'évéque sans quitter ses armes monte à l'autel; chacun s'agenouille, et Hilarion d'Aosti entonna le chant d'actions de grâces, qui monta vers le Seigneur: le cri de ces âmes vertueuses dut être un agréable encens, puisque le cœur d'un homme de bien est la plus belle offrande qui puisse lui être offerte.

Le te deum fini, le prince s'écria: « Mes amis, nous saurons reconnaitre vos services, nous donnons la liberté à tous les serfs qui se trouvent dans le château et aux enfans de ceux qui sont morts; nous les enrichirons, et rebâtirons leurs chaumières ruinées. {Hu 88} Vous avez dès long-temps acquis le titre de mes enfans, si nous en savions un plus beau, nous vous l'accorderions en ce jour. »

Des larmes s'échappèrent d'entre les paupières du bon roi, dont les paroles flatteuses retentirent dans le fond du cœur de ses sujets, comme la douce musique des anges.

— Il ne faudra pas oublier de faire un service pour les âmes des morts, dit le premier ministre, encore pâle et chancelant.

Le prince, accompagné de ses ministres et de sa fille, qui guidait ses pas, sortit de la chapelle et s'achemina vers ses appartemens.

Bombans sembla se multiplier {Hu 89} pour rétablir l'ordre dans le château: nous devons lui rendre justice? avarice à part, et l'on sait combien cette passion entraine facilement à de vilaines actions, Bombàns avait des qualités, il était actif, prudent, courageux et dévoué à sa manière, c'est-à-dire en tout ce qui ne concernait pas la bourse: les cours furent nettoyées, et les gens morts remplacés au plutôt. Chacun est à son poste, tout rentre dans l'ordre, et lorsque la nuit arriva, l'on n'aurait jamais cru que le château de Casin-Grandes eût subi un siège, si le nombre des serviteurs ne l'eût pas indiqué par la diminution. Encore Bombans eut-il bientôt rempli {Hu 90} le vide par de nombreuses promotions faites parmi les paysans les plus courageux.... Les Camaldules prétendent que c'est lui qui, dans cette occasion, donna l'idée de la vente des charges. Au milieu de ces événemens, la pauvre Marie était restée dans sa loge, négligée par tout le monde: et lorsque Castriot s'approcha pour la voir, elle s'écria comme en rugissant: « J'ai faim!... l'on m'oublie!...»

En ce moment le prince et ses ministres recueillaient au salon rouge les différens ouï-dires sur l'apparition miraculeuse des chevaliers, et l'on cherchait d'où pouvait être venu ce secours opportun.

{Hu 91} — Il y a eu des miracles plus extraordinaires!.. disait Monestan.

— Un miracle l'est toujours, observa l'évêque.

— Je croyais qu'on n'en faisait plus, dit Kéfalein, sans se douter qu il ait eu de l'esprit une fois en sa vie.

A cette observation, Monestan regarda fixement le connétable, et se convainquit par cet aspect de l'innocence du bon Kéfalein. Alors il retint sa réponse, en pensant que cette parole n'empêcherait pas le connétable d'entrer au ciel.

— Messieurs, observa gravement le roi, nous croyons que ce ne peut être que le chevalier noir, notre libérateur.

{Hu 92} — Mais par ou serait-il venu? demanda l'évêque; comment s'est-il trouvé à point nommé au moment où nous succombions? il aurait bien dû venir lorsque nous fîmes un instant plier les ennemis, alors sa présence eût épargné la mort de bien des braves gens...

— N'accusons donc jamais, interrompit Monestan, ni le ciel ni les hommes, avant d'être parfaitement instruits de toutes les circonstances.

— Si c'est notre libérateur, continua le prince, nul doute qu'il n'ait mis toute la diligence possible.....

A cette conjecture, Clotilde {Hu 93} soupira. Pauvre enfant, c'est un coup mortel à tes amours!

— Vous serez heureuse, lui dit son père en lui pressant la main; ne soupirez plus de crainte, mon cœur a dans ce moment un pressentiment qui ne m'a jamais trompé. »

Ces paroles, dites à voix basse, augmentèrent la pâleur et la tristesse de Clotilde.

— Mais, demanda Monestan, comment a-t-il su que vous étiez en danger?

— L'amour, Monestan, est le plus sûr de tous les messagers...

