lord R'Hoone.
CLOTILDE DE LUSIGNAN, OU LE BEAU JUIF
Manuscrit trouvé dans les archives de Provence

lord R'Hoone / Clotilde de Lusignan, ou Le Beau Juif / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME QUATRIÈME

CHAPITRE XXX.


    Parlerez-vous, ma fille?.....
                (Le Roi Léar.)

Souvent le malheureux songe à quitter la vie.
                    (Élégies.)

S'ils n'ont point le bonheur, en est-il sur la terre?
                    (Élégies.)

Et l'orncment et principale cure
De ceste feste, estait la nuict obscure,
        (MAROT, poëme de Léandre.)

Il y plonge ensemble et le fer et la mort.
            (ANDRÉ DE CHÉNIER.)

[{Hu 198}] LA joie des amours brille sur le visage de la fille des Lusignans; elle chante, marche, sourit avec {Hu 199} l'air de la déesse de Paphos: Josette ne conçoit pas ce changement, mais la nourrice aperçoit, d'un coup-d'œil, d'où vient le coloris nouveau qui s'est infusé dans le tendre incarnât des joues de Clotilde.

Avouons-le? tous les sentimens extrêmes sont plus ou moins des folies, et surtout l'amour; aussi la princesse avait-elle tous les diagnostiques de la folie, ce guide aveugle des aveugles amours.

Au milieu de ce délire, Trousse arrive dans les appartemens de Clolilde, et, d'un air sinistre et composé, vient chercher la jeune fille de la part du roi son père.

Ce message inusité, frappa de {Hu 200} terreur Clotilde, qui suivit en silence les pas du docteur.

Elle traversa la galerie, la salle des gardes, le salon où déjà le chevalier Noir, les ministres, les seigneurs formaient une foule empressée. A son approche, le murmure des conversations cesse; un murmure flatteur s'élève, on se range, et Clotilde marche, au milieu d'une haie respectueuse, en recueillant les hommages de chacun: quand elle arriva près du chevalier Noir, elle lui tendit gracieusement la main en souriant; et cet amant, au comhle de la joie, y déposa un baiser de feu. En entrant dans le cabinet du roi, Clotilde entendit le murmure {Hu 201} d'étonnement se prolonger comme le bruissement des vagues après un orage.

Trousse la conduisit gravement jusqu'à la chambre du prince; et, entr'ouvrant la porte, il s'écria de sa voix clairette: « Madame la princesse de Chypre. »

Clotilde trouva son père assis sur la chaise de Mélusine; son visage avait une expression de sévérite qui ne disparut point quand elle entra; il ne la pria point de s'asseoir, comme il le faisait ordinairement; et Clotilde resta debout dans une attitude respectueuse: le vieillard laissa s'écouler un instant de silence, que sa fille n'osa point {Hu 202} interrompre; puis, Jean II se tournant vers l'endroit où il entendait le sein de Clotilde murmurer doucement, il dit d'un ton lent et grave:

— Mademoiselle, ne croyez pas que votre conduite nous ait échappée; elle a donné lieu à bien des conjectures; et, soit comme père, soit comme monarque, soit comme descendant des Lusignans, nous devons l'examiner.

Soyez bien convaincue, ma fille, de notre tendresse pour vous, et répondez franchement à votre vieux père? Quelle fut votre intention en retardant la célébration de votre hymen avec le prince Gaston?...

{Hu 203} — D'y réfléchir, monseigneur.

— Clotilde, si vous l'aimiez, vous n'auriez pas cherché a réfléchir.... N'usez point de détours... ce n'est pas là votre motif.

Clotilde rougit et garda le silence; elle aurait voulu se trouver à cent pieds sous terre; alors la vie lui parut d'un poids insupportable: regardant les cheveux blancs du prince, elle restait dans une fixité d'incertitude, vraiment poignante, et sa conscience lui faisait de cruels reproches.

— M'avez-vous compris? répéta le monarque.

— Oui, monseigneur; mais quel que soit ce motif, ne vous suffit-il {Hu 204} pas que demain j'épouse le comte de Provence.

