M. A. DE VIELLERGLÉ,
AUTEUR des DEUX HECTOR ET DE
CHARLES POINTEL
,
ET LORD R'HOONE.

L'HÉRITIÈRE
DE
BIRAGUE,
HISTOIRE TIRÉE DES MANUSCRITS DE DOM RAGO,
EX-PRIEUR DE BÉNÉDICTINS,
MISE AU JOUR PAR SES DEUX NEVEUX


A. de Viellerglé et lord R'Hoone / L'Héritière de Birague / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME PREMIER

CHAPITRE III.

Un homme viendra porté sur les nuages
et entouré de la foudre et des éclairs.
 (Saint JEAN, Apocalypse, v. 40.)

[{Hu 40}] LES Italiens avaient importé la mode des bals masqués; c'était donc un bal de ce genre que donnait la comtesse le lendemain de l'arrivée d'Anna : aussi Aloïse lui parla-t-elle de ce qu'elle avait découvert des déguisemens du bal.

« Chère tante, quel sera votre costume? mettez-moi dans votre confidence?...

— J'ignorais qu'il y eût bal masqué, et je n'apporte qu'une bien simple parure, que vous devez connaître.

— Écoutez, Anna; j'ai deux déguisemens {Hu 41} que Robert m'a fait venir de Paris; je ne vous en propose un que parce qu'ils sont inconnus; sans cela, je n'oserais vous en parler....

— Chez toute autre, chère Aloïse, une telle offre paraîtrait faite pour mortifier; mais votre cœur m'est tellement connu, que je n'hésite pas à accepter votre charmant cadeau.

— Oh! que je suis joyeuse! tenez, Anna, je vous cède volontiers le costume de bergère; il est charmant; quant à moi, je prendrai celui d'une sainte Cécile... » Robert leur fit observer que la nuit s'avançait; alors les deux amies revinrent en causant sur les personnages qui devaient se trouver au bal du lendemain : en entendant leurs noms, Anna était charmée de paraître sous un déguisement aussi joli que celui que lui prêtait sa nièce; elle {Hu 42} sentait une espèce de confiance qu'elle n'aurait pas eue en portant la vieille parure pour laquelle elle avait mis à contribution tout ce qui, dans l'écrin et la garderobe de sa mère, avait survécu à la soif inextinguible du capitaine.

Aloïse était triste. « Adolphe n'y sera pas, ma tante, que me fait ce bal?... qu'y verrai-je?.... que vous êtes heureuse de ne pas connaître la peine que cause l'absence de celui que l'on aime! vous pourrez, bien mieux que moi, vous intéresser aux folies du bal. »

En discourant ainsi, nos jeunes filles montaient le grand escalier, et se rendaient à l'appartement qu'elles occupaient en commun. Pendant la nuit, la comtesse de Morvan, qui goûtait rarement un sommeil bien tranquille, chercha les moyens d'humilier sa sœur, qui lui avait été imposée {Hu 43} par son mari avec tant de honte pour elle. Cette femme orgueilleuse avait fini par se persuader à elle-même qu'elle ne cédait en rien à la noblesse de son mari, et sa fierté était d'autant plus insupportable, qu'elle se trouvait sans fondement. Dans la journée, elle fit appeler Robert, et lui remit deux déguisemens étiquetés, l'un pour Aloïse, l'autre pour Anna : celui destiné à Aloïse était une invention du marquis Villani; un casque surmonté de plumes, une robe d'Amazone, avec une cotte de mailles d'une grande légèreté et d'un travail délicat, une chaussure analogue; enfin le costume de Clorinde tel que le dépeint le Tasse, fut réservé pour la fille de la comtesse, et Villani fut le seul qui sût qu'Aloïse obéissant aux ordres de Mathilde, paraîtrait en guerrière. La pauvre Anna devait endosser {Hu 44} l'humble habit de la nourrice de Clorinde.