La princesse, dont la figure chagrine était l'objet de l'attention générale; dégagea à ce moment sa {Hu 94} main tremblante des mains de son père, et par ce mouvement, manifesta le désir de se retirer.

— Vous nous quittez, ma fille!.. revenez au plutôt? nous tenons ce soir et demain cour plénière; il faut fêter notre libérateur tel qu'il soit!...

Tous les yeux suivirent la démarche lente et morne de la jeune fille, dont le cœur en deuil aspirait après la nuit, pour s'assurer si le beau Juif existait encore, et...... la nuit était venue!...

Le prince ordonna que l'on mit une sentinelle sur la tour du pont-levis, afin d'être averti de l'arrivée de ses libérateurs, et chacun attendit avec impatience.

{Hu 95} Clotilde a regagné son appartement.... « Y sera-t-il?... » se dit-elle, en consultant son cœur, pour savoir si elle ne préférait pas l'incertitude et l'espérance, à la vérité. Pleine de joie ou de chagrin... elle hésite!... tout son univers est là, sur ce rideau qu'elle n'ose lever.... elle le regarde avec anxiété, elle voudrait tout a la fois, et voir et ne pas voir; enfin, la curiosité l'emporte!.... qu'ai-je dit curiosité? c'est l'amour, c'est un sentiment inexplicable, suave et douloureux, divin et terrestre, voluptueux et cependant aigu!... elle se hasarde; elle approche....

A ce moment, un léger bruît {Hu 96} sur la Coquette fit refluer tout son sang vers son cœur, qui ne put suffire à la violence de l'émoi que lui causa le pressentiment du bonheur... Le rideau résiste, il est déchiré, la croisée ouverte, et Clotilde voit son bien-aimé!....... Des fleurs sont sur l'appui de la fenêtre!....

On peut peindre par des paroles la joie d'un guerrier qui triomphe, d'un enfant qui remporte un prix, d'un époux devenant père, d'un homme qui prouve sa reconnaissance à son bienfaiteur, d'un Français qui, dans le désert de l'Afrique, entend la douce voix d'un Français échappé de {Hu 97} Saint-Jean-d'Acre; mais rien ne peut dépeindre la fête idéale qui transporte le cœur d'une femme saluant le bien-aimé qu'elle a cru perdre à jamais.... C'est le déluge de tous les sentimens que la nature a resserrés dans le petit espace que l'on nomme une âme. On se sent une facilité d'existence, une légèreté de corps; on semble prêt à s'envoler vers les cieux. Je ne connais aucune hyperbole pour donner l'idée de ces pleurs de l'âme en joie.... Les fêtes du cœur ne sont pas bruyantes.

— Clotilde! s'écria le Juif.

— Nephtaly... Vous vivez!...

{Hu 98} — Oui, puisque je vous vois!..

— O Nephtaly, ne risquez plus votre vie sur ce rocher? votre mort serait la mienne. Combien j'ai souffert aujourd'hui!...

— Souffert!... et pour moi!... Ah! ne craignez rien, Clotilde, il n'est aucun danger, pour qui vient vous admirer!...

— Je le crois, puisque vous le dites... mais, je tremblerai toujours!...

— Voulez-vous, reprit-il, que je sacrifie mon bonheur à votre tranquillité?

— Non, non, Nephtaly..... j'aime mieux votre présence que votre souvenir!... et cependant, je {Hu 99} devrais ne plus vous voir. Un autre ne va-t- il pas venir? tout espoir n'est-il pas perdu?... Elle s'arrêta, car elle aperçut Nephtaly pâlir, lever les mains au ciel et les reporter vers elle avec le geste d'un naufragé qui demande du secours.

— Ah Clotilde!... s'écria-t-il, et sa belle tête retomba sur son sein.

— Je vous entends! reprit la princesse en versant quelques larmes bien pénibles. Hélas! jamais les morts ne s'aiment et nous sommes comme morts l'un pour l'autre!.... Adieu donc!.....

Nephtaly, pour toute réponse; montra le ciel par un geste {Hu 100} empreint de cette grâce mélancolique, qui est la poésie du malheur!....

— Oui, nous n'aurons de bonheur que là, continua Clotilde; écoutez Nephtaly? une consolation nous reste, c'est de savoir que nos cœurs s'entendront toujours!...

