M. A. DE VIELLERGLÉ,
AUTEUR des DEUX HECTOR ET DE
CHARLES POINTEL
,
ET LORD R'HOONE.

L'HÉRITIÈRE
DE
BIRAGUE,
HISTOIRE TIRÉE DES MANUSCRITS DE DOM RAGO,
EX-PRIEUR DE BÉNÉDICTINS,
MISE AU JOUR PAR SES DEUX NEVEUX


A. de Viellerglé et lord R'Hoone / L'Héritière de Birague / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME PREMIER

CHAPITRE IV.

Deux vrais amis vivaient au Monoposa;
L'un n'avait rien qui n'appartînt à l'autre.
            LA FONTAINE.

[{Hu 75}] LE capitaine était sorti du château de Birague, en donnant à tous les diables les élégans et les élégantes de la province. « Parbleu! disait-il, si c'est là le ton de la cour, il faut convenir que la cour a un ton impertinent... Que diable! on n'agissait pas ainsi de mon temps; les guerriers de la suite de l'aigle du Béarn, mon invincible maître, étaient de cent piques au-dessus de tous les galantins du jour.... » Il ne tiendrait qu'à nous de transcrire ici tout ce que le dépit inspirait alors à {Hu 76} l'officier de Chanclos; mais nous nous en dispenserons par deux raisons : la première, parce qu'il n'est pas toujours sage de répéter les propos d'un homme en colère; la seconde, parce qu'il est loisisible au lecteur de connaître ce qu'il veut savoir sans nous compromettre, nous pacifiques et véridiques historiens de ces mémoires. Il n'a pour cela qu'à consulter les discours et les ouvrages de messieurs tels et tels, qui sont des chefs-d'œuvre de médisance et d'injures.

Tout en philosophant et se plaignant, le capitaine fit trois lieues au grand trot de son pauvre Henri. Henri, Henrion, Henriette, étaient, comme nous l'avons déjà dit, les noms qu'il donnait à tout ce qui lui était cher, et cela par vénération pour la mémoire sacrée de l'aigle du Béarn.

{Hu 77} Henri, qui était tant soit peu poussif, commençait à tirer la langue de six pouces, lorsque l'officier de Chanclos jugea convenable de lui accorder quelque repos.

Une auberge se trouvait sur son chemin, et ces mots bon vin, bonne avoine, écrits en caractères d'un pied de haut sur les murs blanchis de la maison, lui firent espérer que gentilhomme et cheval y trouveraient de quoi se restaurer; son attente fut remplie au delà de ses vœux; non-seulement Henri et son cavaiier trouvèrent bon vin et bonne avoine, ainsi que l'enseigne l'annonçait, mais encore ils eurent la bonne fortune, le maître, d'avoir un excellent lit, et le cheval une grosse litière. Le capitaine était de mauvaise humeur : les événemens du jour l'avaient tellement contrarié, qu'il prit le parti d'aller se coucher après un aussi {Hu 78} léger souper qu'il lui était possible d'en faire. Le lendemain matin, comme il se disposait à partir, il aperçut, dans dans la salle commune de l'auberge, un de ses vieux compagnons d'armes, dont la fortune n'était pas en meilleur état que la sienne.

Quelque extrême que fût l'exiguïté des finances du capitaine, il voulut célébrer d'une manière convenable la rencontre d'un ancien ami; en conséquence, il ordonna à l'aubergiste de mettre un canard à la broche et de courir tirer du vin. « Le meilleur, ajouta-t-il en appuyant sur ce mot; entendez-vous, maître Jean? Je ne veux point qu'il soit dit que deux vétérans, qui ont eu l'honneur de servir sous l'aigle du Béarn, mon invincible maître, se soient rencontrés dans un cabaret sans vider quelques flacons du meilleur vin de la cave... Ha çà, mon ami de {Hu 79} la Vieille-Roche, comment vous portez- vous? — Assez bien, comme une oie sur ses jambes. Et vous? — Mal, de Vieille-Roche, mal, mon ami, comme un homme insulté dans son honneur.

— Je m'offre à vous pour second; quand il s'agit de dégainer, je ne suis pas le dernier à mettre l'épée à la main.

— Il ne s'agit pas de dégainer; si je l'avais pu, je n'aurais a probablement pas attendu jusqu'ici pour le faire.... — De quoi est-il donc question? demanda le gentilhomme de l'air de la plus grande surprise; ne concevant pas que l'honneur d'un noble pût être attaqué sans que le sabre fût mis au vent.

