lord R'Hoone.
CLOTILDE DE LUSIGNAN, OU LE BEAU JUIF
Manuscrit trouvé dans les archives de Provence

lord R'Hoone / Clotilde de Lusignan, ou Le Beau Juif / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME QUATRIÈME

CHAPITRE XXV.


Justum et tenacem propositi vinim, etc.
                    (HORACE.)

  Un homme juste et ferme en ses desseins n'est point épouvanté des menaces, et les tourmens ne peuvent rien sur son âme.
                (Trad. libre.)

Amen, dico vobis, quia unus vestrùm me traditurus est.
            (EVANG. sec. Matt., ch.XXVI, v. 21.)

Il est donc vrai qu'un de vous doit me trahir.
                (Trad. libre.)

    Auprès des ruines habite le silence.
        (Le comte MAXIME ODIN.)

[{Hu 1}] LE spectacle que nous offre le château de Casin-Grandes, a une {Hu 2} ressemblance frappante avec la vie sociale, où le bonheur des uns fait le malheur des autres. Le monde, comme en ce moment les habitans de notre château, n'est divisé qu'en deux classes: celle des heureux, celle des infortunés; régies par la force et le hasard, on les retrouve dans tout. C'est une des conditions de la nature des choses, l'univers se présente partout avec des inégalités qu'il est impossible d'effacer, et jamais il n'y aura d'ordre social régulier par suite du pouvoir qui agit sur la nature... Je ne veux pas m'expliquer davantage; en effet, un traité de philosophie est fort inutile au {Hu 3} commencement de la quatrième partie d'une histoire aussi véridique... On sent que la Philosophie, l'Histoire et la Vérité ont trop de différences dans les humeurs pour cheminer ensemble? elles n'ont jamais fait trois pas sans se brouiller. Et j'ai assez d'occupation à conduire, dans mon ouvrage, deux de ces pucelles divines si souvent violées, sans aller m'amuser à faire des préambules: si même celui-ci fâche quelque lecteur?... qu'il le dise, je déclare que je le retrancherai.....

A l'aspect des richesses accumulées dans les cours, le Mécréant était au comble de la joie; il se {Hu 4} voyait, en idée, à la tête d'une nombreuse armée et entrant dans le royaume qu'il avait toujours dessein de conquérir!... Patience, patience!..... vous n'y êtes pas encore M. le Mécréant! il existe un certain vieillard qui rôde dans la contrée et... je m'arrête, qu'allais-je dire?...

Certes, il fallait toute l'habileté de Michel l'Ange, pour empêcher Enguerry de partir de Casin-Grandes avec tous les trésors, et pour le maintenir dans le but réel de l'expédition présente, qui était la prise du roi de Chypre et de sa fille.

— Allons mon compère; disait {Hu 5} l'Italien au Mécréant qui, du haut du perron où nous l'avons laissé, regardait complaisamment ses soldats apporter avec activité tout ce qu'ils trouvaient de riche et de précieux; allons mon compère dépêchons-nous?..... Le jour va venir, et vous savez que les démons n'opèrent que pendant la nuit.

— Eh mon féal, répondit Enguerry, que veux-tu dire?... regarde, ventre mahom, je te tiens quitte de ma part..... car je me trouve satisfait!...

— Mais, le suis-je moi?... s'écria l'Ange avec hauteur.

— Mille pannerées de diables... {Hu 6} voudrais-tu me faire la loi, répliqua Enguerry du même ton?

— Et par la mort que nous avons tenue ensemble sur les fonts, quand l'enfer la baptisa, allons-nous nous fâcher?... répondit le Vénitien, s'adoucissant et reprenant son expression de joie habituelle, si nous avons là dix millions, continua-t-il, découvrons le roi de Chypre et sa fille, il y en aura douze; abondance de bien ne nuit pas.

Sur cette sage observation, ces deux grands sénéchaux de l'enfer montèrent par le bel escalier de marbre et suivis d'une compagnie de soldats ils se mirent à visiter le pavillon de Hugues, avec la plus {Hu 7} scrupuleuse exalitude. Le Vénitien fesait arracher les boiseries, sonder les colonnes, les murs et les planchers, afin de trouver les issues secrètes. En voyant que toutes ses recherches étaient vaines, Michel l'Ange cessa les plaisanteries par lesquelles il animait les soldats.

