lord R'Hoone.
CLOTILDE DE LUSIGNAN, OU LE BEAU JUIF
Manuscrit trouvé dans les archives de Provence

lord R'Hoone / Clotilde de Lusignan, ou Le Beau Juif / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME QUATRIÈME

CHAPITRE XXVIII.


  Avouez, monseigneur, que John était un rude coquin.
                    (TAYLOR.)

  Comment ne serait-on pas bienfaisant, quand les bienfaits se payent ainsi.
                    (SIRIUS.)

  De mon pays je reverrai le ciel.
            (Poëme de Moïse sauvé.)

[{Hu 120}] ASSITÔT que Michel l'Ange eut barricadé la porte principale des prisons, il fut, comme on doit le penser, au comble de la joie en songeant que rien ne l'empêchait plus d'accomplir sa mission et qu'il {Hu 121} n'était point obligé de partager avec un complice, le prix du sang qu'il a brûlait de répandre. En entendant les coups réitérés que Castriot donnait à la porte, il jugea qu'il n'y avait pas un instant a perdre.

Il se mit donc à parcourir les sombres profondeurs des souterrains, en cherchant le cachot où se trouvaient le prince et sa fille. Il remua le trousseau de clefs, et s'assura que les diverses cellules de pierre avaient chacune la leur; alors il se rapprocha de la porte principale pour examiner les clefs à la faveur du faible jour qui se glissait par les fentes, et bientôt il s'aperçut qu'elles étaient soigneusement {Hu 122} numérotées; ce dont il rendit grâce au diable!...

Il revint dans le corridor humide en écoutant à la porte de chaque caveau, se doutant bien que le prince et sa fille trahiraient leur présence par quelques paroles ou quelques soupirs, et il marcha légèrement en comptant les cachots et en maudissant le bruit épouvantable que faisait Castriot qui tachait toujours d'enfoncer l'entrée de la cave.

Jean II et Clotilde, assis sur un banc de pierre glacé, le seul siège qui fût dans leur horrible demeure, prêtaient une oreille attentive au bruit des armes qui retentissait sourdement dans la noire {Hu 123} enceinte de cette tombe anticipée; et, sur ce bruit léger, le prince concevait un reste d'espoir, auquel sa tendre fille était bien indifférente: l'image du bel Israélite mourant dans les tourmens l'occupait tout entière et sa pose était celle de la stupeur.

Au cri de: « Montjoie Saint-Denis! » qui parvint à l'oreille exercée du prince, il s'écria:

— Ma fille... nous sommes sauvés!... nous entendons les cris de guerre ou plutôt les cris de triomphe du chevalier Noir.

Clotilde soupira, et répondit avec un accent de dépit: « Nous lui devrons donc trois fois la vie!.. »

— Écoutons, ma bien-aimée? {Hu 124} l'on brise les portes de ce souterrain!....

Entendant ces mots, Michel l'Ange s'écria:

— Ah! ils sont ici!... Victoire, victoire, ils se sont trahis eux-mêmes!... Grand merci, Lucifer?...

— L'on nous cherche, continua le prince, qui distinguait le bruit des pas légers de l'Italien, et il s'empressa de frapper sur la porte en criant de toutes ses forces: C'est ici, Castriot, Castriot!...

— Oui, oui, Castriot!... attends-le?... répéta ironiquement l'Italien, en introduisant diverses clefs dans la serrure. Par St.-Marc, je n'en trouverai pas la clef! Oh! {Hu 125} Notre-Dame-de-Lorette, je vous promets un ex-voto d'argent si je rencontre cette maudite clef! Que le tonnerre m'écrase!... aide-moî donc Satan, car je fais le mal!.... ô mille diables!....

— Ma fille!... dit tout bas le monarque, surpris de ces paroles, quels sont les accens que nous entendons?

— Mon père, est-ce que j'entends quelque chose?.... répondit-elle naïvement.

