lord R'Hoone.
CLOTILDE DE LUSIGNAN, OU LE BEAU JUIF
Manuscrit trouvé dans les archives de Provence

lord R'Hoone / Clotilde de Lusignan, ou Le Beau Juif / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME TROISIÈME

CHAPITRE XX.


Prodiguez à mon hôte, en ce beau jour de fête,
Le luxe des festins, mes trésors précieux,
Enchantez son oreille et charmez-lui les yeux.
Que ne puis-je montrer le dedans de mon âme!
    (ROTROU, comédie de l'Hypocondriaque.)

Tout à coup dans ces lieux un homme se présente:
Comme un nouveau soleil, il frappe les regards
Par un portrait exact de la mine charmante
De ce beau chevalier, etc.
                (DURYER, comédie.)

[{Hu 127}] C'ÉTAIT une fille d'Eve!... Eve fut inconséquente... Savez-vous pourquoi? C'est qu'elle n'eut pas de mère... Or, toutes les jeunes filles qui se trouveront privées de ce {Hu 128} Mentor aimable sont menacées de la même infortune qui se grossit et s'amasse sur la tête de la pauvre Clotilde. Elle n'eut de sa mère ni le sourire, ni les instructions douces et tendres qui l'auraient empêchée de tomber dans le précipice d'un amour sans espoir. Une mère l'aurait surtout empêchée de sauter par sa chambre comme une petite folle, parce que son amant lui a dit qu'ils pouvaient s'unir!..... Je recommande ces sages réflexions à l'attention des mères de famille et des jeunes filles!..... Mais, hélas, depuis six mille ans elles sont répétées, et depuis six mille ans, malgré les {Hu 129} mêmes remontrances et les mêmes lois, les mêmes fautes et les mêmes crimes se commettent! O Nature!.... si l'homme n'avait pas de passions, on accuserait le ciel!... il en a, l'on accuse encore le ciel!... Mais laissons cela.

Josette accourut au moment où Clotilde était au plus haut degré de joie.

— Hé bien, Josette, qu'avez-vous avec votre air soucieux?...

— Madame, le roi vous fait dire de passer au plus tôt chez lui!...

— Que peut-il me vouloir, Josette?... reprit-elle en riant.

— Je l'ignore. Madame m'a recommandé si sévèrement de ne {Hu 130} plus m'occuper des choses qui concernent madame.....

— Mais, Josette, je ne vous disais cela que parce que je ne savais pas... et de quoi me parliez-vous?... Ah! dit-elle en s'interrompant, laissez-moi ces fleurs!...Voyez- vous, Josette?... il en faut faire une couronne et me la poser sur la tête...

— Madame n'a plus de chagrin!...

— Du chagrin, Josette! est-ce que j'en ai eu?... Ma fille, mettez-moi tous mes atours, que je sois parée, je veux être belle... gardez cette rose, j'en ornerai mon sein.

A la fin, Josette se déridant un peu et voyant tout ce qu'elle perdait à rester muette, dit à Clotilde:

{Hu 131} — Madame fait bien de se parer, car ou a tout bouleversé le château pour les apprêts de la fête! jamais je n'en ai tant vu: les préparatifs eux-mêmes sont une fête.

— Vraiment, Josette?

— Oh! madame, ils ont duré toute la nuit.

— Je n'en ai rien entendu.

— Enfin c'est superbe!.. mon père a bien du talent: c'est un si honnête homme, il ne cesse de dire qu'il ne voudrait pas y gagner un sol!...

— Je le crois! répondit la princesse tout comme elle eut dit autre chose.

En effet, il régnait dans tous les mouvemens de Clotilde une espèce {Hu 132} d'impatience, un ensemble de gestes, de regards, qui trahissait plus que de la joie!... Celle de l'amour devrait avoir un autre nom. Josette ne savait plus que penser de sa maîtresse... « Triste hier, joyeuse aujourd'hui, se disait-elle, que sera-t-elle ce soir? — voilà les princes!... On ne sait sur quoi compter!... »

La fille des Lusignans sortit en bondissant comme un jeune faon, et elle s'en fut chez son vieux père qui l'attendait avec impatience. Trousse l'introduisit, et l'annonça en se prosternant devant elle.

« Elle ne sera jamais malade!... » dit en lui-même le docteur, en apercevant l'heureux mélange de {Hu 133} roses et de lis qui régnait sur la figure de Clotilde.

