M. A. DE VIELLERGLÉ,
AUTEUR des DEUX HECTOR ET DE
CHARLES POINTEL
,
ET LORD R'HOONE.

L'HÉRITIÈRE
DE
BIRAGUE,
HISTOIRE TIRÉE DES MANUSCRITS DE DOM RAGO,
EX-PRIEUR DE BÉNÉDICTINS,
MISE AU JOUR PAR SES DEUX NEVEUX


A. de Viellerglé et lord R'Hoone / L'Héritière de Birague / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME PREMIER

CHAPITRE II.

L'orgueil et la fierté sont deux armes,
offensive et défensive. La première est
un glaire acéré, l'autre un bouclier.
            LADY MORGAN.

[{Hu 22}] LE château de Birague, malgré l'immensité de son enceinte aurait été loin de contenir tous les visitans, si la belle comtesse de Morvan, enorgueillie de sa beauté, du rang et de la splendeur de la maison de son mari, n'eût oublié dans ses invitations tout ce qui ne tenait pas a la première noblesse de la province; et en cela, comme en plusieurs autres circonstance, elle prouva que l'amour de sa famille ne l'aveuglait pas; car ni le capitaine de Chanclos son père, ni la jolie Anna de Chanclos, sa sœur, ni enfin aucun de ses {Hu 23} parens paternels, ne furent conviés aux fêtes qu'elle préparait.

Le comte Mathieu ne voulut point partager la préoccupation de Mathilde; il répara autant qu'il était en lui un oubli injurieux pour la famille de sa femme. Le capitaine de Chanclos son beau-père, et Anne, reçurent donc de sa part un message pressant et poli.

De Chanclos, après avoir mûrement réfléchi sur le contenu de la lettre de son gendre, fut d'avis, pour plusieurs raisons qu'il se donna la peine d'énumérer à Anna, de se dispenser de paraître aux fêtes de Birague.

« Premièrement, disait- il, tu ne peux, Anna, te présenter chez ma fille la comtesse Mathilde d'une manière indigne de la maison de Chanclos, qui, soit dit entre nous, en vaut bien une autre. Pour {Hu 24} y paraître d'une façon convenable à ta naissance, il te faudra acheter robes, chaussure, linge, etc., etc. Pour avoir ces choses et tous les etc., etc. qu'elles entraînent, il me faudra au moins te donner dix pistoles; or, pour te donner dix pistoles, il faut les avoir; et Dieu sait, Anna, si tu les as jamais vues dans mon château.... Secondement, ajouta le vieux guerrier, il te faudra....

— Ah, papa! interrompit Anna en riant, dispensez-moi de toutes les autres raisons; la première est si bonne, qu'elle me suffit.

— Ce que j'en dis, Anna, est pour te faire voir que je ne veux pas agir avec toi en tyran.

— J'en suis persuadée, cher papa; mais, cependant si vous vouliez me permettre de me rendre à l'invitation de {Hu 25} mon noble beau-frère, je ferai en sorte de paraître au château de Birague d'une manière digne de votre nom, et cela sans qu'il vous en coûte rien.

— Et comment donc, ma fille?...

— En disposant, cher papa, d'une partie des petits bijoux a que je tiensde la générosité du comte Mathieu.

— Mais, Anna....

— Ah, papa! vous êtes si bon, si bon, que vous ne me refuserez pas? »

La jolie espiègle n'attendit point la réponse; elle courut à son père, et l'embrassant tendrement, en obtint la permission si ardemment désirée.