« Non, pardieu, dit le malin Robert, cet effronté marquis ne persécutera pas pendant tout le bal notre jeune maîtresse; que deviendrait l'honneur de la famille, si un Italien épousait une Morvan?.... » En grommelant ainsi, il portait les habits en les cachant soigneusement, pour traverser la galerie : il arracha les étiquettes, et frappant à la porte de l'appartement d'Aloïse, il dit, après être entré: « Voici, mesdemoiselles, ce que madame la comtesse vous ordonne de mettre ce soir... » Pendant que les jeunes curieuses défont le paquet, il place sur la cheminée les deux étiquettes, et indique du doigt à sa jeune maîtresse qu'elle doit prendre l'habit de duègne; puis il sort en s'applaudissant de sa ruse. Le vieillard avait deviné que le {Hu 45} beau Tancrède aux armes brillantes et polies devait être Villani....

Déjà les antiques tombereaux de cuir, que nous appellerons carrosses par respect pour nos ancêtres, roulaient les principaux personnages de la haute noblesse vers le château de Birague. Les chemins vicinaux, si séditieux aujourd'hui, n'existaient pas; c'était donc d'ornière en ornière, de cahos en cahos qu'on se rendait d'un château à l'autre. Les législateurs du temps regardaient l'industrie et l'agriculture comme deux choses dont il était important de borner l'essor; et pourvu que l'industrie pût fournir à leurs caprices, et l'agriculture au froment strictement nécessaire pour les biscuits réservés à leurs tables, l'état devait être florissant.

Tandis que les toilettes de ces hautes et puissantes visiteuses étaient froissées par {Hu 46} l'effet du système monarchique des ponts et chaussées d'alors, les dames du château de Birague s'occupaient tranquillement d'une parure qui n'avait aucun fossé à craindre. Chacun apprêtait son costume mythologique, historique ou burlesque; et la comtesse surtout s'occupait avec un soin extrême à rassembler toutes les ressources de l'art pour copier l'épouse de Jupiter : son visage altier, sa beauté fière, auraient pu lui suffire.

Le grand salon du château donnait sur les jardins; il était immense, et décoré dans le goût du temps, et des dorures lourdes appliquées sur les rondes bosses du plafond et sur les bas-reliefs de la boiserie, se détachaient du blanc mat de la peinture : les rideaux des croisées étaient en moire blanche représentant des fleurs dorées. Aux angles de la pièce, surchargés {Hu 47} de dessins et de rosaces d'un mauvais goût, on avait placé des colonnes tronquées qui supportaient des candélabres d'argent à branches tellement ornées, qu'une poussière héréditaire s'y était si bien incrustée, que tout l'art du nettoyage n'avait pu l'en déloger. Des fauteuils à grands dossiers, d'injurieux plians et des glaces de Venise formées de plusieurs morceaux à cadres travaillés, complétaient l'ameublement de cette principale pièce du château de Birague.

Une suite de portraits, les uns en tapisserie, les autres sur toile, représentant les chefs principaux de la maison de Morvan, décoraient la salle à manger; mais, au grand désespoir des archivistes, des généalogistes et de la famille, les portraits des Mathieu XX et XXXII manquaient; pour surcroît de malheur, les envieux faisaient {Hu 48} courir le bruit que la gloire de ces Mathieu était apocryphe; ils ajoutaient même que Mathieu XVIII avait été pendu, vil supplice destiné aux roturiers, imputation d'autant plus injurieuse, que personne n'ignore que plusieurs Mathieu furent noblement décapités; différence énorme!

De belles tapisseries ornaient les salons adjacens; dans celte partie du château, Robert et ses aides de camp déployaient la plus grande activité; le bonhomme avait à cœur de soutenir l'honneur qui devait lui revenir d'une intendance commencée sous Mathieu XLIV, intendance qui, disait-il, éclipsait toutes les autres.

Quand l'antique beffroi du château sonna huit heures, il fit évacuer les appartemens en jetant un coup d'œil investigateur où brillait la satisfaction.

