M. A. DE VIELLERGLÉ,
AUTEUR des DEUX HECTOR ET DE
CHARLES POINTEL
,
ET LORD R'HOONE.

L'HÉRITIÈRE
DE
BIRAGUE,
HISTOIRE TIRÉE DES MANUSCRITS DE DOM RAGO,
EX-PRIEUR DE BÉNÉDICTINS,
MISE AU JOUR PAR SES DEUX NEVEUX


A. de Viellerglé et lord R'Hoone / L'Héritière de Birague / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME PREMIER

CHAPITRE PREMIER.

Notre ennemi c'est notre maître;
Je vous le dis en bon français.
            LA FONTAINE.

[{Hu 1}] DEPUIS l'établissement du gouvernement féodal, gouvernement absurde, bien que coordonné avec un art infini, la France a presque toujours été la proie d'une anarchie pour ainsi dire légale, puisqu'elle était la suite nécessaire de la constitution politique du royaume. Grâce {Hu 2} à cette constitution, le despotisme des rois était le seul refuge des peuples. Aussi ne vit-on jamais ces derniers se révolter contre leur maître, quelque dur qu'il fût dans l'exercice de l'immense pouvoir dont il s'était emparé. Cette indifférence brutale dans laquelle la nation vécut accroupie neuf cents ans environ, est certainement la critique la plus juste et la plus énergique de la féodalité.

Parmi les diverses périodes de notre histoire, il n'en est pas de plus honteuse que celle que renferma la régence de Marie de Médicis. Jusqu'à ce jour, les Français, ignorans et barbares, avaient au moins conservé les vertus des esclaves, la gaîté 1 et l'insouciance; mais alors ces dernières, empreintes du caractère national, disparurent, et la France italianisée offrit un spectacle vraiment scandaleux. On {Hu 3} vit les hommes les plus vils arriver au pouvoir à l'aide du mensonge, du parjure et du poison; on vit les provinces ravagées fiscalement par leurs petits Concinis particuliers, et ces haines religieuses si sagement calmées par l'édit de Nantes diviser de nouveau les citoyens.

La plus déplorable de toutes ces calamités était la démoralisation de la haute classe : les grands de la cour de Marie n'avaient que trop bien saisi le génie de la nation de leur souveraine... Leurs réunions n'offraient point de franchise; chacun était sur ses gardes, et deux rivaux d'amour ou d'ambition tremblaient mutuellement, puisque depuis la mode des essences et des gants parfumés, la bravoure n'était plus un refuge.

Cependant, tout en étant fort peu scrupuleux sur les moyens de parvenir au but {Hu 4} qu'ils ambitionnaient, les descendans des Francs ne s'étaient pas encore entièrement dépouillés de toute espèce de vergogne. Le remords, et plus souvent la crainte de déshonorer l'antique renom de leurs ancêtres, maîtrisaient ces âmes barbares. L'ambition, l'amour, la vengeance, leur faisaient commettre sans scrupule les crimes les plus odieux, et néanmoins ils auraient sacrifié l'ambition, l'amour, la vengeance même pour anéantir les traces d'actions qu'ils regardaient avec justice comme la honte de leur sang.

En ces temps-là donc, Mathieu XLVI, comte de Morvan, l'aîné d'une des plus nobles et des plus grandes maisons de la Bourgogne, se faisait remarquer par ses richesses et son influence. Nous ne nous étendrons pas sur sa généalogie; nous nous nous contenterons d'apprendre aux lecteurs {Hu 5} que le sang des comtes de Morvan était le plus pur de la féodalité, et cela appert de la lecture des chartes de cette famille, qui prouve que, sur les trente-cinq comtesses de Morvan qui eurent le cœur sensible, aucune n'eut à se reprocher un attendrissement roturier.

Mathieu XLVI habitait le château de Birague, demeure héréditaire du chef de sa maison. Ce château était un des plus vastes et des mieux fortifiés de la haute Bourgogne. Il avait cet aspect formidable et grandiose qui charme et fait naître dans l'âme le sentiment excité par les grandes masses, ouvrages des hommes. Les guerres en avaient ruiné quelques parties; ces ruines ajoutaient encore à la beauté de l'édifice, en témoignant à combien de destructions réitérées il avait résisté.