Après être entrée, la princesse embrassa son vieux père à plusieurs reprises.

— Oh!... oh! s'écria le vieillard, la nuit a porté conseil!... et qu'a-vez-vous, ma fille?...

— Beaucoup de bonheur!..... quand je vous vois mon père!...

Jean II remua la tête en se tournant vers sa fille; il se garda bien de prendre pour lui ce que disait Clotilde.

— Fille amoureuse, s'écria-t-il avec un geste d'abandon, en sait plus que dix centenaires, et c'est folie à moi..... de chercher!.....

Ecoutez, Clotilde, reprit-il d'un {Hu 134} air grave, et la jeune enfant parut attentive, mais tout lui représentait son beau Juif... Ecoutez, Clotilde... Mes ministres m'ont entretenu du défaut de politique qui se faisait sentir dans votre conduite d'hier: je conçois que vous ne connaissez guère la diplomatie, et j'approuve, en quelque sorte, la réserve que vous avez adoptée; elle convient à la dignité royale et surtout au sang des Lusignans: la pudeur est le plus charmant coloris de la jeunesse et de la vertu; mais, il ne faut pas, ma bien-aimée, que cette pudeur dégénère en un maintien glacial, qui repousse les hommages. Va, ma fille, il existe un rire et une folâtrerie des honnêtes gens et de la {Hu 135} vertu qui ne messiéent pas, surtout dans les amours. La vertu ne fut jamais revêche, elle est aimable; et, lorsqu'on aime, on peut le faire sentir par de petites douceurs, et par des ebattemens d'âme... Ce pauvre chevalier doit avoir la mort dans le cœur, et votre amour ressemblerait à de la répugnance par ce que l'on m'a dit... Vous ne m'écoutez pas, ma fille?... s'écria le vieillard qui suivait tous les mouvemens de l'amoureuse Clotilde.....

— Si, mon père! je vous assure qu'aujourd'hui le chevalier Noir n'aura pas a se plaindre de moi...

— Faites-lui bon accueil!...

— Oui, monseigneur.

{Hu 136} — Ne devez-vous pas bientôt l'épouser?...

— Puisque vous le voulez, mon père?...

— Vous tremblez!..... s'écria Jean II.

— C'est de joie, sire!... Mais sera-ce bientôt?.... continua Clotilde, en pensant que l'époque de cet hymen avec le chevalier était celle de son union avec le Juif... — Pauvre innocente!...

— Tu te trahis, ma fille, s'écria l'heureux vieillard; allons, soyez tranquille, nous le déciderons au plus tôt! et il se frotta les mains en signe de joie.

En ce moment, le son du cor se {Hu 137} fît entendre, et le chevalier Noir, à la tête de ses cent cinquante chevaliers, et accompagné de son écuyer, du comte de Foix, et de plusieurs seigneurs, arriva près de Casin-Grandes: les musiciens du prince et tous ceux que l'on avait pu rencontrer étaient placés sous un arc de triomphe en verdure, dressé à la hâte, et, lorsque les chevaliers passèrent dessous ce fragile monument une douce musique les accueillit. Les trois ministres et la cour les attendaient, tous les habitans agitant des lauriers étaient rangés en haie et les saluèrent par des acclamations: ce fut ainsi que commença la fête préparée avec un {Hu 138} grand soin par maître Taillevant et maître Hercule Bombans.

La première cour était tendue de tapisseries et garnie d'échafaudages recouverts de draps et d'étoffes; le milieu, tout sablé, offrait un vaste cirque pour les tournois; la seconde cour, qui menait aux appartemens du roi de Chypre y contenait une table immense formant un grand cercle extrêmement élevé; le centre de cette table présentait, par son vide, une arène, où l'on voyait différentes machines, préparations des décors du festin; les bancs tout à l'entour, ornés d'une feuillée, étaient garnis de coussins de pourpre, et l'on avait mis les {Hu 139} couverts des cent cinquante chevaliers sur cette vaste table. Au milieu de cette table le dais du prince était disposé pour recevoir le roi, sa fille, les ministres, le chevalier Noir, le comte de Foix et les principaux seigneurs.

Au son du cor, le prince et sa fille descendirent, et, s'avançant par les espèces de portiques ménagés entre ces divers apprêts, ils vinrent au devant de leurs libérateurs, qui mirent pied a terre.