Le comte, sachant que c'était la {Hu 49} dernière fête que sa femme donnait, résolut d'y paraître sous le masque; il se trouvait d'ailleurs assez bien, et dans une situation plus calme, où, secouant ses pensées habituelles, il semblait revenir à la santé. Il entra le premier, sous les habits d'un pénitent-blanc, pour observer, sans être interrompu, les folies de la foule vulgaire qui allait convenir de prendre telle dose de plaisir pendant tant d'heures. Mathieu était philosophe; il méditait aussi profondément que ses quartiers de noblesse pouvaient le permettre. Il est le premier des Mathieu qui eut la condescendance de dire qu'il n'était pas impossible que ses vassaux fussent de chair et d'os comme lui; il ajoutait qu'on avait vu des choses extraordinaires; mais on lui prouva que c'était une absurde chimère démentie par les accidens journaliers de la vie. Cette {Hu 50} philosophie fut ce qui fit le plus mal juger de sa solitude; cela lui donna un mauvais vernis, et il passa pour un novateur, espèce dangereuse de tout temps.

Bientôt un essaim de rieurs arriva, et le salon, naguère solitaire, fut rempli d'une foule de gens dont le brouhaha, les moqueries, le rire, les agaceries, produisirent dans l'esprit des assistans un enivrement moral qui déguisait probablement les choses comme les personnes.

Aloïse n'avait pas trop compris les intentions du vieux Robert; quoi qu'il en soit, elle s'était résignée à endosser l'habit de duègne, en forçant Anna à prendre le costume de Clorinde, alléguant que sa mère n'avait rien désigné.

« Chère tante, à qui donc ai-je besoin de plaire? » répétait toujours Aloïse. Anna fut obligée de céder; elle se couvrit donc de la brillante armure de la guerrière {Hu 51} sarrasine. Un murmure flatteur accueillit la superbe Junon, lorsqu'elle entra parée de diamans, du sceptre, de la robe diaprée et de tous les attributs du souverain pouvoir. En sa qualité de maîtresse de maison, ce murmure était obligé; il équivalait aux applaudissemens du centre de nos jours, lorsqu'un ministre parle de ses talens; mais lorsque Clorinde, suivie de sa vieille nourrice portant l'épée redoutable de l'héroïne du Tasse, se présenta dans le salon, chacun se récria involontairement; et, désireux de jouir le plus long-temps possible de la vue d'une si charmante amazone, tous les cavaliers entourèrent Anna. La jeune fille marchait entre deux haies de masques, recueillant les mots obligeans qui se disaient sur sa toilette et sur sa démarche gracieuse. Cet applaudissement général fut approuvé et {Hu 52} encouragé par la comtesse elle-même, qui croyait servir sa fille, et surtout par Tancrède Villani, qui, récemment arrivé, avait groupé une espèce de cortège à la porte du salon, en annonçant quelque chose d'extraordinaire.

Il serait difficile de rendre l'émotion de mademoiselle de Chanclos; son cœur battait avec violence; jamais la modeste fille du compagnon de l'aigle du Béarn ne s'était trouvée à une pareille moisson de louanges. Les recommandations de son père s'effacèrent de sa mémoire, et elle se livra aux douces sensations que l'amour-propre excite -dans tout cœur féminin. La jeune fille méritait ce triomphe. En effet, sa taille, toute semblable à celle d'Aloïse, était élégante et svelte; ses belles épaules, son sein charmant, dessinés par l'obligeante cotte de mailles, son casque, {Hu 53} couvert de plumes majestueuses, donnaient une grâce toute particulière à ses moindres mouvemens; enfin, jusqu'au cothurne élégant qui chaussait ses jolis pieds, tout faisait ressortir chaque beauté. Anna, qui souvent à Chanclos suivait son père dans ses courses, avait acquis, par cet exereice, une démarche légère, assurée, tout-à-fait dans l'esprit du rôle, et qui séduisait par sa grâce piquante et nouvelle.

La comtesse attribua au déguisement les petites dissemblances qu'elle remarqua; l'orgueil maternel aurait été satisfait des succès de Clorinde, si la vanité de Mathilde n'en eût été blessée.

Quant à la pauvre Aloïse, elle essuyait les remarques peu flatteuses que chacun, instruit par Villani, qui voulait se venger du capitaine, croyait adresser à la fille peu fortunée du brusque Chanclos.

