lord R'Hoone.
CLOTILDE DE LUSIGNAN, OU LE BEAU JUIF
Manuscrit trouvé dans les archives de Provence

lord R'Hoone / Clotilde de Lusignan, ou Le Beau Juif / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME TROISIÈME

CHAPITRE XXII.


Faut-il que sur le front d'un profane adultère
Brille de la vertu le sacré caractère?
Et ne devrait-on pas, à des signes certains,
Reconnaître le cœur des perfides humains?
                    (RACINE.)

Nul ne sut mieux que lui le grand art de séduire.
                    (VOLTAIRE.)

Quoi! du sang de son frère il n'a point eu d'horreur!
                    (Britannicus.)

[{Hu 205}] JE veux une seule fois me dispenser de dépeindre l'aube matinale et vous laisser imaginer cette douceur d'amour toujours croissante, les regards; les propos des deux amans; la fraîcheur du bouquet {Hu 206} chéri, l'émoi de Clotilde en voyant son bien-aimé traverser les airs à l'aide d'une faible corde... Imaginez le soleil s'arrêtant pour admirer cette invention périlleuse de l'amour, et l'aurore sourire en enviant le bonheur de la fille des Lusignans, comme jadis elle envia celui de Procris; enfin l'amour inscrivant dans son temple les noms de Clotilde et de Nephtaly, comme de ceux qui ont le plus aimé!...

Cette fois la critique n'aura rien à mordre, puisque c'est votre imagination qui aura fait les frais de ce tableau suave et délicat: aussi bien, faut-il que je trempe mon pinceau dans des couleurs plus {Hu 207} sombres, pour vous mettre sous les yeux la présence de Michel l'Ange au château de Casin-Grandes, et ce qu'elle y produisit...

Ce nouvel hôte, le Sinon moderne, ne tarda pas à s'insinuer dans la confiance de chacun, et à répandre la joie et la gaieté dont il était un des grands-prêtres. Voici quelques esquisses nouvelles qui suffiront pour vous le faire connaître...

Dès le matin il se mit à fureter dans toutes les cours, en examinant tout et portant partout un œil investigateur... Il s'approcha de la loge de Marie... Ses pas de loup la réveillèrent d'assez loin. A l'aspect du Vénitien, la pauvre folle {Hu 208} tomba dans un horrible accès; elle grinça des dents et devint comme hydrophobe.

— Il a tué mon fils!... Voilà le meurtrier, s'écria-t-elle, le voilà!... qu'on le saisisse... je le sens!... Au secours!... Je le reconnais!...

— Il y parait; ma mie... répondit Michel l'Ange.

— C'est une pauvre folle, dit Vérynel en survenant.

— Elle n'est pas seule ici bas, répliqua l'Italien, nous le sommes tous, plus ou moins; malheureux qui n'a pas de marotte à caresser: le vin, le jeu, les femmes et les trônes sont des, marottes, sans compter les petites manies..... On {Hu 209} voit que le monde fut conçu dans un moment de joie...

Marie ne cessait de pousser de petits cris plaintifs et tellement déchirans, qu'un autre que Michel l'Ange y aurait entendu l'accent d'une mère au désespoir, dont le cri n'est jamais imitable...

— C'est toi! je te reconnais, ton œil infernal est assez visible, tu périras par......

— Certes je périrai, interrompit le Vénitien, et ce sera en riant...

— En public, répéta la folle....

— M. le chevalier s'est levé bien matin, dit Bombans en rentrant par le portail.

— Et vous encore plus, répliqua {Hu 210} Michel l'Ange... On voit que vous connaissez les grands principes; il faut être économe de tout, et plus encore de sa vie que de son argent; or, dormir, ce n'est pas vivre.

— Cependant, monseigneur, reprit Bombans, je crois que l'argent est plus nécessaire que la vie.

— Vous avez deviné le monde, Me. Bombans; est-ce que non content d'être économe vous seriez un sage?...

Bombans à cet éloge se redressa sur la pointe de ses pieds, et caressa son menton.

— Néanmoins, Me. Bombans, continua l'Italien en regardant les {Hu 211} pieds de l'intendant, vous n'êtes pas encore arrivé au dernier degré de l'économie.

— Oh!... oh!... s'écria l'avare par excellence, je parie dix angelots.... il s'arrêta sur ces mots.... dix angelots, que vous ne m'en remontrez pas...

— J'y consens, dit Michel l'Ange.

L'affirmation de l'Italien fît trembler Bombans, qui craignant toujours de perdre, voulut se retirer.

— Eh!.. hé, M. le majordome, ne bougez pas, et regardez à vos pieds... qu'y voyez-vous?

— La marche du portail...

