M. A. DE VIELLERGLÉ,
AUTEUR des DEUX HECTOR ET DE
CHARLES POINTEL
,
ET LORD R'HOONE.

L'HÉRITIÈRE
DE
BIRAGUE,
HISTOIRE TIRÉE DES MANUSCRITS DE DOM RAGO,
EX-PRIEUR DE BÉNÉDICTINS,
MISE AU JOUR PAR SES DEUX NEVEUX


A. de Viellerglé et lord R'Hoone / L'Héritière de Birague / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME PREMIER

CHAPITRE VI.

Un fidèle intendant est un don précieux
Qu'on n'obtient qu'une fois de la bonté des dieux.
            DUCIS. Variantes

[{Hu 117}] DU castel de l'officier de Chanclos revenons au noble château de Birague, que nous avons laissé dans une grande agitation.

Les grands ont un art admirable pour cacher les sensations que le commun des hommes laisse bonnement paraître. Mathilde et Villani ne changèrent pas de contenance, malgré tous les sujets de réflexions que l'étranger leur avait laissés en partant. Il n'en fut pas de même du malheureux comte, renfermé dans son appartement; il était livré à un des plus {Hu 118} violens accès qu'il eût jamais éprouvés, et ses gens l'entendaient pleurer et gémir.

Le lendemain du bal, sa noble épouse se rendit chez lui; elle le trouva assis dans un énorme fauteuil, la tête appuyée sur une de ses mains, et le corps dans cette immobilité qui indique une méditation profonde. Ses yeux contemplaient douloureusement un crucifix de cristal de roche posé sur un velours noir encadré; l'expression de sa physionomie donnait l'idée d'une exaltation mystique sans bonheur; on aurait cru qu'il voyait un ange du divin séjour lui dénonçant la vengeance de l'Éternel.

Mathilde, dont il n'aperçut pas la présence, laissa échapper un léger sourire de mépris; puis s'approchant : « Monsieur le comte donnera-t-ii des ordres pour s'assurer de l'insolent qui troubla {Hu 119} la fête?.... Il est étranger à chacun d'ici, et quand son seul crime serait de vous avoir rendu vos terreurs, il mériterait un châtiment exemplaire.

— Mathilde, je trouve étonnant que vous veniez m'apprendra ce que je dois faire.

— Je crois en avoir le droit.

— Vous oubliez....

— Je n'oublie rien, et c'est par cela même que je dois vous indiquer les mesures à prendre toutes les fois qu'un même danger nous menace.

— Mais quel rapport entre cet étranger et nos... » Le comte hésita, cherchant son expression, et..... nos.... malheurs?.... Mathilde, je vous trouve toujours disposée à sévir. Est-ce le devoir d'une femme?... Hélas!....

{Hu 120} — Puisque vous n'avez pas la force de persister dans vos sentimens et d'accepter les charges pesantes de nos actions, je prendrai le soin d'assurer la gloire de votre famille!... gloire dont vous parlez sans cessse, et pour laquelle vous ne feriez rien. »

En s'exprimant ainsi, la comtesse mécontente, s'éloigna et se retira dans son appartement, où Villani l'attendait. L'Italien se ressouvint que l'étranger n'était entré qu'après avoir parlé à Robert. Il fit part de ses soupçons à Mathilde, et il fut résolu entre eux que l'intendant serait interrogé; Villani se chargea de questionner ce dernier. En attendant, la comtesse fit mander sa sœur et sa fille et les reçut d'un air irrité.

« Pourriez-vous m'apprendre, mesdemoiselles, dans quel dessein vous avez {Hu 121} changé la destination des costumes que je désirais vous voir porter?...

— Je vous assure, chère sœur, dit Anna en s'asseyant, que vos ordres ne nous sont pas parvenus. Au reste, puisque vous paraissez désirer connaître les sentimens que nous avons apportés au bal, je ne vous cacherai pas que j'ai été fort sensible au plaisir de me parer du bel habit de Clorinde. Bien des dames d'un haut rang ne pourraient peut-être pas convenir aussi franchement que moi des motifs de leur brillante toilette. »

La comtesse contint à peine sa colère; et se tournant vers Aloïse : « C'est donc à vous que je m'adresserai pour connaître la cause de votre désobéissance?

— Mais, ma très-honorée mère, je vous assure que nous..... que je ne me suis point aperçue de l'habillement que vous {Hu 122} me destiniez, et c'est moi qui priai ma chère tante de prendre le plus brillant; qu'en aurais-je fait? Adolphe n'était pas au bal.

