lord R'Hoone.
CLOTILDE DE LUSIGNAN, OU LE BEAU JUIF
Manuscrit trouvé dans les archives de Provence

lord R'Hoone / Clotilde de Lusignan, ou Le Beau Juif / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME TROISIÈME

CHAPITRE XXIII.


Je voudrais bien mourir pour sauver ce que j'aime!...
                    (L... R.....)

Rien n'empêche leur perte, elle est décidée; ils doivent périr; ainsi le veut le destin!....
                (HOMÈRE, ch. 10.)

Cependant sur Paris s'élevait un nuage,
Qui devait apporter le tonnerre et l'orage.
                    (VOLTAIRE£.) 1

[{Hu 262}] CLOTILDE avait une foule de petites recherches qui jetaient sur l'exil de son père une espèce de volupté; elle tâchait de lui remplacer par les soins de l'amitié la plus tendre, les pompes de la cour de Chypre.

{Hu 263} L'on me dira peut-être qu'une salle à manger contribue pour bien peu de chose au bonheur de la vie?.... Il n'en est pas moins vrai, que si vous étiez assis sur un banc dont le dossier est garni, comme le reste, de beaux coussins moelleux; que si vous aviez les pieds sur un tapis de Perse; que si votre vue était récréée au dehors par la vue de la mer, et au dedans par l'ensemble imposant de vingt colonnes de marbre vert supportant une frise de marbre blanc; que si votre oreille entendait le doux murmure des flots; que si vous arriviez à cette pièce ronde par un péristyle gothique et très-sombre, vous seriez {Hu 264} enchanté d'apercevoir un lieu clair, bien décoré, rempli des féeries de l'art et de la nature.

Telle était la salle à manger particulière du roi de Chypre. Clotilde l'avait encore embellie par des vases Myrrhins dont elle renouvelait a elle-même les fleurs!.... Je déclare que j'en désire une semblable!.. . . . . Ne me reprochez pas de la décrire? car c'est le lieu d'une tragédie, et Aristote recommande d'en bien fixer le lieu. Cette salle se trouvait donc entre la salle des gardes et l'appartement de Clotilde! . . . . .

Avertis par Trousse, le prince et la princesse s'y rendirent. La {Hu 265} jeune fille guidait avec attention son père à travers la galerie; ils furent reçus par l'évêque, Kéfalein, Monestan et les officiers de service, qui tous les attendaient dans une attitude respectueuse, comme cela se doit. . . . .

L'évêque prononça le benedicite; Kéfalein apporta; selon le devoir de sa charge, une aiguière dans laquelle le prince trempa ses mains, et Monestan présenta la serviette pour les essuyer. Leur service fini, Kéfalein sortit pour aller retrouver le Vénitien et apprendre la manœuvre des tartares; l'évêque se retira de même, on ne sait pas pourquoi!.... Alors le prince {Hu 266} et sa fille s'assirent.... J'avoue que si j'étais prince je n'aimerais pas tout ce cérémonial, mais le roi de Chypre y tenait autant qu'à la vie..... C'est encore un des traits du caractère de ce prince minutieux!.... et ne faut-il pas qu'un roi ressemble le moins possible à un autre homme?....

Clotilde ôta de la nef de son père la serviette peluchée du monarque, son couteau, son hanap, son couvert d'or, et elle découvrit le potage empoisonné, dont l'odeur et la fumée auraient nourri dix Limousins. La princesse armée d'une grande cuiller d'or, la plonge avec grâce dans le breuvage, et {Hu 267} remplit une assiette de vermeil qu'elle pose devant le vieillard en lui disant:

— Attendez un peu, monseigneur, je crois qu'il est trop chaud. Le roi ne répondit rien parce qu'il avait faim. Je fais cette remarque pour prouver que les princes se rapprochent un peu de nous!...

La jeune fille s'en servit tout autant, et elle se mit à remuer ce fatal poison pour le refroidir.

— Ce chevalier est fort aimable, dit le roi, on aurait du l'inviter à venir à notre couvert; cela nous fait penser que ce pauvre Lulu nous manquera toujours.

Lulu périt à Nicosie; c'était le {Hu 268} fou du prince, qui le regretta parce qu'il était très-spirituel: sans cela Lulu aurait-il été regretté?..... Je déclare que cette question est de la plus haute importance pour l'humanité.

— Sire, répondit Vérynel, si vous désirez le chevalier, je vais aller le chercher.