— Eh bien, vous marchez au milieu juste, et toujours sur ce pauvre {Hu 212} milieu.... usé de trois pouces.... Me. Bombans, un homme vraiment économe, prendrait toujours les côtés de la marche pour l'user également.

Le visage de l'intendant se contracta de manière que sa lèvre inférieure s'avança de beaucoup sous la supérieure; ses sourcils se froncèrent, son front se plissa; il porta la main vers sa poche et dit ces deux mots: « J'ai perdu!... »

Mais tout à coup ses yeux, dont la couleur fut toujours douteuse, brillent, son front jaune se déride, ses deux lèvres forment un léger sourire, et il ajoute d'un air {Hu 213} triomphant: — « Oui... mais ce n'est pas mon bien!... »

— Je suis vaincu!... s'écria Michel l'Ange... et tirant dix beaux angelots de sa bourse, il les lui présenta..... Est-ce bien à moi, qui ai mangé ma fortune, a vouloir joûter avec vous, qui faites la vôtre?...

Bombans étonné de ce que le chevalier ait admis sa ruse jésuitique, prit d'abord les dix angelots et s'écria: « Vous êtes le chevalier le plus loyal que jamais je vis! » — Néanmoins l'intendant examina si les angelots étaient bons... mais, l'habitude est une terrible chose...

—.Hélas! dit Michel l'Ange, je {Hu 214} ne fus jamais économe que de ma peine; en fait de joie je mange toujours mon blé en herbe... et je suis tellement susceptible pour le souci, que jamais je n'ai demandé de comptes à mes intendans...

— Il serait à désirer, répondit Bombans, que chacun eût cette méthode... Mais on veut des comptes... et, l'on en a!...

— Fi donc! reprit l'Italien, écoutez Me. Bombans, ou un intendant est probe ou il ne l'est pas (l'intendant frémit à cette proposition). S'il l'est, plus de comptes... S'il ne l'est pas... encore moins; car rien n'est si clair que le compte d'un intendant prévaricateur.

{Hu 215} — C'est vrai, repartit Bombans; eh monseigneur! comment voulez-vous qu'un intendant, telle bonne tête qu'il aie, puisse donner un compte exact d'une fête comme celle d'hier, où il y avait cent cinquante chaînes d'or de mille francs; un repas où toutes les richesses étaient dehors: un enfant vole un plat, un autre un hanap; que de dépenses pour rassembler des hommes, donner avis à Aix, chercher des musiciens, couper des feuillages, faire des guirlandes, des ouvriers en foule; et tout cela dans une nuit!... n'ayant que trois cents personnes à employer... Aussi le prince m'a autorisé à dépenser trois cent {Hu 216} mille francs et ils le sont....

— Et d'après ce que j'ai ouï dire de la fête, il doit vous être redu, ajouta Michel l'Ange.

— Quelque chose.... dit Bombans.

Là-dessus le Vénitien s'en alla...

— En vérité, dit l'intendant, voici le meilleur, le plus judicieux, le plus aimable de tous les gentilshommes.

Comme le Vénitien regagnait le péristyle, il rencontra la petite machine ronde, que nous avons l'habitude de nommer Trousse, et le docteur lui dit d'une voix clairette:

— Monseigneur, le roi n'est pas encore visible, et moi...

{Hu 217} — Vous vous portez comme un ange, repartit Michel.

— Eh, eh!... sire chevalier, je fais tout pour cela... ne pensant à rien...

— Et vous agissez en sage, car alors votre cerveau ne dépensant pas, conserve saine et entière la masse d'idées que la nature vous a départie.

Sire chevalier! s'écria le docteur en délire, tant il était heureux de trouver un homme qui abondât dans son sens (ce fut le seul)... sire chevalier, vous êtes un grand et habile seigneur, car vous entendez justement ce que je n'ai jamais pu prouver... on ne m'écoute pas!...

— L'on a grand tort.

{Hu 218} — Moi, voyez-vous? reprit Trousse, mon système embrasse toute la nature...

— Il doit être curieux!...

— Écoutez, s'écria le docteur, dont la figure s'épanouit en voyant Michel l'Ange croiser ses bras et le regarder en souriant; écoutez, sire chevalier.... moi je prétends que nos maladies ne viennent jamais que du sang, ou des humeurs.

— C'est-à-dire, observa Michel l'Ange, de ce qui compose îe corps humain, car je défie qu'elles n'en procèdent pas.

— Oui, reprit Trousse; or, qui est-ce qui met notre sang ou nos humeurs en mouvement?....

{Hu 219} Un air de triomphe régnait sur le visage rond et potelé du docteur, qui parvînt à sourire, et ce n'était pas chose facile à cause de la tension de sa peau.

— Cest Dieu, répondit Michel l'Ange.

— Dieu!... Dieu!... il ne s'agit pas de lui, dit le docteur avec un geste d'impatience.