— Je vous conterai cela, de Vieille-Roche, en nous parfumant la bouche d'un verre de vin. Mais venez dans ce coin; la pinte y est déjà placée.

{Hu 80} L'officier de Vieille-Roche ne se fit pas prier deux fois; il s'avança vers la table avec la résolution qu'il avait toujours montrée au combat. Quand nos compagnons furent assis, la pinte entre eux deux, le capitaine entama la lamentable histoire de ses griefs contre sa fille, la comtesse Mathilde de Morvan. Le sujet prêtait, et le bon Chanclos eut le temps d'exhaler sa bile b, d'autant mieux que son ami de Vieille-Roche ne lui répondait que le nombre de mots absolument nécessaires pour lui faire voir qu'il l'écoutait attentivement. La colère du capitaine était si violente, et les griefs si nombreux, que quelles que pussent c être la patience et la solidité de Vieille-Roche, force lui fut de céder. Il tomba glorieusement sous la table, victime de l'attention scrupuleuse qu'il prêtait aux plaintes de son ami, et {Hu 81} de la bienveillance avec laquelle il avait accueilli toutes les pintes qui s'étaient rapidement succédé pendant tout le récit du capitaine.

L'officier de Chanclos voyant tomber son frère d'armes, se conduisit si bravement, qu'il ne tarda pas à l'aller rejoindre. Ce ne fut toutefois qu'après avoir recommandé à l'aubergiste les égards et les soins que demandait leur situation. Maître Jean s'empressa d'exécuter les instructions qui lui avaient été données, en ordonnant à ses valets de saisir les deux gentilshommes, et de les porter sur un des lits de son auberge.

La nuit et le sommeil suffirent à peine pour rendre à nos deux guerriers le libre usage de leurs sens. Le sire de Vieille-Roche surtout, éprouvait une langueur honteuse, {Hu 82} que son ami essayait vainement de chasser depuis une demi-heure.

« Corbleu! mon cher de Vieille-Roche, lui disait-il, est-ce se conduire en digne compagnon de l'aigle du Béarn, que d'avoir la figure longue et blême comme celle d'un jésuite?.... Rappelez-vous la chanson faite en l'honneur de notre invincible maître :


Ce diable à quatre
A le triple talent
De boire et de battre,

— Et d'être un vert galant, ajouta de Vieille-Roche d'une voix languissante. Mon ami, ce n'est plus de votre âge.

— Bah! bah! reprit l'officier de Chanclos, il n'y a pas d'âge pour le cœur..... Allons, mon ami secouez-vous, et venez {Hu 83} m'aider à vider deux bouteilles du meilleur vin de notre hôte; il n'y a rien de tel, comme l'on dit, que le poil de la bête pour guérir ces sortes de maladies; allons, venez...

— Vous dites, mon ami de Chanclos, que deux bouteilles du meilleur vin de notre hôte nous attendent?....

— Oui, mon ami. — Allons donc, je me résigne à vous suivr.e... » Et le vieux gentillâtre se traîna vers la salle à manger, où la vue des deux flacons annoncés le ranima sensiblement.

Tandis que nos deux amis faisaient usage du poil de la hête, un étranger à figure sinistre entra dans l'auberge et se fit servir à déjeûner. Le capitaine de Chanclos, en face duquel l'inconnu était placé, ayant jeté par hasard les yeux de {Hu 84} ce côté, ne put regarder patiemment une physionomie aussi patibulaire.

« Tourne-moi le dos, drôle, lui cria-t-il d'un ton impératif, et ne présente pas ta vilaine face à un Chanclos qui déjeûne; elle serait capable de lui donner une indigestion.

— Drôle! répéta l'inconnu en mauvais français et d'un air d'humeur; des drôles comme moi sont souvent nécessaires à des seigneurs comme vous.

— Que veux-tu dire, coquin?... — Je veux dire qu'un homme raisonnable ne doit pas faire ii du plus grand des coquins du monde, lorsque ce coquin peut lui rendre un hon office.

— Et quel service peux-tu me rendre, misérable?...

— C'est à vous, seigneur, à en décider, si vous avez de l'argent et des ennemis.

{Hu 88} — Pendard! bandit! qu'oses-tu dire?... s'écria l'officier de Chanclos, en mettant la main sur son henriette.

