M. A. DE VIELLERGLÉ,
AUTEUR des DEUX HECTOR ET DE
CHARLES POINTEL
,
ET LORD R'HOONE.

L'HÉRITIÈRE
DE
BIRAGUE,
HISTOIRE TIRÉE DES MANUSCRITS DE DOM RAGO,
EX-PRIEUR DE BÉNÉDICTINS,
MISE AU JOUR PAR SES DEUX NEVEUX


A. de Viellerglé et lord R'Hoone / L'Héritière de Birague / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME PREMIER

CHAPITRE V.

  C'était un honnête coquin qui gagnait
loyalement son argent.
          SHAKESPEARE.

[{Hu 96}] LE capitaine cheminait donc vers son château, en employant toute la force de ses poumons à siffler une fanfare de Henri IV, la seule, comme nous l'avons déjà déclaré, qu'il eût pu retenir. Il avait pressé le pas de son Henri, qui, contre sa coutume, trottait depuis une bonne heure. Les gens qui portent des jugemens sans se donner la peine de réfléchir, espèce malheureusement trop commune de nos jours, vont sans doute accuser ici l'officier de Chanclos d'insensibilité d'âme {Hu 97} envers le vieux et poussif compagnon de ses guerres, qu'il pressait sans nécessité absolue. Eh bien! nous déclarons, ce qui ne laissera pas que de confondre l'envie, que l'officier de Chanclos avait de bonnes raisons pour se conduire ainsi : d'abord, la digestion de son dernier repas était terminée depuis long-temps, et l'appétit commençait à se faire sentir; ensuite, il avait résolu, par plusieurs motifs, dont le manque d'argent pouvait être le plus grave, de ne s'arrêter dans aucun cabaret; puis il fallait a, de toute nécessité, arriver à Chanclos pour dîner. Or donc, lecteur sans préjugés, nous vous demandons si toutes ces raisons n'étaient pas suffisantes pour motiver cinq ou six coups de fouet que le vieux Henri reçut, contre l'ordinaire.

Henri trotta si bien, que le capitaine {Hu 98} put atteindre le vieillard parti de l'auberge avant lui, et qui avait au moins deux bonnes heures d'avance.

« Ho, ho! dit-il en l'apercevant, je ne croyais pas vous rencontrer, vieillard; vous m'aviez déclaré que nous ne pourrions marcher de concert, attendu qu'il ne m'était pas possible de vous suivre dans le chemin tracé par vous seul, et cependant, brave homme, je vous retrouve, sur une route royale, arpentant comme moi le terrain de l'État; avec cette différence, que vos jambes sont obligées de vous porter, et que les miennes ont quatre suppléans. Ha çà, je vous réitère mon offre amicale; voulez-vous, oui ou non, que je vous accorde ma protection et ma compagnie?

— Non , reprit le vieillard brusquement, votre compagnie ne m'amuserait {Hu 99} pas aujourd'hui, quelque aimable qu'elle pût être, et je me passerai en tout temps de votre protection.

— Reste donc seul, vieux entêté, et n'accuse que toi des malheurs qui pourront t'arriver. »

A ces mots, le capitaine, offensé du nouveau refus qu'il venait d'essuyer, donna un coup d'éperon à son cheval, et partit avec la même vitesse qu'auparavant, c'est-à-dire au trot, la plus vive allure qu'Henri pût prendre. Comme il traversait un petit bois qui bordait la route, il crut apercevoir un homme qui semblait se cacher à travers les arbres. La figure du fuyard lui parut avoir beaucoup de ressemblance avec l'ignoble physionomie de l'Italien, que la fuite avait dérobé à son ressentiment. Curieux de son naturel, l'officier de Chanclos voulut éclaircir ses {Hu 100} soupçons; en conséquence, il mit son cheval au pas, et continua son chemin d'un air indifférent, persuadé qu'il était que l'Italien, ne se croyant pas surveillé, agirait avec moins de circonspection. Le rusé soldat, ayant ainsi endormi la prudence de l'ennemi, se retourna vivement au moment où ce dernier ne s'y attendait pas, et put s'assurer, en reconnaissant l'Italien dans l'homme qui sautait un fossé, que ses yeux ne l'avaient point trompé: la perspicacité et la prudence du capitaine parurent alors dans tout leur jour. « Ouais! se dit-il en lui-même, que signifie la présence de ce coquin dans un lieu qui semble fait exprès pour devenir un véritable coupe-gorge?..... Le drôle est entré à l'auberge où j'ai couché avec un air inquisiteur..... Sa hideuse figure exprimait une maligne joie {Hu 101} lorsqu'il a vu le vieillard grondeur arriver.... Il a voulu lier conversation avec lui.... Chassé par la crainte de la correction que je lui préparais, il a pris les devans, et je le retrouve ici comme en embuscade; cet ultramontain damné méditerait-il quelque noir forfait?.... Le brusque, mais bon vieillard aurait-il éveillé, par quelque action imprudente, la cupidité du bandit qui le guette?.... Ventre-singris! tout ceci me paraît furieusement louche! je prétends l'éclaircir. »