— Oui... je conçois, reprit l'Italien, Dieu ne peut pas vouloir le mal...

— Ce n'est pas cela, dit Trousse; et se hasardant à saisir Michel l'Ange par un des boutons de son juste-au-corps, il ajouta... « Ce qui met nos humeurs et notre sang en mouvement, ce sont nos nerfs... »

{Hu 220} — C'est vrai!... s'écria le Vénitien.

— Ce n'est pas tout, dit le docteur en s'enflammant, les nerfs répandent partout l'humide radical et le fluide vital; mais comment?...

Ici, il regarda Michel l'Ange avec la joie d'un savant qui découvre une médaille.

— C'est, reprit-il, par la force de la volonté; enfin de ce qui constitue la vie... Et l'agent de cette vivification?... c'est.... la pensée...

— Admirable!...

— Oui, monsieur, la pensée est un produit auquel concourt le cœur, qui met en mouvement les atomes invisibles du cerveau... Voilà pourquoi un cœur, un estomac et un {Hu 221} cerveau font un homme; on peut tout lui ôter, s'il conserve cela, il vit....

— Miraculo!...

— Or, vous voyez bien que la pensée étant la clef de la voûte, une fois qu'on la tient, on domine la maladie et le malade... En effet, un malade qui se croit malade ne l'est-il pas réellement,... donc...

— Monsieur, vous êtes un grand homme!...

— Sire chevalier, je ne m'en doutais pas... Mais vous voyez que l'on peut, en dirigeant la pensée, guérir, rendre malade, etc.. je crois même que l'on peut rendre bête un homme d'esprit, en {Hu 222} mettant sur son cerveau des relâchans, émolliens, assoupissans, etc...... grande preuve!..

— Certes, reprit l'Italien, et Galien pensait comme vous..... L'empereur Marc-Aurèle et Antonin ne furent bons que parce que Galien leur mettait des topiques sur la tête pour chasser les mauvaises intentions, maîtriser les pensées, abattre leurs bosses méchantes, et élever leurs bosses aux vertus, animant, dirigeant, épurant leurs cerveaux... Il est vrai que la nature avait furieusement préparé ce travail...

— La nature!... la nature!... s'écria Trousse d'un air de dédain, {Hu 223} on la fait.....! les grands médecins la défont même! M. le chevalier, pourrais-je voir ce Galien?..

— Comment donc, certes dit Michel l'Ange du plus grand sérieux, les grands hommes se rencontrent: allez à Rome, il demeure à la bibliothèque du Vatican.

— Il y a trop loin.... je craindrais..... Voyez-vous, monsieur, la vie est tout...

— C'est ce que nous avons dit de plus vrai!.. Mais alors, maître Trousse, publiez votre système, Galien viendra...

— Ah! si je savais écrîre!... s'écria le docteur!... en latin, M. le chevalier j'ai toujours {Hu 224} refusé de l'apprendre; car j'aurais blessé mon cerveau...

— Un homme comme vous ne devrait jamais mourir!.. dit l'Italien en riant.

— C'est vrai, répondit Trousse, mais maintenant suivons tout le système: ce fluide vital, que transmettent les nerfs, ce feu divin est dans toute la nature et...

A ces mots, Trousse, entendant le sifflet du roi, se hâta de se rendre à son poste, en pensant que ce chevalier était un véritable prodige!...

Pendant cette matinée, Michel l'Ange, en digne héritier de la science du serpent du paradis {Hu 225} terrestre, sut séduire tout le monde, valets, servantes, écuyers, Josette, et Castriot même, qui avoua que personne n'était plus brave: la flatterie et la gaieté furent les moyens qu'il employa, et le premier est le rival de l'argent pour ouvrir les tours d'airain. Tout retentissait des louanges du chevalier Michel. Mais le lieu que fréquenta le plus le Vénitien fut la cuisine, et l'homme qu'il environna de ses louanges, et l'objet de tous ses soins, fut le célèbre maitre Taillevant, le cuisinier du roi de Chypre...

Aussitôt le premier repas sonné, Michel l'Ange accourut à la salle à manger, et il vit arriver {Hu 226} successivement les trois ministres et les grands dignitaires de la cour... On se mit à table, et celui des convives dont il devina sur-le-champ l'âme toute entière, fut le bon Kéfalein. Au benedicite, Monestan se dévoila par son attention à prononcer les saintes paroles...... Michel l'Ange se signa avec la ferveur d'un néophyte, composa son maintien, et Monestan le crut un saint...

— Eh bien! sire chevalier, dit l'évêque, comment avez-vous trouvé la fête d'hier?...

— A en juger par la fin, c'est une des plus somptueuses, et je n'en connais qu'une plus belle; c'est l'exaltation du pape Eugène....