Mathieu XLV, père du Mathieu {Hu 6} régnant, avait péri dans la traversée de Calais à Douvres, chargé d'une mission pour Elisabeth. Ce Mathieu fut un généreux soldat, ami de Henri IV. Son caractère sévère tenait de celui de Sully, dont il avait l'inflexibilité; aussi le jeune comte, étant devenu éperdument amoureux de la belle Mathilde de Chanclos, fille d'un gentilhomme campagnard des environs de Birague, défense absolue lui fut faite de penser à cette union disproportionnée. Malgré cet ordre impérieux, prononcé avec la dureté d'un vieux guerrier accoutumé à l'obéissance passive de ses soldats, le comte de Morvan, qui possédait l'entêtement héréditaire de la famille, n'en continua pas moins ses visites à ce que Mathieu XLV appelait la gentilhommière du capitaine de Chanclos.

Cette passion s'accrut dans le silence, {Hu 7} et se fortifia par les obstacles. Mathilde paraissait mériter ce violent attachement. Sa beauté, ses grâces et le retour surtout dont elle payait la flamme de son amant, exaltèrent au dernier point la frénétique ardeur du jeune comte. Il jura, dans un de ces paroxysmes d'amour si fréquens à son âge, qu'il posséderait à tout prix la belle maîtresse dont la vue enivrait ses sens.

En vain Mathieu XLV lui présenta les belles et laides héritières des plus nobles et des plus riches familles, non-seulement du pays, mais de la France; en vain les Courtenay, les Retz, les Béthunes, etc., etc., lui soumirent leur orgueil, en lui offrant cinq ou six grains de vanité, et cinq ou six parchemins de plus avec la personne de leurs demoiselles, le jeune comte, s'enveloppant {Hu 8} dans une morne tristesse, refusa tous ces avantageux partis. Enfin il devint sombre, mélancolique, et ce chagrin, loin de se dissiper, s'augmenta chaque jour qu'il vit Mathilde. La fleur de la jeunesse, qui devait s'embellir encore par le charme d'un tel amour, disparut chez lui. Il se plaignit, forma des vœux sans doute; mais on ignore le secret de ses entretiens avec sa maîtresse, car la vaste forêt fut un témoin silencieux.

Cependant ce charme inexprimable, cette douce mélancolie du sentiment dont l'amour naissant revêt deux cœurs qui s'aiment, étaient ignorés par Mathilde et son amant. L'âme altière du jeune comte, brisée, flétrie par la résolution de son père, que Mathilde lui peignait comme inébranlable; les espérances trahies, les craintes, le terrible avenir qui semblait {Hu 9} les menacer, tout contribuait à mêler quelque chose de sauvage à ces entretiens qui doivent être si doux et si charmans. Mathieu XLV, persistant à conserver l'honneur de sa race et de son nom, eût laissé son fils se consumer sans espoir, s'il ne fût descendu dans la tombe bien à propos pour satisfaire l'ambition de la demoiselle de Chanclos. Aussitôt son père expiré, le jeune comte, devenu le Mathieu privilégié, se hâta de donner sa main à la belle Mathilde. Ce fut dans l'antique chapelle de Birague que se fit le mariage. Des bruits coururent au sujet de cet hymen. La disparition du chapelain, qui arriva bientôt après, et la précipitation avec laquelle le jeune comte épousa sa maîtresse, firent dire que la tombe du vieillard avait servi d'autel aux {Hu 10} époux, qui semblaient craindre le réveil d'un homme sommeillant à jamais.

Mais alors dix-sept ans s'étaient écoulés depuis ces événemens presque oubliés; Mathieu XLVI ne possédait qu'une fille qui le chérissait avec une tendresse sans égale. La comtesse Mathilde avait conservé sa beauté, mais celle d'Aloïse commençant à l'inquiéter gravement, elle pensait à la marier.

La jeune héritière de Birague aurait été bien reconnaissante de l'intention de sa mère, si, comme tout devait le lui faire croire, c'eût été à son cousin le chevalier d'Olbreuse qu'il lui fût commandé de donner sa main. Loin de là, la comtesse avait conçu le projet tyrannique d'imposer l'homme de son choix à la douce et tendre Aloïse.