A ces mots le prince et sa fille levèrent leurs cuillers pour les porter à leur bouche, mais s'apercevant que le fatal breuvage était encore trop chaud, ils soufflèrent dessus! Je défie la critique de ne pas trouver du naturel dans tous ces mouvemens-là!... et, naturels? on n'a rien à me dire!... s'ils ne le sont {Hu 269} 2 pas? alors ils deviennent romantiques! ainsi la critique est battue!... Ceci peut passer pour l'avant-scène de la tragédie mais patience, elle commence. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Devant le portail du château, figurez-vous un gros concierge assez bon homme; il est appuyé contre une colonne, à côte d'une femme dans l'âge où l'on peut encore avec décence recevoir un compliment. Ils ont l'air de mauvaise humeur l'un contre l'autre, cela seul indique à l'observateur qu'ils sont mariés.

En ce moment, un homme en habit très-simple, ayant cet âge {Hu 270} heureux où l'existence et le sourire d'une femme sont tout pour nous, ayant une belle figure et une espèce de majesté, se présente d'un air suppliant devant le concierge, tout en adressant à la femme un coup-d'œil qui voulait dire: « Vous êtes encore belle, et si vous le désiriez?...... » Le concierge après avoir regardé sa femme, s'écria:

— Sauve-toi, misérable, si je t'aperçois tu risques ta vie?...... allons disparais!..... ou j'appelle la garde pour te tuer............

Ces paroles peu chrétiennes étaient inspirées par l'aspect de cette fatale roue blanche que Nephtaly portait sur son sein............

{Hu 271} La femme du concierge était de mauvaise humeur contre son mari: dans cette disposition, on aime assez à contredire, surtout son mari! du reste, elle aimait les beaux hommes: alors on voit qu'elle avait mille motifs pour soutenir Nephtaly; aussi, lui demanda-t-elle d'une voix douce:

Que voulez-vous?......

— Tuez-moi, s'écria- t-il, mais il faut que j'entre! Et le beau Juif, s'apercevant, d'après ces préliminaires, que l'orage grondait entre la femme et le mari, il prend son temps, s'élance, franchit le pont-levis avec la rapidité de l'éclair!... il est dans les cours....

{Hu 272} La flamme aurait dévoré Casin-Grandes que le concierge n'eût pas crié si fort, et il criait par trois raisons: la première, c'est que lorsqu'il se mit en devoir de courir après le Juif, sa femme, mue par je ne sais quoi, le retint par son habit; la seconde, parce que le Juif souillait le château; la troisième, parce qu'il fallait appeler au secours.

La femme triomphait, mais elle triomphait en criant et babillant. Le pauvre Nephtaly ne se doutait pas qu'il n'entra au château que parce que la nuit dernière le concierge n'avait pas 3................ prudes, je m'arrête!... Ce concierge arrêté par sa femme, ses cris, {Hu 273} ceux de sa moitié, les gens du prince qui accourent, Nephtaly qui s'enfuit, la sentinelle qui sonne du cor, tous ces divers traits du tableau peuvent former l'exposition d'un drame, il contient le type de tous les premiers actes de ceux que l'on voit au boulevard et même à l'Odéon.

A la voix du concierge, on accourt; il redouble ses cris en montrant du doigt le Juif qui volait vers le pavillon royal; on se précipite sur ses pas et l'on crie encore plus fort en espérant atteindre le coupable: seconds cris, second acte; s'il est trop faible on y mettra un ballet.

—. La princesse dîne-t-elle? {Hu 274} demanda l'Israélite à un écuyer; où est-elle? où est la salle à manger?... L'écuyer ouvre la bouche, mais, sans attendre sa réponse, Nephtaly court toujours.

A ce moment la troupe assassine, grossie de tous les gens, rejoint le beau Juif et cherche à l'accabler; le Juif se défend vaillamment.

Grand combat!....

— Tuez-le donc, avant qu'il souille le palais? s'écrie l'évêque en reconnaissant le vil animal; et l'évêque saisit un morceau de bois et le lance vers Nephtaly.

Tumulte effroyable!.. Ceux que l'Israélite frappe crient de plus belle. Tout ceci peut former, je crois, un {Hu 275} troisième acte aussi bruyant que celui de maint opéra.

