lord R'Hoone.
CLOTILDE DE LUSIGNAN, OU LE BEAU JUIF
Manuscrit trouvé dans les archives de Provence

lord R'Hoone / Clotilde de Lusignan, ou Le Beau Juif / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME QUATRIÈME

CHAPITRE XXVII.


            Mon cher fils! tu vivras,
    Tu vivras!..........................
    (Idylle du Malade, d'ANDRÉ DE CHÉNIER.)

Entre les deux partis, la victoire balance,
Mais bientôt.....
                    (Poëme de Jonas.)

    Ces démons entrèrent à grand bruit.
                    (SHAKESPEARE.)

[{Hu 83}] LE Mécréant surveillait tous les mouvemens de Michel l'Ange, comme un général examine ceux de ses ennemis, et il agitait déjà en lui-même la question de savoir s'il ne serait pas prudent d'enfermer {Hu 84} le Vénitien, et si, en le traitant comme ennemi, il ne s'ôtait pas tout moyen de correspondre avec le sénat, etc... lorsque le bruit des pas de tous ses soldats et leurs murmures retentirent dans la salle.

Étonné de ce tumulte, Enguerry se lève et il voit paraître à la porte de la chambre son premier lieutenant contenu par deux soldats et traîné par le triomphant Nicol qui s'écrie: « Monseigneur, faites justice d'un traître!... »

— Et quel est son crime?....

— Il vient d'ouvrir la poterne, et de rendre la liberté au Juif!... répondit Nicol.

— Est-ce vrai? demanda le Mécréant au coupable.

{Hu 85} Jean Stoub se tut.

— Qu'on le plonge à la place du Juif dans l'huile bouillante!

A ces mots Josette tombe évanouie, et les trois ministres, Castriot et tous les Cypriotes s'écrient: « C'est lui!... »

Marie Stoub se retourne!.....

Plus prompte que l'éclair, elle saute au col de le Barbu et fait retentir la voûte de ces cris:

— Mon fils!... mon fils!... tu m'es rendu!... Est-ce vrai?... mon fils Jean!.....

Elle le couvre de baisers, elle le caresse, et Jean Stoub rend à sa mère tous ses embrassemens en pleurant de joie.

— J'ai sauvé mon bienfaiteur {Hu 86} et revu ma mère! que puis-je désirer?... s'écria-t-il; ma mère! adieu ma bonne mère!

Marie ne se lassait pas de répéter:

— Mon fils! mon fils!...

C'était le seul mot qu'elle put proférer, la seule idée qu'elle eut, et cette idée comprenait toutes celles qu'enfante la raison humaine, car son feu céleste reparaissait déjà sur le visage de l'Innocente.

— Délivrez-moi de ces cris? dit le farouche Mécréant, et qu'on l'emmène!....

Alors Marie, sans prononcer une parole, et plus rapide qu'une flèche, s'élance sur Enguerry, lui enfonce {Hu 87} ses ongles crochus dans la gorge, ou- vre une artère et la déchire... Le sang coule à gros bouillons, et le Mécréant tombe en portant la main sur son épée..... il expire. La folle, semblable au vautour qui s'acharne sur Prométhée, continue à se baigner dans le sang de sa victime: elle jette un coup-d'œil égaré sur l'assemblée épouvantée, et, plongeant ses mains rougies dans le flanc du brigand, elle l'écorche, le creuse, brise les chairs et en retire son cœur encore tout palpitant. Elle le montre avec une joie pleine d'ingénuité, et le remue par un geste qui peignait le délire de la vengeance et de l'amour maternel; {Hu 88} elle saute et jette de petits cris inarticulés. . . . . sa chevelure éparse, ses yeux hagards, le sang qui souille ses vêtements en désordre, lui donnaiant l'air d'une furie poursuivant Oreste! . . . . . Une certaine horreur se répandit dans toute l'assemblée, profondément émue.

Le seul Michel l'Ange, arrêtant le bras de l'Innocente, prit le cœur du Mécréant avec la pointe de son épée, et dit avec un sourire sardonique:

Je vous prend à témoin qu'il avait un cœur... c'est à noter... du reste, je ne croyais que Capeluche dût mourir horizontalement....

