lord R'Hoone.
CLOTILDE DE LUSIGNAN, OU LE BEAU JUIF
Manuscrit trouvé dans les archives de Provence

lord R'Hoone / Clotilde de Lusignan, ou Le Beau Juif / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME TROISIÈME

CHAPITRE XXI.


  L'bomme le plus faible est un lion devant sa maîtresse.
                    (ANONYME.)

Mais la trompette sonne: ils s'élancent tous deux,
Ils commencent enfin ce combat dangereux.
Tout ce qu'ont pu jamais la valeur et l'adresse,
L'ardeur, la fermeté, la force et la souplesse,
Parut des deux côtés en ce choc éclatant.
                    (VOLTAIRE.)

Les mortels sont égaux, ce n'est pas la naissance,
C'est la seule vertu qui fait la différence.
                    (VOLTAIRE.)

[{Hu 168}] PENDANT que les dames se disputaient pour le chevalier, avant ou après la lettre, le groupe des trois {Hu 169} survenans arrivait au trône de Jean II.

— Prince, dit Michel l'Ange en prenant l'accent français, nous venons, ce bon vieillard et moi, vous demander l'hospitalité; nous sommes des prisonniers arrivant d'Angleterre; un prince généreux a payé notre rançon, il aurait bien dû nous donner de quoi revenir!... mais, on ne pense pas à tout... Nous nous réfugions ici, car nous craignons le terrible Enguerry, ou plutôt Capeluche-le-Mécréant, usurpateur du bien de son maître et de son libérateur.

— Soyez les bienvenus, répondit {Hu 170} le prince, et restez à ma cour le temps qu'il vous plaira.

— Grand merci, monseigneur, dit Michel l'Ange, et je ferai en sorte que mon séjour y marque.

— Que veut ce nouveau chevalier? demanda le connétable, en sa qualité de juge du camp.

— Combattre!... s'écria le vieillard avec un accent et une figure qui dénotaient un vieux guerrier... Va, mon fils, pour briller et vaincre, tu n'as qu'à être toi....

Le chevalier survenu donne aussitôt un léger coup d'éperon à son magnifique cheval arabe, afin d'aller gagner le côté des contredisans; il parcourut le champ avec une telle {Hu 171} rapidité, une telle prestance, sans être ébranlé ni perdre son équilibre, enfin avec une telle grâce, que chacun fut contraint de l'admirer; et beaucoup de dames partagèrent l'opinion de celles qui habitaient le 45e. degré; elles penchaient, comme on sait, pour le survenant.

Le chevalier noir à la devise remonta, sans mot dire, sur son cheval, attacha sa hache et se tint ferme sur ses arçons: tous ceux qui étaient sous le dais s'avancèrent et furent attentifs; le silence régna, et Clotilde, le cou tendu, attacha ses yeux sur le chevalier sans devise; elle tint à la main la couronne de laurier, {Hu 172} et l'on vit qu'elle tremblait; en effet, chaque geste du chevalier était pour elle un événement.

Enfin les deux rivaux sont armés, la trompette sonne... Elle retentit dans le cœur de Clotilde comme un cri de mort, car le songe qu'elle a fait la nuit dernière vient errer dans son souvenir, accompagné de ses horribles images; elle voit déjà l'arène ensanglantée et le regard mourant de l'Israélite..... Elle pâlit et reste frappée de stupeur.

L'assemblée ressemblait à un tableau, tant la multitude des personnages qui la composait était immobile.... On regarde les combattans.

{Hu 173} Les deux chevaliers s'examinent en silence, avec une fureur sombre; ils remuent leurs lances d'impatience, et se tournent vers le juge comme pour demander le dernier signal: la trompette sonne pour la troisième fois....