Tous, à l'exception du chevalier Noir, avaient ôté leurs casques et leurs armures; à l'aspect du prince de Chypre, ils saluèrent avec respect, et leurs yeux se tournèrent {Hu 140} unanimement sur Clotilde et un murmure flatteur résonna dans les airs. Le prince, même pendant son règne en Chypre, n'avait pas eu un si beau spectacle!..... Malheureux de ne pas le voir, il écoutait ce que lui disait sa fille: le chevalier Noir mit en arrivant un genou en terre devant Clotilde.

— Vous êtes bien heureux!... lui dit le comte de Foix en lui frappant sur répaule; si faudra-t-il que je m'en aille promptement pour ne pas devenir fou?...

— Belle dame, s'écria le chevalier Noir, agréez-vons l'hommage-lige de ma personne?

— Certes, sire chevalier, et j'en {Hu 141} ressens un plaisir infini; la reconnaissance seule ne m'y force pas....

A ces mots le chevalier se baisse, et, dégageant un moment sa visière, il embrassa les jolis petits pieds de Clotilde confuse, qui lui dit avec un doux sourire et une grâce piquante:

— Allons donc, beau sire, ma main sera jalouse?

Le chevalier se relevant alors déposa sur cette jolie main un baiser tellement enflammé, que le cœur de Clotilde en reçut une espèce d'atteinte.

— Bien, mes enfans, s'écria le monarque: sires chevaliers, dit-il en haussant la voix, acceptez tous nos remercimens pour l'assistance {Hu 142} que vous m'avez prêtée. Nous tâcherons que vous ayez toujours souvenir de nous, car nous l'aurons toujours de vous.

A ces mots la musique et les trompettes indiquèrent le commencement de la fête, que Bombans avait préparée très-brillante, en espérant bien gagner sur l'ensemble des dépenses. Une foule de monde attirée par l'annonce de cette solemnité entra dans les cours; mais aucun chevalier étranger n'y vint encore, malgré le soin qu'on avait eu la veille d'envoyer à Aix et dans les villes voisines les armes du prince, et le détail des prix du tournoi. Les chevaliers se rangèrent {Hu 143} autour du trône préparé dans la première cour et Clotilde fut déclarée reine du tournoi.

S'asseyant alors sous le dais, et entourée des personnages les plus marquans de l'assemblée, elle fit signe de commencer les premières joutes simples. Je passe la description de ce tournoi. Qu'il suffise de savoir que la princesse décerna le prix du combat à l'épée au comte de Foix; ce prix était une épée enrichie de pierres précieuses. Le prix du combat à la hache fut une coupe d'or garnie de diamans blancs: le prix de la lance une nef d'argent, et le prix du combat à cheval fut remporté par Kéfalein: {Hu 144} il eut une aiguière en vermeil.

On réserva le combat à outrance pour le soir.... Le prix était une nef d'or et une couronne de laurier.

Ce premier tournoi fini, l'on passa dans la seconde cour pour se livrer à la joie du magnifique festin que l'on y avait préparé. Je vais en donner une description succincte, parce qu'il est assez curieux par les divers entremets qu'on y joua.

Chez nos aïeux, un entremets était un divertissement entre chaque service, ce qui rendait l'art de la cuisine encore plus important qu'il ne l'est de nos jours, quant à la science du cuisinier, car, dans ce temps-là, les festins n'influaient pas comme à {Hu 145} présent sur les destinées d'un État.

Chacun ayant pris place, le chevalier Noir à côté de sa chère et joyeuse Clotilde, le prince, les ministres et les seigneurs à l'avenant, on vit paraître dans l'arène du milieu plusieurs petits enfans de chœur, qui chantèrent le Benedicite en musique, et l'on ne voyait nullement les musiciens qui les accompagnaient.

— C'est un peu profane, dit Monestan, et si Me. Taillevant nous avait consultés....

— Laissez faire, répondit l'évêque, je l'absous en cas de péché.

Alors les mets arrivèrent devant les chevaliers, sans qu'aucun valet {Hu 146} les apportât; ils parurent sur la table en sortant de dessous comme par enchantement. Pendant ce premier service, la curiosité fut excitée par l'arrivée de petits diablotins, qui arrangèrent une île, des fortifications, des machines, etc.

— C'est l'île de Chypre, s'écria l'évêque.

En effet, le premier entremets fut l'envahissement de la Chypre par les troupes du bon roi Jean II; les Vénitiens furent battus comme bien on pense, et les petits enfans, vainqueurs, en entrant dans l'espèce de petit village qui représentait Nicosie, crièrent: Vive Jean II.