— Adolphe!.... toujours Adolphe!.... il ne s'agit pas maintenant.... Mademoiselle, vous ne deviez point paraître sous un habit aussi peu digne de la noble maison dont vous êtes l'héritière.

— Mais, très-honorée mère, c'était cependant celui que vous réserviez à ma tante?

— Ame étroite!...

— Mademoiselle, reprit doucement Villani, j'ai aussi à me plaindre de ce changement de parure. Hier, j'ai cru vous adresser mes hommages, et ce fut madame qui les reçut.

— Vous avez d'autant mieux fait, monsieur le marquis, qu'ils n'ont pu déplaire {Hu 123} à ma tante; quant à moi... vous... savez que le chevalier d'Olbreuse....

— Aloïse, interrompit la comtesse, n'oubliez pas désormais que ma volonté est que vous receviez autrement que vous ne l'avez fait jusqu'ici les attentions de M. le marquis. »

Anna se trouvait humiliée; elle se leva, et dit avec dignité: « Madame, je suis désespérée que nous ayons bien innocemment, je vous jure, dérangé vos projets. Ma présence est maintenant inutile, et peut gêner les instructions que vous pouvez avoir à donner à votre fille... je vous laisse.... Adieu!... ma sœur!.... adieu!.... M. le marquis, je vous relève de vos sermens de fidélité.

— Aloïse, vous pouvez suivre votre tante, reprit la comtesse; plus tard je vous dirai mes volontés..... » Puis, d'un {Hu 124} ton devenu plus doux par la retraite d'Anna : « J'espère, ma chère enfant, que tu vas être maintenant plus à la société qu'autrefois, et que tu tiendras mieux ton rang.... Je suis persuadée, marquis, qu'Anna l'aura presque forcée de lui céder son brillant costume!

— Ah! ma mère!... a

— En voilà assez, » dit la comtesse en se levant. Villani présenta la main à Aloïse, et la reconduisit jusque dans la galerie. Elle le remercia d'un air naturellement aimable, que le marquis prit pour un encouragement...... Cependant Aloïse était distraite et rêveuse; les paroles de l'inconnu l'avaient frappée, et l'idée de cet homme, dont le pouvoir extraordinaire veillait à sa destinée, se présentait toujours à sa pensée.

Ces légers nuages, ces inquiétudes, ne {Hu 125} parurent point aux yeux des nobles habitans du château. Il n'en fut pas ainsi dans le royaume de Robert; rien de communicatif et de loquace comme les valets : le bal fut donc une ample matière de conversation.

Le vieil intendant venait de faire sa petite promenade à la tour isolée, et le bonhomme, montant une des marches de sa porte, s'appuya le dos contre la boiserie sculptée qui la garnissait, pour réfléchir plus commodément à l'effet qu'avait produit l'étranger introduit par ses soins; on l'avait vu lui parler, et il craignait qu'on ne l'interrogeât. Il jouait avec sa médaille en or, suspendue à son cou par une chaîne d'argent, sans doute par distraction, car la médaille représentait les armes de la maison, avec lesquelles Robert ne badinait pas. Le vieillard fut {Hu 126} interrompu dans ses méditations sérieuses par Christophe, le premier piqueur du comte, qui lui dit :

« Eh bien! maître Robert, vous paraissez soucieux? » L'intendant, quittant les graves pensées qui l'occupaient, répondit avec finesse, et sans se déconcerter comme si ce fût son idée présente :

« Qui n'aurait pas du souci, Christophe, dans une fonction comme la mienne, surtout tenant à ce que mon intendance soit toujours glorieuse, et à ce qu'aucun événement n'en trouble la splendeur? Il n'en fut pas ainsi, mon pauvre Christophe,sous Mathieu XXXI : mon grand-père fournit quatre mille marcs de bon argent pour la rançon de son maître.

— Fournit, maître Robert!

— C'est-à-dire tira de la caisse.... Elle fut vide, Christophe, et mon grand-père {Hu 127} survécut!.... la quittance est dans archives. O les maudits Sarrasins!...

— Ce furent les Sarrasins?...

— Hélas! oui, Christophe; l'argent de Birague est passé dans leurs mains,et il n'y a pas d'espoir qu'il rentre jamais dans la comté. Voilà des malheurs! j'en ai bien eu aussi quelques-uns, mais pas si grands...