Du pavillon de Hugues, ils passèrent dans l'aile de Mélusine, c'est-à-dire dans le corps de logis qui longeait la Coquette; mais leurs perquisitions n'eurent point de résultat, et l'Italien jura comme trois païens. Enfin, il entra dans une colère simple, puis dans une colère double, après s'être assuré {Hu 8} que l'aile des Lusignans qui était parallèle à celle de Mélusine et l'aile Ducale qui séparait les deux cours, ne contenaient point le prince et sa fille.

Les pauvres prisonniers, témoins de ces recherches, concentraient leur chagrin; mais à chaque fois qu'ils virent sortir les brigands, sans que le prince fut découvert, ils firent éclater leur joie par des regards qu'ils se lancèrent mutuellement et par des mouvemens qu'ils tâchèrent de dérober à leurs gardes farouches.

Il ne restait plus à visiter que l'aile Montreuil, c'est-à-dire la façade; elle était ainsi nommée {Hu 9} parce que ce fut le fils de ce célèbre architecte qui contruisit Casin-Grandes, et qui, par un sentiment de pieté filiale, appela ce corps de logis du nom de son père, comme pour l'associer à ses travaux.

Le Mécréant, Michel l'Ange, et leurs satellites, eurent bientôt parcouru ce bâtiment, scruté chaque coin, fouillé chaque mur, sondé chaque plancher; et leur fureur fut sans égale en voyant que le prince et sa fille avaient échappé à toutes leurs précautions.

Les deux amis se regardèrent un moment comme pour se consulter.

— Emportons toujours le butin? {Hu 10} dit le prudent Enguerry qui ne cessait de lorgner les trésors.

— Par S. Marc, s'écria l'Italien, il ne sortira rien d'ici sans que nous ayons le prince, ou je mets le feu au château.

— Mais si c'est impossible, mon féal? répondit le Mécréant, qui ne partageait pas la rage et les intérêts de l'envoyé de Venise.

— Je m'en moque!... s'écria ce dernier avec l'accent de la fureur. Eh quoi, moi Michel l'Ange, au milieu d'une carrière dans laquelle je n'ai jamais bronché, je me verrais déshonoré par une expédition qui n'aurait pas embarrassé le moindre clerc!... A moi l'enfer?... {Hu 11} à moi les diables?... Eh bien, me suivrez-vous, dit-il aux soldats étonnés de sa rage.

Ce fut ainsi qu'ils arrivèrent devant les prisonniers; alors, le jour commençait à poindre dans les cieux.

— Eh bien, que prétends-tu faire? dit le Mécréant a l'Italien.

— Par la queue du lion de St.-Marc, ce que je prétends!... tu vas le voir... Or ça, gens de bien, s'écria-t-il en s'adressant aux prisonniers, écoutez-moi? j'y vais bon jeu, bon argent, car je me damne presque pour la très-sérénissime république, et ce que je vais vous promettre est aussi certain {Hu 12} que ma naissance. Mes amis très-chers, vous m'avez dit que le roi Jean II et sa fille n'étaient pas morts, il est donc clair que vous les avez dérobés à la juste vengeance du sénat en les cachant... A ce mot tous les yeux se tournèrent sur Castriot.

— Or, continua Michel l'Ange, je vous déclare en bon français que notre bon plaisir est de vous faire appliquer à la question ordinaire et extraordinaire, jusqu'à ce que l'un de vous ait avoué la retraite du prince et de Clotilde... Voyez si vous voulez vous épargner les tourmens?...

Les Casin-Grandésiens eurent le courage de répondre par un {Hu 13} morne silence, et Monestan se mit en prières.

— Eh bien, reprit Enguerry, nous allons mettre les fers au feu.

Michel l'Ange tournait autour des prisonniers, pour choisir le premier martyr de la légende Casin-Grandésiaque, et le malheur voulut que Bombans s'offrit à sa vue; sur un signe du Vénitien, un soudard saisit le pauvre intendant, qui s'écria: « J'avais bien dit qu'il m'arriverait malheur. »

— Courage, maître Bombans, lui cria Monestan.