— Pour le coup, je tiens les deux millions de la sérénissime république, Sainte-Vierge vous aurez un ex-voto d'argent!.... s'écria le Vénitien, au comble de la {Hu 126} joie, et il fit gronder la serrure rouillée du cachot.

A ces paroles, le monarque reconnut Michel l'Ange, et d'un seul jet de pensée, il devina le sort qui l'attendait. Aussitôt, le vieillard saisissant Clotilde, la coucha par terre entre le banc de pierre et la muraille, en lui recommandant le plus profond silence; et le généreux prince s'en remit, pour lui-même, à la Providence qu'il invoqua.

Soudain la porte s'ouvre, et Michel l'Ange, tenant d'une main son épée et de l'autre prenant son poignard, barra le passage par son corps en s'écriant:

— A mort les amis! dites toutefois {Hu 127} votre confiteor, car je ne veux pas avoir à me reprocher la damnation de vos âmes! j'ai l'absolution du reste. Allons dépêchons?...

Le rusé Vénitien comptait que le monarque et sa fille, entendant ouvrir la porte, se seraient précipites sur son épée; mais les deux prisonniers gardèrent le plus grand silence. Si le moindre jour eût pénétré dans le cachot, Jean II et sa fille auraient déjà subi leur sort; et, ce fut l'horreur même de cette prison qui les servit; car, l'Italien n'y voyant pas, craignit, s'il abandonnait son poste, de laisser enfuir ses victimes, et il se contenta de sonder le cachot en {Hu 128} avançant son épée de tous côtés, pour chercher dans quel endroit était le prince.

Cette investigation dura quelques minutes; et le suppôt du diable, entendant les violens coups de hache qui faisaient voler la porte en éclats, ferma celle du cachot; et, réfléchissant que ses victimes étaient sans armes, il s'élança dans l'intérieur en présentant son épée. Jean II, habitué par sa cécité à juger de l'approche des corps, soit par l'air qu'ils chassent, soit par le plus ou moins de bruit, avait l'avantage dans cette lutte; et, telle impétuosité, telle lenteur que l'adroit Italien mit a {Hu 129} cette poursuite, le prince, soit hasard, soit adresse, se trouvait toujours éloigné de la pointe fatale. Quant à la belle Clotilde, protégée par le banc de pierre que Michel l'Ange prenait pour le mur, elle ne courait aucun danger.

Lassé de cette lutte et impatienté, le Vénitien furieux s'écria:

— Ah ça, me prenez-vous pour un cheval de manège?.... Ayez de la complaisance, mon prince?.... Ne voyez- vous pas que tôt ou tard vous devez succomber?... Prétez-vous-y de bonne grâce, je vous égorgerai le plus doucement, le plus honorablement qu'il me sera possible?... et quant à la princesse?... qu'elle {Hu 130} se rassure, je lui réserve une jolie mort.... ce sera un trépas de sybarite; une fois en ma vie, je veux être galant, et elle ne s'apercevra pas de sa mort, car elle s'évanouira de plaisir!...

En achevant ces paroles, l'Italien, furieux de cette résistance inattendue, leva son épée et frappa de tous côtés avec tant de précipitation, que le prince fatigué d'une si longue lutte résolut de la terminer. Jean II s'élança sur son perfide assassin et, rassemblant tout ce que l'âge lui laissait de force, il saisit Michel l'Ange, et le serrant contre la muraille, il s'écria: — Clotilde, ma fille! sauvez-vous, vous en avez le temps?

{Hu 131} La jeune fille rampa de son mieux, ouvrit la porte, et se jeta dans le souterrain en appelant au secours de toutes les forces de sa douce voix, qu'elle tâchait en vain de rendre éclatante... car les faibles sons se perdirent sous les voûtes de pierre qui retentissaient à peine...

