lord R'Hoone.
CLOTILDE DE LUSIGNAN, OU LE BEAU JUIF
Manuscrit trouvé dans les archives de Provence

lord R'Hoone / Clotilde de Lusignan, ou Le Beau Juif / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME QUATRIÈME

CHAPITRE XXXI
ET DERNIER.


Enfin tous les buffets, les tables étincèlent,
Plus d'une lyre est prête, et partout s'amoncèlent
Et les rameaux de myrte et les bouquets de fleurs.
                (ANDRÉ CHÉNIER.)

Au banquet de la vie, infortune convive,
    J'apparus un jour et je meurs!...
            {Stances de GILBERT.)

[{Hu 247}] CEPENDANT tout était en mouvement dans Casin-Grandes. Dès l'aurore, une foule considérable ne cessait d'y arriver, car la nouvelle du mariage du souverain de la Provence avec l'héritière du {Hu 248} royaume de Chypre, la célèbre Clotilde, s'était promptement répandue; et, de tous les côtés de la contrée, l'on accourait pour être témoin des fêtes qui devaient célébrer cette union. L'on avait annoncé que les deux souverains tiendraient cour plénière, et que l'on recevrait tout le monde, jusqu'aux plus simples paysans. L'on doit, d'après cela, juger de l'empressement que l'on mettait à se rendre à la majestueuse demeure du roi de Chypre.

Aussi était-ce déjà un spectacle que l'aspect de la route d'Aix à Casin-Grandes? Une foule de dames, plus ou moins parées, jalouses {Hu 249} de voir cette beauté tant vantée, arrivaient, soit sur des haquenées, en litière ou a pied; les chevaliers, les barons, les seigneurs et leur suite, les paysans, les curieux, tout cela formait une longue procession dont le commencement semblait être Casin-Grandes, et la fin à Aix.

On eût dit que la nature donnait les mains à cette solemnité, en la protégeant par un ciel d'azur sur lequel les yeux cherchaient en vain des nuages: « Heureux augure du bonheur des époux!... » se disait-on.

Mais l'activité qui régnait sur la route ne pouvait pas se comparer {Hu 250} à celle qui se déployait dans l'intérieur du château de Casin-Grandes. Maître Taillevant, et le grand Hercule Bombans, sans cesse sur leur champ de bataille, ne cessant d'aller et venir, paraissaient se multiplier.

La foule, ayant déjà envahi les cours, rendait le service très-difficile: néanmoins, la décoration magique du château ne laissait rien à désirer, et le génie du célèbre Taillevant y brillait de tout son éclat: ce n'était que festons, que guirlandes de fleurs, galantes devises, heureuses allégories, feuillages, arcs de triomphe, troupes de musiciens, symphonies, tables {Hu 251} dressées à tous venans, comme aux noces de Gamache; enfin, une profusion de toutes les resources de l'art culinaire et décorateur. Choisissez de toutes nos décorations modernes la plus belle et la plus somptueuse, et vous n'arriverez pas encore au luxe déployé par Taillevant.

Aux deux coins du portail d'entrée, deux syrènes versaient à tous les survenans, l'une du vin d'Orléans, et l'autre de l'hydromel.

La première cour se distinguait par un appareil militaire, qui consistait en une brillante cavalerie commandée par Kéfalein; il présidait {Hu 252} à tout avec la précision d'un brigadier de gendarmerie, en mêlant toutefois aux formes militaires l'espèce de bonté résultant de cet heureux caractère qui devait lui ouvrir les portes du ciel.

La chapelle, ornée de ce que les pompes de la religion ont de plus brillant, était ouverte, et l'on admirait la multitude des cierges, les bannières, les simples festons que l'on avait suspendus entre les vieux piliers et les armes royales des Lusignans confondues avec les armes royales des descendans de S. Louis qui était la lige des comtes de Provence. On entre voyait les deux fauteuils dorés, et les coussins {Hu 253} et le dais sons lequel les deux jeunes époux devaient s'asseoir.

Je dis, on entre voyait, car l'impitoyable Castriot défendait à tout le monde d'entrer dans cette chapelle. En effet, dès le matin, le Juif Nephtaly s'était glissé dans la cour, et l'Albanais l'avait caché dans l'enfoncement d'une vieille chapelle consacré à St.-Guy.

Mais rien n'était comparable au spectacle que présentait la seconde cour, l'affluence des seigneurs, des chevaliers bannerets et des dames ne permettant pas que tous fussent admis dans les appartemens royaux; les dames d'Aix et des environs, étaient {Hu 254} assises tout autour de cette vaste cour, et une multitude de seigneurs, et les compagnons d'armes du comte de Provence, se tenaient au milieu, en formant des groupes divers; les uns parlaient entre eux, les autres s'adressaient aux plus jolies d'entre les dames, et de beaux pages, de jeunes écuyers allaient et venaient, portant et recevant des ordres.