Elle prit les fleurs, en orna son sein palpitant, et referma la croisée en jetant un regard plein d'amour sur son bien-aimé... Puis elle s'achemina vers le salon... tout à la fois heureuse et malheureuse: comme il y a des voluptés qui font mal, il y a des douleurs qui charment.

L'on venait d'apprendre, au salon du prince, le chemin que les chevaliers prirent pour venir au {Hu 101} secours de Jean II, et voici comme: Bombans, ayant fort à faire pour remplacer les trésors enfouis et décorer la salle à manger, y entra pour prendre ses dimensions et voir comment il lui donnerait un air de fête. Il remarqua que la porte de l'immense salle à manger, du côté de la mer, était ouverte, et il suivit tout naturellement la trace des pas des chevaux. Alors il découvrit que l'on avait coulé a fond, au milieu des rescifs 1, une assez grande quantité de chaloupes, à l'aide desquelles on forma une espèce de bac, par où les chevaliers abordèrent jusqu'à l'esplanade, dont les fleurs et les arbustes étaient {Hu 102} foulés, les gazons chevauchés et flétris. Il courut instruire le prince de toutes ces circonstances.

— Ils m'ont tout gâté, dit Bombans en finissant, le pavé de la salle est cassé; cela coûte beaucoup; mais pas encore si cher qu'un pillage: on n'en a jamais vu à bon marché, tout est si coûteux!.. et je réponds qu'il sera difficile de régulariser....

— L'on vous passera tout en compte, s'écria le prince joyeux.

A ces paroles la figure de Bombans se dilata, ses muscles buccinateurs jouèrent, et le contentement parut pour la première fois sur sa face soucieuse.

Clotilde arrivait au salon comme {Hu 103} l'intendant se retirait, et comme le prince s'écriait: « Nul doute, c'est le chevalier Noir!... »

A ce moment les sons du cor retentirent, et les échos des vastes murailles de Casin-Grandes les répétèrent.

— Connétable, dit le bon Jean II, allez au-devant de nos libérateurs, et amenez-les ici? qu'on leur prépare un joyeux festin, et célébrons cette nuit la délivrance de Casin-Grandes...

Clotilde s'assit sur le trône à côté de son père, et la petite cour prit une attitude majestueuse... Castriot essaya de remplacer de son mieux les trois Cypriotes morts dans les combats du matin.

{Hu 104 } Kéfalein arriva dans la première cour au moment où le chevalier Noir, monté sur un cheval noir tout blanchi d'écume, franchissait le pont-levis.

— Vérynel, accourez? s'écria le connétable; et vous, sire chevalier, dit-il à l'étranger en l'aidant à descendre de cheval, venez vous remettre de vos fatigues, le prince et ses sujets attendent avec impatience la vue de leur libérateur.... Ils s'avancèrent vers le pavillon de Hugues.

— Cest lui!... dit le monarque en reconnaissant la démarche du chevalier. Venez, mon fils?... et le prince, descendant de son trône, {Hu 105} courut, à côté du chevalier, tendre ses bras au connétable. Chacun fut étonné à l'aspect du chevalier Noir, et un murmure flatteur pour l'étranger le suivit jusqu'à ce que le prince l'eût conduit près de son trône.

— Hé quoi! continua le monarque ivre de joie, nous vous devrons donc deux fois la vie. Eh! mon fils, nous n'avons qu'une fille et un cœur!...

— Prince, dit le chevalier Noir, ne craignez plus rien, j'ai laissé mes chevaliers à la poursuite de vos ennemis, ils ne tarderont pas à revenir victorieux... Avais-je raison de vous quitter la dernière fois? {Hu 106} Mais, ajouta-t-il en se tournant courtoisement vers la princesse et cherchant à adoucir la rudesse de sa voix, madame, depuis long-temps vous savez que je vous aime, ne croyez pas que je veuille faire passer, pour des preuves d'amour, ce qui me fut dicté par la seule humanité et le devoir d'un vrai chevalier français; je ne puis vous ofirir encore, comme preuve de mon éternel amour, que ma constance! Oui, belle Clotilde, je chercherai, par tous les moyens qu'il sera en mon pouvoir, a conquérir votre affection; je me déclare, devant la cour et devant Dieu, votre servant d'amour et votre chevalier: heureux {Hu 107} si je puis, à force de dévouement et de gracieuses attentions, vaincre votre froideur...