{Hu 227} — Les pompes de l'église, observa Monestan, ont toujours quelque chose de plus imposant, de plus moral, que les spectacles profanes!...

— Ah! que vous avez bien raison, seigneur, dit l'Italien d'un ton confît de dévotion; la présence de l'Éternel, écrasant toujours la magnificence humaine, remplit l'âme d'un sentiment mystique qui ne laisse pas que d'avoir du charme. Eh! la religion n'est-elle pas le bâton blanc que Dieu nous a mis à la main pour nous soutenir dans la vie? c'est elle, qui est le fondement des véritables vertus humaines; c'est à sa voix, qu'un homme va se {Hu 228} pencher sur les mourans pour recueillir leurs derniers soupirs et verser du baume sur leurs douleurs; c'est elle, qui fait monter le prêtre jusque sur la brèche, lorsqu'il accompagne le condamné en lui montrant des cieux pleins de clémence; enfin, elle vivifie l'ordre social, réjouit les malheureux, venge la vertu dans la crotte du vice en carrosse; elle prévient le crime, fait les bons rois et apprend aux riches à n'être que les administrateurs de leurs biens..... N'est-ce pas à ce sentiment généreux que je dois ma délivrance?... Sans l'évangile je serais mort dans les fers!....

{Hu 229} — Sire chevalier, s'écria Monestan avec le visage d'un illuminé qui voit le troisième ciel, votre vocation fut de prêcher la vérité...

— Hélas! oui, seigneur; mais je fais tout le contraire. . . . je suis un trop grand pécheur pour pouvoir enseigner à mes frères..... Le Seigneur a voulu se servir de moi pour punir la terre..... et je suis un chasseur d'hommes....

— Mais les guerriers, répondit l'évêque, peuvent tout aussi bien gagner le ciel.... c'est une erreur de proscrire cette profession...

— Comment?... s'écria Michel l'Ange en voyant des armées se mouvoir dans le cerveau du {Hu 230} guerroyant Hilarion, dont le Mécréant lui avait dit la valeur... comment, c'est la première profession!.. après le sacerdoce, ajouta-til en se tournant vers Monestan, et...., reprit-il, qui, peut être à la fois, un grand guerrier et un vénérable pontife, est un dieu sur la terre; il est Éléazar, il est le généreux Simon Machabée, Josué, Moïse, Gédéon, qui défendaient leur patrie, l'épee dans une main et l'encensoir de l'autre, priant de gauche, combattant de droite, comme les patriarches en des temps plus reculés!..... et les combats ne sont-ils pas sacrés?... Dieu ne s'appelle-t-il pas le {Hu 231} Seigneur des armées; le Dieu vengeur n'a-t-il pas tué plus d'un million d'hommes lors des plaies d'Égypte, afin de vaincre les faux magiciens; dans la guerre des infidèles; à la conquête de la terre promise; et des milliards au déluge....

L'évêque et Monestan, pour la première fois, furent simultanément contens et d'accord, leurs figures dilatées et joyeuses étaient suspendues à la langue de l'infernal démon..... le seul Kéfalein mangeait tristement.

— Le Seigneur ne s'est-il pas défendu lui-même en bataille.

L'évêque, n'y tenant plus, répéta: « En bataille rangée même!.. »

{Hu 232} — En bataille rangée, reprit Michel l'Ange, Saint-Michel était son premier lieutenant, et à l'aide des légions célestes, n'ont-ils pas défait le diable.

— Et Saint Michel était à cheval, s'écria Kéfalein, dont le visage annonça la joie de pouvoir monter sur son dada favori.

— C'était même un cheval arabe, dit Michel l'Ange avec un léger sourire, mais un cheval idéal, car alors il n'y en avait pas...

— Sire chevalier, reprit Kéfalein d'un ton grave, d'après les traditions et les tableaux d'église, il est constant que l'archange Michel était à cheval. Les chevaux a, {Hu 233} monsieur, ont une origine céleste.

— Comme tout le reste, dit Monestan, puisque Dieu a tout fait de sa main puissante.

— Mais, continua le connétable, d'après une très-bonne autorité, qui est l'Apocalypse....

A ce mot, Monestan remua la tête comme pour dire que l'Apocalypse n'était pas reconnue par l'église.

Mais Kéfalein n'en tint compte.

— D'après l'Apocalypse, continua-t-il, je crois que le diable fut mis en déroute par une charge assez semblable à celle que je fis à Edesse!.. où je décidai la victoire, où je fus...

{Hu 234} — Quoi!.. seriez-vous le vainqueur d'Edesse? s'écria le Vénitien.

A cette louange exclamatoire, Kéfalein, transporté de joie, se leva comme pour décrire le combat.