— Non, mademoiselle, si l'honneur des Lusignans est compromis par votre conduite ou l'état de votre cœur, cela ne suffit pas?... Ah! Clotilde, reprit le monarque avec un accent de bonté, comment se fait-il que vous redoutiez votre père, que vous ne l'ayez pas rendu votre confident?... Craignez-vous ma sévérité? Ne vois pas le monarque, vois un père indulgent, ma fille? parle? et, si des peines affligent votre jeune cœur, je tâcherai de les calmer, la vieillesse a de l'expérience!....

— Écoutez mon père, l'honneur {Hu 205} est cher et passe avant tout, n'est-ce pas votre maxime favorite?

— Oui ma fille.

— Hé bien, moa père, s'est-il dans notre illustre famille trouve des traîtres?....

— Jamais!... répondit le monarque avec orgueil.

— Ne tachons donc pas cette candeur héréditaire?... si je parlais, mon père, je trahirais un malheureux!... un malheureux qui compte sur ma parole, qui s'y repose comme sur un autel de bronze!

— Clotilde, le sein d'un père, semblable à celui de la divinité, doit connaître les moindres pensées et les moindres actions de ses enfans.

{Hu 206} — Monseigneur, c'est vrai; mais si dans votre jeune âge vous aviez promis le secret à un ami malheureux, et, qu'appelé par mon aïeul, pour le révéler, l'auriez-vous fait?... »

Le monarque garda le silence; mais irrité et rendu plus curieux par la résistance de Clotilde, il s'écria: « Allez, mademoiselle, vous n'aimez pas votre père et vous devriez avoir honte de prononcer ce nom..... »

— Voilà ce qu'eut dit mon aïeul!... répliqua la jeune fille, en riant, pour donner le change; et elle embrassa le front du vieillard.

Mais celui-ci la repoussant lui {Hu 207} dit: « Indigne fille; je sais ce qui a perverti votre cœur... C'est un autre amour!.. et qui ne devinerait pas? Depuis quinze jours n'ai-je pas entendu cent ballades d'amour? ne me rappelai-je pas le froid accueil que vous fîtes au comte de Provence? les événemens du tournoi, le chevalier inconnu, et surtout vos paroles entrecoupées, vos soupirs, votre agitation, votre inquiétude, et ce que vous disiez il y a trois jours dans ce cachot où nous avons manqué périr!.... vous bénissiez la mort. »

— Mon père! de grâce, cessez vos remarques, craignez de les continuer.

{Hu 208} — Hé quoi, ma fille! je crois remettre, entre les bras d'un époux, une vierge de cœur et je me trompais!..... Dites-moi sur-le-champ le nom de celui qui surprit votre amour? je le veux? je l'ordonne?

— Mon père, s'écria la jeune fille en inondant de pleurs la main de son père; oui, je vous le dirai!..... mais demain, n'exigez rien de plus; n'est-ce pas assez que votre fille soit malheureuse? ayez un peu de pitié pour elle?... ô mon père!...

Le vieillard, séduit par les larmes de sa fille, réfléchit un instant et lui dit: « Eh bien soit, j'y {Hu 209} consens, ma fille relevez-vous? mais gravez dans votre âme que demain je veux que la chapelle du château reçoive vos sermens, tout l'exige avant votre père...

— Mais ne l'ai-je pas promis!...

— Eh bien! quel espoir nourrissiez-vous donc!.... si cela doit être, soyez plus affable avec votre époux et ne donnez pas lieu à des remarques qui nuisent à notre caractère.

Clotilde soupira; et le monarque ému prit la main de sa fille et lui dit d'un ton de père: « Tu es donc malheureuse?... »

La jeune fille, posant sa tète contre {Hu 210} celle de son père, vers un torrent de larmes.

— Oh! oui, beaucoup mon père?....

— Mais ma fille il faut rompre cette union.

— Jamais... répliqua Clotilde, hélas! j'aime sans espoir! et... je me résigne!...

— Pauvre enfant!..... sèche tes larmes, le temps guérira ta blessure, laisse-moi croire que le prince Gaston te rendra heureuse.