{Hu 89} — Il est pourtant mort!... s'écria Trousse, qui ne pouvait jamais se faire à l'idée de la destruction.

— Que Dieu aie pitié de lui! dit Monestan, il n'a pas seulement eu le temps de dire un seul ave.... et de se repentir.

Marie fut se réfugier dans un coin de la salle et s'y accroupit elle se mit à essuyer toutes les taches qui souillaient sa robe et à rétablir le désordre qui régnait dans ses vêtemens, ce dont elle commençait à s'apercevoir...... Mais jetant un regard à son fils, elle lui fit signe de venir à ses côtés. . . . Ce signe avait quelque chose de gracieux, de délirant et de raisonnable: {Hu 90} il peignait très-bien ce premier moment qui se trouve entre le bon sens qui revient et la folie qui expire.

Au doux sourire de sa mère, Jean Stoub profita du premier moulent de la stupéfaction, et, se dégageant des mains de son rival ébahi, il rejoignit sa pauvre mère et Josette.

Les Casin-Grandésiens commencèrent à espérer, et l'évêque détacha tout doucement les armures suspendues, pendant que Trousse déliait Castriot. En un instant, Kéfalein s'arma, ainsi que l'intendant et tous les seigneurs cypriotes.

L'habile Vénitien vit en un clin {Hu 91} d'œil l'avantage qui résultait pour lui de la mort d'Enguerry, et il résolut d'en recueillir tous les fruits: il convoitait déjà les clefs que Nicol avait à la main, afin d'aller sur-le-champ faire périr les victimes désignées par le sénat de Venise.

Cependant, au bruit de cette aventure, les soldats accoururent, les sentinelles quittèrent leurs postes, et tout afflua dans le vestibule et la salle. Les plus avancés contemplaient avec une muette stupeur, la mare de sang dans laquelle nageait le cadavre de leur chef.

Cette multitude de têtes tendues et attentives jointes à celles de nos {Hu 92} héros formaient un coup-d'œil pittoresque et original.

Alors on peut dire que tous les intérêts étaient en présence; et Michel l'Ange, sachant combien est forte la première impression, se hâta de prendre la parole; et il s'écria:

— Amis, croyez-vous que le diable doive perdre quelque chose à la mort d'un de ses plus dignes suppôts?... eh! par la queue du lion de Saint-Marc, tâchons qu'il ne s'en aperçoive pas, il nous retirerait sa protection. Le Mécréant est mort! eh! mes amis, ne vous en étonnez pas: il ne faut ni le plaindre ni le pleurer; il est admis au foyer des {Hu 93} enfers, et il y est à jamais. Notre tâche, c'est de l'imiter fidèlement et de faire son oraison funèbre par nos actions. N'apostasions pas!.... Ventre-mahom, s'il vous faut un chef, je vous en servirai! je vous promets que la gaité, la gaspille et les affaires iront toujours ensemble et n'en iront pas pis!..... Nous allons célébrer par un ample festin l'heureuse recrue que vient de faire Lucifer, et auparavant, je vais expédier les affaires d'urgence..... Donne-moi tes clefs, mon cher Nicol? Je ne veux pas faire languir ce généreux roi de Chypre; va, Nicol, tu sais comme je t'ai toujours distingué; aussi tu {Hu 94} seras mon premier lieutenant et même un peu le capitaine?..... donne?... Et Michel l'Ange tendit sa main.

— Donner les clefs!.... s'écria le lieutenant, avec un air rechigné, je ne dois les remettre qu'au comte Enguerry; il est mort, que l'on me montre son héritier ou son successeur, je m'en dessaisirai; mais, quant à vous, M. l'ambassadeur, vous n'avez pas encore la branche de cyprès au casque, et vous voulez nous commander?...

La foule entière murmura en tant de sens divers, qu'il était à croire qu'il se formait dans son sein un parti Nicollien, et un parti Vénitien.