— Lesquels, M. Robert?

— Eh! parbleu! Mathieu XLV n'est-il pas mort sur mer?... On n'a pas fait d'acte mortuaire; ça manque aux pièces probantes de mon intendance, et les mauvaises langues en diront peut-être du mal.

— Quel tort ça peut-il vous faire? ça l'empêche-t-il d'être bien mort?

Que dis-tu là?.... moi qui te parle, j'ai vu naître deux Mathieu, sans compter mademoiselle; je dois, par conséquent, savoir comment ils doivent mourir...

{Hu 128} — Ah, maître Robert, vous avez de quoi vous consoler.

— Oh! oui, je puis me vanter d'avoir eu des événemens : j'ai, par exemple, emprisonné et nourri ici, dans ce château, cent cinquante-deux calvinistres, et en conscience encore; car il ne m'en est mort que soixante-dix-sept : ce n'est pas ma faute; mon pain était plus chrétien qu'eux; de plus, j'ai entretenu une garnison de cinquante-neuf hommes, et soutenu un siége b avec canon. Va, Christophe, on parlera de mon intendance.

— Certainement, monsieur Robert; et l'ordre qui règne ici, le service admirable et prompt, font voir que vous vous y connaissez.

— Christophe, reprit l'intendant, agréablement flatté en frappant sur l'épaule du piqueur avec amitié, on a de l'expérience {Hu 129} quand on a vécu sous trois Mathieu.

— Le bal d'hier a bien prouvé vos talens.

— Il était joli, pas vrai?... deux cent quatre-vingt-trois bougies d'Italie, et des buffets servis!... tu les as vus?

— Ce n'est pas pour dire, mais ils étaient garnis de bonnes choses, maître Robert, dit le chef qui s'était approché; car, sans me vanter, il ne m'est rien resté de mes cinq paons et de mes vingt faisans.

— Ça coûte tout cela, cuisinier! Quoi qu'il en soit la dépense réunie de toutes les fêtes de mon intendance n'ira pas à ces quatre mille marcs que mon grand-père....

— Monsieur Robert, comme les dames étaient bien mises! dit l'une des femmes-de-chambre, que de bijoux!...

{Hu 130} — Ceux de la comtesse, Marie, voilà des diamans! Aussi l'écrin de la famille des Morvans est-il célèbre à la cour....

— Savez-vous, monsieur Robert, que j'ai regardé par une des fenêtres les jeunes seigneurs? Je vous assure que plus d'une belle dame a lorgné le marquis de Montbard; il est si bien tourné! J'ai dans l'idée qu'il deviendra amoureux de mademoiselle de Chanclos.

— Malheureusement il est pauvre comme Job..... Marie..... ça n'aura jamais d'intendant; et la chère demoiselle, quoique je l'aime de toute mon âme, si l'un est la faim, l'autre est la soif.

— Comment! dit le piqueur, mademoiselle Anna est un bon parti : quand j'étais à Chanclos, le capitaine m'a souvent répété qu'il devait....

— Qu'il devait, Christophe?...

{Hu 131} — Et quand il ne le serait pas, le plus beau du nez des Morvans n'est-il pas fait dns Chanclos maintenant?

— C'est ce qui me désole, Christophe, c'est la seconde tache de mon intendance. »

Christophe n'était pas content : il était né à Chanclos, et de plus élève du capitaine.

« Ma jeune maitresse, reprit Marie, a été bien triste; il est vrai que son cousin est à la cour : c'est là un sentiment, monsieur Robert!

— Et de quoi vous mêlez- vous?..... croyez-vous donc que le Créateur a fait vos yeux pour épier et deviner les sentimens de vos maîtres? Que la jeune comtesse aime sa cousine 1... c'est bien; qu'elle en soit aimée, c'est encore mieux; que je m'y intéresse, c'est dans l'ordre; mais vous.... Allons donc, est-ce qu'on s'immisce?...

{Hu 132} — Avez-vous vu, vous autres, dit alors le piqueur, ce personnage extraordinaire qui est entré au bal?

— Mais vraiment, Christophe, je vous admire! Non.... il faudra vous mettre au fait...... dire les secrets, tout ce qui se passe enfin...... bientôt vous viendrez mettre le nez dans mes livres, et me demander à voir la fameuse quittance des quatre mille marcs... — Christophe, cet homme noir ne vous regarde pas; il fallait bien que ce fût un ami, puisqu'il est entré.