Alors le monarque, prenant le bras de sa fille, parut au salon, où chacun s'empressa de lui faire sa cour. Clotilde s'appuya sur le bras du chevalier Noir et lui dit {Hu 211} quelques paroles douces, mais qui ressemblaient à ces potions calmantes que les médecins donnent aux mourans pour adoucir leur agonie.

La journée se passa sans autre événement; le chevalier Noir fut d'un tel empressement auprès de sa fiancée et marqua tant d'amour, par ses soins, que si les yeux de la princesse n'eussent pas été aveuglés, elle l'eût trouvé tout aussi séduisant que Nephtaly, tout aussi beau, tout aussi digne d'être aimé. Mais le bandeau de l'amour est si épais, si redoublé sur nos yeux!......

La princesse, tout en répondant aux attentions amoureuses du prince, ne cessait de caresser de {Hu 212} l'œil et de jouer avec le bouquet de fleurs qu'elle avait sur son sein, et elle pensait à la fête brillante que Nephtaly donnerait à son cœur lorsque la nuit serait venue.

Il est impossible de rendre le tableau mouvant qu'offrait le château de Casin-Grandes; Taillevant, Bombans et les officiers ne savaient où donner de la tête pour la cérémonie du lendemain, et tout respirait le mouvement et la joie. Les nobles hôtes du roi de Chypre eux-mêmes s'apprêtaient pour briller et se surpasser à cette éclatante solemnité, et, jaloux de prouver à leur souverain leur empressement, ils allaient et venaient sur la route, {Hu 213} cherchant, apportant leurs richesses et leurs habits les plus pompeux?

Enfin cette nuit tant désirée par Clotilde, arriva: elle s'échappa du salon comme furtivement, et l'on n'osa pas la retenir, car, de tout temps, on a respecté les volontés des jeunes filles la veille de leurs noces; aussitôt qu'elle eût disparu chacun l'imita. En effet, Clotilde, dans ce salon, était la clef de la voûte: une fois tombée, tout se sépare: et, ce jour-là, le sommeil envahit le château beaucoup plus vite qu'à l'ordinaire, comme c'est naturel la veille d'une grande fête.........

* * * * * * * * *

Tout repose, excepté Clotilde, {Hu 214} Josette, Marie et Castriot qui sont réunis dans les appartemens de l'infortunée princesse de Chypre.

Clotilde voit arriver l'heure, à laquelle Nephtaly doit venir, avec un effroi dont elle n'est pas maîtresse; son cœur tremble, palpite, et elle regarde fréquemment la porte, ou prête l'oreille à de vains bruits qu'elle croit entendre et que personne n'entend.

— Josette, dit-elle, je veux une plus belle parure que celle que je porte en ce moment? ma fille, revétez-moi d'une tunique bleue à glands d'argent, d'un cothurne rouge, d'une robe blanche comme la neige?... retenez mes cheveux {Hu 215} captifs sous des bandelettes blanches, ainsi qu'elles étaient disposées le jour où je rencontrai ce pauvre Juif.... Rassemblez tout ce que l'art de la toilette et mes trésors ont de plus recherché? songez ma fille que je veux plaire!.......

— Mais madame, il n'est pas encore temps!....

— Fais ce que l'on te dit? lui répliqua Marie.

— Ma bonne nourrice, reprit Clotilde, en s'asseyant devant un miroir contenu dans une bordure en filigrane; ma bonne nourrice allumez les bougies des quatres torchères, les flambeaux et surtout cette lampe d'argent remplie d'huile {Hu 216} odorante?... que tout resplendisse et que tout soit brillant!

— Oh! Josette, dit-elle en s'adressant à la jeune Provençale, arrangez mes cheveux noirs en boucles plus arrondies? qu'elle tranchent, par leur jais, sur l'albâtre de ma peau? qu'elles se jouent au-dessus de mes yeux!....