— Monseigneur, j'en ai une bonne dose, aussi est-ce bien dommage que cela ne puisse pas se {Hu 14} vendre. Josette se mit à pleurer.

On amena Hercule Bombans devant Michel l'Ange, Enguerry et Nicol.

— Arrachez-lui les ongles un à an? dit froidement l'Italien, il n'y perdra rien, car cela repousse. La foule se serra de terreur.

— Monsieur le diable, observa Bombans, permettez-moi de dire un dernier mot à ma fille? Sur un mouvement de tête du triumvirat, l'on reconduisit l'intendant vers Josette qui sanglottait.

— Mon enfant, murmura l'avare, si je péris, souviens toi d'aller à Aix, chez le Juif Nathaniel, avec cette reconnaissance. Alors {Hu 15} il tira de la doublure de son haut-de-chausse un papier plié en quatre et soigneusement enveloppé dans un petit morceau de cuir, et il le remit à sa fille sans que personne s'en aperçut.

— Tiens ma Josette, continua-t-il en suivant des yeux la précieuse reconnaissance, ménage mon bien? ne le prodigue pas? amasse, amasse!... adieu! et il l'embrassa.

L'intendant fut ramené devant les trois commandans, et un soldat dont le cœur était sans doute pétrifié, lui arracha tous ses ongles, non pas brusquement, et avec une cruelle pitié, mais en variant à chaque fois cette douleureuse {Hu 16} extraction. Je dois dire que si le courageux Bombans versa des larmes, ce fut plutôt la plainte du corps accablé que celle d'une âme pusillanime.

— Courage, lui cria le prélat, vous irez au paradis.

— Y aurai-je mon argent? demanda Bombans.

— Oui, répondit Kéfalein. Cette idée parut jeter du baume sur les plaies du patient.

— Déclare où est ton maître, lui dit l'Italien.

— Je n'ai de maître que dans le ciel, répliqua l'intendant.

— Ah tu railles! s'écria Enguerry, qu'on lui serre les pouces!...

{Hu 17} Alors, les deux bourreaux joignirent ensemble les deux pouces de l'intendant et les insérant dans les nœuds d'une grosse corde, ils en tirèrent les deux bouts de toutes leurs forces; le sang teignit la corde, et Bombans sua à grosses gouttes en fesant des contorsions qui excitèrent le rire des brigands et de l'Innocente.

— Voilà ce que c'est que de voler le bien d'autrui, disait Marie, rends-moi ma chaîne d'or, vieux cancre? Au mot de rendre, Bombans indiqua, par une grimace, que sa vie et ses souffrances n'étaient rien auprès de ses trésors.

— Avoueras-tu, redemanda {Hu 18} Michel; car si tu souffres c'est que tu le veux bien!...

— Je ne pourrai plus compter d'argent, s'écria l'intendant, en voyant ses deux pouces totalement écrasés; mais, à brebis tondue Dieu mesure le vent.

Sur un signe de Michel l'Ange on serra les deux index sanglans de l'héroïque Bombans, et les soldats les réduisirent à la stricte épaisseur d'une feuille de papier.

Lorsqu'on eut ainsi pressé successivement tous les doigts du patient sans qu'il eut dit un mot, il s'écria: « Je ne pourrai plus écrire, tenir mes registres, rendre mes comptes; adieu ma probité!... »

{Hu 19} — Scélérat, reprit Enguerry, dis-nous où est ton prince.

— Je n'en sais rien.

Sur cette réponse, le terrible Mécréant ordonna à ses soldats de faire boire le pauvre intendant. Les deux bourreaux le couchèrent par terre, lui mirent un entonnoir dans la bouche, et on lui passa neuf pintes d'eau sans tenir compte de ses horribles souffrances: seulement avant de verser chaque pinte, le Mécréant demandait à Bombans par un signe, s'il voulait avouer ce qu'il ne savait réellement pas, et l'intendant indiquait par un geste qu'il ne pouvait rien dire. Bientôt la pâleur de Bombans annonça qu'il allait périr.

{Hu 20} — Arrêtez, arrêtez, cria Michel l'Ange, c'est un de mes amis, faites-le souffrir, mais ne le tuez pas.

— Eh pourquoi? demanda le Mécréant.