— Eh! là, là, ne vous emportez pas, mon gentilhomme, reprit l'inconnu, qui paraissait Italien, en laissant échapper un affreux sourire, je ne force personne à accepter mes services. Liberté libertas, comme disait mon maître d'école; et même puisque ma figure paraît vous déplaire, je vais vous en épargner la vue. » En disant ces mots, l'Italien prit son verre et son pot, et fut se placer à l'autre bout de la salle.

« J'aime à croire que ce drôle sera pendu par son col, dit le capitaine à son ami, et, rien que pour la rareté du fait, je voudrais assister à l'exécution d'un coquin une fois en ma vie. » Comme {Hu 86} Maximilien de Chanclos achevait ces paroles qu'un auditeur mal intentionné aurait pu regarder comme un épigramme 1 contre la justice du temps, qui, heureusement pour le capitaine, était loin d'être aussi chatouilleuse que beaucoup d'autres qui lui ont succédé depuis, un vieillard enveloppé d'un grand manteau brun, dont la figure était à moitié couverte par un large bandeau noir, se présenta à la porte de l'auberge, et se fit servir quelques rafraîchissemens, sans vouloir y entrer.

A la vue du vieillard, l'Italien se leva vivement, et se hâta de payer son écot; puis, s'approchant d'un air patelin de l'étranger, il essaya de lier conversation avec lui.

« Vous me paraissez fatigué, mon brave seigneur? lui dit-il.

{Hu 87} — Je ne m'en plains pas, répondit brusquement le vieillard.

— Peut-être avez-vous encore bien du chemin à faire? reprit l'Italien sans se laisser intimider par le ton de celui auquel il s'adressait : allez-vous du côté d'Autun, mon cher signor?...

— Que vous importe?...

— Si vous voulez le permettre, j'aurai le plaisir d'accompagner votre seigneurie.

— Je vous rends mille grâces, dit le vieillard d'un air qui démentait l'humilité de ses paroles, mais je n'accepterai point. Depuis quand avez-vous vu, ajouta-t-il fièrement, les lions courageux s'associer aux renards? Ma route est tracée; vous ne pouvez la suivre; laissez-moi.

— Bien parlé, vieillard, s'écria l'officier de Chanclos, bien parlé, sur mon honneur... Maraud! quitte cet honnête {Hu 88} homme, ou je jure, par la mémoire de l'aigle du Béarn, mon invincible maître, que mon épée fera connaissance avec ton sang.

— Quel chien de pays! dit l'Italien entre ses dents, on n'y rencontre que des gens querelleurs qui donnent à tort et à travers des coups de sabre qui ne leur rapportent pas un sol.

— Que marmottes-tu là, vaurien?... oserais-tu menacer un homme comme Maximilien de Chanclos?...

— Qui vous parle du signor Maximilien et du signor deChanclos?... Ce sont deux braves signors, je le crois....

— Ce n'en est qu'un, drôle que tu es.

— C'est possible : je ne veux pas disputer avec vous.

— Sors donc d'ici; ta présence commence à me déplaire souverainement.

{Hu 89} — Je ne demande pas mieux, brave seigneur, car je vois que c'est ce que j'ai de plus prudent à faire en ce moment. » En prononçant ces mots, l'Italien jeta sur les auditeurs un regard qu'il s'efforça de rendre menaçant, et qui réellement effraya tous les garçons et les filles de l'auberge.

— Je crois, en vérité, que le coquin me menace! s'écria l'officier de Chanclos en se levant; par l'aigle du Béarn, j'en vais tirer vengeance.... » Le capitaine courut après l'Italien, mais ce dernier était déjà trop éloigné pour être atteint. « Sur mon honneur, dit le bon gentilhomme, contrarié de ne pouvoir punir l'offense qu'il croyait avoir reçue, voilà la première fois qu'il m'arrive de ne point accomplir un serment fait au nom de mon invincible maître... Brave homme, ajouta-t-il en se tournant vers l'étranger, {Hu 90} prends garde à toi; le coquin qui vient de fuir pourrait bien te faire un mauvais parti.

— Je n'ai rien à craindre, dit le vieillard; ma vie ne dépend point d'un être aussi obscur, ni d'aucun homme au monde. Un mot de ma bouche peut faire rentrer mes plus fiers ennemis dans la poussière, et en tirer ceux qui me sont dévoués.