Le prince, ne pouvant pas soutenir long-temps l'énergie que lui avaient inspirés le danger de sa fille chérie et le désir de la sauver, fut bientôt terrassé par Michel l'Ange, et ce dernier, levant son épée, l'enfonça dans le corps du prince abattu, en s'écriant: « Et d'un!... »

Il courut le poignard levé sur Clotilde, qui, semblable à un mouton parcourant l'abattoir, errait {Hu 132} toute échevelée dans le souterrain...

A ce moment, la porte fut brisée, et Jeau Stoub, Castriot, Bombans et le chevalier Noir, se précipitèrent avec des flambeaux qui jetèrent une clarté soudaine dans ces horribles lieux. L'on aperçut la jeune fille prête à être atteinte du poignard de Michel l'Ange au désespoir!.... Mais dans le lointain caverneux de ce souterrain coloré d'une lueur rougeâtre, l'on entrevit indistinctement une grande ombre se mouvoir, et courir sur l'Italien avec la rapidité d'un spectre vengeur... C'était Jean II, qui, muni de l'épée du Vénitien, volait au secours de sa fille. L'arme avait glissé sur un bouton de sa dalmatique.

{Hu 133} Aussitôt, en un clin d'œil, Jean Stoub et Bombans s'emparèrent de Michel l'Ange; et, plus rapide qu'eux, Castriot, saisissant sa bienfaitrice dans ses bras disloqués, l'avait transportée à l'entrée du souterrain.

— Sauvez mon père!.... mon père!.. s'écria-t-elle: et cependant, ses regards inquiets cherchaient, parmi la foule répandue dans la cour, son cher Nephtaly: un torrent de pleurs s'échappa de ses beaux yeux, quand, après avoir parcouru la multitude, elle ne le vit pas, car le coup-d'œil d'une amante est rapidement scrutateur!...

Bientôt, Jean II ne tarda pas à {Hu 134} paraître suivi du chevalier Noir, et de Bombans et Jean Stoub qui contenaient l'Italien perfide. Le monarque se trouva dans les bras de sa fille chérie qui l'embrassa avec transport en laissant tomber une larme brûlante sur la joue du monarque; les ministres, le vieillard étranger, le comte de Foix et les principaux seigneurs attendris vinrent se joindre à ce groupe.

Je voudrais pouvoir dépeindre le cri de joie qui s'éleva dans ce moment; tous les soldats, les chevaliers, les brigands convertis et les Casin-Grandésiens formèrent, autour de la porte des prisons un demi-cercle curieux et immobile. Monestan et {Hu 135} Castriot ne se lassaient pas de voir leurs maîtres chéris qu'ils crureut à jamais perdus.

Après ce premier moment de joie, le chevalier Noir prit la main de sa fiancée, le comte de Foix prêta le secours de son bras au monarque, et l'on s'achemina vers la salle basse du Mécréant que deux soldats nettoyèrent à la hâte. Ce fut devant cette assemblée imposante que l'on amena Michel l'Ange: il fut condamné tout d'une voix à être pendu.

— Repentez-vous au moins? lui dit Monestan.

— J'ai l'absolution, répondit-il en souriant; je savais bien, {Hu 136} continua-t-il, que je finirais en l'air, mais je ne croyais pas que cela vint sitôt!.. Au reste, bonsoir la compagnie!... à demain... nous nous réverrons!...

On le conduisit à la potence où il monta gaiment, et lorsque son col fut inséré dans la dernière cravatte qu'il devait porter, il rassembla ses forces pour sourire encore aux assistans, et il s'écria:

— L'on m'avait bien prédit que je finirais par devenir évêque.

— Que veux-tu dire? reprit Jean Stoub.

— Eh bien! ne voyez-vous pas que je donne la bénédiction avec mes pieds!... En disant cela, Michel l'Ange agita sa jambe droite {Hu 137} en faisant le mouvement d'un prêtre qui bénit une assemblée, et ce geste ironique fut son dernier. Toutefois il répéta faiblement encore: « J'ai l'absolution!... » et il expira en riant.

Telle fut la fin d'un homme à qui la nature prodigua les qualités les plus brillantes et qui se serait distingué s'il ne les avait pas tournées vers le mal!...