{Hu 54} Un jeune et beau cavalier, le marquis de Montbard, apprit, par les plaisanteries si malignement prodiguées, qu'Anna de Chanclos était la nourrice de la guerrière. Le marquis de Montbard avait été témoin de l'arrivée d'Anna et de son père au salon de la comtesse; il n'avait point partage )a réprobation dont alors elle fut frappée. La beauté touchante et la grâce de la campagnarde méprisée, l'avaient ému; il blâma la hauteur et l'injustice de la comtesse, et ses pensées se tournèrent vers Anna sans qu'il s'en aperçût; par suite de ces sentimens, il fut indigné d'entendre les mots piquans qui tombaient sur la duègne. Ce penchant naturel qui nous porte à soutenir notre premier sentiment, le conduisit à prendre plus que de l'intérêt à la fille du capitaine de Chanclos; il résolut donc de lui parler lorsque l'occasion s'en présenterait; {Hu 55} en attendant, il retourna contre les plaisans leurs propres traits, et quelques méchancetés bien appliquées délivrèrent Aloïse de ses persécuteurs.

« Charmante guerrière, dit Villani en accostant Anna avec la familiarité que permet le masque, voulez-vous déposer vos inimitiés, et permettre que je vous offre le sincère hommage que mérite votre valeur? »

Anna n'avait pas lu le Tasse, alors peu connu en France; elle prit à la lettre ce que disait le marquis, et répondit :

« Sire chevalier, mon cœur ne renferme aucune inimitié; quoique j'annonce une guerrière, mon âme timide ne connaît point la haine.

— Illustrissime et très-adorable amante, que ces paroles me ravissent!.... Quoi! vous consentiriez à devenir mon ange {Hu 56} tutélaire?... à embellir ma vie?... Vous vous êtes donc aperçue de ma souffrance?...

— Chevalier, car vous en paraissez un, ne vous méprenez-vous pas?...

— Quel œil se tromperait en vous voyant? votre beauté vous trahit, et quoique le masque cache vos traits charmans, elle éclate dans votre démarche noble, dans vos manières.....

— Il faut, chevalier, que vos sentimens soient nés bien subitement, car à peine suis-je arrivée en ces lieux...

— Cessez de plaisanter; je n'ignore pas que vous n'êtes Clorinde que depuis un instant. Hélas! dans les momens si rares que vous nous accordez, mes regards ne vous ont-ils pas dévoilé l'état de mon cœur? serez-vous assez cruelle....

— Mais, chevalier, savez-vous qui je suis?

{Hu 57} — Oui, je le sais : vous êtes la belle des belles, celle que j'aime...

— Eh bien, soit, aimez-moi, chevalier; cependant je crains bien que cette vive flamme ne s'éteigne lorsque vous saurez à qui vous adressez vos vœux.

— Ah! que mon rival n'est-il ici pour entendre ces douces et enivrantes paroles!...

— Votre rival! reprit Anna en riant; chevalier, vous êtes bien prompt à me créer des aventures, et je n'imaginais pas, beau masque, que votre intrigue fût toute préparée...

— Quoi! vous appelez intrigue le plus pur amour, un amour que vos parens voient avec plaisir?

— Mais, chevalier, je suis presque orpheline : mon père.....

— Allons, je vois que vous n'êtes que Clorinde; je resterai donc {Hu 58} Tancrède. O guerrière tendrement aimée! apprenez que j'ai conçu pour vous une vive et..... »

On sait qu'Aloïse ne perdait pas un mot de cette intéressante conversation; elle était curieuse de connaître quel homme cachait la cuirasse dorée de Tancrède; elle eut de la peine, car le marquis déguisait admirablement sa voix. Cependant, une des dernières phrases lui révéla le nom du soupirant, et elle allait, en se mêlant à la conversation, lancer quelqu'épigramme au beau croisé, lorsqu'un masque vint se joindre à leur groupe; c'était le marquis de Montbard, dont la présence fit perdre à Aloïse la suite des propos galans de Villani; il s'approcha d'Aloïse en lui disant :

« Aimable nourrice, l'abandon où vous êtes me prouve qu'il est bien peu de cœurs {Hu 59} qui soient disposés à rendre justice à la beauté lorsqu'elle est dans l'infortune.

— Monsieur, je n'ai la prétention de plaire à personne.