— Par S. Janvier!... c'est un intendant, partant il est riche, il nous paiera rançon, et corbleu, il en sera quitte pour cent mille francs puisqu'il est de mes amis.

A ces sages paroles, on releva Bombans a moitié mort et on le transporta au milieu du groupe des captifs effrayés: là, sa première parole fut: « On a parlé de cent mille francs, je crois?...»

— Le prince et l'éternel, lui dit {Hu 21} Monestan, vous récompenseront de ce martyre.

— Pourvu que ce soit en argent comptant! répondit Bombans.

Josette prit sur son sein la tête de son père, elle essuya la sueur de son visage, le couvrit de baisers, et déchira sa robe pour panser ses blessures.

— Ma fille, dit l'avare à voix basse, rends-moi la reconnaissance de Nathaniel?... vois-tu, il pourrait t'arriver malheur....

Le Vénitien désespéré, cherchait quelqu'autre victime plus faible, qui put trahir le secret de la retraite du prince, que ces pauvres prisonniers ignoraient tous, {Hu 22} excepté Trousse et Castriot. A l'aspect des regards scrutateurs que lançaient les petits yeux verts de l'Italien, le tremblant médecin s'était caché dessous la soutane du guerroyant Hilarion.

— Eh, qu'est devenu le génie de la médecine, l'illustre Trousse, demanda Michel l'Ange, l'a-t-on pris?...

— Certes, dit Enguerry, et ce fut au moment où il franchissait le pont-levis avec ce damné Albanais qui manqua de m'abattre la tête pour la seconde fois.

— Mais je ne le vois pas, répondit le Vénitien, et par la carcasse du diable, notre digne patron, je {Hu 23} crois que c'est le seul homme qui puisse nous découvrir ce que nous cherchons, car tous ces gens-là sont assez imbéciles pour mourir sans rien dire, ils sont frottés d'honneur!... Monestan leva les yeux au ciel.

En entendant ces funestes paroles, le pauvre docteur.................................. Trouvez bon, lecteurs, que cette lacune vous tienne lieu de ce que rapporte l'histoire. En effet, bien que l'action de Trousse soit très naturelle, et même périodique chez les hommes et chez les femmes, la politesse française de nos jours veut que l'on supprime ces menus {Hu 24} détails, dont nos bons aïeux tiraient leurs plaisanteries... Quoi qu'il en soit, l'évêque fut forcé de se reculer, le beau Juif porta la main vers ses narines, autant en fit la femme du concierge, Kéfalein et Monestan; alors le tremblant docteur accroupi, et la tête dans ses mains, fut le point central dun cercle de curieux.

— Ah le voilà!... s'écria Michel l'Ange, et tous les yeux se tournèrent sur Trousse, qui répondit en balbutiant:

— Moi!... non, moi!...

Alors prévoyant le danger où se trouvaient le prince et sa fille si le docteur avait la queslion à {Hu 25} subir, Castriot rampa du mieux qu'il put, tout garrotté qu'il était, et saisissant Trousse par la nuque, il essaya de l'étrangler.

— A moi, au secours!... moi je meurs!... je...

Heureusement les soldats, sur un mot de Michel l'Ange qui perdait tout à la mort de Trousse, arrivèrent dégager le docteur, et l'amenèrent avec Castriot devant Enguerry et Michel l'Ange. Alors la plus grande terreur régna parmi les malheureux captifs, car il leur était démontré que, pourvu qu'on egratignât Trousse, il trahirait le secret dont Castriot et le docteur paraissaient être les seuls dépositaires. {Hu 26} Oubliant leurs infortunes personnelles, ces sujets fidèles ne pensaient qu'au prince et à la belle Clotilde: aussi tous les yeux se portèrent sur les deux martyrs, et le silence de l'attention régna dans tout le château. En effet les soldats avaient fini d'entasser le butin et de le charger dans des chariots tout prêts à partir.

— Par grâce, messieurs les soldats, dit Trousse à ceux qui le conduisaient, ne m'approchez pas trop de cet Albanais, car il me tuerait, et rien que l'aspect de sa figure m'agace les nerfs, et voyez-vous la pensée.....

— Tais-toi, lui cria Castriot.

{Hu 27} — Du courage!... s'écrièrent les captifs.