Les ennemis étaient là..... nos troupes fuyaient.....

L'évêque et Monestan souriaient, en se voyant prêts à servir à représenter le champ de bataille d'Edesse; mais Michel l'Ange s'écria:

— Ah! je le sais!..... et il sauta au cou de Kéfalein, en criant: Vous avez sauvé mon père!... il se trouvait dans le premier groupe à droite

— Le groupe à droite!... répéta {Hu 235} Kéfaleîn; M. votre père élait-il à cheval?

— Oui, seigneur, dit le Vénitien du plus grand sérieux.

— En ce cas, il était à gauche!..

— Ah! la joie me faisait oublier qu'il y donnait toujours!..... Acceptez mes remercîmens..... tout vieux qu'il est, il viendra voir son libérateur.

— Voilà, dit l'évêque à Monestan, les récompenses et les avantages des guerriers!...

— On oublie facilement les larmes qu'ils font répandre, répondit le premier ministre.

— Hélas! reprit l'Italien, rien est-il parfait en ce monde!..... {Hu 236} la perfection n'est que dans le ciel, et il le montra d'un air monacal.

— Oui, répondit Monestan enchanté, sire chevalier, vous resterez, j'espère, quelque temps avec nous.

— Hélas! monseigneur, je reprendrai bientôt ma route...... je suis en pèlerinage comme tous les hommes!..... et je cherche le bon chemin...

— Vous l'avez trouvé, dit Monestan.

Le dîner était fini. Les trois ministres s'en furent au conseil que le roi Jean II tint ce jour-là pour régler la dot que l'on donnerait {Hu 237} à Clotilde. Il est vrai de dire que le monarque avait été beaucoup trop occupé par les derniers événemens pour penser à ses conseils; il eut, dans celui-ci, l'éminente satisfaction de parler le premier et de jouir de son droit d'initiative....

Les ministres, encore charmés de Michel l'Ange, parlèrent tant au roi de sa courtoisie, de son éloquence et de sa bonne mine, que le prince, désirant le connaître, ordonna qu'il y aurait, le soir même, cercle au salon rouge....

Il n'était bruit dans toute la maison que de Michel l'Ange: on en parlait dans les cuisines, dans les écuries, au fournil, chez le {Hu 238} concierge, dans les cours, chez les seigneurs, chez le roi, chez Clotilde, à qui Josette raconta les complimens qu'elle en avait reçus, à l'intendance, au tournebride, enfin partout, et partout sa présence amenait le rire et la joie: à la fin de la journée, on le bénissait comme une nouvelle providence!...

Le soir, les trois ministres, le prince, sa fille, les seigneurs cypriotes, Vérynel, le grand écuyer, les pages et Castriot, se rassemblèrent dans le grand salon rouge. L'Italien y fut introduit par le respectueux Trousse, qui baisa le pan de son habit.

{Hu 239} — Sire chevalier, lui dit le roi, les embarras inséparables d'une fête comme celle d'avant-hier, nous ont empêché de vous faire tout l'accueil dû à votre mérite, et cette féte...

— Etait digne d'un Lusignan, reprit Michel l'Ange; les Lusignans, héritiers de la magnificence des Sarrasins qu'ils ont vaincus, joignant au luxe la courtoisie française, ont laissé dans l'Asie des souvenirs si puissans que je ne doute pas de les voir rappelés par les peuples de Jérusalem, de Tyr et de Sidon. Oui, monseigneur, j'ai parcouru ces contrées, et, dans les montagnes de la Judée, {Hu 240} un vieillard en cheveux blancs ne me fit qu'une question: « Lusignan règne-t-il? . . . . . » Sur ma réponse, il rentra tristement et me répondit: « Ils reviendront, j'espère!... »

Le bon prince fut charmé de cette prédiction.

— Puisse votre vœu se réaliser!... s'écria-t-il.

— Monseigneur, aussitôt que nous aurons trente mille hommes, dit l'évêque.

— Eh! monseigneur, reprit Michel l'Ange, vous n'avez pas besoin de tant de troupes avec votre expérience, le poids d'un nom tel que le vôtre et des ministres {Hu 241} dont la sagesse et la valeur sont célèbres, vous devez vaincre!.... Alors, ajouta- t-il en se tournant vers Clotilde: la beauté retournera dans les lieux que la nature a désignés comme son habitation, le pavillon des cieux de l'Asie, toujours pur, toujours brillant, ne fut tendu que pour elle, et l'Orient est sa patrie.

— Sire chevalier, à quelle école avez-vous puisé cette courtoisie?...

— En vous voyant, madame. Car, à votre aspect, l'éloge est la seule langue que l'on puisse parler: où sont les roses volent les papillons, et la louange est l'inséparable cortège de la beauté. Vous forcez à l'admiration, comme votre père au respect.