Revenons à la salle basse du Mécréant? Je vais tâcher de raconter le plus succinctement possible tous les événemens qui se passèrent alors.

Clotilde, toujours triste et les yeux pleins de larmes, n'apercevait point les caresses respectueuses et {Hu 138} la contenance suppliante du chevalier Noir b qui, gardant entre ses mains tremblantes la main de Clotilde, s'étonnait de ce que la princesse pensive ne lui eut pas retirée.

Cependant, il lui était imposible de ne pas lire sur le visage de la fille jeune que ses attentions dédaignées indiquaient qu'elle était en proie à un sentiment profond... et du reste, avait-il pu oublier son rival du tournoi!.....

Se tournant alors vers le roi de Chypre, il dit:

— Monseigneur, je me reproche bien vivement le retard que j'ai mis à venir assiéger cette forteresse; ce délai causa votre infortune, et {Hu 139} le pillage de vos trésors.... mais j'espère que nous allons les retrouver... cependant j'ose à peine réclamer votre promesse.

— Mon fils, répondit le monarque en plaçant la main du chevalier Noir sur son cœur, je ne l'ai point oubliée et demain la chapelle de Casin-Grandes entendra vos sermens!....

Clotilde tressaillit, et plusieurs larmes roulèrent, malgré elle, sur ses joues appâlies... Le chevalier Noir lui saisit la main et lui dit à voix basse: « Je fais donc votre malheur!.... » et, pour toute réponse, la jeune vierge n'en pleura que davantage.

{Hu 140} Jean II fut le seul qui ne put voir cette scène muette qui surprit tous les spectateurs.

Au milieu de cette assemblée, le vieillard inconnu jouissait d'un indicible plaisir, il regardait les murs du château, les parois de la salle, les meubles, le plancher avec l'air d'un banni, qui, rentrant dans sa patrie après longues années, examine le moindre hameau et respire l'air des routes avec une jouissance dont on n'a pas d'idée.

Le chevalier Noir, ne sachant quelle contenance tenir et plein de tristesse, s'avança vers ce vieillard sur lequel l'attention se fixa, et, lui prenant la main avec une {Hu 141} visible émotion, il lui dit d'une voix altérée:

— Comte Enguerry, il n'est pas en mon pouvoir de vous rendre vos domaines florissans.... votre perfide lieutenant les a ravagés! mais; vous y ferez mentôt refleurir le bonheur et l'abondance, et, comme l'état dans lequel vous les trouvez, ne vous permettra pas d'en percevoir les revenus de quelque temps, j'espère que vous vous souviendrez que vous avez des amis!.....

— Hé quoi, prince!...

— Chut!... s'écria vivement le chevalier Noir c en posant un doigt sur sa visière à l'endroit de la bouche.

{Hu 142} — Hé quoi chevalier, reprit habilement le véritable comte Enguerry, faut-il que je vous doive la liberté, ma rançon, mes biens, et que je me revoie dans le château de mes pères, sans pouvoir m'acquitter!.... et quand je le voudrais le puis-je jamais!

Chevalier, ajouta-t-il d'un air pénétré: je suis votre féal!... oserais-je dire votre ami!....

Le chevalier Noir lui ouvrit ses bras, et le vieux Enguerry s'y précipita.

— Allez, je suis payé!... dit le chevalier Noir, car rien ne vaut un ami véritable!..... Et il regarda Clotilde.

{Hu 143} Le plus grand étonnement régna dans l'assemblée, et chacun s'empressa de féliciter le comte Enguerry d'être revenu de sa captivité, et il n'y eut pas un Chevalier qui ne lui offrît sa bourse et son amitié.

— Sire, dit le comte Enguerry en s'avançant vers le roi de Chypre, la journée est assez avancée, et j'espère que vous me ferez l'honneur de rester au moins jusqu'à ce soir dans mon château; votre présence, celle de votre fille et de ces nobles seigneurs le purifiera, et rendra mon installation plus mémorable.