Nourrice, viens placer mes bandelettes blanches sur ma tête?... toi seule connais cette coëffure, fille de la Grèce; surtout, ma mère, entoure-moi d'un voile aérien?... J'en avais un, ce jour-là, pour me garantir du soleil?... mais aujourd'hui, je veux l'avoir, pour qu'il soit foulé?... je veux que tous ces {Hu 217} charmans apprêts soient comme ceux d'un festin dont il ne doit point rester de vestiges.....

— Josette, mon enfant, n'oublie pas les parfums?.... Et, de ses doigts légers, la princesse donne, à droite, à gauche, le dernier coup de main à l'élégant édifice de sa parure.

« Castriot, dit-elle en se retournant et en lui souriant, allumez le feu de ces trépieds d'or? que l'encens fume? Jamais les sacrifice ne se font sans encenser le Dieu.

« Mes amis, leur demanda-t-elle en se levant et se regardant dans le fidèle miroir, suis-je belle?.... »

{Hu 218} Ils se récrièrent unanimement et Clotilde fit quelques pas dans sa chambre en essayant sa parure.

« Maintenant Josette, dit-elle, remets tout en ordre? qu'il n'y paraisse plus, que rien n'interrompe la beauté de ce lieu.

« Sors mon enfant?... Adieu; viens que je t'embrasse?... »

— Ah! madame, vous êtes brûlante!....

— C'est vrai... Tiens, Josette, prends cette riche ceinture? prends aussi ce diamant?... je te les donne. Josette!.... ajouta-t-elle en lui prenant la main, tâchez que le souvenir que vous garderez de moi ne soit point muable?..... pensez {Hu 219} quelque fois à Clotilde... et.... priez pour elle?....

Josette se mit à pleurer et dit en sanglotant: « Ah! madame, est-ce que vous me renvoyez?... Pourquoi donc tous ces apprêts et ces paroles dont le seul accent m'attriste? »

— Ce n'est rien, ma fille, répondit la princesse avec un sourire légèrement sardonique. Ne vois-tu pas que Clotilde va périr pour renaître comtesse de Provence!....

— Ah! si ce n'est que cela, madame, reprit Josette en essuyant ses yeux, je n'ai qu'à me réjouir...

— Adieu donc Josette!.. Et la princesse embrassa la fille de {Hu 220} l'intendant: puis, saisissant une bourse pleine d'or, elle lui dit: « Prends encore ceci? je veux quu rien ne manque à ton bonheur!...... »

Josette sortit lentement et en retournant plusieurs fois la tête pour voir Clotilde, qui s'assît sur une chaise en posant sa tête souffrante dans sa jolie main. Restée seule, elle regarda tristement Castriot et la fidèle nourrice, et elle leur dit avec un accent de mélancolie:

— Mes amis, la jeune rose va s'effeuiller! car, maintenant, je comprends les paroles de mon bien-aimé!.... Vous nous élèverez un même tombeau, n'est-ce pas?... et toi, Castriot, tu viendras arroser {Hu 221} les fleurs qu'aura plantées Marie parmi le gazon; nos cendres les animeront... Respirez-les quelquefois?... l'odeur en sera douce!...

A ces paroles, Castriot jeta des regards farouches sur tout ce qui l'entourait, et Marie se mit a pleurer à chaudes larmes....

— Hé quoi! continua la princesse, je veux faire un dernier repas et savourer la vie avec lui!... Marie ne me refuse pas? les prières des mourans sont sacrées!... Va, cours chez Bombans, apporte de quoi composer ce festin du départ, et surtout, apporte les vases les plus précieux,... Je veux entourer ma fin de tout ce qu'il y a de {Hu 222} plus brillant, de plus beau dans la nature et dans le cœur de l'homme; une jeune mort doit être voluptueuse!...

La fidèle nourrice ne tarda pas à reparaître avec ce que demandait Clotilde. On plaça, sur une table d'ébène et d'argent, une serviette peluchée et à frange d'or, que Clotilde parsema des fleurs du bouquet de l'Israélite.

— Il faut tout effeuiller, tout flétrir.... dit-elle.