Chacun admira la prestance, la loyauté, les manières élégantes et la générosité de l'inconnu; Clotilde seule, muette et détournant les yeux, craignait de le voir; c'eût été un crime de lèse-amour!...

— Froideur!... répéta le bon Jean II; ne craignez rien, mon fils! nous ne voulons pas trahir les secrets de notre bien-aimée fille, ils ne nous appartiennent pas; mais, nous vous répondons de votre bonheur; et si vous en voulez une preuve? regardez la rougeur qui doit se répandre sur son front virginal.

{Hu 108} Le cercle curieux porta ses yeux sur Clotilde, dont la pâleur devint un problème; car naguère, lorsqu'elle rentra, l'on avait remarqué la joie briller dans ses yeux et sur son visage épanoui.

Cette contenance, l'écueil de la pénétration des vieillards comme des jeunes, ne fut expliquée que par Kéfalein, qui dit, avec un gros rire, à l'oreille de l'évêque:

— La femme est une énigme... et, nous avons le mot!... L'évêque sourit; et Monestan se dit en lui-même: « c'est quelque blasphème, car ils rient... »

— Hé bien, ma fille, ne fêtez-vous {Hu 109} pas notre libérateur? demanda Jean II.

— Sire chevalier, répondit Clotilde d'une voix entrecoupée, les simples désirs de mon père sont des ordres pour nous, et j'obéirai toujours!... Si je dois être votre récompense, j'acquitterai par le don de ma main la dette du roi de Chypre....

— Madame, ce n'est pas de l'obéissance que je demande!... répliqua le chevalier à voix basse.

Le prince saisit la main du chevalier Noir, comme pour le rassurer; mais l'aspect de la figure attristée de la princesse n'était pas fait pour donner de l'espoir...

Madame, dit-il avec un espèce {Hu 110} d'accent de reproche, en voyant votre beauté, tout homme, tel courtois qu'il puisse être, s'empresserait pour la posséder de se servir de l'autorité d'un père.... Ne craignez jamais cela de moi!... je ne veux vous devoir qu'à vous même!...

Puis saisissant la main de Clotilde par un geste qu'il déroba à l'assemblée à la faveur des draperies du trône, il lui dit d'un ton plaintif: « Vous ne m'aimez donc pas!.... »

Ce reproche mérité répandit sur le visage de Clotilde un incarnat subit, que les courtisans remarquèrent, et elle répondit en pleurant; « Je vous aimerai, seigneur!... »

A ce moment Bombans qui avait {Hu 111} fait tous ses efforts avec Me. Taillevant, pour arranger un repas digne du roi de Chypre, vint annoncer que la salle du festin n'attendait plus que les convives. La salle à manger était décorée de fleurs, de guirlandes, de feuillages, et à défaut de toutes les richesses resserrées, l'intendant plaça des valets qui tinrent de grosses torches de cire pendant le repas. Ne pouvant donner l'éclat de l'or, il le remplaça par celui de la lumière en profusion.

Le courtois chevalier offrit sa main à Clotilde, et la conduisit à la salle à manger, en ayant soin qu'elle posât bien ses pieds à chaque {Hu 112} marche, que personne ne la froissât, la regardant sans cesse, enviant le marbre que ses pieds touchaient, la rampe que sa main légère parcourait, et écoutant le bruit soyeux de ses vêtemens. Ces attentions firent d'autant plus de peine à la jeune fille, qu'elle se sentait de la reconnaissance et de l'estime pour le chevalier, et qu'elle se trouvait dans l'impuissance de le récompenser.

Le chevalier Noir refusa de s'asseoir et de manger en alléguant ses vœux, et il se tint debout derrière Clotilde; il la servit en prévenant ses moindres désirs, changeant ses assiettes, lui versant à boire d'une {Hu 113} main tremblante de bonheur, offrant le pain, cherchant à effleurer ses doigts, ses cheveux, ses vêtetemens, et la dévorant d'un œil que l'on voyait briller à travers sa visière serrée; il l'aidait aussi à servir son père, et le bon vieillard était au comble de la joie en croyant leurs cœurs d'intelligence d'après ce concert de soins.

Au milieu de ce banquet, les musiciens du prince chantèrent des tensons 3, des ballades, et des chants de guerre en l'honneur des Lusignans.

Comme ils finissaient minuit sonna.

— Chevalier, dit le prince, vos {Hu 114} compagnons d'armes tardent bien à venir.