Ils se précipitent l'un sur l'autre avec la célérité d'un boulet, et l'assemblée toute entière tressaillit de peur, lorsque chaque lance frappa sur la poitrine de chaque chevalier; le son de chaque cuirasse retentit, et un murmure de joie et de surprise rompit le silence, quand on vit les chevaliers tous les deux fermes sur leurs arçons, et le fer de leurs lances tomber sur l'arène.... En {Hu 174} même temps ils tirèrent leurs épees, et ils cherchèrent mutuellement le défaut de leurs armures, attaquans, défendans, épians et frappans; on les admire voltiger, tourner, virer, et tous ces mouvemens sont empreints d'une sombre jalousie et du désir de se venger.... Ils semblent s'être devinés.... Les spectateurs tremblent en craignant que le combat ne devienne funeste.... Déjà Monestan disait qu'il fallait les séparer; Castriot en se promenant devant Clotilde caressait son sabre avec une démangeaison telle, qu'on voyait qu'il brûlait d'être en tiers.... Quant à la princesse, son visage était une glace fidèle; on y {Hu 175} pouvait apercevoir quand le chevalier sans devise était en péril, ou triomphant.

Après un quart d'heure d'attaques mutuelles, rendues vaines par une habile défense et par des manœuvres qui semblaient être entendues des coursiers noirs, couverts de sueur et d'écume blanche, la rage, concentrée dans le cœur des deux combattans, se dévoila; ils saisirent leurs épées à deux mains et se frappèrent à tort et à travers... Leurs épées trop faibles pour leur haine se brisent.... N'importe, ils s'attaquent avec les tronçons.

— Bravo! s'écriait Castriot....

Trousse avait une joie indicible {Hu 176} en voyant un danger qui ne le concernait pas...

— L'un d'eux aura besoin de mon secours, disait-il a Bombans qui revenait en ce moment de l'autre cour, qu'il venait de débarrasser et de remettre en son état ordinaire.

— Oh!... oh!... s'écria l'intendant en apercevant la fureur qui les animait, il va y avoir une succession à régler... Heureux leurs intendans!...

A cet instant les deux chevaliers avaient jeté leurs fragmens d'épée, et ils s'écrièrent en même temps:

— A mort!.. à mort!..

Les deux cris furent tellement {Hu 177} simultanés, que Clotilde ne put distinguer, par la voix, si Nephtaly Jaffa était un des combattans; son cœur le lui disait... et... le cœur est toujours cru...

Ils prirent leurs redoutables haches, et déchargèrent sur leurs armures une grêle de coups si vigoureux, qu'à chaque fois que l'acier frappait sur l'acier, on croyait voir les armes tomber en lambeaux avec la chair et le sang..... Le bruit qui retentissait dans l'enceinte faisait frissonner les spectateurs... Le fer des haches brillait à la lueur des flambeaux en répandant une multitude d'éclairs, tant les coups étaient prompts et multipliés.

{Hu 178} Le chevalier sans devise avait une ardeur et une adresse qui le firent regarder comme le plus habile. Quoiqu'il eût abandonné les rênes de son coursier, ce fidèle animal, comprenant les pensées de son maitre, s'identifiait tellement avec lui qu'ils ressemblaient à un centaure: l'inconnu tenait alors sa hache à deux mains et pressait son adversaire avec une vigueur funeste... Mais son cheval broncha, et le chevalier à la devise, profitant de ce faux pas, leva sa hache sur le défaut du gorgerin de son adversaire... Un cri de Clotilde, un cri de l'assemblée frappées de terreur, avertirent le pauvre chevalier; il {Hu 179} se dérobe au coup fatal, enlève son ennemi de dessus son cheval, et ils combattent à pied...

Quoique le chevalier noir fut le libérateur de Casin-Grandes, la force déployée par le survenant emportèrent les suffrages, et l'on s'intéressait plus à ce dernier qu'au chevalier à la devise... En ce moment l'étranger, fondit sur son rival avec une telle vitesse, qu'après cinq ou six efforts furieux il l'étendit à ses pieds par un coup de hache, qui lui abattit son cimier et ses plumes... Alors Monestan s'avança a pour les séparer au nom de Dieu et de l'humanité.... Comme il s'approchait avec les juges du camp, les parrains {Hu 180} et les hérauts, le libérateur du prince lâchait d'horribles imprécations de rage en sentant le chevalier survenant lui mettre le pied sur la gorge et tirer sa dague....