Le protégé à qui elle destinait tant de {Hu 11} charmes était un certain marquis Villani, italien, venu en France à la suite du maréchal d'Ancre. Ce marquis était un fort beau cavalier. Mais, en dépit de ses traits frais et délicats, et de la richesse de sa taille, sa physionomie avait une expression qui éloignait la confiance. Impatronisé dans la noble famille de Morvan, l'ultramontain avait mis tous ses soins à capter la bienveillance des maîtres de la maison. Complaisant et flatteur, il avait réussi au delà de ses espérances à s'insinuer dans les bonnes grâces de la comtesse. Une femme de quarante ans n'est jamais louangèe impunément. Quant au comte, à peine fit-il attention au nouveau visage introduit chez lui; ce n'était qu'un habit doré de plus; et d'ailleurs comment aurait-il pu s'occuper d'un personnage tel que Villani? Un sentiment profond {Hu 12} semblait dominer son être. Sa paupière voilait un œil morne toujours fixé vers la terre; il paraissait craindre les regards d'autrui, et vouloir leur dérober ses pensées. Ses vêtemens négligés, son air sombre, tout enfin dans lui inspirait sinon la terreur du moins un sentiment pénible. Cette cruelle maladie donna lieu à des soupçons qui furent sur-le-champ détruits par mille traits de bienfaisance; et cependant le comte Mathieu n'en restait pas moins un homme difficile à juger. Sa conduite présentait les contrastes les plus étonnans. Ses paroles et son maintien faisaient voir qu'il était sans cesse reporté vers un autre spectacle que le spectacle présent; l'avenir et le passé semblaient tout pour lui. Il éprouvait néanmoins, en contemplant l'innocence et le calme de la vie de sa fille, une volupté qui aurait {Hu 13} été délicieuse, sans l'amertume secrète qui empoisonnait toutes ses jouissances.

Quel que fût donc son amour pour sa fille, la vie solitaire qu'il menait, jointe à sa profonde mélancolie, donnaient à la comtesse un pouvoir presque sans bornes sur la jeune et charmante Aloïse. En vain le comte avait promis à son frère, le grand sénéchal de Bourgogne, d'unir leurs deux enfans. Mathilde jura de rompre une alliance que les convenances et l'amour rendaient si désirable, et pour cela elle résolut de profiter de l'absence du chevalier d'Olbreuse, qui allait quitter Birague et sa jolie cousine.

« Oui, marquis, disait-elle à Villani, quel que soit l'amour de d'Olbreuse pour ma fille, quels que soient les engagemens de mon époux avec le grand sénéchal de {Hu 14} Bourgogne son frère, je vous donnerai la main et la fortune d'Aloïse.

— Mais voudra-t-elle obéir?....

— Je commanderai.

— Le comte permettra-t-il que vous disposiez du sort de sa fille?....

— Le comte cédera à mes prières.... J'ai des droits à ses égards; et je sais d'ailleurs comment il faut agir avec lui.

— D'Olbreuse enfin....

— Je le bannirai du château....

— Votre charmante fille ne pourra peut-être pas l'oublier?...

— Détrompez vous, marquis; Aloïse n'éprouve pour son cousin que de l'amitié....

— Remarquez cependant, comtesse, avec quelle intimité ils causent... Tenez, les voilà qui traversent les cours... Aloïse s'appuie sur le bras du chevalier.... elle {Hu 15} lui abandonne sa main... il la presse, et ©se la baiser..... Comtesse, est-ce là de l'amitié?...

— Oui vraiment, jaloux que vous êtes!... ne voyez-vous pas qu'ils se font leurs adieux?...

— Comment?...

— D'Olbreuse quitte à l'instant Birague; son service l'appelle à Paris auprès du roi... Il ne tiendra qu'à vous, marquis, de profiter de son absence pour entourer Aloïse de toute la séduction de l'amour... vous vous y entendez si bien!... »

Le marquis prit la main de la comtesse et la porta à ses lèvres.... Il fallait remercier Mathiide du compliment qu'elle venait de laisser échapper, et l'adroit Italien ne manqua pas l'occasion de répandre le doux poison de la louange.

Tandis que Villani et la comtesse {Hu 16} scellaient le traité qui sacrifiait l'innocence et la beauté, Aloïse et son cousin avaient gagné la dernière cour du château. Ils y trouvèrent le vieux intendant Robert, et plusieurs domestiques de la suite d'Olbreuse, qui tenaient par la bride les impatiens coursiers du jeune voyageur. Un dernier adieu fut prononcé, et d'Olbreuse monta à cheval, emportant en croupe l'amour et l'espérance.