Nepthaly cherche à se faire jour, et, par un effort plus qu'humain, il se dégage des assaillans, il monte l'escalier rapidement, mais plus rapidement encore, la foule le suit et l'atteint presqu'en haut du péristyle, au moment où il parvenait au premier étage!... Le tumulte est à son comble, et de nouveaux cris, beaucoup plus aigus, augmentent la somme totale du tapage. Ce quatrième acte de bruit, était causé par un tour de force de Nephtaly: lorsqu'en haut de l'escalier les officiers et valets se jetèrent sur lui, il les repoussa en les {Hu 276} embrassant tous et les fit rouler dans l'escalier; or l'escalier étant de marbre, vous jugez que plus d'un nez fut meurtri, et le moyen que d'honnêtes chrétiens auxquels un Juif casse le nez ne crient pas? Néanmoins, Nephtaly ne put se débarrasser de deux officiers plus tenaces qui l'arrêtaient par ses habits: les entraînant alors avec lui, il parvint à la porte de la salle en criant:

— Clotilde ne mangez pas, vous êtes empoisonnée!.....

Ici je puis dire avec orgueil que j'ai préparé un admirable cinquième acte!... L'exclamation du Juif ne fut pas entendue parce qu'elle était couverte par les clameurs des blessés; {Hu 277} par les ordres que donna l'évêque, jojeux de ce nouveau combat et sûr cette fois de la victoire; enfin, par le tumulte qui arrive à son plus haut période.

La maison tout entière est assemblée dans ce petit endroit, l'escalier est plein, et, parmi cette foule, l'intrépide Castriot traverse et tâche de parvenir au Juif!.. Un peintre!... un peintre!.... qu'il saisisse ses pinceaux!.......

L'on juge bien que l'effroyable total du tapage de ce drame parvint alors dans la salle à manger!.....

Aussi, Trousse ouvre la porte et Nephtaly, faisant un dernier effort quoique terrassé, se traîne sous les {Hu 278} assaillans, avance sa belle tête sous les pieds du docteur, et il répète d'une voix terrible:

Clotilde!... ne mangez pas!... et l'expression de son visage semble dire: et moi aussi Je vous sauve!... mon rival n'est pas seul a veiller sur vous!...

Voilà dans quel état il parut devant sa bien-aimée!... Aux accens de cette voix chérie, Clotilde laisse tomber sa cuiller et arrête celle de son père: elle se lève... ce fut l'affaire d'un clin-d'œil.

Nephtaly voyant le potage abandonné, dit fièrement à ceux qui l'accablent; « Vous pouvez me tuer maintenant?..... j'ai sauvé Clotilde!..... »

{Hu 279} Jamais cinquième acte ne fut plus beau!..... Cet homme renversé par terre, et près d'expirer, cette foule assemblée, et cette multitude de têtes tendues, offrent un spectacle curieux, surtout si vous pouvez, de l'endroit où vous êtes, parvenir à bien voir l'émotion de Clotilde rougissant jusque dans le blanc des yeux, son père étonné, et le Juif au comble de la joie, faisant sortir des éclairs d'amour de ses yeux en apercevant, sur le sein de Clotiide, la rose qu'il apporta le matin.

L'amoureuse princesse remarque que la posture et le regard de son Israélite sont les mêmes que ceux qu'elle rêva naguères!...

{Hu 280} Sur un signe du prince, cette lutte cesse, l'Israélite se relève et le murmure de la foule finit par degrés et fait pace au silence.

— C'est le Juif qui nous sauva du naufrage!... s'écria le docteur regardant avec attention Nephtaly.

— Un juif! répète le monarque, tuez-le!......... et le visage de Jean II peignit l'horreur!...

Comme Trousse prononçaiti son dernier mot, il se sentit saisir et tordre le cou; alors il lança dans les airs un effroyable: « Je meurs!.. » qui attira toute l'attention.

C'était Castriot qui punissait le docteur de son ondiscrétion: {Hu 281} l'Akbanais, après avoir lâché le cou de Trousse, alla se mettre à côté de Nephtaly, comme pour le défendre, et il eut la seule récompense qu'il enviât, un coup-d'œil flatteur de Clotilde!. . . Trousse devint muet en apercevant les contractions menaçantes du visage de Castriot.

Qu'on juge s'il se peut de l'étonnement de la multitude, en voyant le farouche Albanais prendre place à côté du juif, sans lui faire aucun mal! lui, qui n'hésitait jamais à tuer les Juifs et ceux qui déplaisaient au prince!

— Que signifie tout ceci? demanda Jean II, en se tournant vers {Hu 282} sa fille et Nephtaly. A cette question, le Juif reste immobile en regardant Clotilde. La jeune fille, pour ne pas laisser lire son amour dans ses yeux, les fiche en terre, mais sa prunelle, toute baissée qu'elle est, regarde en dessous!... Quel groupe!......... je voudrais être Canova, pour le sculpter!... Girodet, pour le peindre!...