{Hu 242} Déjà le perfide Italien avait lu, sur le visage de la princesse, le peu d'amour qu'elle portait au chevalier Noir, et il soupçonnait le vainqueur inconnu du tournoi d'être un rival obscur, mais préféré: quelques mots, échappés au vieillard qui accompagnait le beau Juif, lui donnèrent ces vagues idées. Voulant changer ses soupçons en certitude, il saisit le luth de Clotilde et se mit à examiner l'instrument de manière à se faire prier de chanter. Il n'hésita pas, et voici la ballade à laquelle il donna toute l'expression du sentiment (1).

(1) Les Camaldules ayant rapporté la ballade telle qu'elle était, c'est-à-dire en [{Hu 243}] langue romance, je me suis vu forcé de la traduire, attendu qu'elle aurait été comprise par un trop petit nombre de lecteurs. Néanmoins, les savans trouveront la ballade en langue romance, à la fin du quatrième volume, lors de la dixième édition.
                {Note de l'éditeur.

{Hu 243} ROMANCE D'ILDEGONDE.

Au bord d'une onde pure et sous un peuplier, un jeune et beau pâtre irlandais pleurait en regardant tantôt le ciel, et tantôt son troupeau.

« O Dieu! l'on t'implore en ce moment à la chapelle de Glenordilh. Tous les hommes sont à genoux; aussitôt qu'ils sortiront, cette égalité cessera. »

« J'aime et je ne puis me livrer à mon amour; cependant le bélier courtise la brebis qui lui plaît, le taureau sa génisse....... malheureux! je suis homme, et j'envie le sort de mes moutons!... »

Comme le berger finissait ces mots, une jeune princesse sort de la chapelle avec un nombreux cortège. Elle s'arrête devant le pâtre. Elle rougit et le pâtre aussi.

{Hu 244 } Apercevant les larmes du pâtre et reconnaissant le bel inconnu qui errait autour du palais, elle lui dit: « Tu pleures, donc tu aimes!... » En disant cela elle lui souriait.

Alors le berger la suivit et Ildegonde disparut un matin du palais du roi son père. — Elle vécut ignorée, heureuse, et les deux époux moururent ensemble en s'embrassant. Les amans vont sur leur tombe se jurer d'être fidèles.


En chantant cette romance, l'Italien ne cessa d'examiner le visage de la princesse, et les divers mouvemens qui s'y manifestèrent, augmentant encore ses soupçons, il résolut de chercher dans le château les indices de cet amour secret.

Michel l'Ange reçut des éloges pour son chant pur et plein de grâce; le reste de la soirée fut charmant, et il en fît tous les frais, en y jetant un vernis de plaisanterie {Hu 245} fine, de l'instruction et des mots pleins d'un esprit de bonne compagnie, car Michel l'Ange savait prendre tous les tons. Lorsqu'il se retira, le salon parut vide!... et Trousse s'écria:

— Voyez-vous ce que c'est que la pensée!...

Clotilde convint avec Josette que Michel l'Ange était un des plus aimables chevaliers qu'elle eût vus!...............................

Bientôt la nuit étendit son crêpe, et, tout rentrant dans le calme, invita les mortels au repos... Le seul Michel l'Ange veille!... Semblable au démon qui plane sans cesse, et l'œil ouvert pour nuire, il monte sur les créneaux afin d'examiner les {Hu 246} fortifications, l'endroit faible de la place, et surtout l'endroit par lequel les chevaliers arrivèrent au secours du château. L'on n'avait pas encore eu la précaution de briser l'espèce de bac formé par les bateaux que le chevalier noir fit couler a fond dans les rescifs!... Michel l'Ange arrive sur la muraille en face de la mer, et il aperçoit ce chemin tracé dans les flots!... Sur-le-champ, en un seul coup-d'œil, il y vit la perte de Casin-Grandes et résolut de partir dès le lendemain pour s'en emparer le soir même, car il fallait la plus grande célérité!

L'esprit malin se réjouit d'avance de cette destruction qu'il médite. {Hu 247} Si par hasard on l'eût aperçu, on l'aurait pris, dans ce siècle de superstition, pour un mauvais ange, marquant ce monument d'un signe de mort!

Il semble voltiger en marchant à pas de loup sur le sommet de ces murailles; il admire malgré lui la beauté pittoresque de ces lieux, le calme de la mer, le calme du ciel étoilé et le charme de ces masses romantiques éclairées par la douce lumière de la lune. Ses accidens lumineux forment des contrastes dans les champs, sur les arbres et sur les vieux murs dont les mousses et les pariétaires jettent une ombre pâle!... Ému de ce spectacle et semblable à Satan prêt à perdre Eve, l'Italien {Hu 248} s'écrie: « Quel dommage!... » Tout à coup il s'arrête!... Il entend troubler ce vaste silence par un léger bruit... Il prête l'oreille... C'est le balancier de l'horloge!..... Néanmoins il s'y joint un murmure d'une douceur semblable à celle d'un clair ruisseau.