— Ça vous est bien facile à recommander, murmura le médecin, ce ne sont pas vos nerfs qui... que...

— Mon ami, interrompit Michel l'Ange, voulez-vous me dire en quel endroit s'est réfugié le prince?

— Moi!...

— Oui toi...

— Moi je n'en sais rien.

— Bravo!... crièrent en chœur les prisonniers, vive Trousse!...

— Oui, vive Trousse, et longtemps!... répéta le docteur avec un ton chagrin et en fesant une triste grimace.

{Hu 28} Les encouragemens de cette foule de malheureux convainquirent Michel l'Ange et le Mécréant que Trousse savait la retraite de Jean II; alors le Vénitien, connaissant le caractère du patient, ne douta plus du succès.

— Hé bien Hippocrate de notre siècle, s'écria l'Italien, choisissez parmi le chevalet, l'eau, l'huile bouillante, ou le traquenard, ce qui fatiguera le moins vos nerfs.

— Moi, répondit Trousse avec effroi, je ne veux rien de tout cela...

— Allons mon compère, dit Enguerry, dépêchons-nous? le soleil est levé. Le Mécréant fît signe {Hu 29} à Nicol d'aller vite en besogne. L'impassible lieutenant coucha donc le tremblant docteur sur une grande planche, et, après l'y avoir attaché, il mit entre les jambes de Trousse d'autres planches qu'il serra par de grosses cordes, de manière à réunir les jambes et les planches intermédiaires en un tout solide. Alors, le terrible Nicol prit des morceaux de bois taillés en forme de coins, et, armé d'un pieu en guise de maillet, il inséra un premier coin de bois entre les jambes du docteur, sans se soucier de ses cris, qui retentirent dans la vaste enceinte du château.

Pendant ce temps, on étendait {Hu 30} Castriot sur un chevalet fait à la hâte, et quatre soldats employèrent toutes leurs forces à tordre les membres du courageux Albanais. Son visage serein montrait à Trousse l'exemple d'une résignation et d'une fidélité que celui-ci ne cherchait guère à imiter.

— Je meurs!... je suis mort!... s'écria-t-il, quand on enfonça le second morceau de bois. En effet, les deux os de ses jambes craquèrent, et ce bruit fît trembler le beau Juif et les trois ministres, pour le sort du prince et de sa fille.

— Comment, répondit Michel l'Ange avec un sourire amer, ne pouvez-vous pas vous guérir?.... {Hu 31} je vous donne une belle occasion pour prouver votre système!... employez-moi toute l'énergie de votre imagination pour reporter votre pensée sur d'autres objets et figurez-vous que vous ne souffrez pas?........ Puis se retournant vers Nicol, il ajouta: « Le docteur ne ressent rien, mettez encore un coin?.... »

— Grand Dieu, l'on m'assassine, moi!..... Trousse!...... au secours! M. le chevalier Noir accourez? n'importe par où, cela m'est égal!....

— Souffre et tais-toi! dit Castriot, tes cris ne diminuent pas ta douleur.

{Hu 32} — Par ma vie, cela vous est facile à dire, vous qui en endurez bien moins que moi.

— En effet, reprit l'Albanais avec un sourire, je prouve votre système et suis tout-à-fait à l'aise. Trousse se tut en voyant l'horrible torture de Castriot dont les membres se disloquaient.

— Avouez où est le prince, et votre torture cessera, dit Nicol au docteur.

Cette consolante idée fît tourner à Trousse sa tète endolorie vers Michel l'Ange, et il sembla consentir à ce qu'on lui demandait. Alors l'Italien ordonna d'arrêter la question. L'évêque voyant cela, s'écria pour encourager le docteur:

{Hu 33} — Courage! je vous absous de vos péchés!

— Dieu vous mettra au nombre de ses saints!... ajouta Monestan.

— J'aime mieux être en vie que dans une niche de plâtre et au calendrier, répondit le docteur.

— Vous serez cité comme le modèle des sujets dévoués, dit Kéfalein.

— Tout cela ne me servira de rien quand je serai mort.

— C'est vrai!..... dit Michel l'Ange, avec un ton de conviction.

— Les Lusignans vous élèveront une statue, cria l'intendant, et j'en surveillerai l'exécution.