Cette détermination prise, le capitaine résolut de l'exécuter; aussitôt il poussa Henri comme pour s'éloigner, et faisant un détour, revint sur ses pas; puis, descendant doucement de son cheval, qu'il attacha à une branche de chêne, il s'enfonça dans le bois à la faveur des arbres, et s'approcha du fossé au fond duquel était tapi l'Italien.

{,Hu 102} Il faisait sentinelle depuis assez long-temps, et commençait déjà à pester contre le sot accès d'humanité qui, pour rendre service à un vieux bourru, l'exposait à retarder son dîner d'une heure au moins, lorsqu'il aperçut l'Italien se redresser sur ses jambes, comme pour observer ce qui se passait sur la route. Attentif à tous les mouvemens de l'ennemi, le capitaine se tint prêt à agir selon que les circonstances l'ordonneraient; et, à tout événement, il tira sa bonne épée, qu'il plaça sous son bras. Il ne tarda pas à apercevoir le vieillard au manteau brun qui s'avançait d'un pas assez délibéré.

L'Italien ne le vit pas plutôt à sa portée, qu'il lui lâcha un coup de pîstolet, qui heureusement ne l'atteignit pas : l'étranger s'arrêta un moment comme pour découvrir d'où venait cette attaque {Hu 103} imprévue; l'Italien ne lui laissa pas le temps de se reconnaître; il s'élança de son fossé et courut sur le vieillard le poignard à la main.

— Ah, brigand! s'écria le capitaine en fondant l'épée haute sur l'assassin, je jure par l'aigle du Béarn que tu vas sentir la trempe de mon henriette..... Quelque promptitude que mît l'officier de Chanclos à exécuter son mouvement, il arriva trop tard pour empêcher le vieillard d'être renversé par un coup de stylet qui le frappa au milieu de la poitrine.

Content du crime qu'il venait de commettre, le bandit voulut fuir; ce fut en vain, l'épée de Chanclos s'appesantit si cruellement sur lui, qu'elle le renversa dans la poussière, avec une boutonnière au ventre longue de dix-huit pouces. Le capitaine parut considérer avec une sorte {Hu 104} de complaisance l'énorme blessure que sa dague venait de faire; mais ce sentiment de vanité ne fut pas long chez lui : nous devons convenir qu'il s'empressa de porter au vieillard les secours que son état réclamait.

Il commença d'abord par visiter sa blessure, qu'il jugea, à la première vue, peu dangereuse; néanmoins, les soins qu'elle exigeait ne pouvaient guère se rendre au milieu d'une grande route éloignée de toute habitation : le capitaine résolut donc de placer l'étranger sur son Henri, et de le transporter ainsi à Chanclos, dont il n'était pas à une très-grande distance.

Avant de mettre son projet à exécution, l'officier de Chanclos voulut faire un acte exemplaire de justice; il releva le corps de l'Italien qui gisait sans le moindre signe de vie, et l'accrocha au tronc d'un {Hu 105} arbre, empiétant ainsi sur les privilèges du prévôt. Ce devoir rempli, il mit le vieillard sur Henri et s'achemina vers son château.

Le mouvement du cheval fît reprendre connaissance au blessé; il poussa un gémissement plaintif; puis, ouvrant les yeux, il demanda d'une voix faible où il se trouvait.

« Rassurez-vous, vieillard, répondit le capitaine, vous êtes avec un ami qui n'a pas laissé impuni l'attentat dont vous avez été victime; soyez parfaitement tranquille à cet égard, votre ennemi ne vous frappera pas deux fois. En attendant, prenez courage, nous ne tarderons pas à arriver à Chanclos.

— Chanclos!... s'écria l'étranger avec émotion, je ne veux point cela : mettez-moi de suite à terre, je le veux....