— Je vous assure que je ne mérite pas cette réponse; il n'a pas tenu à moi que vous ne soyez vengée des sarcasmes de la noble compagnie. Au reste, la conduite de la comtesse envers vous lors de votre présentation, est une honte pour elle, et non pour vous. »

Aloïse comprit alors que si l'on avait pris tout à l'heure sa tante pour elle, elle était prise pour sa tante. Cette découverte lui fit faire des réflexions rapides; elle aperçut une foule de conséquences, et cependant elle répondit sur-le-champ au marquis de Montbard, se chargeant du rôle d'Anna :

— Je vous remercie, marquis, et vous {Hu 60} suis obligée de vos procédés délicats; ils deviennent précieux quand ils s'adressent à l'infortune.

— Vous l'avouerai-je, aimable Anna? cette même infortune me fait une douce loi de vous plaindre; mon cœur a souffert plus que vous des dédains de la comtesse, et j'ai cherché l'occasion de vous exprimer mes sentimens.

— Ils méritent toute mon estime.

— Rien que votre estime, mademoiselle?... » Le marquis prononça ces mots avec tant de feu, qu'Aloïse ne put s'empêcher de rire. Montbard, déconcerté par cette gaîté à laquelle il ne s'attendait pas, voulut s'éloigner; Aloïse le retint, et lui dit :

— Allons, marquis, ne vous fâchez pas. Écoutez, ajouta-t-elle en ne déguisant plus et baissant la voix :

{Hu 61} » Vous êtes l'ami de mon cousin, et je vais me faire connaître. Je commence par vous avertir que ma tante, pour qui vous me prenez, est à mes côtés. Je vois avec plaisir votre penchant naissant pour elle, et je ferai des vœux pour votre bonheur et le sien. — Mon bonheur!... — Oui; vos paroles viennent de vous trahir.... »

En ce moment, le sénéchal vint auprès d'Anna, et Villani s'éloigna rapidement... Restées seules, les deux amies se communiquèrent leurs découvertes, en jouissant du coup d'œil singulier qu'offrait le salon. Appuyé sur la cheminée, le comte de Morvan écoutait avec attention ce que Villani disait à sa femme. Mathilde ne s'imaginait pas que le pénitent-blanc fût son mari. Elle souriait agréablement aux propos de Villani, qui, trompé par les réponses équivoques d'Anna, lui {Hu 62} assurait qu'il était aimé. Il attendit avec impatience, en tourmentant quelques masques, que le sénéchal eût quitté Clorinde.

Les personnes de la province, habillées plus ou moins grotesquement, se disaient des méchancetés ou se faisaient de grosses plaisanteries, dont on riait en charus; la voisine applaudissait aux malices lancées sur son voisin, sans s'apercevoir que son tour allait arriver.

A la première effervescence, au premier débordement de la folie, succéda un moment de silence, pendant lequel on semblait chercher de nouveaux sujets de rire. En cet instant, le beffroi lugubre du château sonna minuit.... Aussitôt paraît à la porte du salon un personnage dont l'arrivée tardive attira l'attention générale, enveloppé d'une vaste robe noire semblable à celle d'un juge, la tête couverte {Hu 63} d'un bonnet noir, les épaules garnies d'hermine; il marche à pas lents; sa contenance et son maintien grave annoncent un homme âgé; il fait le tour du salon en regardant l'assemblée; tantôt son œil examine le plafond, la boiserie, le lustre, la cheminée, les portraits, avec curiosité ou surprise; et tantôt il s'arrête d'un air sévère sur le comte de Morvan et sa femme. Arrivé devant Villani, il le fixe attentivement comme s'il cherchait à le reconnaître; puis voyant qu'il est l'objet de tous les regards, il se mêle aux groupes, et semble ainsi vouloir se dérober à la curiosité générale.

Passant près d'Aloïse, il entendit un soupir sortir du sein de la jeune fille. « Pauvre enfant! lui dit-il d'un air ému, vous connaissez donc déjà le malheur?... Adressez-vous à moi, continua-t-il en lui {Hu 64} prenant la main avec bonté, quoique couvert de l'habit d'un juge, mon cœur n'est point inaccessible à la pitié.... » Aloïse se tut. Les paroles de l'étranger, le son grave et solennel de sa voix, lui avaient causé une émotion extraordinaire... « Pourquoi garder le silence avec moi, jeune fille? dit le vieillard, je puis calmer tes craintes et combler tes désirs.