— Je parlerai de vous dans {Hu 34} l'histoire de la Cuisine Française, observa Taillevant, et le premier ragoût que j'invente je lui donne votre nom.

— J'aimerais mieux le manger, repondit le patient.

— Et la gloire! dit le beau Juif.

— La gloire d'un mort ne vaut pas l'infamie d'un vivant! répliqua Michel l'Ange avec un malin sourire; l'une est une ombre, l'autre est un corps.

— C'est vrai, dit le docteur, la vie est tout.

— Je te tuerai, si nous survivons à ton apostasie! cria l'Albanais avec des yeux étincelans, malgré ses souffrances.

{Hu 35} — Je vivrai toujours quelques momens de plus!......

En cet instant, on inséra un troisième coin, et Nicol frappa à coups redoublés pour décider le patient. Alors le docteur fit signe qu'il allait révéler l'endroit où était le prince.

— Encore cinq minutes, dit le beau Juif, et tu meurs sans trahir ton roi!.......

— Mourir, répéta Trousse, beau Juif, vous êtes jeune et vous ne savez encore pas tout ce qu'on perd; on ne connaît la vie qu'à l'user..... Me ferez-vous mourir si je ne dis rien? demanda-t-il aux bourreaux avec ingénuité.

{Hu 36} — Certes! répondit Enguerry d'un ton farouche. Le docteur resta dans une cruelle incertitude.

— Hélas! s'écria Michel l'Ange avec des yeux pétillans, quel dommage que personne ne soit revenu nous dire si l'on ne vit pas quand on est mort.... eh que ne perd-on pas à mourir?.... tout ce qu'il y a de réel et de solide s'évanouit comme un songe!.... les yeux ne voyent plus, on ne peut plus savourer la douceur d'un repas, satisfaire sa soif, marcher, sentir, entendre, enfin l'on devient cadavre, pâture des vers, et l'horreur de la nature; vide soi-même on augmente la masse {Hu 37} du vide, on entre dans le néant, et l'on ne se souvient même pas de nous!... Au lieu qu'un vivant!... tel infâme et malheureux qu'il soit, il mange, boit, marche et assiste au grand spectacle du monde; il en est un des leviers, il contribue à l'effet du tableau, il jouit de tout, il roule dans la vie avec bonheur, enfin, il existe..... Il faut dire adieu a tout cela...... Allons mon ami Trousse, faites votre paquet et quittez la vie, cela ne sera rien, il suffit d'un instant....

En disant cela, Michel l'Ange tira son épée et la dirigea lentement vers le cœur du médecin.

— Un instant!... un instant... {Hu 38} déliez moi?... je vais vous conduire à l'endroit où est le prince!...

Alors Nicol débarrassa Trousse du douloureux traquenard et un cri d'horreur et d'indignation partit du groupe des captifs.

— Malheureux, s'écria le Juif au désespoir, que ne puis-je te donner ma vie!...... Eh songe donc que si tu meurs, tu vivras encore?.... tes cendres se transformeront en une substance quelconque qui vivra, tu deviendras plante, oiseau: tu auras des sensations autres que les tiennes et plus agréables peut-être!...

— Peut-être, répéta Trousse, peut-être!.... et il se dirigea vers {Hu 39} l'autre cour accompagne par Michel l'Ange triomphant, et par le Mécréant et Nicol qui le soutenaient. Les Casin-Grandésiens restèrent immobiles de terreur et Castriot poussa un effroyable gémissement. Un des soldats s'apercevant qu'il était près d'expirer, fut ému de son courage et détacha l'Albanais, qui pleura de rage en songeant que sa bienfaitrice et son prince allaient être découverts.

En effet, le lâche docteur, toujours effrayé par la pointe scintillante des épées que l'adroit Vénitien avait soin de lui présenter sans cesse, conduisit le joyeux Triumvirat vers le pont-levis. Là, il dit d'une voix {Hu 40} altérée: « Levez-le? » Et Nicol ayant exécuté ce fatal mouvement, on aperçut le vénérable Jean II et la belle Clotilde, assis dans un renfoncement du fossé et protégés par des pierres et des fascines qui formaient une espèce de niche.

— Que la carcasse du diable me serve de voiture, s'écria Enguerry, si je les aurais jamais cherchés là!.....