— S'ils ne sont pas arriveé à la pointe du jour, répondit l'étranger, je serai forcé d'aller à leur rencontre, et savoir qui peut les arrêter... Peut-être l'imposteur, le faux Enguerry se sera renfermé dans sa citadelle avant qu'ils aient pu l'atteindre; ils essaient de la forcer, et c'est en vain, je la connais; il faut pour cela des machines et une armée plus nombreuse; j'attends à cet effet avec une grande impatience le reste de mes troupes que les vents ont retardées... Je suis bien heureux que le comte de Foix m'ait ramené ces cent {Hu 115} cinquante vaillans chevaliers bannerets.

— Et comment avez-vous su notre détresse? demanda Monestan.

— Et ne vis-je pas aux menaces que le sire Enguerry vous fit lorsque je vins dernièrement en ce château, qu'il n'en voulait qu'à vos trésors; alors je fus assez chagrin de me voir sans ressources pour vous secourir, et perdu si je me découvrais.... Heureusement que ces généreux gentilhommes ont abordé hier du côté de Jonquières, et mon écuyer s'empressa de leur apprendre où j'étais, et ce que je réclamais d'eux... Aussitôt que mes troupes seront {Hu 116} arrivées, je me montrerai dans la contrée, et le sire Enguerry paiera de sa tête sa félonie. Il a osé usurper l'héritage d'un vaillant chevalier, qui, délivré de ses fers, viendra le reprendre et venger l'humanité.

Le prince saisit la main du chevalier Noir, et la serra de nouveau sans mot dire.

— C'est un siège auquel je désirerais bien assister, dit l'évêque, car la forteresse est bien située et de difficile accès.

J'en connais le faible, répondit le chevalier.

Le souper fîni, le monarque donna l'ordre de préparer pour le lendemain une fête brillante à ses {Hu 117} généreux défenseurs, et l'on fît pour cela des efforts inouis pendant toute la nuit.

Chacun se retira pour se livrer au repos, et, certes, l'on en avait besoin après une journée aussi fatigante et remplie d'autant d'événemens. On servit le chevalier Noir dans son appartement, et il recommanda au docteur Trousse de l'éveiller à la pointe du jour, si ses chevaliers, dont il commençait à devenir inquiet, n'étaient pas arrivés.

La pauvre Clotilde regagna son appartement, à la porte duquel elle trouva l'infatigable Castriot le sabre nu, et prêt à se coucher sur le seuil de marbre... Elle ôta tristement de {Hu 118} son sein les fleurs du bel Israélite, et se laissa déshabiller sans mot dire par Josette.

— Hé bien, madame, votre mariage ou plutôt votre bonheur ne tardera pas, car il ne manque que votre consentement; j'ai tout vu par un carreau cassé de la croisée de la salle... Ah! comme ce chevalier vous aime, vous n'avez pas fait un mouvement qui n'ait excité son attention: sa tournure est noble, il est bien fait, car ses armes sont comme des modèles.

— Mademoiselle, dit la princesse, songez à ne jamais m'entretenir sans ordre, et surtout sur des choses qui doivent être respectées {Hu 119} par votre silence, plus que toutes les autres.

— Oui, madame, répondit Josette étonnée.

— Adieu, Josette, dit Clotilde avec douceur, pour la rassurer sur le ton sévère qu'elle avait pris.

— Adieu, madame, et Josette s'en fut en pleurant.

Clotilde ne put dormir; une seule pensée l'agitait, c'est: Combien elle serait malheureuse d'épouser le chevalier Noir; et son âme candide et pure ne lui fournissait d'autre moyen de sortir de ce labyrinthe que la résignation. « Je lui porterai; se dit-elle, une triste dot, les larmes et le chagrin seront mon seul apanage... »

{Hu 120} Elle n'eut qu'un moment de sommeil, sans même y goûter de repos, car elle vit en songe son beau Juif découvert, banni, allant en captivité. Le chevalier Noir, sachant qu'il était son rival, cherchait à le faire mourir. Elle aperçut Nephtaly tourner ses yeux sur elle une dernière fois: ce regard désespérant était rendu plus cruel par les circonstances vaporeuses de ce rêve, et le farouche chevalier Noir, en donnant le coup de la mort à l'Israélite, disait à Clotilde: « Je n'ai plus de rival!... » Elle se réveilla en sursaut, et toute épouvantée, car elle avait toujours eu une espèce de croyance aux {Hu 121} annonces des songes: c'était Marie qui la lui communiqua dès son enfance; aussi sa frayeur fut-elle mortelle. Elle regarde autour d'elle et aperçoit l'aurore qui jetait dans sa chambre une clarté blanchâtre; elle se lève soudain, et court à sa fenêtre pours'assurer de la vie de Nephtaly.