Sur les marches du bel escalier de marbre, le grand écuyer Vérynel et Jean Stoub commandaient la garde du prince, qui garnissait, le péristyle, l'escalier et la salle des gardes conjointement avec les officiers, les pages et les {Hu 255} écuyers du comte de Provence.

Le salon rouge, le cabinet du prince et sa chambre royale, étaient inondés par l'élite a du comte, les plus belles dames parées avec tout le luxe du temps, les plus grands seigneurs, tels que le comte de Foix, le comte Enguerry, et même le beau Dunois, parrain de Gaston II qui, pour le moment, se trouvait à Aix, formaient une assemblée imposante, et telle qu'il ne s'en était jamais vue de si brillante a Nicosie. Aussi, les trois ministres, les seigneurs Cypriotes, avaient-ils, malgré leur grand usage, la contenance d'un Maire de province, qui reçoit un {Hu 256} ambassadeur et sa suite, et qui se confond en efforts pour se mettre à la hauteur du diplomate.

Le seul Jean II se trouvait au milieu de cette pompeuse cérémonie dans son élément naturel. Ce beau vieillard à cheveux blancs, vêtu simplement d'une dalmatique précieuse, portant, à son côté, l'épée du premier chef des croisés, et, sur sa tête, la couronne de Godefroide Bouillon, avait une contenance majestueuse, il parlait avec bonté à chaque seigneur, et l'entretenait de ses exploits comme s'il eût été son compagnon d'armes; il s'adressait aux dames avec cette courtoisie calme et sans {Hu 257} empressement qui convient aux vieillards.

Cependant, l'impatience régnait sur tous les visages, et une espèce de murmure résonna dans les cours et dans les appartemens, lorsque le beffroi de Casin-Grandes sonna dix heures du matin. Cette impatience avait un juste motif lorsqu'on apprendra que ni le chevalier Noir, c'est-à-dire Gaston II, comte de Provence, ni la belle Clotilde, n'avaient encore paru.

Le roi Jean II se fit guider par Monestan vers les comtes de Foix et Dunois, et il leur dit avec enjouement:

— Nobles chevaliers, vous semblez {Hu 258} de concert avec le comte de Provence, et peut-être pourriez-vous nous expliquer la cause de son retard le jour de ses noces.

— Sire, lui répliqua Dunois, nous l'avons accompagné ce matin, car il est sorti du château et nous a recommandés, si nous l'aimions, de ne point nous inquiéter de sa personne; c'est aujourd'hui qu'expire le vœu qui le force à ne point découvrir son visage, et je présume qu'il est allé remplir des devoirs sacrés à quelque autel du voisinage... Il nous expliqua même qu'il arriverait avec son écuyer à la chapelle de votre château lorsque la messe commencerait, et {Hu 259} que les sons de la cloche suffiraient pour l'avertir.

Alors le monarque siffla son huissier qui ne parut point, Monestan eut toutes les peines du monde à trouver le docteur tapi dans un angle de la salle des gardes, et s'étant arrangé de manière à ce que personne ne le froissât et ne troublât le repos de sa petite machine.

Jean II ordonna au docteur d'aller trouver Clotilde, et de la prévenir qu'elle était attendue au salon rouge.

Clotilde venait de s'éveiller, et la fidèle nourrice aidée par Josette déployait aux yeux de la princesse les magnifiques présens que le {Hu 260} Sénéchal du comte de Provence avait apportés dès l'aurore.

La jeune fiancée contemplait d'un air triste et distrait, les vêtemens somptueux qu'un marié donne ordinairement à sa prétendue; et qui, dans le temps où vivait Clotilde, étaient de nature à durer toute la vie. La robe de mariage, d'une étoffe précieuse, figurait, sur le devant, les armes des deux époux selon l'usage et la mode de cette époque; le voile précieux annonçait par sa richesse une production orientale; un collier de perles, des anneaux, des pierres précieuses, complétaient une parure digne d'un reine.

{Hu 261} Clotilde se laissait habiller, sans dire un seul mot, elle ne donnait aucune attention à la manière dont ses cheveux étaient disposés et dont ses vêtemens s'arrangeaient sous les doigts légers de Josette et de sa nourrice. Elle ne regardait qu'une chose; et elle la regardait avec une expression remarquable: on y lisait l'amour, les regrets et le souvenir de la volupté, qui renferme un sentiment tout à la fois pénible et gracieux: cette chose unique, était la table du festin de la nuit et le siège occupé par Nephtaly, la lyre, les débris des mets, les roses effeuillées, sa couronne de fleurs, et l'ensemble {Hu 262} de toutes ces ruines d'amour.