L'enfant de Caïn s'approche vers les créneaux qui sont au-dessus de la chambre de Clotilde et il écoute deux voix célestes répandre la vie dans cette nuit, dans ces rochers sauvages, dans ces murs immenses!... Les échos lui apportèrent des réponses de l'amoureuse princesse!... Il se penche et distingue la corde attachée sur le piton de {Hu 249} la montagne; alors la lune jalouse ne se couvrit point d'un nuage, elle laissa voir Nephtaly qui tendait les mains à son amante, et l'Italien aperçut la roue blanche brodée sur son habit!...

— Un juif!... s'écria-t-il, par saint Marc, un juif!... elle est folle donc!... Il est vrai que juif ou chrétien, un nez est un nez, et les deux yeux d'un Israélite de vingt ans en disent plus que ceux d'un chrétien de quarante!...

Dès le matin, Michel l'Ange fut se promener dans le parc, et ce grand bailli de l'enfer, montant sur la falaise, vit Nephtaly rentrer, à pas lents, vers sa demeure cachée, {Hu 250} au milieu de la mer mugissante et des plus grands périls.

— Quel plaisir j'aurais à troubler ses amours, si je ne l'empoisonnais pas!... s'écria le Vénitien; ils s'aiment!... tant mieux, le juif mourra de douleur!

Comme Michel l'Ange descendait le pic de la Coquette, il aperçut dans la plaine un cavalier galoppant à toutes brides vers ta colline des Amans. — La tournure de l'homme et du cheval lui rappelèrent le Barbu. Un rayon de soleil, donnant sur le casque, lui fit voir la branche de cyprès que portaient les soldats du Mécréant. Alors, l'Italien s'arrêtant, examina ce que ce {Hu 251} cavalier venait faire. Il l'entendit crier à plusieurs reprises et agiter ses bras vers un gardeur de chèvres qui chantait sur le haut de la colline des Amans Ce chevrier s'empressa d'accourir... Raoul, car c'était lui, s'approcha du soldat d'Enguerry, et au bout de cinq minutes, le brigand s'enfuit à toutes brides vers le chemin de la forteresse, et le chevrier courut de toute sa force aux montagnes du bord de la mer. Michel l'Ange le vit disparaître dans les sinuosités du pic du Géant!...

— Oh! oh!... s'il y a des intelligences entre la forteresse du Mécréant et le château de Casin-Grandes, {Hu 252} adieu mes projets d'envahissement; au surplus, empoisonnons toujours, et l'on verra après!....

En réfléchissant ainsi, il regagna l'avenue et le château.

L'Italien redoubla d'esprit et de gaieté dans cette matinée, et jamais les murs de Casin-Grandes ne répétèrent autant d'éclats de rire. Le bon connétable se crut de l'esprit en causant avec le Vénitien, et ils convinrent ensemble, qu'après le diner du prince, ils iraient se promener à cheval, Michel l'Ange prétendant avoir une nouvelle manœuvre à montrer à Kéfalein. D'avance ils furent seller leurs chevaux, car Michel l'Ange pensait à tout, et {Hu 253} au sortir des écuries, l'Italien se dirigea vers les vastes cuisines de Casin-Grandes, où, dans ce moment, l'on apprêtait le dîner du prince.

Il y entra avec le sourire d'un malin génie.

— Me. Taillevant, dit-il au célèbre cuisinier, j'ai une soif qui méprend au gosier comme la corde d'un pendu qui s'étrangle; donnez-moi un verre d'eau? le Seigneur vous en tiendra compte à la vallée de Josaphat!...

A ces mots un homme de moyenne taille, ayant un assez gros ventre et un très- beau tablier de cental blanc (espèce de taffetas commun), quitta précipitamment une table couverte de papiers, et {Hu 254} ôtant son bonnet, il s'avança vers le chevalier.

— Monseigneur, vous me faites beaucoup d'honneur de me venir visiter sur mon cjamp de bataille, dit-il en montrant la voûte noircie, les fourneaux, la vaste cheminée et l'attirail des poëles et des instrumens de cuisine; mais, M. le chevalier, nous ne connaissons point l'eau, ajouta-t-il avec un sourire de supériorité: Frilair? et il s'adressa à son premier aide-de-camp, va chercher de mon hypocras à l'eau de rose et aux amandes!... sire chevalier c'est un pactole dans le gosier!...

— Mais, Me. Taillevant, vous vous exprimez avec une recherche..