« Cette petite bohémienne fait de moi tout ce qu'elle veut, dit le capitaine en allant seller le vieux compagnon de ses campagnes, qui vaguait çà et là dans une prairie assez maigre. Ces diables de bals {Hu 26} font tourner la tête aux jeunes filles, et il faut à tout prix y aller.... Mais peut-être Anna s'en trouvera-t-elle bien : elle est jeune, de bonne maison, et aussi jolie pour le moins que sa sœur Mathilde lorsqu'elle épousa il y a dix-huit ans l'héritier des Morvan.... Qui sait si un pareil bonheur ne l'attend pas dans le grand monde?..... J'espère cependant qu'elle conservera mieux que sa sœur les mœurs simples de la médiocrité, et que la fortune et les grandeurs ne corrompront pas son heureux naturel. »

Telles étaient à-peu-près les réflexions qui agitaient le capitaine de Chanclos, en préparant de ses nobles mains la monture qui devait le conduire au beau château de Birague. Cette besogne faite, le soin de sa parure l'occupa sérieusement. Il endossa sa vieille cuirasse de peau de {Hu 27} buffle, suspendit à son côté l'épée qu'il tenait d'Henri IV, et que, par respect pour celui qu'il appelait l'aigle du Béarn, il avait décorée du nom d'Henriette; puis, botté, éperonné, casqué, il enfourcha le vieux Henri, lequel, après deux heures de marche, conduisit le père et la fille à la porte du château de Birague, où l'officier de Chanclos et Anna firent une entrée assez grotesque. Avant d'aller plus loin, il est bon de prévenir le lecteur que chez messire de Chanclos tout se nommait Henri, Henrion, ou Henriette, tant était grand le fanatisme du bon capitaine pour son invincible maître l'aigle du Béarn.

L'officier de Chanclos était peu connu chez son gendre, et l'équipage dans lequel il se présenta aurait très-certainement fourni matière aux railleries de la {Hu 60} livrée, si l'air peu endurant du capitaine, et la formidable épée pendue à son côté, n'en avaient imposé à la valetaille.

« Drôle que tu es, dit-il d'un ton brusque à un valet qui le regardait d'un air ironique, tu ferais mieux d'aller annoncer à ta maîtresse l'arrivée de son père, que de rester là les bras croisés... Marche donc, ajouta-t-il en lui donnant sur l'oreille un coup de son gant qu'il tenait par un des doigts; on dirait que tu as la goutte. » Le valet, étonné de cette admonition, obéit sans murmurer; il conduisit le capitaine et la tremblante Anna, à travers plusieurs appartemens magnifiques, jusqu'à l'antichambre de la comtesse.

En apercevant son père et sa parure un peu surannée, l'orgueilleuse Mathilde rougit de dépit, et se leva à peine pour le recevoir, et lui adresser les salutations {Hu 29} d'usage; encore le fit-elle d'un air si froid, si contraint, qu'il fut facile à tous ceux qui étaient présens de voir combien l'arrivée de ses proches contrariait la maîtresse du château. L'officier de Chanclos était vif, était père, et se croyait aussi bon gentilhomme que chevalier qui fût en France; il ne put donc souffrir patiemment l'impertinente politesse de sa fille, et encore moins l'ironie qui perçait à travers les saluts étudiés de sa noble compagnie. « Sur mon honneur, s'écria-t-il, ma fille Mathilde est une impudente comtesse, et vous êtes trop polis, messieurs, pour me donner un démenti.

— Nous sommes trop galans pour ne pas le faire, » répondit le marquis de Villani en s'inclinant vers la comtesse.

Le capitaine mit fièrement la main sur son épée, et la tira à moitié du fourreau; {Hu 30} mais, jetant un regard sur ce qui l'entourait, il renfonça sa Henriette, en s'écriant : « Fi, Chanclos! fi! il n'y a ici que des femmes, et moins que des femmes!..... » puis, prenant le bras d'Anna, il ajouta : « Sortons de ces lieux... à l'instant même, afin qu'il ne soit pas dit qu'un Chanclos ait été insulté sans se venger. » En parlant ainsi, il ouvrit la porte, et traversa l'antichambre précipitamment en brusquant tous les valets qui se trouvaient sur son passage. Comme il allait descendre l'escalier, le comte Mathieu s'offre à ses regards.

« Où donc allez- vous si vite, capitaine? demanda-t-il à son beau- père.

— Dans un lieu où d'insolens courtisans, pour plaire à une fille coupable, n'insulteront pas un brave soldat tout aussi noble qu'eux.