— Parleras-tu? Déicide! . . . . cria l'évêque au Juif.

L'attention redoubla.

Nephtaly se penche à l'oreille de Castriot, et l'Albanais, s'avançant, caressa son sabre en forme d'exorde, et dit:

Cet honnête Juif, chrétien par sa {Hu 283} vertu, n'ose pas parler devant le prince, et il fait bien; il a fait mieux, puisqu'il a risqué sa vie pour venir apprendre que le diner du prince doit être empoisonné; c'est ce qu'il faut voir!....

L'étonnement fut grand....

Comment rendre les regards furtife de Clotilde, et le tremblement qui agitait l'Israélite, en se voyant à côté de sa bien-aimée; ils maudissaient de bien bon cœur l'assemblée qui forçait leurs yeux au silence; mais, à l'air dont ils ne se regardent pas, on voit qu'ils s'aiment!.....

On attend ce que va dire le prince.

{Hu 284} Pendant qu'une petite chienne, amenée par Vérynel, mangeait le potage, le prince réfléchissait; tout à coup il demanda:

— Comment ce Juif a-t-il appris que notre dîner devait être empoisonné?...

Castriot se penche derechef vers l'Israélite:

Ce Juif observe, dit l'Albanais, qu'il ne peut dévoiler comment il a découvert cette trame.

— C'est lui, s'écria l'évêque, qui l'a ourdie pour avoir une récompense en la dénonçant!...

Nephtaly fit un mouvement d'indignation qui intéressa vivement l'auditoire en sa faveur: la majorité {Hu 285} était séduite par sa belle figure, ses formes gracieuses et la majesté de son attitude; la femme du concierge pérorait tout bas pour le beau prévenu, et les femmes, quand une fois elles pérorent, ne cessent que lorsqu'on en est convaincu.....

A ce moment, la petite chienne expira dans d'horribles convulsions, et Nephtaly se penchant encore vers Castriot, au bout d'un instant l'Albanais s'écria:

Nephtaly Jaffa prétend que c'est Michel l'Ange, le chevalier que l'on a reçu ici, qui est l'auteur de cet empoisonnement; il dit que Michel l'Ange est un envoyé de Venise, qu'il a mission de détruire la famille de Lusignan et que dans peu {Hu 286} l'on en aura des preuves!. . . . et moi, j'ajoute que si je le rencontre je le tue...

L'étonnement, comme toutes les passions humaines, a une gamme composée de tons et de demi-tons: si l'on peut se servir de cette image, je dirai que l'étonnement atteignît alors la dernière note de la dernière octave: il y eut un murmure en tant de sens divers, qu'il faudrait vingt pages de musique et un bon orchestre pour le rendre.

Le prince fît signe de la main, et l'on se tut. Ici, je dois observer que le peu de temps que cette histoire embrasse n'a pas permis de dévoiler toutes les désinences du caractère de Jean II. On l'a vu {Hu 287} tenant ses conseils, aimant l'étiquette, bon père, prince généreux et reconnaissant; mais on ne l'a pas vu, rendant la justice avec une sévérité, une égalité merveilleuses; il se piquait d'être un petit Salomon, et l'affaire du chevrier n'a pas suffi pour le prouver.

En ce moment, le grand Kéfalein perce la foule avec sa tête pointue, la présente au prince, et les yeux effarés, il s'écrie: « Le chevalier vient de s'enfuir, monté sur un de mes meilleurs chevaux. »

— C'est le complice de ce Juif!.. dit l'évêque; au surplus, je réclame ce coupable comme relevant, de la justice ecclésiastique.

Clotilde trembla.

{Hu 288} — Vous êtes bien hardi, répondit le monarque, de donner votre opinion sans que nous la demandions; que l'on songe à se taire.

L'assemblée admira la majesté du prince.

Il se leva, et se tournant vers l'endroit où il supposait Castriot, il lui dit:

— Ce Juif ne se nomme-t-il pas Nephtaly Jaffa?...

— Oui, mon père.........., répondit doucement Clotilde, c'est notre pauvre protégé!....

— N'avions-nous pas défendu, sous peine de mort, à Nephtaly Jaffa, d'approcher du château, reprit le prince avec le ton de {Hu 289} Pharasmane répondant a Rhadamiste.

— C'est vrai, dit Bombans; je lui ai transmis les ordres de monseigneur.

— Ne souille-t-il pas notre palais?..... continua Jean II avec chaleur.