Jean II était beaucoup trop {Hu 144} fatigué pour refuser, et le comte Enguerry fut au comble de la joie.

Le comte sortit, et maître Taillevant, saisissant l'occasion de faire briller son art, mit son escadron culinaire en bataille; il offrit au comte son digne élève, Frilair, comme capable de remplir la place de cuisinier en chef; Frilair fut promu sur-le-champ.

Aidé de Bombans, de Jean Stoub et de Taillevant, le comte Enguerry choisit, parmi les brigands convertis, les Casin-Grandésiens et les paysans, des gens qui devinrent des serviteurs fidèles.

Aussitôt, Bombans tout le premier se mit à la tête de l'organisation {Hu 145} du château, et imprima son infatigable activité à toute cette troupe dévouée.

Le chevalier Noir, Jean Stoub, le comte Enguerry, le comte de Foix, l'évêque et Castriot, parvinrent à découvrir l'endroit où le faux Enguerry cachait ses trésors: ceux du roi de Chypre furent restitués, et Bombans, sur le commandement de Monestan, les chargea sur les mêmes chariots qui les avaient apportés, et s'en retourna suivi des Casin-Grandésiens et de tous les Cypriotes, travailler a la restauration de Casin-Grandes, pour que le roi Jean II le {Hu 146} retrouvât dans son primitif éclat.

Le chevalier Noir autorisa Hercule Bombans à emmener quelques uns de ses soldats, pour que cette opération fût faite avec la promptitude d'une féerie; puis il chargea son écuyer, jeune homme leste, brillaat, beau, bien fait, d'aller veiller et présider à tout.

Au milieu de ce mouvement, Clotilde, toujours triste et navrée, ne cessait de penser à son bienaimé, et elle regardait l'endroit où il s'était placé dans cette salle, avant d'aller au supplice. Josette se tenait à côté de sa maîtresse, et Marie, revenue à la raison, après avoir impatienté son fils en le {Hu 147} suivant partout comme son ombre, s'était, sur sa prière, résignée à rejoindre Clotilde, dont elle ne concevait point la douleur.

Castriot, gravement affligé de l'état de sa bienfaitrice, tenait le tronçon de son sabre, et marchait en long et en large devant la princesse, comme un soldat en faction.

Jean II s'entretenait avec le comte de Foix, le connétable et les principaux seigneurs.

Cependant le château reprenait un air de grandeur et de décence, par les soins et les efforts d'une troupe de valets, que Jean Stoub, Taillevant et Frilair fesaient {Hu 148} mouvoir, et dirigeaient avec une habileté sans pareille.

Bientôt une table fut dressée dans la cour, et un repas, tout aussi splendide que le permettaient les circonstances, fut servi au roi de Chypre, à sa cour et aux chevaliers.

L'on distribua, aux soldats et à la foule, les provisions accumulées par le Mécréant, et la pelouse, qui se trouvait devant le château, fut animée par le gai spectacle de cette multitude, riant, buvant, et se livrant à la joie la plus démonstrative, en l'honneur du mariage du chevalier Noir, de la délivrance du roi Jean II, et du retour du comte Enguerry.

{Hu 149} Ce dernier observa pendant le repas, que Bombans et ses gens ne seraient pas arrives assez tôt pour préparer les appartemens de Casin-Grandes, et il obtint que le roi de Chypre, sa cour, les chevaliers et les troupes resteraient jusqu'au lendemain soir.

Je passe sous silence le détail inutile de cette journée, pendant laquelle Clotilde fut toujours muette, passive, triste, au milieu des témoignages de joie que chacun donnait.

Le chevalier Noir éprouva même plusieurs fois la brusquerie de sa fiancée: la douceur inaltérable de l'heureux caractère de Clotilde s'affaiblissait, son charmant {Hu 150} visage prenait une funeste expression, et son père ne fut pas le dernier à remarquer le changement de ses manières, de sa voix; et de ses paroles.