{Hu 31} — Qu'entends-je?.... quoi! dans ces lieux Mathilde encouragerait ceux qui insultent le beau-père du comte Mathieu?

— Ne pas les punir, c'est les encourager..... Comte Mathieu, l'honneur de votre alliance n'a pu me faire trouver grâce aux yeux des étourneaux dont votre château abonde.

— Vous en aurez raison!

— Je me la serais faite, dit fièrement le capitaine, si ces gens-là eussent été dignes de manier l'épée. Adieu, comte Mathieu, mon gendre; je désire que votre femme soit meilleure épouse qu'elle n'est bonne fille.

— Vous ne me quitterez pas ainsi, capitaine. Non, je ne souffrirai pas qu'un brave gentilhomme qui a droit, par sa naissance et son courage, aux égards et aux respects de ma maison, soit traité comme {,Hu 32} vous vous plaignez de l'avoir été, sans en obtenir une réparation éclatante... D'ailleurs, mon cher capitaine, ajouta le comte, dans les circonstances présentes, ce serait infliger à l'innocent une punition qui n'est due qu'au coupable : ma charmante belle-sœur ne doit pas être privée d'assister aux fêtes qui se préparent. Je sais que plus d'une grande dame serait enchantée de la voir s'éloigner; mais c'est un grand plaisir que vous ne voudrez pas leur procurer. Quant à moi, je m'y oppose, et pour ma fille Aloïse, qui sera charmée de posséder quelque temps son amie, et pour Anna elle-même, qui ne peut trouver que dans le monde le prix que méritent ses vertus et sa beauté. » Le comte, en parlant ainsi, avait pris le brave gentilhomme par son faible. Quoique le bon capitaine n'eût pas certainement {Hu 33} à se louer de la conduite de sa première fille, quoiqu'il pût craindre que les grandeurs ne changeassent également les mœurs de la seconde, il ne pouvait s'empêcher de désirer vivement qu'Anna, l'enfant chéri de sa vieillesse, trouvât un mari dont le rang, la personne, la fortune pussent satisfaire l'ambition e le cœur d'une fille.

— Je suis reconnaissant, mon gendre, dit-il en pressant la main du comte, qu'il serra fortement dans les siennes, je suis très-reconnaissant de la chaleur de votre amitié; mais, par l'aigle du Béarn mon invincible maître, je jure de ne point rester une heure en ces lieux... Je pars à l'instant; cependant, puisque vous croyez qu'Anna peut.... qu'Anna doit.... vous m'entendez.... je la confie à votre garde {Hu 34} ainsi qu'à l'amitié de ma petite-fille Aloïse. Mais promettez-moi....

— Comptez sur ma parole, s'écria le comte; je jure de veiller fidèlement sur le dépôt qui m'est confié.... Adieu, capitaine; je regrette que vous jugiez votre départ nécessaire.

— Écoutez, mon enfant, dit le capitaine en s'adressant gravement à sa fille, les instructions que ma prudence donne à votre jeunesse. Tu vas te trouver dans le grand monde; songe, Anna, à t'y conduire d'une manière ferme et honorable. Si quelque jeune dame brillante a l'air de te dédaigner à cause de ta parure un peu simple, quoique cependant très-propre, dis-lui qu'elle est une impertinente et que tu t'appelles de Chanclos; si quelque galant de cour t'approche de trop près et te conte quelque incongruité, réponds-lui {Hu 35} qu'il est un Vilain, et que ton père a été un des compagnons de l'invincible Henri, l'aigle du Béarn. Aie toujours ces maximes sur les lèvres, et tu ne faudras jamais. Adieu, mon enfant; que la bénédiction des anges soit avec toi. » En achevant ces mots, le capitaine embrassa tendrement sa fille, prit la main de son gendre, et descendit l'escalier en sifflant une fanfare, la seule des fanfares qu'il eût jamais pu retenir en servant sous l'aigle du Béarn. Vous devez vous douter maintenant que le brave capitaine n'était pas très-bon musicien.