{Hu 95} — Allons, mon ami Nicol, reprit l'italien avec bonhomie et le ton de l'amitié, tu sais bien qu'Enguerry n'a fait cette expédition que pour la sérénissime république, et si tu veux consommer ce petit service pour elle, je me charge d'obtenir que l'on reporte sur toi les récompenses promises au Mécréant; tu seras général au service de la sérénissime république Vénitienne, noble, sénateur, et peut-être par la suite deviendras-tu Doge!...

A cette brillante perspective, présentée par l'adroit Vénitien qui s'était appuyé sur l'épaule de Nicol, ce dernier parut prêt à donner {Hu 96} les fatales clefs!... Alors Monestan, en grand ministre et en sujet fidèle, s'écria:

Et moi, brave lieutenant, je vous donnerai le titre de généralissime des troupes du roi de Chypre, si vous voulez le sauver!...

A ces mots, Nicol se tourna du côté de Monestan.

— Eh mon ami, dit Michel l'Ange en l'arrêtant, le royaume est conquis, et leurs troupes sont imaginaires!... Alors Nicol revint contre l'Italien.

— Je vous donnerai un million sur les trésors du roi de Chypre, reprit Monestan. A cette exclamation le lieutenant regarda de {Hu 97} nouveau le ministre, qui ajouta pour le décider: « Et songez que vousobtiendrez votre pardon; que, rentrant dans le sentier de la vertu, vous serez tranquille, et que le ciel applaudira à votre conversion.

Amen, dit l'Italien; voici, par ma foi, un bel oremus! Eh mon compère? moi, je t'abandonnerai ma part dans les deux millions que le sénat a promis à ceux qui livreraient le roi de Chypre.

Nicol resta indécis.

— Nous vous payerons trois millions!... crièrent ensemble Monestan, l'évêque et Kéfalein.

Cette fois, le lieutenant fit un geste décisif en faveur des Cypriotes.

{Hu 98} — Eh par la vierge de Lorette, dit Michel l'Ange à voix basse, n'avons-nous pas leurs trésors, et ceux d'Enguerry? je te les laisserai prendre, et de plus, les deux deux millions du sénat: tu vas devenir maître du comté d'Enguerry, et tu commanderas tous tes camarades!...

A cette dernière idée, Nicol ne balança plus, et il répondit au Vénitien:

— Par la mort, exécutez vos promesses et je suis prêt à vous servir?...

Puis, se retournant vers la foule étonnée, il ordonna à tous les soudards de se mettre sous les armes. Michel l'Ange triomphant s'approcha {Hu 99} doucement de Nicol, et lui tendit la main pour prendre ses clefs; mais le prudent lieutenant les serra dans son sein.

Alors les Casin-Grandésiens ayant perdu tout espoir, se regardèrent d'un air triste comme pour se dire: « Que va-t-il arriver?... »

Mais en ce moment, il se passait dans la cour une autre scène, dont l'issue eut une grande influence sur les èvénemens qui vont suivre. En effet, le Barbu, s'étant glissé à travers ses compagnons, avait rassemblé autour de lui tous ceux en qui il avait remarqué quelque reste d'honnêteté et d'humanité, et, montant sur une borne qui {Hu 100} se trouvait contre le portail, il leur dit avec cette éloquence naïve de geste et de parole que donne la vertu:

— Mes amis, nous voici libres, puisque notre chef est mort; selon les idées les plus naturelles je devrais vous commander, mais je ne veux user de ce droit qne pour vous éclairer. Eh mes amis, quel métier avons-nous fait jusqu'ici? Sommes-nous des soldats? des hommes qui défendent leur prince, ou leur pays? Y a-t-il des brigands plus déhontés que nous?..... Eh bien, voici le moyen de réparer en un moment toutes nos fautes; le roi de Chypre, sa fille et sa {Hu 101} cour sont prisonniers... délivrons-les?... ils nous recompenseront, nous prendront à leur service, et rentrant dans la bonne voie nous y trouverons tout autant de profit, nulle inquiétude, joie, plaisir sans regret, nous nous marierons, et je puis vous assurer à chacun de l'argent et des grades.