{Hu 255} — Monseigneur, cela convient à un homme qui deviendra célèbre!... et le cuisinier, se croisant les mains derrière le dos, se haussa sur la pointe de ses pieds.

— Tenez? continua l'architriclin, et il montra sa petite table avec un geste d'orgueil; tenez, voilà l'histoire de la cuisine française, et les races futures liront cet écrit, où sont contenues, dit-il avec emphase, toutes les richesse de la chimie culinaire: les dix sept sauces dont mon père, maître-queux du roi Charles VI, inventa huit et moi cinq: la dodine, la poitevine et la galantine, enfin l'art des entremets et celui de vaincre les difficultés {Hu 256} de la cuisine: comme de frire du beurre ou le mettre à la broche, les rôtis, les pâtés, les salades, et le service, simple, composé, symétrique ou renversé! l'emploi des herbes, etc. C'est un chef-d'œuvre!...

— Il doit être très-substantiel, dit l'Italien, et l'on sait, ajouta-t-il en prenant le verre d'hypocras, que vous êtes le prince des cuisiniers... La fête d'avant-hier décelait du génie!....

— Du génie!.... c'est le mot! répéta Me. Taillevant en jetant un coulis d'amandes et d'œufs, pour dorer le potage du prince; il en faut beaucoup, sire chevalier; et je {Hu 257} ne changerais pas de tête avec le roi de l'Europe.

— Vous avez raison, un homme qui prime dans son art est un monarque; mais une chose m'inquiète.

— Qu'est-ce?... dit le cuisinier, avec l'air d'un charlatan qui présente son eau de Cologne.

— Comment avez-vous pu, en une seule nuit, dresser toutes vos machines pour le repas de la fête dont on a parlé.... ces décors, le drame de la prise de Chypre!....

Le cuisinier se mit à sourire de l'air d'un faiseur de tours qui jouit de la stupéfaction des spectateurs.

— Venez, sire chevalier, je m'en vais vous montrer mon arsenal!... {Hu 258} et Me. Taillevant se tourna vers Frilair pour lui demander la clef de son magasin.

Saisissant le moment où le cuisinier avait le dos tourné, et où Frilair marchait vers le clou auquel la clef se trouvait suspendue, l'Italien jeta une poudre dans le potage que Taillevant soignait.

Frilair apporta la clef avec un respect qui montrait combien Me. Taillevant lui paraissait un homme extraordinaire.

— Soignez le potage du prince? lui dit Taillevant; et, se tournant vers l'Italien, il l'entraîna vers un vaste bâtiment avec l'ardeur d'un cicérone qui vous emmène vers {Hu 259} Saint-Pierre de Rome. — Les gonds de la porte résonnèrent et Michel l'Ange entra dans un magasin semblable à celui de l'opera, et il y vit une foule d'Inventions, de machines, de décors et d'habillemens.

— Voilà mes armes!... s'écria Taillevant, voilà de quoi m'immortaliser, car j'ai les sujets de plus de vingt entremets: la prise de Troie, celle de Jérusalem, l'enlèvement d'Europe, la bataille de Roncevaux!..... etc.

Michel l'Ange parut stupéfait:

— Un homme comme vous, dit le Vénitien, devait-il rester au service d'un prince aussi peu célèbre que le roi de Chypre?...

{Hu 260} — Monseigneur, repartit le cuisinier d'un ton grave, en mettant son bonnet sur sa tête et une main sur sa hanche gauche; mon père était le cuisinier du roi Charles VI, il fut banni parce qu'il penchait pour les Armagnacs; le roi de Chypre nous donna un asile; tant qu'il sera dans le malheur, je ne l'abandonnerai jamais!... s'il remonte sur son trône, je suis sûr de la place de premier cuisinier du roi de France... La cour de France est mon héritage!... et alors!... on verra.....

— Vous n'êtes pas seulement un homme habile, Me. Taillevant, vous êtes un homme de bien!......

{Hu 261} Ces paroles enivrèrent tant le célèbre cuisinier qu'il ne s'aperçut pas que Michel l'Ange l'avait quitté pour monter à cheval et s'éloigner à bride abattue de Casin-Grandes. Taillevant fut tiré de sa rêverie par la cloche qui sonnait le dîner du prince..... Il revint en hâte à sa cuisine et trouva les officiers du roi qui s'écrièrent:

— Me. Taillevant, le potage.... qu'on le serve!....

— Le prince peut bien attendre!... s'écria fièrement le cuisinier. Il fit jeter quelques bouillons à sa casserole, la remua, gronda Frilair d'avoir laissé prendre le potage en un endroit de la casserole, et l'on emporta le fatal potage.........

CHAPITRE XXI CHAPITRE XXIII


Variantes

  1. était à cheval Les chevaux {Hu} (nous restituons le point manquant)

Notes