— Non, mon père, observa Clotilde à voix basse.

— C'est à nos ministres à prononcer maintenant!.... et le roi se rassit.

— Il doit être pendu, dit l'évêque.

Kéfalein fît un signe de tête affirmatif, et Monestan leva les yeux au ciel.

— Castriot, faites votre devoir!... {Hu 290} ajouta le prince; mais il attira l'Albanais par le bras et lui donna des ordres secrets. Castriot disparut et revint bientôt.

L'évêque triomphait, mais Monestan, connaissant le Roi, ne pria seulement pas pour le Juif!... sa figure douce annonçait qu'il contemplait l'Israélite en pensant combien sa conversion serait agréable au seigneur.

La salle fut évacuée par tout le monde, et Castriot emmena le beau Juif, dont le dernier regard fut à Clotilde.

Elle resta muette et immobile comme un marbre, et n'eut pas la force de dire un seul mot a son {Hu 291} père. . . . tant elle était étonnée de cette cruauté....

On suivit Castriot et le Juif jusques dans la seconde cour. Là, le farouche soldat s'arrêta devant le gibet de la justice seigneuriale, et il passa une corde au cou de Nephtaly.

— Castriot, lui dit ce dernier avec un ton de reproche, tu ferais mourir ton bienfaiteur?..

— Je suis l'ordre de mon prince, je ne connais que cela!...

La foule, épouvantée, fut saisie d'horreur, et déjà Nephtaly, sans se décontenancer, allait se dépouiller de ses vêtemens, je ne sais dans quelle intention, lorsque l'Albanais, {Hu 292} tirant une magnifique chaîne d'or, la mit an col de l'Israélite, en s'écriant:

— Monseigneur a puni ton crime, maintenant il récompense ton dévouement!... sors!... et ne reparais plus!...

En un saut, Nephtaly atteignit le pont-levis, et il s'enfuit à travers la campagne!... La femme du concierge était évanouie, et son époux, fort de cette preuve, la fit revenir à elle assez brusquement. Elle put entendre les cris d'admiration que la foule élança vers les cieux; ils parvinrent jusqu'aux oreilles du monarque, qui racontait a sa fille comment il avait su concilier la {Hu 293} reconnaissance et la justice... L'on doit voir le contentement de la jeune amante.... et son sein palpiter!...

Un pareil événement aurait fait dans une ville de province, le sujet de trois semaines de récits et de commentaires; à Casin-Grandes on en parla jusqu'au soir seulement, et le prince tint un conseil fort long sur cet événement qui annonçait clairement les desseins de Venise.

Les Camaldules ont omis de nous en donner l'historique; mais ceux qui lisent avec attention et qui connaissent l'humeur du prince et des trois ministres, doivent imaginer facilement celle scène, et {Hu 294} voir l'évêque proposer de soudoyer des troupes, Kéfalein se promettant de créer un corps de cavalerie, etc., etc.

Le pieux Monestan fut le seul qui se rendit à la chapelle, s'agenouilla sur le marbre et tendit ses mains reconnaissantes vers l'Éternel, pour le remercier de sa protection!...... et surtout, de ce qu'il avait inspiré au concierge de sevrer sa femme; car, si le ménage eût été d'accord, Nephtaly ne serait pas entré..... le prince et Clotilde n'existeraient plus!..... et cette histoire serait finie. Elle tient, comme vous le voyez, à une scène maritale, et de nuit encore!..

{Hu 295} Pendant que l'on commentait à Casin-Grandes toutes ces graves circonstances, que la femme du concierge prétendait avoir sauvé le prince, que, que, que, etc., la tempête grondait sur cet asile du roi de Chypre, et l'orage se préparait au loin. Michel l'Ange était arrivé à la forteresse d'Enguerry, il avait fait armer toute la troupe, et le plan de campagne n'étant pas long à décider, on se mit sur-le-champ en marche vers le bord de la mer à Jonquières, et. . . . . . . . . . . . . . . . . .

CHAPITRE XXII CHAPITRE XXIV


Variantes

  1. dont elle renou- / lait {Hu} (nous corrigeons cette faute)

Notes

  1. Cependant sur Paris ...: deux vers de la Henriade, chant dixième, vers 69 et 70.
  2. p.269: le numéro de page est imprimé erronément "266".
  3. ne se doutait pas qu'il n'entra au château que parce que [...] le concierge n'avait pas: tournure bien compliquée ... peut-être à dessein, comme si les points de suspension qui suivent faisaient hésiter le narrateur.