Les plus vives acclamations accueillirent l'orateur, et lorsque Nicol et le Vénitien sortirent de la salle suivis de leurs partisans sous les armes, ils virent l'honnéte Jean Stoub, à la tête d'une faible partie des forces Mécréantiques, qui s'apprêtait à une vigoureuse résistance en exhortant ses adhérens.

{Hu 102} A l'aspect de son adversaire échappé à la mort qu'il lui destinait, et devenu redoutable par son cortège, Nicol se mit en fureur et harangua ses partisans, pour les engager à s'emparer de Jean Stoub. Le Vénitien se contenta de surveiller Nicol, qu'il suivait dans tous ses mouvemens, afin de pouvoir s'emparer des clefs qu'il ne cessait de convoiter.

Les deux troupes s'excitèrent par des questions et des injures; la discorde, qui revenait d'un chapitre de Bernardins, leur souffla sa rage et ses poisons, et ils ne tardèrent pas à en venir aux mains. — Le rusé Jean Stoub, ne perdant pas la {Hu 103} tête, courut ouvrir la prison des habitans de Casin-Grandes, et ils ne furent pas lents à s'armer et à soutenir leur libérateur. Alors le démon de la guerre déploya toute sa furie, et fit retentir toutes ses trompettes dans les cœurs des brigands; la cour offrait l'original du beau tableau de la révolte du Caire: ce n'était que cris, coups, sang, blessures, tapage; et par momens, un effroyable silence interrompu par le bruit des armes plus horrible encore.

On sent qu'à ce tumulte, Kéfalein, Castriot, l'évêque et tous nos héros étaient accourus; et que leurs exploits se ressentirent, et {Hu 104} de l'espoir qu'ils conçurent et de la nécessité. Trousse, regardant la bataille par les croisées de la salle, se mit à encourager les assaillans par ses cris et ses éloges. Josette et Marie, appuyées l'une sur l'autre, tremblaient de peur, en voyant le danger que courait leur bienaimé; ils craignaient de le perdre une seconde fois: néanmoins, une sorte d'orgueil s'empara de leurs âmes, à l'aspect de ses efforts et de son courage.

Malgré le renfort que Jean Stoub s'était procuré en armant les prisonniers, il se trouvait encore le plus faible: entouré de l'intrépide Kéfalein, de l'évêque, de Castriot, {Hu 105} et des plus braves des habitans de Casin-Grandes, tous ses efforts tendaient à faire périr Nicol son adversaire. Ce dernier et Michel l'Ange encourageaient leurs soldats en promettant des récompenses; Michel l'Ange surtout redoublait de valeur, de zèle et de gaieté, car il sentait que ce combat d'un instant devait ou le faire réussir dans ses desseins, ou les ruiner; et comme les Casin-Grandésiens y voyaient aussi leur perte ou leur salut, on peut juger de l'acharnement avec lequel on combattait.

Jean Stoub avait choisi une position qui augmentait encore le {Hu 106} désespoir de sa troupe, car il était adossé contre un mur, et les gens de Nicol l'entourant de toutes parts, on ne pouvait se reculer pour reprendre haleine; il fallait triompher ou se résigner à périr. Jean Stoub, vaillamment secondé d'Hilarion et de Castriot, formait, avec l'élite de nos héros, un groupe, qui, partout où il se portait, fesait pencher la balance eu faveur des Cypriotes. Enfin, comprenant de quelle importance il était de se saisir de Nicol, puisque lui seul avait les clefs de la prison du prince, et que si l'on pouvait s'en emparer, on ferait sauver Jean II pendant le combat, quitte à périr; {Hu 107} le Barbu, Castriot et l'évêque entourèrent le lieutenant et s'acharnèrent sur lui. Michel l'Ange ne chercha point à le défendre, car il se défiait de Nicol; il feignit d'attaquer Bombans, et ne cessa cependant d'avoir l'œil sur le lieutenant.