Lorsque Josette lui présenta son époux, son cher le Barbu, elle lui dit, avec l'accent le plus touchant:

« Vous êtes heureuse, Josette!... »

Enfin le soir du départ arriva; le comte Enguerry, jaloux d'assister à l'union du chevalier Noir son libérateur, confia le soin de son château à son écuyer, et l'on se mit en route pour Casin-Grandes, sur l'avis que le bel écuyer du chevalier Noir vint donner, que {Hu 151} ce château était préparé pour recevoir Jean II.

Ce départ eut quelque chose d'imposant et de triomphal: la route, garnie dans toute sa longueur d'une haie de paysans accourus au bruit de ces événemens, avait l'air d'une prairie émaillée, où l'on aurait frayé un sentier.

Ce spectacle était trop rare pour que les habitans ne vinssent pas en jouir, et remercier le chevalier Noir d'avoir délivré la contrée de son cruel fléau.

Ces bons Provençaux, ces fidèles sujets, tenaient tous des torches, ce qui répandit une lueur {Hu 152} insolite, qui rendait le chemin comme enflammé.

S'avancant au milieu de ce torrent de lumière, les deux mille soldats précédaient la cour du roi de Chypre, à la tête de laquelle le bon connétable, entouré de ses trente chevaux, se fesait remarquer par les caracoles que son cher Vol-au-vent décrivait avec une rare aisance.

Au milieu du groupe des seigneurs, on admirait la pâle Clotilde montée sur un cheval superbe et fier de la porter, le chevalier Noir en tenait les rênes avec une attention amoureuse; laissant négligemment flotter les guides de {Hu 153} son coursier, qui bondissait sous lui, il semblait l'abandonner pour veiller au fougueux animal qui portait la princesse. Ces soins empreints d'amour, ses yeux brillans à travers sa visière serrée, son casque, ses belles plumes noires penchées, l'air de majesté qui régnait dans son ensemble, cette abnégation, et cette manière tendre de courber avec dignité tous ses sentimens devant le sceptre de la beauté, enfin la lumière inusitée qui fesait resplendir ses armes bronzées, lui attirait tous les regards, et la vue se reposait agréablement sur ce spectacle qui renfermait toutes les harmonies, toutes {Hu 154} les joies, et les espérances de la vie: deux amans que l'on allait unir!...

Clotilde levait de temps en temps ses beaux yeux vers le ciel, elle les laissait tomber rarement sur le pauvre chevalier, et à chaque instant elle regardait avec inquiétude, avec effroi même, le concours du peuple qui affluait, et ses yeux perçans y cherchaient un être qui ne se présenta point. A la colline des Amans, Clotilde dévora les larmes qui vinrent inonder ses yeux, et contemplant la place où elle rencontra le beau Juif, sa tristesse en redoubla.

Le monarque suivait sa fille; le comte de Foix, Monestan et {Hu 155} les principaux seigneurs l'entouraient. La foule, après avoir vu Clotilde et le chevalier Noir, contemplait encore avec plaisir le prince et son ministre, dont la bienfaisance était connue.

Quant à l'évêque, il courait de rang en rang, et jouissait du spectacle admirable, pour lui, de deux à trois mille hommes en ordre de bataille.

— Quand en verrai-je trente mille!... disait-il à Kéfalein, qui hochait la tête et plissait ses deux lèvres en manière d'approbation.

Les cent cinquante chevaliers commandes par le comte Enguerry, fermaient le cortège, que suivait {Hu 156} une foule immense, aux acclamations de laquelle l'on entra dans Casin-Grandes illuminé.

CHAPITRE XXVII CHAPITRE XXIX


Variantes

  1. du sang qu il {Hu} (nous corrigeons)
  2. contenance suppliante du che- \ Noir {Hu} (nous corrigeons)
  3. le chevalierNoir {Hu} (nous corrigeons)

Notes