— Voila nos trente mille hommes, {Hu 147} dit l'évêque en voyant les bambins habillés en chevaliers.

Le second entremets représenta un immense navire, d'où il sortit un grand nombre d'enfans et de musiciens qui célébrèrent par des chants la prise de Nicosie, et, par des machines habilement préparées, ils mirent tous ensemble, devant chaque chevalier, un petit navire pavoisé de ses armes particulières; et à la fin du dessert le navire tomba de lui-même, et sa quille restant seule découvrit une magnifique chaîne d'or, dont le roi de Chypre fit présent à chaque chevalier banneret.

Il s'en suivit un cri de: « vive le {Hu 148} généreux Jean II, » qui fut pour le bon monarque un mets exquis... Aussi attendait-il avec impatience le dessert. Heureusement pour Bombans le prince ne sut pas si toutes les chaînes étaient du même poids.

A la fin du repas, les enfans de chœur, en plus grand nombre, revinrent et chantèrent les Grâces en musique.

Ce fut pendant ce festin que l'on décida le mariage de Clotilde.

— Sire chevalier, dit le prince de Chypre, vers le second service, quoique nous ne connaissions pas encore votre rang, dont l'amitié de ces vaillans seigneurs nous donne {Hu 149} une haute idée, il convient de fixer le jour de votre union.

— Ne craignez rien quant à la naissance du chevalier Noir, dit le comte de Foix au roi Jean II; tout prince que je suis, je me fais gloire de sa protection.

— Hé quoi, Clotilde!... s'écria l'étranger qui tout le temps de ce long repas l'avait servie et choyée avec l'empressement d'un amant, c'est tout dire d'un mot!...

— Que voulez-vous dire, seigneur?... reprit-elle en souriant comme une syrène.

— Quoi, dit-il avec étonnement, vous vous décideriez si vite a combler tous mes vœux! Non pas que je {Hu 150} m'en plaigne, mais hier encore vous m'avez montré un visage si sévère.

— Je ne le suis plus... seigneur!... et sa figure respirait une joie céleste... On va sans doute lui reprocher sa dissimulation.... Injustes censeurs, du moment que l'on aime on apprend la ruse... Blâmez donc l'amour?

Quoi qu'il en soit, le chevalier Noir s'écria:

— Qui vous fît donc changer si promptement? qui donc m'a fait trouver grâce à vos yeux? par quel enchantement m'avez-vous souri, me parlez-vous et consentez-vous au don d'amoureuse liesse?... à qui le dois-je?...

{Hu 151} — Est-ce que cela s'explique, observa judicieusement le comte de Foix.

— Cela m'importe fort; mon ami, répliqua l'étranger; quand on cherche le bonheur, les plus petites choses portent ombrage...

— N'en prenez aucune crainte, sire chevalier, dit Clotilde, je vous jure que vous n'aurez pas à vous plaindre de celle qui sera votre épouse...

A ces paroles, dites d'un ton presque ironique et empreintes de cette douceur aigre qui fait douter involontairement, le chevalier Noir reste immobile et muet à regarder Clotilde.

{Hu 152} — Allons, sire chevalier, reprit le prince de Chypre, hésitez-vous à marquer l'époque où vous deviendrez notre fils et notre successeur?

— Ne croyez pas, sire, que votre royaume, que du reste je saurai vous reconquérir, soit une amorce, la seule Clotilde... Mais je doute encore plus de son amour en la voyant joyeuse, qu'hier lorsque je la vis triste.

— Chevalier, s'écria le comte de Foix, vous êtes le mortel le plus difficile à contenter qu'oncques je connus; rien ne vous satisfait, vous avez cru à Edesse.....

— A Edesse, interrompit le connétable! Seigneur j'y fis une charge {Hu 153} qui, je le vois, est restée dans la mémoire de tous les guerriers.

Le comte de Foix regarda Kéfalein, et l'attitude du bon connétable, ses gros yeux bleus errans lui firent croire que le vin de Chio lui avait causé des lacunes dans le cerveau.

— Souvenez-vous, reprit le comte de Foix en s'adressant au chevalier Noir, souvenez-vous qu'à Edesse vous croyiez que cette jeune Musulmane ne vous aimait pas, et cependant elle est morte de chagrin depuis votre départ, sans qu'aucun de nous ait pu la consoler... et nous sommes aimables!...