— Demande quartier?... disait l'inconnu.

— Non, répondit le vaincu. L'étranger leva sa dague avec un mouvement de colère.

A cette énergique réponse, tout le monde s'élance dans l'arène pour voler au secours du libérateur de Casin-Grandes, qui dès-lors absorba tout l'intérêt.....

En voyant ce tumulte, le vainqueur suivi du vieillard courut se précipiter aux genoux de Clotilde, {Hu 181} restée seule sur le trône... Il défait sa visière, Clotilde jette un coup d'œil... Puissances du ciel, comment rendre le charme de cette minute.... de cet instant fugitif!... La vierge amoureuse reconnaît son bel Israélite a la lueur des torches; ce beau visage est couvert de sueur: quelle joie de voir son amant vainqueur au milieu de la cour.... et vainqueur de son vaillant rival!... Clotilde s'évanouit presque de plaisir... elle sent, en revenant à elle, le beau Juif se saisir de la couronne de laurier, en dédaignant la massive nef d'or, et s'écrier:

— Suis-je un lâche, et mon rival est-il à craindre!...

Elle le considère à ses genoux {Hu 182} avec une volupté divine, leurs regards brillent de tout ce que le créateur a permis d'amour aux mortels; mais ce moment plein de charmes, cette rose de bonheur eut son épine, car le vieillard s'écrie:

— La foule revient.... Fuyons mon fils!... tu cours des dangers!...

En effet, le premier geste du chevalier à la devise quand il revint à lui, fut de regarder Clotilde; et s'apercevant du triomphe de son rival, de la pâleur de la princesse, de l'amour qui règne dans l'attitude de ces deux êtres qui furent dédiés l'un à l'autre dès leur naissance... enfin, de cet ensemble de bonheur, d'espoir, de désirs qui se peint dans leur groupe solitaire... {Hu 183} il s'élance.... et la foule le suit....

Alors le vieillard et le beau Juif se précipitent vers le portail, le libérateur de Casin-Grandes saisit sa hache et les accompagne..... Ils disparaissent ensemble et en se bravant du geste et de l'œil. — A l'instant où ils sortirent une muette horreur se répandit dans l'assemblée et personne n'osa les suivre pour les séparer, bien que l'on pressentît des malheurs...

Clotilde reste immobile, les yeux fixés sur le creux que le genou du bel Israélite a tracé sur le sable....

— Il était là!... se dit-elle...

Tout à coup elle regarde les deux rivaux disparaître sous le portail... Ua affreux frisson la parcourt.... {Hu 184} Son rêve se représente à sa mémoire... Elle s'évanouit..... et sa chûte aperçue fit refluer toute l'assemblée autour du trône....

Le prince laisse échapper une larme, et tâche vainement de relever sa fille.... La tristesse envahit les spectateurs à l'aspect de la douleur du vieillard serrant sa fille dans ses bras... La pâle Clotilde semblait atteinte par la faulx de la mort....

Le malheureux!..., s'écria le comte de Foix, que de choses il risque!...

— Serait-elle morte? dit l'Albanais, sur le visage duquel on vit la seconde larme qu'il ait répandue dans sa vie...

— Ce sont des émotions trop {Hu 185} fortes pour ses nerfs! dit Trousse, moi-même, je sens que l'idée de ce combat a presque consumé mon humide radical.

— Vit-elle encore? demanda le prince.

— Un peu, dit Trousse.

A ce mot consolant, la joie éclata: le seul Michel l'Ange en fut chagrin, il espérait déjà la mort de la princesse.

Alors on transporta Clotilde: le fidèle Castriot, l'évêque et le comte de Foix, la tenaient entre leurs bras en formant une espèce de litière.... le monarque suivait avec inquiétude cette espèce de convoi, et cette jeune fille pâle, dont les cheveux {Hu 186} épars couvraient un sein qui ne palpitait presque plus, cette scène éclairée par des flambeaux, ce cortège, cette nuit, la douleur et son immuable silence, tout jetait sur cette marche une teinte poétique; on eût dit Atala, transportée par Chactas et le père Aubry vers sa dernière demeure.