Les plats d'or et les fruits de l'art de Taillevant brillèrent bientôt sur la table, ainsi que les cristaux cizelés: on alluma des flambeaux; et Clotilde, posant alors une {Hu 223} couronne de roses sur sa tête, s'écria:

« Castriot, n'est-ce pas toi qui dois introduire mon bien-aimé?... Pourquoi ne vient-il pas? est-ce à moi de l'attendre!... oui, car je l'aime le plus!... Nephtaly, je te souhaite!.... arrive avec tous tes enchantemens, arrive promptement, nos heures sont comptées, la moitié du sable de mon horloge est consommée, il est minuit!... Viens, tout est prêt, le temple, la fête, l'autel, la victime, les festons. Va Castriot, va à sa rencontre? »

L'Albanais pleura de rage en entendant ces mélodieux accens, le chant du cygne.

— Je voudrais être plus belle!.. {Hu 224} mais... je le suis assez!... dit-elle avec un léger sourire, puisqu'il m'aime!... El elle se mit à parcourir sa chambre en admirant le luxe, la propreté, la grâce de ce lieu; puis elle s'écria encore:

— C'est trop beau pour une tombe! elle sera comme nos amours, suave, délicieuse, brillante et funèbre!...

Tout à coup, des pas légers retentissent dans la galerie: la première, Clotilde les entend; elle court, elle vole, elle est dans les bras de Nephtaly. Elle jette, avec grâce, ses bras d'ivoire autour de l'albâtre du col de l'Israélite; leurs têtes semblent se confondre; ils marchent lentement, appuyés l'un {Hu 225} sur l'autre, sentant battre leurs cœurs, et le Juif pressa contre son seîn tumultueux la gorge divine de la princesse qui, semblable a a la rosée matinale, rafraîchit son âme.

En proie à cet accès d'amour, ils arrivent, s'asseyent sur une espèce de divan, en se tenant par la main, et ils se penchent l'un sur l'autre: pas un mot, pas un geste, mais des larmes!.... Ah! des larmes brûlantes de désirs de part et d'autre, et puis de ces longs regards d'amour qui rendent ivres!..

Le Juif exhale l'ambre, les choses les plus précieuses le parent; il n'a plus sur son sein la roue infamante, mais le gland {Hu 226} sacré de la tunique de Clotilde et l'écharpe diaprée que broda l'amoureuse jeune fille; enfin, les boucles de ses beaux cheveux noirs ne sont plus flétries par le bonnet vert à cornes rouges.

Heureux de pouvoir satisfaire leurs désirs, sans être avares de leur joie, ce n'est plus à la dérobée, et en tremblant, qu'ils se regardent et qu'ils se parlent; mais ils se roulent dans la volupté, ainsi qu'au printemps, de blanches colombes voltigent de branche en branche, et savourent les plaisirs.

— Clotilde!... tu es à moi, s'écria Nephtaly, rien ne trouble nos caresses: ô mon amour, laisse-moi {Hu 227} me noyer dans le lait de ton sein délicieux, m'y rassassier de baisers?....

— Nephtaly tout est à toi!... Et les doigts légers de la jeune vierge caressent avec une charmante pudeur, une timide crainte, les cheveux, le col, le sein de l'Israélite.

— O que tu es belle et que tes yeux dévorans dardent de feux! L'étoile de Vénus n'est pas plus brillante.

— Ah! mon bien-aimé, ne crains rien? dérange ma coiffure?..... je ne m'en offenserai point!....

Après que le respectueux {Hu 228} Nephtaly eût adoré tous les charmes de sa belle maîtresse, il déposa sur sa bouche de rose, sur sa bouche affamée, sur cette bouche solliciteuse, un de ces baisers dont Vénus serait jalouse, et ils allèrent s'asseoir auprès de la table, et sur le même siège; car l'amoureux Israélite attira Clotilde sur ses genoux. Castriot et Marie semblables à des statues, ornement d'un palais, les servirent en pleurant et les admirant tour à tour.