Clotilde fit un mouvement qui trahit son effroi...

{Hu 154} — Serait-il vrai!... s'écria-t-elle.

— Ah! ne craignez rien, dit le comte de Foix en saisissant la main blanche de la jeune fille; d'après ce qu'il a versé dans le sein de l'amitié, d'après ce qu'il m'a dit du sentiment que vous lui inspirez, je puis vous répondre que vous serez, d'entre toutes les femmes, la plus heureuse.

— Oui, Clotilde!... continua le chevalier en tremblant de bonheur... Prince, ajouta-t-il en se tournant vers le roi, lorsque le véritable Enguerry sera rentré dans la possession de ses biens usurpés; lorsque vous serez délivré de cet ennemi, alors je réclamerai votre {Hu 155} parole et la promesse que vient de me faire votre fille.

— Ce sera donc bientôt!... observa le comte de Foix.

— Oui, répondit le chevalier Noir, car dès ce soir, nous partirons pour Aix, où le reste de mes troupes ne tardera pas à arriver: alors nous irons assiéger le ministre odieux des vengeances de Jean-sans-Peur, le farouche et cruel Capeluche 1.

— Hé quoi! s'écria le prince, vous nous quitterez encore?...

— Ne le faut-il pas?... répondit l'inconnu, pour être plus tôt réunis à jamais.

— C'est vrai, dit le prince avec un ton de regret.

{Hu 156} En ce moment, huit hommes habillés magnifiquement, et montés sur des bœufs richement caparaçonnés, parurent dans le milieu du cercle; ils sonnèrent du cor dans tout Casin-Grandes, et au portail, pour annoncer que le festin était fini, et que la dernière joûteV1 allait commencer.

Le chevalier Noir donna la main à sa fiancée, et, après l'avoir conduite à son trône, il alla se confondre parmi tous les chevaliers qui murmuraient entre eux et se disputaient le dangereux honneur du combat à outrance: le comte de Foix leur parlait avec chaleur, et enfin il finit par user d'autorité. {Hu 157} Le sort désigna trois chevaliers pour combattre le comte et ie chevalier Noir qui se déclarèrent les tenans.

Les gradins étaient couverts de spectateurs attentifs qui affluèrent pendant le repas. Un profond silence s'établit lorsque la lutte lut déterminée. Kéfalein reçut le titre de juge du camp; l'évêque et Monestan s'offrirent pour être les parrains des tenans; Trousse et Vérynel furent ceux des contredisans.

Le chevalier Noir se fit long-temps attendre. Alors on arrosa le sable du cirque; les trompettes et les héros prirent place; les trois {Hu 158} contredisans parcoururent la carrière comme pour l'essayer...... Enfin le chevalier Noir ne revenant pas, le comte de Foix se décida à commencer sans son compagnon d'armes. Trousse, par habitude, s'écria: « Silence!... «

Le premier chevalier qui parut était le baron de Piles, un des hommes les plus adroits dans l'exercice de la lance et de l'épée; à la première charge qui ne dura que sept à huit minutes, le comte de Foix fut désarçonné et reçut un tel coup de hache sur son haubert, qu'il demanda quartier.... Alors il s'en retourna tout chancelant à côté du prince et de sa {Hu 159} suite...... L'on sonna de la trompette pour proclamer le vainqueur. Trousse fit rire toute l'assemblée, lorsqu'il courut le long du cirque pour aller voir si les nerfs du comte de Foix réclamaient son assistance: il tâchait d'éviter les coups avec un tel soin, que ses précautions et le roulement de sa petite machine excitèrent la joie.

Le baron de Piles se promenait fièrement dans l'arène, et faisait caracoler son cheval en attendant le chevalier Noir... Les Camaldules prétendent que les dames d'Aix, venues à ce tournoi, rêvèrent toute la nuit de ce beau baron de Piles; mais comment l'ont-ils su?....

{Hu 160} Enfin le chevalier Noir ne tarda pas à paraître, et vainquit successivement le baron de Piles, le chevalier de Villars et le marquis de Croix, ses trois antagonistes désignés......... A l'aspect de la valeur et de la bonne tournure du vainqueur, les Camaldules disent encore que les dames d'Aix..... mais je ne le crois pas!...