Le comte le suivit quelque temps des yeux, et laissa échapper un sourire mélancolique. Sa figure exprimait un conflit de sentimens difficiles à rendre; on eût dit qu'il enviait le sort du pauvre gentillâtre, {Hu 36} et que l'orgueil du rang était anéanti devant l'insouciance de la pauvreté.

Anna commençait à se remettre de la rougeur que l'exhortation paternelle avait attirée sur ses joues, lorsque le comte, sortant de sa rêverie, lui offrit la main pour rentrer dans les appartemens.

Ce ne fut pas sans un violent battement de cœur que la pauvre fille suivit son noble beau-frère; elle tremblait d'avance à l'idée de rencontrer les regards hautains et méprisans de Mathilde et de ses amis. Cependant, rassurée par la présence du comte, elle se présenta avec assez de courage devant son orgueilleuse sœur.

« Comtesse Mathilde de Morvan, dit le comte d'un air grave et presque solennel, je vous présente votre jeune sœur Anna de Chanclos; elle est de votre sang, et je compte assez sur votre prudence et {Hu 37} sur celle de vos nobles amis, pour être sûr que ma belle-sœur sera reçue chez moi avec les respects qui lui sont dus.... Aloïse, ajouta le comte en se tournant vers sa fille, et avec un ton bien différent de celui qu'il venait de quitter, viens présenter tes amitiés à ta tante, je dirais tes respects, si l'âge charmant où vous êtes toutes deux permettait entre vous d'autres sentimens que ceux de l'amitié..... Mon enfant, je te prie et t'ordonne d'aimer et d'honorer toujours la sœur de ta noble et vertueuse mère. »

La manière dont Mathieu prononça ces dernières paroles était équivoque : on aurait pu croire à la sincérité de cet éloge donné à la comtesse, si un sourire ironique n'eût effleuré légèrement les lèvres du seigneur de Birague. Aloïse s'empressa d'obéir à son père, et le fit d'un air qui {Hu 38} annonçait assez combien son cœur était d'accord avec les ordres du comte. Quant à Mathilde, elle se conforma aux intentions de son époux, autant qu'il le fallait pour ne s'attirer aucun reproche. Elle se leva, fit asseoir Anna près d'elle, et lui adressa de ces complimens que la politesse banale des grands accorde avec distraction à leurs inférieurs. Ceux qui se trouvaient alors au salon imitèrent la dame du château, et renchérirent même sur elle. Le marquis de Villani surtout, qui avait été un de ceux dont les sarcasmes étaient tombés le plus cruellement sur le capitaine, fut devant le comte d'une galanterie empressée et attentive envers celle qu'il aurait volontiers raillée.

Mathieu devina promptement ce qui se passait dans l'âme de sa femme et de ses courtisans; content de l'espèce de triomphe {Hu 39} qu'il venait de procurer à Anna, il la prit par la main ainsi qu'Aloïse, et leur proposa une promenade dans le parc.

La partie fut acceptée avec empressement par les deux jeunes filles. Tous trois quittèrent le salon, au contentement réciproque de chacun. Arrivés à l'entrée du parc, le comte leur dit avec émotion : « Vous voilà loin des grands, livrez-vous en paix au bonheur d'être libres et gaies. Adieu; vos jeux, tout charmans qu'ils sont, briseraient mon âme; les ris et les accens de la joie sont un langage qu'il m'est défendu d'entendre.... Adieu.... je vais vous envoyer Robert. »

En achevant ces mots, le comte s'éloigna précipitamment, et regagna son appartement, où il se renferma dans sa solitude accoutumée.

CHAPITRE PREMIER CHAPITRE III


Variantes

  1. despetits bijoux {Hu} (nous corrigeons)
  2. que des femmes!..... puis, prenant le bras d'Anna, il ajouta : Sortons {Hu} (nous rajoutons les guillemets qui donnent plus de clarté)
  3. rassurée parla présence {Hu} (nous corrigeons)

Notes