« Christophe, dit le vieux Robert à un piqueur, vois comme l'espoir et 1'honneur des Morvan galope avec noblesse.

— Il monte à cheval presque aussi bien que M. le capitaine de Chanclos, mon ancien maître.

— Quelle comparaison oses-tu faire! reprit l'intendant, le rouge de l'indignation sur la figure; un Morvan mis en parallèle avec un petit gentillâtre!...

{Hu 17} — Petit!... pas si petit, dit Christophe; le capitaine à cinq pieds six pouces. »

A cette naïveté qui prouvait la profonde ignorance de Christophe en fait de blason et de généalogie, Robert s'écria : « O Mathieu XLIV!.... » Pour bien apprécier le sens de cette exclamation, il est indispensable d'instruire le lecteur du caractère original de l'intendant des Morvan : c'est ce que nous allons faire, tandis que la comtesse Mathilde prépare des fêtes superbes, dont le but secret est de fournir un nouveau triomphe à sa vanité, et de procurer au marquis Villani les moyens de séduire la jeune imagination d'Aloïse.

La famille de Robert servait, de père en fils, la noble maison de Morvan; aussi l'intendant actuel s'intitulait-il avec orgueil Robert XIVe du nom. Le vieillard avait une grande probité, chose rare de {Hu 18} tout temps chez les intendans. Il jouissait de la confiance de son maître, et la devait aux services qu'il avait rendus tant à Mathieu XLIV qu'au père du comte régnant. De plus, on l'avait vu combattre sous la bannière de son seigneur pour la cause de Henri IV.

Le vieux serviteur imitait le comte; il était mystérieux comme lui; néanmoins il n'allait pas jusqu'à la mélancolie. Le bonhomme ajvait l'air de cacher quelque chose sous sa gaîté ordinaire, qui ne paraissait plus que par instans. A le considérer, on aurait cru que la caisse de l'intendance était vide, et cependant, malgré les profusions et le luxe de Mathilde, la splendeur de la maison de Morvan était loin de tomber en décadence.

Robert avait dans la famille l'espèce d'autorité d'un homme expérimenté qui {Hu 19} posséde toute la confiance de ses maîtres : souvent il plaignait le comte d'une manière extraordinaire; il était comme identifié avec son chagrin; mais comme l'honneur de la famille le guidait en tout, peut-être était-ce parce que jamais il n'y avait eu de comte de Morvan hypocondriaque qu'il déplorait la misanthropie du chef de la maison, celui à qui, selon toutes les apparences, il devait remettre en mourant te bâton d'ivoire, marque distinctive de sa longue et glorieuse intendance.

Depuis l'arrivée du marquis de Villani, le vieillard était devenu plus sombre encore. Inquiet de la présence de cet homme, il l'était bien plus de celle de Jéronimo, son domestique; Jéronimo voyait tout, entendait tout, furetait partout, et Robert s'en alarmait.

Le clairvoyant serviteur apercevait le {Hu 20} dessein de la comtesse; il s'intéressait beaucoup aux amours d'Adolphe et d'Aloïse; le bonhomme trouvait que cette union rétablirait l'honneur de la famille, que Mathieu XLVI avait ébréché, disait-il, sous son intendance, en épousant Mathilde de Chanclos.

Aloïse aimait beaucoup le vieil intendant, qui la comblait d'attentions, prévenait ses désirs, et l'entretenait toujours d'Adolphe, beaucoup plus surtout, depuis l'arrivée du marquis de Villani. Aloïse ne comprenait pas les craintes de son vieux confident.

Quoique le château fût très-peuplé, une tour froide, située au nord restait toujours inhabitée. Par une bizarrerie singulière, le comte avait ordonné que la dernière habitation de son père fût respectée; tout y était conservé, et depuis {Hu 21} sa mort personne n'eut la permission d'y pénétrer. Tel était l'état du château de Birague. Bientôt une foule de curieux s'y rendit de toutes parts, attirée par l'éclat des fêtes annoncées.

ROMAN PRÉLIMINAIRE CHAPITRE II


Variantes


Notes

  1. gaîté: l'orthographe est conforme à celle de l'édition de 1798 du Dictionnaire de l'Académie Françoise.