Les deux amans mangèrent des mêmes mets, dans la même assiette, avec la même fourchette, buvant dans le même hanap à la {Hu 229} même place, et entremêlant l'ambroisie de leur suave repas avec l'ambroisie mille fois plus suave de leurs baisers enflammés: baisers charmans, leurs derniers pas dans cette vie de volupté. Une grâce indéfinissable, un charme inexprimable, léger comme l'air, pénétrant comme le feu, doux comme un bienfait, se répandait sur cette scène d'amour: un espèce de nuage céleste les environnait: tout, aux yeux de ces heureux amans, se présentait comme surnaturel; les moindres objets avaient une autre figure, une autre forme, leur bonheur se reflétait surtout, et semblait jeter des flots de lumière. {Hu 230} On eut dit, qu'autour d'eux, régnait cette auréole dont on entoure les habitans des cieux quand ils descendent ici bas.

Cette divine magie redoublait leurs jouissances et l'aspect de la mort les rendait solemnelles.....

— Nephtaly, s'écria Clotilde, voici le moment d'exécuter ta promesse... vois-tu comme les heures s'écoulent?

— Ah ma Clotilde, auras-tu le courage d'obéir!...

— Eh! crois-tu, mon bien-aimé, que je ne t'aie pas deviné!...

— Dis-moi, chérie, qu'as-tu compris!...

— Que nous mourrons ensemble.

{Hu 231} — Cruelle! tu le dis en riant?...

— Nephtaly, pourquoi m'affligerais-je?...

— Tu dis vrai, Clotilde, nous sommes mille fois plus heureux; nous abandonnons une terre odieuse; nous montons purs, et sans tache, vers le palais des cieux, où déjà les anges apprêtent, pour nous, leurs plus divins concerts!... Dieu peut-il se courroucer de nous voir arriver un peu plus tôt et fuyant le malheur? Nous obéissons à la voix de la nature, et, si le front céleste de l'Éternel se ride un instant, il est trop bon pour condamner deux âmes vertueuses, {Hu 232} coupables seulement de trop d'amour, et puis,... notre bonheur aurait pu se faner ici bas?...

— Non, Nephtaly, jamais!... répliqua Clotilde avec un charmant coup d'œil.

Ce mot fut suivi de mille baisers, et l'amoureux Israélite serra la princesse dans ses bras avec la force d'Hercule soulevant le fils de la terre, Antée, son rival.

— Ma maîtresse chérie, trésor d'amour, ta auras donc la force de quitter une si belle vie, une vie à peine commencée.

— Nephtaly, ne la quittes-tu pas?... et, n'est-ce pas un bienfait que de ne faire qu'effleurer une {Hu 233} coupe au fond de laquelle sont les chagrins et les malheurs!...

— Tu n'hésiteras pas a percer ce beau sein, ce trône de l'amour où je viens de reposer ma tète?

— Non... Que puis-je être hors de ta vue? Puis-je vivre sans toi? toi seul, entre les hommes, m'as souri de ce sourire que j'aime.

— Eh bien, oui, fille céleste, nous nous endormirons voluptueusement, et les mains entrelacées, dans la nuit qui n'a point d'aurore.

— Oui, Nephlaly, quand tu le désireras.... mais, je t'en supplie, fais-moi donc entendre encore cette douce voix, ces doux chants, qui charmèrent man âme! Épuisons, {Hu 234} dévorons toutes les joies, réunissons notre vie toute entière en un seul moment, et..... absorbons-le! Chante donc? achève de m'enivrer?...

Nephtaly, saisissant son luth, que Marie lui présenta sur un signe de Clotilde, chanta les stances suivantes:

  Hélas! mourons, ma douce amie?
  Mourons sans répandre des pleurs,
  N'avons-nous pas, de cette vie,
    Senti tontes les fleurs?
  Lorsque, dans un charmant bocage,
  Les mains n'ont plus rien à cueillir,
    Qu'il n'offre plus d'ombrage.....
  Alors.... n'en faut-il pas sortir?


  Que la fleur des champs soit séchée
  Par le noir souffle des hivers,
  Ou, que de sa tige arrachée,
    Quand les prés encor verts,
Sont ornés de ta tête elégante,
  Elle soit, d'un cruel zéphir,
   La victime odorante.....
  Son sort n'est-il pas de mourir!