— Tous ces discours sont fort beaux, mais ils me paraîtraient bien plus raisonnables s'ils étaient appuyés d'une bonne casaque de peau de buffle, et d'une épée comme celle qui pend à mon côté.

— Vous parlez en soldat?....

— Qui n'eut jamais peur, je vous le certifie.

— Soit; mais vos paroles annoncent que vous ne voyez que par les yeux du {Hu 91} corps, tandis que mes démarches, mes actions et les motifs qui les dirigent, sont dépourvus des sens vulgaires. — Ce que vous dites là peut-être superbe; mais par l'aigle du Béarn, je consens à mourir sur l'heure, si j'y comprends un seul mot. Quoi qu'il en soit, mon vieux camarade, comme vous paraissez avoir été dans votre temps un gaillard déterminé, et que je me sens pris d'inclination pour vous, je vous offre de vous accompagner, pourvu toutefois, que vous suiviez mon chemin.

— Non, non, répondit le vieillard en répétant ce qu'il avait dit à l'Italien; ma route est tracée; vous ne pouvez la suivre; laissez-moi... » En disant ces mots, qu'il prononça d'un ton beaucoup moins dur que celui qu'il avait pris en s'adressant à l'Italien, le vieillard paya ce qu'il {Hu 92} devait, et s'éloigna en murmurant contre l'impertinente curiosité des hommes.

« Voilà un singulier original, s'écria le capitaine, et je serais, parbleu, fâché qu'il lui arrivât malheur; cependant, soit dit entre nous, mon ami de Vieille-Roche, il le mériterait bien, car, en dédaignant mon escorte et ma compagnie, il a refusé la proposition la plus honorable et la plus avantageuse qui puisse être faite par un gentilhomme. »

Tout en causant, nos amis avaient fini par vider la dernière bouteille de vin qu'il leur fût permis de boire, attendu que les fonds destinés à cet usage étaient entièrement épuisés. Comme de Chanclos n'était pas un gentilhomme d'une certaine espèce, espèce semblable à celle que la médisance prétend exister, il aima mieux rester sur sa soif, chose vraiment héroïque, {Hu 93} que de laisser le nom d'un noble du royaume porté à l'article créance sur la registre d'un cabaretier.

L'officier de Chanclos, qui avait beaucoup de jugement, sentit de suite qu'il était absurde de rester dans un cabaret du moment qu'on n'y buvait plus; en conséquence, il fut seller son vieux Henri, et se prépara à reprendre la route de ce qu'il nommait un peu trop emphatiquement sans doute le château de ses aïeux.

De Vieille-Roche voulut accompagner pendant quelques milles l'honnête ami qui l'avait si noblement hébergé; il enjamba donc pareillement le destrier chargé de porter le représentant de sa maison, et fit la conduite d'usage en pareille circonstance. La conversation des deux guerriers {Hu 94} ne fut pas aussi vive qu'on aurait put s'y attendre.

Le capitaine pensait au château de Birague, à son gendre, à sa petite-fille, et surtout à son aimable Anna. Souvent l'ingratitude de Mathilde venait enflammer sa colère; mais l'image de son Anna chérie calmait les ressentimens du père outragé, et charmait l'avenir du vieux guerrier. Pour l'ami de Vielle-Roche, la chronique rapporte qu'il ne pensait à rien, c'est-à-dire à rien qui pût troubler sa digestion. Son imagination, au contraire, s'étendait avec complaisance sur les bons repas qu'il venait de faire, et sur les meilleurs qu'il attendait encore.

Arrivés au terme de la conduite, les deux amis, fermes sur la selle, s'embrassèrent et se dirent adieu; puis, mettant leurs montures au trot, ils se séparèrent, {Hu 95} de Vieille-Roche en chantant une ancienne complainte, et de Chanclos en sifflant la fanfare de l'aigle du Béarn, son invincible maître.

CHAPITRE III CHAPITRE V


Variantes

  1. je n aurais {Hu} (nous corrigeons)
  2. exaler {Hu} (la tournure est médiévale; un autre emploi du verbe, au chapitre VIII, a la forme correcte; nous corrigeons ici)
  3. quelle que put {Hu} (le sujet étant la patience et la solidité, nous corrigeons cette indvertance)

Notes

  1. Dans Béatrix Balzac emploiera encore le masculin : « ne peut se refuser cet épigramme »; le genre du mot était encore hésitant.