{Hu 106} — Allons donc, mon ami, vous avez la fièvre; d'ailleurs, je vous le répète, nous sommes plus près de mon château que vous ne le croyez : ne vous inquiétez de rien, vous y serez aussi bien soigné qu'à Birague, quoique je n'aie pas, comme ma fille, une foule de laquais fainéans à mon service. »

Quelques paroles entrecoupées prononcées à voix basse, furent la seule réponse que le vieillard fit entendre. Le capitaine attribua, avec assez de raison, son agitation à la fièvre causée par la blessure, et évita de le fatiguer en l'entretenant davantage. Enfin, on aperçut Chanclos; il était temps, car le blessé venait de perdre une seconde fois connaissance. Le capitaine hâta le pas, et entra dans son manoir sans avoir la peine d'attendre qu'on vînt lui en ouvrir les portes, par la raison {Hu 107} que la dernière des planches mal jointes qui en avaient tenu lieu, était réduite en cendres depuis l'avant-dernier hiver.

« Holà, hé! vite, maîtresse Jeanne Cabirolle, s'écria le seigneur de Chanclos b d'une voix retentissante, envoyez votre fils Barnabé chercher l'un des deux médecins d'Autun, et préparez, en attendant, la charpie nécessaire pour bander une blessure. »

Aux cris du capitaine, la vieille Jeanne Cabirolle, femme-de-charge, cuisinière, fille de basse-cour, etc., etc., que n'était-elle pas dans le château!.... sortit d'une étable en ruine, et s'approcha de son seigneur pour lui demander ses ordres. Le capitaine ayant daigné les lui communiquer de nouveau, elle s'empressa d'obéir.

Le blessé fut transporté dans une pièce qui pouvait passer pour une des plus belles {Hu 108} du château, et elle l'était effectivement; il ne lui manquait guère que la moitié d'un pan de mur pour être parfaitement close des quatre côtés.

On étendit le vieillard sur un lit parfaitement en rapport avec l'appartement, et le capitaine, aidé de Jeanne Cabirolle, découvrit la blessure, et y mit tant bien que mal le premier appareil; tandis que l'officier de Chanclos serrait les bandages, la vieille Jeanne s'occupa de rappeler les esprits du malade; elle lui fit respirer du vinaigre, lui passa des plumes brûlées sous le nez, et employa enfin avec beaucoup de zèle tous les remèdes d'usage en pareil cas.

Maîtresse Jeanne soulevait l'étranger pour lui frotter plus facilement le nez et les tempes, qu'elle inondait de vinaigre, lorsque, voulant changer de place la tête {Hu 109} du vieillard, la barbe fournie qui couvrait la figure de ce dernier lui resta dans la main. « La barbe! la barbe!... » s'écria-t-elle avec effroi.

— Ho, ho! reprit le capitaine, que signifie cela?.... J'ai grand'peur que le bandeau qui lui couvre l'œil ne soit la dernière main ajoutée au déguisement. Quel intérêt peut donc avoir ce vieillard à se cacher?.... Aurais-je pris la défense d'un fourbe?.... Corbleu! je prétends tirer tout cela à clair..... Allons, Jeanne, défaites le bandeau qui dérobe la moitié de cette figure... Un moment; halte!... »

L'officier de Chanclos prononça le mot halte d'une voix aussi éclatante que s'il eût été encore à la tête de sa compagnie. La vieille Jeanne Cabirolle, accoutumée à obéir militairement à son maître, attendait dans le plus grand silence ce que le {Hu 110} capitaine allait ordonner...... « Ne pensez plus à mon dernier commandement, Jeanne, dit le seigneur de Chanclos en rompant le silence, n'y pensez plus; je n'aurais jamais dû y penser moi-même. »

Comme le capitaine achevait de prononcer ces dernières paroles, qui assurément prouvaient beaucoup de discrétion et de délicatesse, Barnabé Cabirolle entrai dans l'appartement avec un petit monsieur haut de quatre pieds neuf pouces au plus, et qui n'en prétendait pas moins être un des plus grands hommes de France en médecine.

« Arrivez donc, docteur Spatulin : que diable, avec votre sang-froid, vous laisseriez le temps à un malade de trépasser en attendant vos ordonnances!

— Capitaine, reprit gravement Spatulin, il y a trois choses à considérer dans {Hu 111} la médecine; 1.° le rang et la fortune du malade; 2.° la différence qui nous sépare; 3.° la maladie elle-même.

— Quel diable de rabachage me faites-vous là?....

— Écoutez donc, capitaine, il faut avoir des principes, et procéder par ordre.... Quel est le moribond?....

— Vous voulez demander ce qu'il a?...