  Qu'Importe la faible durée
  De nos trop misérables jours,
{Hu 235} Si, du bonheur la main dorée,
    N'en fleurit pas le cours!
  Périr le front plein de jeunesse,
  Parés des roses du plaisir,
    Ou flétris de vieillesse.....
  Ne faut-il pas toujours mourir?

  Que le voyageur accomplisse
  Sa longue route en peu d'instans,
  Et que sa course en réunisse
    Les nombreux accidens;
  Ou que, marchant avec prudence,
  De sa peine il fasse un plaisir,
    Pour toute récompense....
  Ne faut-il pas toujours mourir?

{Hu 236} Jamais l'Israélite ne mit tant d'expression dans son chant. Clotilde, le col tendu, s'abandonnait toute entière à la volupté; attendrie, elle regardait frémir les cordes du luth en pleurant.

— Voilà la vie, dit-elle en faisant résonner la corde.

Le son retentit fortement d'abord, s'amortit, parut renaître, puis s'éteignît doucement.

Cette exacte image émut jusqu'à Castriot.

— Tu pleures, s'écria Nephtaly, tu regrettes ton existence. Ah Clotilde, tu pourrais t'éviter ces larmes, et nous serions heureux!

— Comment, mon ami?

— Écoute!... fuyons? suis-moi {Hu 237} dans l'Asie; nous irons dans le fond d'un désert...

— Oui.

— Une simple demeure sera notre asile, elle sera belle comme toi: mes richesses suffiront à nos besoins; là, heureux, sans entraves, nous vivrons toute une vie de bonheur, en présence de la seule nature; et, tu seras jusqu'à ta mort comblée des plaisirs que tu ressens aujourd'hui.

— Mais Nephtaly, mon père!... il mourra de douleur.

— Clotilde!... s'écria le Juif, tu auras des enfans!... et tu t'entendras appeler: « Ma mère!... »

— Ah ne me regarde pas? tu m'y ferais consentir!.

{Hu 238} — Viens, viens?

— Nephtaly, je vais le vouloir si tu le veux encore! mais, dit-elle en saisissant le luth et chantant avec la voix de la mélancolie:


  Que la fleur des champs soit séchée
  Par le noir souffle des hivers,
  Ou, que de sa tige arrachée,
    Quand les prés encor verts,
Sont ornés de sa tête élégante,
  Elle soit d'un cruel zéphir
    La victime odorante.....
  Son sort n'est-il pas de mourir?

— Eh bien, Clotilde, mourons!... oui, mourons? car nous avons épuisé vingt siècles d'existence... Et il regarda sa charmante maîtresse en caressant son sein d'albâtre.

Castriot, assis sur une chaise, contemplait Clotilde et le Juif {Hu 239} avec des yeux farouches; l'idée, terrible pour lui, de voir périr sa bienfaitrice lui fendait le cœur, et il était occupé des moyens de l'empêcher de mourir.

— Nephtaly, dit Clotilde avec une ingénuité charmante après un moment de silence, Nephtaly, mon cœur, donne-moi beaucoup de baisers pour que je te les rende?...

— Ah Clotilde!..... reprit le Juif en la comblant de ses caresses enflammées et en cueillant l'ambroisie de ses lèvres corallines, mon ange, il est d'autres plaisirs!... plus vifs, suprêmes, la véritable fleur de la vie; et, puisque nous devons succomber, mourir, laisse-moi..... laisse ton {Hu 240} bien-aimé savourer ce fruit délicieux.

— J'ignore, interrompit Clotilde, ce que tu veux.... je suis prête à te l'accorder puisque tu le demandes!.... et, quoique je ne puisse croire que, ce que tu veux, soit un mal, un je ne sais quoi me dit que j'y perdrais mon plus grand charme...

— Ah! Clotilde, Clotilde, tu es une habitante des cieux!... ton langage inspire la vertu, va, retournes-y brillante, pure, vierge, et puisses-ta savoir quel sacrifice je le fais!...

— Mon ami, dit la princesse, demain j'épouse le prince Gaston.