Elle le voit fidèlement assis sur son rocher comme un Français banni, qui, s'asseyant sur le bord de la mer, respire le vent qu'il suppose venir de sa patrie. Lorsqu'elle entr'ouvrit la fenêtre, leurs yeux et leurs âmes se confondirent, et l'amour battit de ses ailes dans les cieux.

— Nephtaly, lui dit- elle encore {Hu 122} toute émue et d'une voix douce comme celle d'un enfant qui prononce pour la première fois: ma mère...; Nephtaly, promettez-moi de ne jamais affronter votre rival?...

— Et quel est-il?...

— Hélas! c'est un grand chevalier qui porte toujours des armes noires, et sa devise est: Deuil à qui n'est pas aimé!...

— Clotilde, vous ne l'aimez pas!.. dites-le moi?... Le regard du Juif exprimait la crainte.

— Il faudra que je l'épouse!... et elle soupira.

— Il vous épousera, Clotilde!... et il soupira à son tour.

— Oui...

{Hu 123} — Grand Dieu!...

— Nous n'aurons, reprit-elle, d'autre ressource que de nous aimer de l'âme......

Le beau Juif, la regardant avec des yeux petillans d'amour et d'un feu qui s'échappait en éclairs, lui dit d'un ton morne, solennel et dénué de cette exaltation que donne l'espérance:

— Clotilde!... lorsque votre mariage approchera, promettez-moi de m'accorder un rendez-vous... un seul! Que je puisse vous voir, vous serrer dans ces bras désespérés, et je vous jure de trouver alors un moyen pour nous unir à jamais....

{Hu 124} — A jamais!..... répète Clotilde en délire.

— A jamais!... reprend le Juif. Alors je verrai si tu m'aimes!...

— O mon bien aimé, joie de mon cœur, vous auriez un tel moyen, dit la jeune fille dont le visage offrait le portrait d'une Sainte en extase. Elle ne fit pas attention au ton d'autorité que prenait le Juif immonde.

— Oui, je l'ai!... hélas qui ne l'a pas!... Mais c'est le dernier refuge du désespoir, et songeons à ne l'employer qu'à la dernière extrémité?... Promettez-vous, Clotilde.

— Si je le promets!... je le jure par toi!...

{Hu 125} — Adieu!... je suis content, ô ma douce amie; continuons alors de savourer, sans crainte et sans remords, les douceurs d'amour. Cette promesse, écrite dans le ciel dans le livre éternel, nous fiance bien mieux que les cérémonies des hommes!... tu m'appartiens!.... Adieu!... Et il envoya un doux baiser à sa maîtresse sur l'aile des zéphyrs.

Le ton qu'il mit à ses paroles avait quelque chose de farouche... Clotilde reste pensive, tout en le voyant se confier aux airs pour regagner sa crevasse.... Il y parvient, s'agenouille, et réitère un doux baiser à son idole.

{Hu 126} Clotilde prit alors les fleurs nouvelles que l'Israélite avait apportées sur l'appui de la croisée et elle en décora son sein tout palpitant de joie. Elle se mit à sauter dans sa chambre avec la naïveté de la jeunesse, et elle répéta: « Nous serons unis!... » Cette idée rafraîchit son cœur comme une rosée bienfaisante.... Ah! c'était une véritable fille d'Eve!. . . . . . . . . . . . . . . .

CHAPITRE XVIII CHAPITRE XX


Variantes


Notes

  1. au milieu des rescifs: le Dictionnaire de l'Académie Française, en 1835, admet trois orthographes: récif, rescif et ressif, cette dernière étant l'orthographe ancienne; l'édition de 1762 ne connaissait que ressif, et celle de 1798, ressif ou récif.
  2. un espèce d'accent: cet accord de genre avec le complément est rare, surtout dans la langue écrite.
  3. des tensons: sorte de pièces lyriques faisant converser deux ou plusieurs contradicteurs.