On monta l'escalier de marbre avec précaution et Clotilde fut déposée sur une espèce de divan, ainsi qu'une sainte expirée, que l'on expose à l'adoration des fidèles.

Bombans et son armée de valets s'occupèrent à rétablir l'ordre dans cette cour, où tant de brillans faits d'armes venaient de se passer; et {Hu 187} le soigneux intendant mit de côté la nef d'or dédaignée par le beau Juif..... La foule resta dans la seconde cour, les yeux fixés sur les fenêtres du salon rouge, cherchant à voir ce qui s'y passait, et attendant pour s'en aller que la princesse fût rétablie.

Les chevaliers formaient devant Clotilde un cercle silencieux, son vieux père tenait la tête de sa fille appuyée sur son sein, et ses cheveux blanchis par l'âge se mêlaient aux cheveux noirs de Clotilde..... Trousse tenait la main de la princesse dans la sienne et lui tâtait le pouls avec un air d'importance: il déclara, que l'idée de la peur avait terrassé les nerfs de la princesse.

{Hu 188} — Je m'en vais la guérir, s'écria Michel l'Ange: on le regarde, il fend la presse, éloigne Trousse, et l'habile Vénitien dit à l'oreille de la jeune fille: « Voici votre amant...»

En cet instant Clotilde lève sa paupière et un bruit sourd se fit entendre dans la cour!... des pas précipités annoncent qu'un homme monte les escaliers, et le chevalier noir parait. Devant lui le cercle s'ouvre respectueusement..... Clotilde l'aperçoit et un affreux soupçon lui fait refermer son œil mourant!...

Le chevalier se met à genoux devant la jeune fille, et lui baise les mains!...

{Hu 189} — Clotilde!... Clotilde!... s'écria-t-il.

— Vous ne l'avez pas assassiné, lui répondit-elle d'un ton de voix déchirant!...

— Assassiner!... reprit le chevalier noir avec un accent d'indignation; Clotilde, le désordre de vos sens vous égare!... j'ai voulu connaître mon généreux vainqueur...

— Et qu'a-t-il dit?...

— Que vous êtes la plus belle, la plus chaste, la plus aimable des femmes... je le savais...

A ces mots prononcés d'un son de voix dénué de la rudesse ordinaire de l'organe du chevalier, l'oreille de Clotilde est charmée; elle {Hu 190} ne sait quel est le chevalier qu'elle voit a ses pieds!... mais la fatale devise, et le haubert fracassé, le casque sans plumes lui démontrent que c'est celui qui n'a que son estime... Elle dégage donc doucement sa main d'entre les siennes, et jette un regard sur l'assemblée comme pour la remercier de l'intérêt peint dans l'attitude de ceux qui la composent..... Son bel œil bleu répand dans tous les cœurs une douceur inconnue..... Chacun envie le bonheur du chevalier noir... elle embrasse son vieux père, qui par ce baiser, fut sur-le-champ rassuré... puis elle se lève et remet ses cheveux en ordre.

— Vous êtes bien heureux, {Hu 191} chevalier!... dit le comte de Foix en serrant la main du futur époux de Clotilde, oui bien heureux d'avoir inspiré a la plus jolie femme qu'enserre l'univers, un amour aussi violent..... j'aurais voulu perdre une épaule, et qu'elle se fût évanouie ainsi pour moi!...

— Folie!... dit Michel l'Ange à Trousse, la vie vaut mieux qu'une femme!...

— C'est vrai, répondit le docteur.

— Allons messieurs, s'écria le chevalier noir, prenons congé du généreux roi de Chypre et partons le délivrer, ainsi que la contrée, de son cruel ennemi; retour nons à Aix faire nos préparatifs.

{Hu 192} — Madame, dit-il en regardant Clotilde, je vous laisse, et toujours fidèle, je reviendrai dans peu réclamer votre main.... Puissé-je être sûr de votre amour!...

— Allons Clotilde, s'écria le prince, embrassez votre fiancé devant toute la cour?...