— Hé quoi!... s'écria l'Israélite.

{Hu 241} — Je le dois, Nephtaly, j'ai promis; mais écoute à ton tour, et suis les ordres de ta maîtresse. Trouve-toi dans la chapelle au matin? Castriot t'introduira; cache-toi contre un des piliers? et là, tu verras si je t'aime?... lorsque je tirerai mon poignard, saisis-toi du tien? et que nos derniers soupirs s'entremêlent.

— J'y serai Clotilde... répondit le Juif.

En ce moment, Castriot s'approchant de ce couple charmant entrelacé comme deux dauphins qui jouent, dit à Clotilde:

— Il n'y a donc que le prince Gaston qui s'oppose à votre bonheur!...

{Hu 242} — Oui, répondit le beau Juif.

— Eh bien, vous serez heureux!... croyez-en Castriot?...

Et sans plus tarder, le féroce Albanais courut à la chambre hospitalière du comte de Provence; il ouvre doucement la porte, il tressaille de joie en voyant la lampe expirante ne jeter qu'une faible lueur; il s'avance à pas lents vers le lit; et, sourd à sa conscience, à tout, il détourne la tête, tire son sabre, et frappe à coups redoublés, en s'écriant: « il le faut!... il le faut!... » et, dans sa fureur, il laissa son sabre sur le lit du prince.

Il revient précipitamment et {Hu 243} rentre dans la chambre de Clotilde avec un visage serein.

— Vous serez heureux!... répéta-t-il, ainsi vous pouvez vous séparer sans crainte, vous ne mourrez pas!...

— Comment cela Castriot!... s'écria la jeune fille.

— Vous serez heureux!... et rien ne s'opposera plus à votre union, si le roi y consent toutefois!...

A ces mots, un frisson glacial parcourut tout le corps de la princesse; elle resta muette, pâle, immobile, froide, et Nephtaly regarda Castriot avec un profond étonnement.

{Hu 244} — Séparez-vous? reprit l'Albanais brusquement.

— Qu'a-t-il fait?... s'écria Clotilde revenant à elle aux baisers que Nephtaly lui prodiguait.

— Clotilde, à demain donc!... dit le Juif.

Alors tous deux s'acheminent vers la galerie, mais Clotilde est toujours stupéfaite, et son sein palpitant: elle est accompagnée de Castriot qui les suit. La voûte de marbre retentit de leurs adieux; et, quand Nephtaly, après avoir savouré le dernier, le plus long des baisers, s'élança dans l'escalier, l'on entendit le léger bruit des fantômes résonner au fond de la galerie; et, de la chambre de Gaston, une grande {Hu 245} ombre projetée par la lueur de la lampe mourante, se mouvoir d'une manière indistincte.

— C'est son esprit! dit Castriot tremblant; ou bien ne serait-il pas mort?

A cette parole, l'idee du crime que l'Albanais avait commis, se glissa dans le cœur de la princesse en le glaçant: elle rentra dans sa chambre, comme engourdie, et ce ne fut qu'après un long moment de silence, que regardant sa chambre vide, elle s'écria: « il est parti!... »

— Oui, madame, dit Marie.

— Ah! Castriot, qu'avez- vous fait?... continua Clotilde.

— Ne m'avez-vous pas dit que {Hu 246} le prince Gaston était le seul obstacle à votre bonheur?...

— Mais on vous fera mourir Castriot?... observa la princesse.

— Oui, répondit l'Albanais, mais, vous serez heureuse!...

Le jour commençait à poindre dans les cieux, les lampes palissaient: Clotilde, accablée sous le poids des voluptés, pouvant à peine soulever ses paupières, appuya sa tête en désordre sur le sein de sa nourrice, et un instant de sommeil vint la saisir... Castriot, respectant son repos, s'en fut veiller à sa porte, et sa nourrice contempla, en pleurant, ce sommeil précurseur de l'éternel sommeil, qui devait envahir sa fille.....

CHAPITRE XXIX CHAPITRE XXXI
ET DERNIER


Variantes

  1. sembable (nous corrigeons)

Notes