Michel l'Ange sautait de joie et frappait dans ses mains, en criant: « Victoire!... victoire... » et l'on tira le monarque et sa fille de leur retraite.

A ce moment Trousse ayant horreur de sa trahison et ne pouvant {Hu 41} soutenir le douloureux regard de Clotilde, s'écria: « Je voudrais mourir!....»

— Qu'à cela ne tienne! lui dit Enguerry, et il leva son épée.

— Grâce!... grâce!.... répliqua le docteur, je ne pensais pas à ce que je disais!..........

Quand le prince et sa fille parurent dans les cours, suivis de Trousse-Judas et de la foule des brigands, un murmure d'indignation s'éleva parmi les Casin-Grandésiens. En arrivant près d'eux, les yeux de l'amoureuse Clotilde cherchèrent le bel Israélite et lorsqu'elle l'aperçut, un rayon de joie brilla au travers de ses larmes; une rougeur {Hu 42} charmante nuança son pâle visage, et son regard sembla dire à Nephtaly: « Nous mourrons ensemble!....» Jean II conservant au milieu de cette infortune, et de cette bizarre assemblée, sa noble et majestueuse attitude, ressemblait à Régulus arrivant à Carthage.

Aussitôt, les soldats firent monter tous les prisonniers dans des chariots. L'on mit Jean II, sa fille, les trois ministres, le Juif, Bombans et Trousse dans la même voiture, et Michel l'Ange eut soin que Clotilde et Nephtaly fussent à côté l'un de l'autre.

— Il faut bien, dit-il, que les {Hu 43} deux amans se fassent leurs adieux! ils n'ont pas long-temps à vivre!...

— Que n'ai-je mon sabre pour punir ce calomniateur, s'écria Castriot.

Les trois ministres regardèrent avec étonnement la princesse et Nephtaly qui baissèrent leurs yeux où tout leur amour pouvait se lire: puis; sur l'ordre du Mécréant, on abandonna a le château. Les pauvres habitans lui dirent adieu de l'œil et du geste; bientôt ils perdirent de vue ses masses romantiques, et néanmoins ils regardèrent toujours en silence et dans l'espace, la direction de ce bel édifice.....

* * * * * * * * * *

{Hu 44} Le silence de la destruction envahit Casin-Grandes!.... Bientôt Raoul le chevrier arriva tout haletant.... il entre sans obstacle dans les cours, il regarde avec surprise le désolant spectacle de cette destruction récente, qui n'a rien que de navrant: les ruines consacrées par le temps, ont quelque chose de poétique, elles jettent dans l'âme un sentiment de mélancolie; tandis que les ruines encore empreintes de carnage et pour ainsi dire palpitantes n'ont rien de gracieux et font horreur!.. Raoul erre partout et n'en peut croire ses yeux: ce château naguère si plein, si vivant, est morne; {Hu 45} rien ne l'anime, il est comme un squelette. Le chevrier entend un léger bruit qui retentit dans les cours.... îl approche, et ce qu'il voit semble compléter le tableau. Cétait le vieux cheval de Bombans qui broutait une mousse.

Après avoir examiné ce spectacle, le jeune et beau pâtre enfourche le cheval quadragénaire, le force sur ses vieux ans à galopper, et Raoul se dirige vers Aix, en accordant un soupir et une larme à la ruine de ce beau château et à celle de la race des rois de Jérusalem... A une lieue d'Aix, le chevrier rencontra un vieillard monté sur un cheval fringant, et à la manière {Hu 46} dont il le gouvernait et dont il portait ses armes, il était facile de reconnaître un guerrier blanchi sous le casque.

— C'est vous! s'écria le vieillard.

— Hélas!.... répliqua Raoul, Casin-Grandes est pris!....

— Ciel! l'imprudent!... quelle folie?.... continua le vieillard, courons, volons!.....

Tous deux s'élancent vers la capitale de la Provence et ils disparurent cachés par le nuage de poussière qui s'éleva sous les pas de leurs chevaux................................

PROLOGUE DE LA IVe PARTIE CHAPITRE XXVI


Variantes

  1. sur l'ordre du Mécréant. on abandonna {Hu} (nous corrigeons la ponctuation)

Notes