Castriot se désespérait, parce que son fameux sabre était cassé, et qu'il ne maniait pas aussi bien l'épée; mais, saisissant le moment où Nicol se défendait contre l'évêque et Jean Stoub, il le tourna, et sans s'inquiéter des coups qu'il recevait de ceux qui protégeaient leur chef, il lui plongea son épée à travers son gorgerin; Nicol tomba en prononçant un effroyable juron.

{Hu 108} La vue de la mort du lieutenant, loin de calmer le combat, alluma une rage nouvelle dans le cœur de ses amis, et l'on défendit son corps comme celui de Patrocle dans l'Iliade; mais il arriva un malheur plus grand que celui de l'Iliade.

En effet, aussitôt que Michel l'Ange vit tomber Nicol, il se précipita sur lui, avec la célérité de l'aigle qui fond sur sa proie, et il s'empara des clefs avant Castriot, dont les membres disloqués ne permirent pas qu'il gagnât l'Italien de vitesse: avant que l'Albanais eût retiré son épée, le Vénitien avait pris les clefs, et les soldats s'étaient {Hu 109} saisis du corps de Nicol, sur lequel on s'acharna comme des corbeaux dévorant un cadavre.

A peine Michel l'Ange eut-il les clefs, que, semblable à un loup chargé d'un agneau, il traversa tous les combattans, en baissant la tête et ne s'arrêtant pas pour venger les coups qu'il reçut: il se dirigea vers les cachots avec une ténacité et une ardeur qui firent frémir les Casin-Grandésiens.

Aussi, en voyant la manœuvre de l'Italien, l'héroïque Bombans et Castriot l'intrépide, rassemblèrent leurs forces, et coururent après Michel l'Ange avec toute la rapidité que leurs blessures leur permirent.

{Hu 110} Mais le Vénitien avait sur eux une assez grande avance; et, se voyant poursuivi, il s'élança vers la porte principale des prisons avec une telle vélocité que quand l'Albanais et l'intendant y arrivèrent, ce fut pour sentir le vent de la porte, que le rusé Michel l'Ange ferma avec force, et pour entendre le bruit des verroux.

Les deux serviteurs du roi de Chypre poussèrent ensemble un grand gémissement et un cri de désespoir, que le tumulte des armes empêcha d'entendre; les combattans mêmes ne virent pas cet épisode. Bombans et Castrîot se regardèrent avec une profonde {Hu 111} tristesse, et ce regard équivalait à l'oraison funèbre de Jean II et de Clotilde; mais, la rage s'emparant de leurs cœurs, Castriot saisit un morceau de bois et se mit à ébranler la porte et la voûte; Bombans se désespérait de ne pouvoir aider l'Albanais, puisque ses mains souffrantes ne le lui permettaient pas; il laissa Castriot faire à lui tout seul le siège de la porte, et il se replia sur le gros de l'armée pour chercher du secours.

Mais, hélas! le parti de Jean Stoub, malgré tout le courage des Cypriotes, venait de succomber sous l'élan que la mort de Nicol avait imprimé aux brigands.

{Hu 112} Le Barbu, cerné par le parti Nicollien et tout vaincu qu'il était, haranguait ses compagnons vainqueurs pour les engager à se ranger du côté du roi de Chypre. Hélas! ces âmes sans vergogne, n'écoutant rien, et alléchées par le pillage des trésors du Mécréant, désarmaient impitoyablement les Casin-Grandésiens qui se voyaient dans les fers et près de la mort pour la seconde fois. La lueur d'espoir qui venait de briller, le moment de liberté qu'ils eurent, ne servirent qu'à leur rendre ce dernier pas dans le malheur plus cruel encore. L'évêque et Kéfalein seuls se défendaient avec une rare {Hu 113} intrépidîté et un sombre courage qui disait assez qu'ils avaient juré de mourir les armes à la main, pour ne pas survivre au roi Jean II et à Clotilde.

Au milieu de ce désordre, Josette et Marie fesaient leur partie en se signalant par des cris qui retentissaient dans toute la forteresse: elles couraient dans la cour en sanglottant et s'arracbant les cheveux. Quant au docteur, il aperçut la poterne ouverte, et il s'y dirigea afin de sauver sa petite machine rondelette de ce nouvel esclavage.