La jeune fille se contenta de lui présenter sa main blanche qu'il couvrit de baisers.

— Adieu sire, dit le chevalier au monarque, et tour à tour il serra la main de Kéfalein, de Monestan et de l'évêque.

— Ah! si nous avions trente mille hommes comme vos chevaliers, dit ce dernier.

— Vous seriez le roi de la terre, {Hu 193} répondit le comte de Foix avec orgueil; chacun de ces seigneurs peut lever mille hommes d'armes.

Ces mots les grandirent de dix pieds aux yeux de l'évêque. Chaque chevalier banneret fit ses adieux au bon prince et salua Clotilde, qui leur donnait avec grâce sa main à baiser... On les convia pour les noces de la princesse..... Leurs destriers les attendaient dans les cours... On les entendit partir, on écouta le pas de leurs chevaux... Ils sont partis.

En un instant Casin-Grandes devint désert, et l'extrême silence remplaça l'extrème bruit..... Le château vide, fut morne, les {Hu 194} lumières s'éteignirent, Bombans rétablit l'ordre partout en faisant sa ronde, et lorsque minuit sonna en retentissant dans les coins du château, il semblait que rien n'était arrivé, que le silence n'eût jamais été troublé..... le souvenir seul retraçait à la pensée, les événemens de la fête!...

Le dernier mot du prince à sa fille lorsqu'ils se quittèrent fut:

— Adieu ma chère enfant, dans peu vous serez heureuse!...

La jeune fille rentra chez elle encore plongée dans l'étonnement que lui avait causée l'audace, la valeur et la témérité du beau Juif... Elle trouva Josette toute joyeuse et {Hu 195} très-peu au fait de ce qui s'était passé, car la fille de la Provence avait consumé tout le jour à Montirat, nageant dans la joie, épuisant la coupe de l'amour, y buvant à longs traits!... Elle revint ivre!... Aussitôt que la languissante Provençale eût fini son service, la princesse courut à sa croisée.

Le fidèle Nephtaly s'y trouvait; il salua Clotilde par un regard plein de finesse, et en balançant mollement la couronne de laurier que Clotilde lui posa naguères sur son casque.

— Nephtaly, quelle imprudence vous avez commise?....

— Clotilde; répondit-il y votre {Hu 196} amant ne doit pas plus être un lâche que vous une infidèle..... vous deviez connaître que vous aviez bien choisi... j'ai vu votre cour, j'ai vu mon rival, et j'ai vu votre regard!.... seul, il m'a fait triompher... je vous rapporte cette gloire, elle vous appartient, je ne veux vous disputer que la palme de l'amour!...

— Nephtaly, de grâce ne vous exposez plus..... si l'on vous avait reconnu..... rien n'aurait pu vous garantir de la mort...... j'aurais pleuré!...

— Être pleuré de vous et mourir en sachant que ma tombe vous verrait chaque jour... Ah Clotilde; {Hu 197} c'est une chance que je courrai souvent!...

— Non, car vous ne voulez pas faire mon malheur. — La flamme de son bel œil bleu pénétra le cœur de l'Israélite... Un soupir s'échappa de sa poitrine gonflée de désirs inexaucés, et il ne put retenir cette plainte...

— Hélas! quand serons-nous heureux?...

— Jamais Nephtaly..... l'instant approche où votre rival me mènera en épousée à la chapelle où je devrai lui jurer de l'amour!...

— Il n'en sera rien, répondit l'Israélite, avec un regard où {Hu 198} Clotilde crut apercevoir la férocité de la passion!...

— Et comment Nephtaly? reprit-elle presque épouvantée.

— Clotilde, il sera toujours temps de vous le dire alors... ne m'êtes-vous pas acquise... je saurai vous défendre!...

— Cependant, Nephtaly, vous êtes Juif!... Elle eut regret d'avoir dit cette parole.