— Vous? s'écria Aloïse involontairement....

— Moi-même!... ne sais-je pas les projets de Mathilde, les vues intéressées de Villani, et ton amour pour Adolphe d'Olbreuse?.... Rassure-toi, aimable enfant, ton secret ne sortira pas de mon sein..... Cependant résiste à la tyrannie, à la ruse, et conserve-toi pour ton cousin..... Quels que soient les événemens qui arrivent, quelque danger que tu puisses courir, {Hu 65} n'oublie jamais qu'un être invisible, puissant et indomptable veille sur tes destins.... Adieu.... »

L'étranger allait s'éloigner avant qu'Aloïse eût la force de lui adresser une parole, lorsque le sénéchal de Bourgogne, qui s'aperçut du trouble de sa nièce, arrêta le vieillard :

— Mon confrère, lui dit-il en riant, il me paraît que vous venez de menacer ma jeune nièce de cinq ou six procès... voyez comme elle tremble....

— En effet, ajouta Villani en s'approchant, mademoiselle de Morvan est prête à se trouver mal... Il est bien étrange, continua-t-il en se tournant vers le vieillard, qu'un inconnu se permette des paroles qui aient pu déplaire à la fille des maîtres du château.

— Le représentant du loyal Tancrède, {Hu 66} reprit l'étranger, apprendra que j'ai le droit de dire et de faire ce que je crois convenable.

— Mais ici, dit l'Italien en élevant la voix....

— Ici comme partout ailleurs, répliqua l'étranger avec fierté....

— L'audace de ce discours....

— Silence!... ne me forcez pas, marquis de Villani, à vous répéter devant tant de monde les dernières paroles que vous adressa le cardinal ministre à l'occasion de certaine aventure de je ne sais quels gants parfumés.... »

L'étranger ne put continuer; au mot de gants parfumés, l'Italien avait disparu..... Ce dernier, courant à l'office, aborda son domestique.

— Jéronimo, j'ai deux mots à te dire.

— Je suis à vos ordres, monseignenr.

{Hu 67} — Écoute; il vient d'entrer au salon un homme vêtu de noir.

— Je l'ai vu, monseigneur.

— D'où venait-il?

— Je l'ignore.... il a paru dans l'antichambre, et après une espèce de conférence avec Robert, il a passé.

— Jéronimo, tu vas guetter la sortie de cet homme; il faut le suivre et me rendre compte de ses démarches.

— Monseigneur, rien ne sera négligé...

— Jéronimo!...

— Suffit, monseigneur, je vous entends!... Ah! par saint Janvier, je n'ai pas besoin de phrases!... Mais ce n'est pas tout; nous avons un arriéré de comptes.

— Suffit, Jéronimo, je te comprends... monte à mon appartement, tu trouveras sur la cheminée plus qu'il ne t'est dû.

— Parlez-moi des gens d'esprit, dit {Hu 68} Jéronimo, il y a plaisir à causer avec eux; on ne dit jamais que la moitié de ce qu'on pense.

— Alerte, Jéronimo; du zèle et de l'adresse, et surtout de la prudence! »

En achevant cette recommandation, le marquis y joignit un geste qui devait être fort significatif, car Jéronimo y répondit par un affreux sourire....

Villani rentra au salon avec l'air calme d'un homme qui vient de disposer une partie de plaisir. Il s'approcha de la comtesse, et s'efforça de lui faire partager les craintes que la présence de l'étranger avait fait naître dans son âme.

« Mais quel personnage peut être caché sous ce déguisement, et quel intérêt aurait-il....

— Je ne sais; tel qu'il est, il me semble dangereux; au reste, Jéronimo a mes {Hu 69} ordres : avant peu... Mais le voici, cet être mystérieux qui vient vers nous!... » Le marquis, fort embarrassé de sa contenance, se pencha vers le pénitent-blanc, qui se trouvait près de lui.

« Vénérable frère, quelles sont donc vos raisons pour avoir pris le costume de gens qui presque toujours ont de grandes erreurs à expier?