A l'approche de la mort, les pensées deviennent solennelles et la jeune fille ne pouvait s'empêcher de réfléchir profondément; son âme, en proie aux souvenirs du moment enchanteur qu'elle avait passé avec Nephtaly, n'hésitait pas à consommer le sacrifice qu'elle avait promis, mais elle se perdait dans un labyrinthe de pensées confuses, qu'elle ne pouvait pas renvoyer de son cœur.

Lorsque Trousse parvint à elle, il fut étonné de la pâleur de la princesse, qu'il trouva assise sur le siège qu'avait occupé l'Israélite; elle tenait un poignard entre ses {Hu 263} mains, et le regardait fixement: une larme roulait sur ses joues; Marie et Josette, interdites, debout et stupéfaites, contemplaient leur maîtresse adorée dans le plus grand silence.

— C'est moi, madame, s'écria le docteur, je viens par ordre de monseigneur, vous prier de vous rendre au salon où vous êtes attendue; dix heures sont sonnées; la chapelle est prête; monseigneur l'évêque est en habits pontificaux... Mais j'ai bien peur que la cérémonie n'ait pas lieu, votre pâleur annonce une forte indisposition... vous pensez beaucoup trop!... et, je prévois que vous aurez {Hu 264} besoin de mon secours, car vos nerfs.....

Le docteur s'arrêta, Clotilde avait tourné la tête vers lui, et comme elle présenta la pointe du poignard au nez du médecin, on conçoit que ce mouvement était plus que suffisant pour glacer la langue de Trousse.

— Je vous suis, maitre Trousse, dit la princesse.

Le docteur interdît s'en alla lentement, et rassembla toutes les forces de son entendement pour s'expliquer à lui même l'état de la princesse; mais voyant que cette méditation tendait trop fortement son intelligence, il s'écria: « Qu'est-ce {Hu 265} que cela me fait!... » et il rentra dans la salle des gardes.

Clotilde embrassa Marie et Josette pour la dernière fois; elle toucha tout ce qui avait appartenu au Juif; baisa son luth; parcourut de la main les étoffes précieuses qui paraient sa chambre; elle s'en fut regarder une dernière fois la rocaille de la Coquette, et, trouvant sur la fenêtre un dernier bouquet, elle en orna son sein... puis, jetant un dernier coup d'œil sur cet ensemble qui fesait tant palpiter son cœur, elle dit adieu à la vie, cacha son poignard dans son sein et s'achemina vers le salon, en tâchant de déguiser, par un air riant, la douleur {Hu 266} profonde qu'elle enfermait dans son âme.

Aussitôt qu'elle parut dans les appartemens royaux, il y eut un instant de silence, et chacun contempla la beauté de cette charmante princesse. Elle fut se mettre à côté de son vieux père, et sourit à tous ceux qui la regardaient avec cette affabilité, cette grâce qui doublaient ses charmes; néanmoins l'expression de la souffrance triomphait sur son visage, et elle fut remarquée par tout le monde.

Après s'être montrée dans tous les appartemens, elle demanda à son père la permission de se rendre {Hu 267} à son oratoire de la chapelle, pour se recueillir, ajoutant qu'au bout d'une demi-heure, et lorsque le beffroi sonnerait onze heures, on pouvait commencer la cérémonie; Jean II y consentit et serra la main de sa fille de manière à lui faire comprendre qu'il compatissait à sa peine.

Clotilde suivie de Marie, de Josette, de Jean Stoub et de l'évêque en habits pontificaux, traversa la cour de Hugues au milieu de la foule qui se pressa sur son passage; elle entra dans le temple avec Marie et l'évêque; ce dernier se rendit à son oratoire, et Castriot conduisit Clotilde et la nourrice {Hu 268} vers la chapelle de St.-Guy, ou depuis long-temps le Juif attendait sa maîtresse avec une anxiété sans égale. L'Albanais confia la garde de la chapelle à Jean Stoub, et resta avec la nourrice contre un des piliers de l'autel de St.-Guy.

Clotilde, se précipitant dans les bras de son cher Israélite, y donna un libre cours aux larmes qu'elle retenait, et la voûte sacrée retentit de leurs baisers de flamme, de ces derniers baisers avant-coureurs de la mort; ils se tinrent long-temps embrassés et sans pouvoir dire une seule parole.

Le Juif, le premier, s'écria: « Ah Clotilde! tes larmes me disent assez {Hu 269} que tu n'auras pas la force de mourir... Est-ce à toi, jeune et belle, de porter le joug que nous impose ma naissance impure?... non; non, moi seul dois périr... »

Pour toute réponse, Clotilde tira de son sein le poignard qu'elle y avait placé et le montra au Juif étonné.