Tout-à-coup, l'on entend le bruit sourd des pas précipités d'une {Hu 114} nombreuse cavalerie; elle arrive silencieusement; mais, alors que les brigands, ainsi que leurs captifs, prêtent l'oreille avec attention, un effroyable cri de: « Montjoie Saint-Denis!... » retentit à la poterne; « France!... France!... Montjoie Saint-Denis!..... » Trousse effrayé se recula et se blottit dans une chaudière vide, en se hasardant à lever la tête quand l'escadron fut passé.

Rapides comme les éclairs d'un orage et furieux comme le vent qui pousse les tempêtes, les chevaiers entrent dans la cour au grand galop, et chargent les brigands avec une impétuosité qui ne leur laissa {Hu 115} pas le temps de se reconnaître; le parti Cypriote reprend courage, crie: « Vive le chevalier Noir! » et sur les ordres de l'évêque et de Kéfalein, il décrivit une courbe savante qui cerna le parti Nicollien. — Se saisir des brigands, les mettre hors d'état de faire la moindre résistance, s'emparer de tous les postes de la forteresse, fut l'affaire de moins de temps que je n'en mets à le dire. Pendant ce temps, deux mille hommes de troupes investissaient le château, s'élançaient dans les fossés, et enfonçaient le pont-levis qu'on se hâta d'aller baisser.

Alors un cri de: « victoire! {Hu 116} victoire! » s'éleva subitement, et retentit dans les airs: il pénétra jusques dans les souterrains du château. — Le religieux Monestan s'agenouilla dans un coin, tendit ses mains au ciel, et il y éleva ses humbles prières, sans faste, sans intérêt; aussi, son vertueux encens monta vers le trône céleste, et fut agréable à l'Éternel.

On précipita les brigands dans le souterrain où naguère ils avaient confiné les Casin-Grandésiens, et la cour n'offrit plus que le spectacle de la joie et de gens qui embrassaient leurs libérateurs; Josette et Marie sautaient au col de Jean Stoub; et ce dernier mettait en {Hu 117} ordre de bataille les brigands fidèles à la vertu et les Casin-Grandésiens.

L'évêque et Kéfalein, ainsi que les plus marquans de la petite cour du roi de Chypre, entouraient le chevalier Noir. Il était entre le vieux guerrier que Raoul rencontra naguère et entre le comte de Foix 1.

Aussitôt que Monestan eût termine ses actions de grâce, et prié Dieu d'excuser ceux qui oubliaient de le faire, sa seconde pensée fut pour son prince; il le chercha des yeux et ne le vit point.

— Où est le roi?... où est la princesse?.... s'écria le vieillard.

{Hu 118} Ces mots et l'inquiétude peinte sur le visage du premier ministre, arrêtèrent l'essor de la joie, chacun se regarda et scruta tous les coins de la cour.

Le silence de la stupeur régna parmi cette assemblée, un secret pressentiment erra dans les âmes des Cypriotes, et alors on entendit Bombans qui ne cessait de crier au secours; l'on vit Castriot, dont la force ne pouvait ébranler la fatale porte.

On se souvint de Michel l'Ange et l'on trembla. Jean Stoub, accompagné de deux soldats, courut avec des haches d'armes pour aider l'Albanais qui rugissait de {Hu 119} rage. Pendant ce temps, Kéfalein mettait le chevalier Noir au fait des evenemens qui venaient de se passer; et rien n'égala la douleur et le désespoir de l'amoureux chevalier quand il apprit le danger dans lequel se trouvait la princesse Clotilde, sa chère fiancée. Ses yeux se fixèrent sur la porte, comme tous ceux des spectateurs; et l'on attendit avec anxiété le résultat des efforts du fidèle Albanais.............................

CHAPITRE XXVI CHAPITRE XXVIII


Variantes


Notes

  1. entre... entre...: erreur du typographe ou distraction d'auteur?