— Il y a plus que des erreurs à expier, dit en arrivant le juge, dont la voix terrible fit trembler Viliani, et tressaillir le comte de Morvan.

— Monsieur le juge, se hâta de dire la comtesse, il me paraît que vous vous êtes promis d'adresser à chacun une épigramme ou un reproche.... Croyez-moi, s'il est des méchancetés qui prouvent de l'esprit, il en est d'autres qui n'annoncent que l'envie de faire le mal.

{Hu 70} — Infernale hypocrisie! s'écria l'étranger hors de lui : quoi! c'est Mathilde, Mathilde de Chanclos qui ose m'indiquer mes devoirs!...

— Qui que vous soyez, dit le comte en ôtant son masque, je vous ordonne de sortir à l'instant de mon château... Je ne souffrirai jamais que devant moi l'on insulte la comtesse.

— Tu as raison, comte de Morvan, reprit le vieillard avec une ironie amère; tu ne peux séparer ta cause de celle de cette femme... Entre vous tout est commun... toutl.... tout!...

— C'en est trop, s'écria le comte, et vous allez me rendre raison.... Holà!... que l'on s'assure de cet inconnu.... »

Viliani et plusieurs cavaliers s'avancèrent pour exécuter les ordres du seigneur de Birague.

{Hu 71} ‘ Que personne ne bouge, dit l'étranger, ou la plus terrible vengeance.... »

En ce moment le beffroi du château sonna une heure.

« Mathieu de Morvan et Mathilde de Chanclos, continua le juge d'un ton de voix élevé, êtes-vous en état de paraître devant votre juge, surtout à cette heure solennelle?... Répondez.... »

A ces mots, le comte de Morvan jeta un cri lugubre; il s'appuya sur sa femme, qui, la figure pâle et les lèvres tremblantes de fureur, fixait sur l'étranger un œil hagard.... Chacun gardait le silence; le ton de l'inconnu, et l'expression de terreur peinte sur les physionomies des maîtres du château ne permit à personne de le rompre.

« Ce qui se passe ici est par trop extraordinaire, dit gravement le sénéchal en {Hu 72} s'avançant vers le vieux juge, et je dois à l'honneur de mon nom, à la dignité de ma charge, de vous sommer de déclarer ici qui vous êtes?...

— Qui je suis!... cela vous importe peu, sénéchal; je dois taire mon nom, et surtout ce que je sais, pour votre propre intérêt.

— Expliquez-vous monsieur!...

— Je ne le puis... Croyez qu'il me serait bien doux de me faire connaître, ajouta le vieillard à voix basse, et en serrant avec amitié la main du sénéchal..... Adieu, ne m'arrêtez pas davantage; un plus long séjour en ces lieux pourrait vous blesser tous à mort. »

A ces mots, le juge, profitant de la surprise générale, s'éloigna et disparut. Ce ne fut pas toutefois sans avoir adressé à Aloïse un salut dont nous n'avons pas {Hu 73} la prétention de donner ici la traduction littérale, ce qui ne laisserait pas de nous engager dans des explications assez longues.

Depuis la disparition de l'étranger, les indifférens seuls s'amusaient. Les paroles du juge semblaient avoir jeté dans l'àme de chaque membre de la noble famille des Morvan des semences de tristes réflexions. Le comte avait quitté le salon; la comtesse était rêveuse; le sénéhal se promenait à grands pas; quant à Aloïse, elle ne pouvait penser sans effroi aux dangers dont l'inconnu avait promis de la garantir. Villani fut le seul qui, quoique dévoré d'une secrète inquiétude, ne laissa rien paraître sur son visage. Ses instructions étaient données, et Jéronimo, adroit et sans pitié, ne pouvait manquer de s'acquitter ponctuellement de sa mission. a

{Hu 74} Enfin, les lumières finirent, et l'on commença à se retirer. Alors la comtesse et Villani eurent un nouveau sujet de mortification, en apprenant qu'Anna était celle qui, sous les habits de Clorinde, avait recueilli les hommages de tous les cavaliers et conquis un ami sincère dans le marquis de Montbard.

CHAPITRE II CHAPITRE IV


Variantes

  1. Le point fait défaut dans {Hu}

Notes