Des larmes de joie s'échappèrent des yeux de Nephtaly, et il cueillît un doux baiser que ne lui rendit pas Clotilde.

— O ma bienfaitrice, s'écria Castriot en s'approchant, que craignez-vous et pourquoi cette arme cruelle? n'ai-je pas levé tous les obstacles? attendez et dans peu le bruit de la mort du comte de {Hu 270} Provence va vous dégager de vos sermens.

— Castriot, dit la princesse, le comte de Provence n'est pas mort, et Dunois l'a conduit ce matin au prieuré de Ste. Marie.

L'Albanais resta stupéfait.

L'Israélite ne cessait de contempler sa pâle maîtresse dont les yeux se confondaient avec les siens par des regards pleins de langueur.

— Nephtaly, dit-elle, viens que je te conduise au sombre pilier où je veux que tu sois.

Elle saisit la main du beau Juif et l'entraîne vers une énorme colonne qui se trouvait auprès de la sacristie: en cet endroit, les voûtes étaient obscures, les vitraux extrêmement {Hu 271} bruns, et Nephtaly enveloppé d'un grand manteau pouvait s'y cacher facilement.

Ils s'acheminent lentement en se tenant par la main et s'enivrant par les derniers regards qu'ils crurent jeter dans cette vie.... Nephtaly est auprès du pilier..... Clotilde le place; et, là, rassemblant toutes les forces de leurs âmes, ils se donnent le dernier baiser de l'amour: ils dévorent leurs lèvres de grenade, ils semblent s'emparer de leur souffle, et un frisson glacial les parcourt en pensant que c'est leur dernière caresse... Clotilde altérée par la volupté, s'arrache des bras de son bien-aimé, elle regagne à pas lents le coussin {Hu 272} et le fauteuil qui lui sont destinés, mais elle retourne maintes et maintes fois la tête pour regarder l'Israélite...... Quand elle est agenouillée devant l'autel, elle voit Nephtaly tirer son poignard, le fer brille.... elle ferme l'œil... Un bruit cruel vient frapper confusément son oreille.... ce bruit annonce une chute... elle croit entendre une douce voix crier faiblement; « Clotilde!... » Ses sens s'émoussent.... un froid perçant arrête son sang; un nuage épaissit sa vue, le nuage flotte, hésite, se fixe bientôt sur ses yeux mourans et elle tombe évanouie....................................

Castriot et Marie, sans s'inquiéter {Hu 273} du bruit qui vient de retentir dans le temple et qui ressemblait assez au bruit d'une porte qui se ferme, s'empressent de faire revenir la princesse. Lorsqu'elle commence à respirer, onze heures retentissent; Castriot et Marie ne voient que Clotilde; mais dans ce moment l'évêque, suivi de l'abbé Simon et de ses acolytes, s'avance à l'autel; les portes de la chapelle s'ouvrent; Jean II, guidé par Monestan, arrive avec la foule des seigneurs; les cloches sonnent avec force et l'on aperçoit par les portes du temple, une multitude curieuse qui suit le cortège, envahit les cours et se prosterne en entendant le chant des prêtres {Hu 274} qui annonce le commencement de la cérémonie. Le comte de Foix fut long-temps inquiet en ne voyant pas Gaston II.

Mais enfin, le comte de Provence ne tarda pas à paraître, suivi d'un seul écuyer. Il portait encore son armure noire, son casque noir et sa visière baissée; il prit sa place à côté de Clotilde, qui pâle, stupéfaite, n'apercevant rien qu'à travers un nuage, ne regarda même pas son fiancé.

Un songe n'est pas plus fugitif et plus rapide que tous ces mouvemens ne l'étaient pour la pauvre Clotilde: elle rêve...... elle écoute le chant monotone de la liturgie sans la comprendre, elle {Hu 275} doit fumer l'encens sans le voir, elle entend le léger bruit de l'assemblée sans y être, et elle regarde son père avec les yeux de la stupeur; enfin, elle rêve!...

Tous les personnages sont réunis, et chacun, les yeux fixés sur ce couple charmant, attend le moment de leur union avec une impatience bien naturelle.

Après un laps de temps, dont la princesse n'eut aucune idée, l'évêque s'avance, prend la main glacée de Clotilde, la joint à celle du prince... Alors, la jeune fille revenant à la vie, et tirée de son sommeil par ce mouvement, dirige le poignard dans son sein...............................

CHAPITRE XXX CONCLUSION


Variantes

  1. par l élite (nous corrigeons)

Notes