— Ce qu'il a! reprit Jeanne Cabirolle avec exclamation; je vous jure que je voudrais bien l'avoir, la maladie exceptée, c'est-à-dire... Tenez, monsieur Spatulin, regardez ce qui est tombé de l'une des poches de ce brave seigneur. » En parlant ainsi, la vieille exposa aux yeux du docteur une longue bourse remplie de henris d'or.

— Vite, vite! s'écria le docteur, découvrez la plaie du malade : il est urgent de {Hu 112} s'occuper de suite du danger de cet honnête homme. »

L'enfant d'Hippocrate, qu'on peut soupçonner sans injustice d'avoir été stimulé autant par la vue de l'or que par l'humanité, s'employa si bien auprès du vieillard, que ce dernier reprit l'usage de ses sens. Quand l'étranger ouvrit les yeux, il jeta autour de lui des regards où se peignaient l'étonnement et la curiosité. La crainte se joignit bientôt à ces deux sentimens, lorsqu'il s'aperçut que sa barbe postiche n'était plus à son menton. Le capitaine devina de suite l'inquiétude du vieillard, et il se hâta de le rassurer.

« Si votre barbe vous manque, lui dit-il, je puis vous jurer que c'est un larcin involontaire; il doit être d'ailleurs de peu de conséquence, du moment que je vous affirme que personne ici n'a levé le bandeau {,Hu 113} qui vous couvre l'œil et la moitié d'une figure que vous avez sans doute de bonnes raisons pour voiler. Tranquillisez-vous donc, vieillard, vous n'avez rien à craindre tant que vous serez sous mon toit... » L'étranger remercia le capitaine par un léger signe de tête, et parut entièrement rassuré.

La vieille Jeanne Cabirolle profita du moment pour présenter solennellement au blessé la longue bourse remplie d'or qu'elle avait trouvée. L'inconnu n'eut point l'air d'attacher une grande importance à cette restitution; il la reçut avec une sorte d'indifférence qui sembla bien condamnable aux yeux du capitaine et de sa femme-de-charge, mais surtout causa la plus grande stupéfaction au docteur Spatulin.

« c De quelle espèce se croit donc cet {Hu 114} homme, pensa-t-il en lui-même, pour regarder à peine un métal devant lequel nous nous prosternons tous tant que nous sommes; paysans, gentilshommes, princes, médecins même?... N'est-il pas scandaleux... » Le docteur allait sans doute entrer dans le détail du scandale, lorsque l'étranger, par une action imprévue, fit naître la plus grande joie et la plus extrême surprise qu'il eût éprouvée de sa vie.

Le vieillard avait reçu l'énorme bourse, et il la tenait en ce moment dans ses mains : il pensa que cet or le mettait à même de reconnaître une partie des services qu'il venait de recevoir. Il ouvrit sa bourse, de laquelle il tira deux poignées de pièces qu'il présenta au docteur et à la vieille Cabirolle. A la vue de ce don magnifique, Spatulin et Jeanne poussèrent des cris de joie..... L'étranger les {Hu 115} regarda d'un air de pitié, et leur commanda brusquement de ne pas lui rompre la tête.

« Par l'aigle du Béarn, sécria le capitaine, voilà un vieillard qui a l'âme d'un gentilhomme. Docteur, retirez-vous, le malade n'a plus besoin de vous...... Jeanne, reconduisez maître Spatulin; prenez garde de vous rompre le cou en descendant l'escalier..... Ha çà, mon camarade, ajouta-t-il quand il se fut débarrassé des importuns, me ferez-vous le plaisir de m'apprendre ce que signifie....

— J'ai besoin de repos, interrompit l'étranger, et je ne me sens pas d'humeur à causer. Faites-moi le plaisir....

— J'entends, reprit l'officier de Chanclos, vous voulez me faire le compliment que je viens d'adresser à ma femme-de-charge et au docteur. Eh bien! soit... je {Hu 116} me retire; mais je vous préviens qu'il faudra, quand vous serez en état de parler s'entend, m'expliquer l'espèce de mystère qui paraît vous environner..... Il ne doit se passer dans la demeure d'un Chanclos rien qui ne puisse être avoué au grand jour. Adieu, vieillard; pensez à ce que je vous dis. »

Le capitaine se retira en prononçant ces dernières paroles, et descendit l'escalier en répétant : « Par l'aigle du Béarn, il faudra bien que le bonhomme s'explique. »

CHAPITRE IV CHAPITRE VI


Variantes

  1. puis  l fallait {Hu} (nous corrigeons)
  2. le seigneur Chanclos {Hu} (nous insérons le de qui paraît s'imposer)
  3. {Hu} oublie d'ouvrir les guillemets qui ferment la phrase; nous corrigeons.

Notes