La nuit commençait à envahir les cieux; Bombans, en homme sage, avait prévu ce phénomène quotidien, et cinquante paysans habillés en valets tinrent des torches. Ce fut à ce moment que le chevalier Noir allait être proclamé vainqueur, et déjà Kéfalein, en {Hu 161} grand habit de connétable, prononçait les premiers mots du protocole d'usage, lorsqu'au milieu des acclamations générales, parmi lesquelles on distinguait celles des dames d'Aix, de Jonquières et lieux circonvoisins, l'on entendît sonner du cor, du haut du portail, et trois nouveaux personnages se présentèrent....

Le premier était un vieillard en cheveux blancs, d'une figure vénérable; et je conjure mes lecteurs de prêter une grande attention, une attention extraordinaire à ce bon vieillard; il est.......

Il est conduit par un chevalier dont les armes absolument {Hu 162} semblables à celles du chevalier Noir excitèrent un violent murmure d'étonnement; le silence suivit ce murmure, et une espèce de sentiment d'attente; que l'on ne saurait expliquer, agita les esprits...

Clotilde, en apercevant cet étranger, fut saisie d'un frisson involontaire, mais si violent que sa couronne de fleurs tomba par terre... Elle était formée des fleurs du bel Israélite.... Ce simple accident ajouta à son épouvante... Elle regarde l'inconnu; les belles plumes noires de son casque se remuaient par un doux mouvement de tête qu'elle crut reconnaître... et son imagination bizarre lui souflla une {Hu 163} idée importune; elle cherchait à revêtir ce chevalier de certaines formes bien connues... Elle le suivait dans sa démarche avec une invincible curiosité. A peine le chevalier fut-il admis dans l'arène, qu'il chercha de tous côtés Clotilde: aussitôt qu'il l'eut aperçue, sa tête se tourna constamment vers elle....

Le troisième personnage était un chevalier sans armes, vêtu comme un Trouvère, les cheveux bouclés, le collet renversé, la jaquette de couleur pers et large, une riche ceinture, l'écharpe bleue, une épée au côté, et sa toque surmontée de belles plumes blanches flottantes... Ne le reconnaissez-vous pas? — {Hu 164 } Non. Eh bien! sa figure est riante et maligne, et ses petits yeux verts ont un air de méchanceté qu'il déguise en vain par un sourire; telle chose qu'il fasse, ce sourire a toujours une teinte infernale... Cela seul doit vous indiquer Michel l'Ange, l'envoyé de Venise.

Il s'approche d'une démarche aisée, et s'avance avec le bon vieillard et le Sosie du chevalier Noir vers le trône du roi de Chypre...

En apercevant ce nouvel ennemi, le chevalier Noir vainqueur fit un mouvement de surprise qui se changea en mouvement de colère, quand il vit de plus près ce Sosie saluer avec grâce toute l'assistance; {Hu 165} son armure était entièrement semblable à la sienne, à l'exception qu'elle n'avait pas de devise... Le premier chevalier Noir indiqua par tous ses mouvemens qu'il prenait cette ressemblance comme une injure, le défaut de devise comme un sanglant outrage; et les dames comme le reste des spectateurs prévirent que le combat serait véritablement à outrance...

Clotilde pâlit... son rêve revint en sa mémoire, et des pressentimens sinistres l'agitèrent... Elle cherche à écarter l'idée que cet inconnu peut être le Juif qui veut lui prouver son courage; mais un malin démon; et même la vanité de {Hu 166} l'amour la lui ramenèrent sans cesse en son esprit, et une espèce de sentiment mixte qui tenait par un coin à la douleur et par l'autre au plaisir, régna dans son cœur...

L'assemblée était tout aussi attentive que Clotilde.... et la singularité de l'aventure la mettait en suspens... Deux chevaliers revêtus de la même armure, quel sujet de méditations!... Aussi les dames se partagèrent-elles: celles qui habitaient dans le 45e. degré penchaient pour le chevalier sans devise, les autres pour le chevalier à la devise. Alors deux factions féminines s'élevèrent dans l'assemblée, comme à Rome la faction verte et la {Hu 167} faction bleue, et de nos jours le côté gauche et le côté droit... Quoi qu'il en soit, la rumeur fut grande, et l'on peut se l'imaginer........................

CHAPITRE XIX CHAPITRE XXI


Variantes

  1. joute: {Hu} donne la graphie oûte, le j initial est manquant. L'orthographe joûte est vieillie: le Dictionnaire de l'Académie Française la donne en 1740 mais plus depuis 1762. Nous rétablissons le j manquant.

Notes

  1. Capeluche: voyez la note troisième en fin du quatrième volume.