— Clotilde! s'écria l'Israélite d'un ton déchirant, j'étais sur le sommet du temple du bonheur où vous m'emportiez avec vous!... et, je tombe plus bas que les morts, dans la fange où la terre nous relègue... Hé quoi, fille céleste, {Hu 199} démentirais-tu ton origine en adoptant les rêveries et les préjugés de la terre!... ses noires vapeurs montent-elles jusqu'au trône des dieux!.... Clotilde, les Juifs ne sont-ils donc plus le peuple éternel, le peuple immuable, devant lequel les nations se sont brisées comme de fragiles arbrisseaux?... il les a vues passer comme des ombres! et lui seul reste debout, gardé par la protection du Seigneur, semblable à la terre elle-même, que l'homme ne peut détruire!... Dis-moi, Clotilde, si les Juifs sont vertueux, Dieu les séparera-t-il des chrétiens?..... Et dans le séjour où meurent toutes les passions, les divisions qu'a {Hu 200} tracées la terre y subsisteront-elles?... Quel est donc le signe qui nous distingue du reste des hommes?... Avons-nous le front courbé vers la terre... Ne pouvons-nous plus élever nos plaintes jusqu'à Dieu?... Le beau ne nous touche-t-il pas? Nos yeux sont-ils fermés? Le cri du désespoir ne nous émeut-il pas?... Hélas! l'amour immense que mon cœur a conçu doit seul suffire pour te convaincre que je suis un fils d'Adam... L'amour exclut toute bassesse, son feu purifie tout; c'est une passion qui renferme tous les sentimens généreux, c'est une magnifique preuve de l'égalité des hommes!... {Hu 201} Hé quoi! la terre refuse-t-elle de recevoir nos cadavres et de nous nourrir? Les fleuves, fuyant notre bouche, nous rendent-ils de nouveaux Tantales?... Qui nous a valu la haine de la terre?... Le crime de Judas fut-il le mien?... Où serait la bonté du Seigneur en m'en punissant!... Mais que me fait la haine de la terre, puisque tu ne m'accables pas de la tienne, ô Clotilde!... Quel pouvoir as-tu pour consoler ainsi de tout ce que cette vallée de misère contient d'opprobre... O ma bien-aimée, tu peux reposer ta tête sur mon cœur, sans aucune défiance, puisque Dieu lui-même y fait sa résidence en l'animant {Hu 202} d'un de ses rayons... Crois tu qu'alors mon âme puisse être vile, si l'Éternel et Clotilde l'habitent?...

— Que puis-je croire quand tu me parles?... Ta voix n'est-elle pas la mienne!... Ne sommes-nous pas la même âme!...

— Clotilde!...

— Nephtaly!... A ce mot la jeune fille lui jette un regard affamé.

— Ton œil, reprit-il, contient tous les enchantemens de la nature... Épargne-moi, je mourrais de plaisir!...

— Je le crois!... car les tiens me bouleversent l'âme!... Nephtaly, l'heure sonne!... Je croyais n'être là que depuis peu!...

{Hu 203} — Adieu, Clotilde... Ah! quand pourrai-je appuyer ma tête sur ton sein et sentir les boucles de cheveux effleurer mon visage!...

— Nephtaly? dit-elle d'une voix tant soit peu réprimante.

— Pardon, je m'égare!... Dépôt sacré, tu seras respecté!...

— Adieu!...

— Adieu!...

Malgré ces langoureuses syllabes, ils se regardèrent encore quelque temps, en se souriant de ce doux sourire de volupté qui n'appartient qu'à l'amour!...

Or, le moyen qu'une jeune fille qui voit tous les jours, au clair de la lune, un beau jeune homme, {Hu 204} l'abrégé des perfections de la nature et une de ces productions qui nous retracent le beau idéal, puisse ne pas concevoir un violent amour!... Quant à moi je lui pardonne, en plaignant ceux qui la blâmeront!... Puissent ces censeurs aimer une jeune beauté, de toute la force de leurs âmes!... et, pour punition de leur blâme, puisse cette femme leur dénier ses faveurs!... Alors, je leur conseille de s'en passer!...

CHAPITRE XX CHAPITRE XXII


Variantes

  1. s'avanca (nous corrigeons cette coquille)

Notes