— C'est monseigneur le comte peut-être, ajouta le cuisinier.

— Ah bien oui! monseigneur; voilà de vos conjonctures ordinaires : vous feriez mieux de vous taire....

— Ne vous fâchez pas, monsieur Robert; ça n'a pas empêché le bal d'être joli.

{Hu 133} — Géronimo me disait bien que cet homme noir le tracassait, dit Marie tout bas.

— Que parles-tu de Géronimo, petite éventée? tu as toujours son nom à la bouche; sans doute parce qu'il te fait la cour?... A propos, où est-il donc allé? Je ne l'ai pas vu d'aujourd'hui...

— En mission, dit Marie. M. Robert, cet homme noir a parlé à ma maîtresse; et lorsque je la déshabillais, elle avait l'air encore plus pensive.

— Eh bien, Marie, vous êtes comique; est-ce c qu'une Morvan ne peut pas penser sans que cela tire à conséquence?... Ah! que du temps de Mathieu XLIV les domestiques étaient plus discrets et plus soumis! Mon père, car nous avons toujours été à leur service, mon père me disait que sous Mathieu XXXVIII (car il en a vu cinq, lui), {Hu 134} que sous Mathieu XXXVIII, nommé le Silencieux, comme celui-ci le Mélancolique, il avait été ordonné de ne jamais dire un mot...... C'était la fantaisie du Mathieu régnant, et l'on n'est pas seigneur pour n'en point avoir..... Eh bien! pendant un an les femmes mêmes se turent; c'est ça qui est beau!.. Vous autres, continua le vieillard en s'adressant à tous les gens qui formaient un demi-cercle autour de lui, vous êtes un peu paresseux. Par exemple, avant-hier, le rôt s'est fait attendre à la cinquième table; hier, vous n'avez pas donné d'avoine aux chevaux qui ont remmené la noblesse.... pourvu que les maîtres ne s'en soient pas aperçus, en restant dans les fossés, dont les roturiers coupent leurs champs pour empêcher d'y passer.... On serait capable de dire qu'on lésine ici, et cela retomberait sur l'intendant.... {Hu 135} Croyez-vous que je veuille déshonorer mon bâton d'ivoire dans mes vieux jours?..... Ce n'est pas après avoir reçu Henri IV sous Mathieu XLV et Charles IX sous Mathieu XLIV que je commencerai. Vous avez beau sourire, j'ai vu Charles IX comme je vous vois, et il m'a fait des complimens sur le bon ordre qui régnait, non pas verbalement, mais de l'œil... Mais qu'est-ce que je dis de l'œil? il m'a bien gracieusement parlé. Fais pendre sur l'heure ce calvinistre, m'a-t-il dit!... Ce sont ses propres ordres..... et qui fut dit fut fait à la minute; Quant à Henri IV, il me parlait souvent; il me confiait même les secrets de l'État..... J'ai porté ses lettres à la marquise de....; le nom ne vous regarde pas.. » Il est évident que Robert, sans connaître l'hyperbole, en usait un peu; mais on conviendra qu'il était {Hu 136} permis à ce prototype des intendans à venir d'être orgueilleux de sa charge. Voyant que les conversations particulières s'établissaient, et qu'on n'allait plus écouter les récits périodiques des grands événemens de son intendance, il s'écria : « Allons, mes enfans, à la besogne : vous n'avez pas deux jours de fête par semaine, vous autres; quand on est né vilain, vilain l'on meurt; il faut travailler.

— Nous avons assez de mal, dit Christophe; mais, Dieu merci! la roture n'empêche pas de se bien porter; il y a même parmi nous plus d'un visage qui ferait honneur à bien des nobles.

— Voyez-vous, voyez-vous, reprit Robert; ils se croient quelque chose, et je ne donne pas trois cents ans pour qu'ils viennent tenir leurs conventicules dans la chambre de l'intendance. Oh! que Mathieu XLIV avait raison lorsqu'il me disait {Hu 136} confidentiellement : Robert, tout sera perdu lorsque le ver lèvera la tête!..... » Tu ne peux pas comprendre cela, Christophe; je m'en vais te l'expliquer. Ça arrivera lorsque vous autres, par exemple, vous commencerez à rassembler vos idées, à juger le présent, à penser à l'avenir, à savoir que trois ne font pas qu'un, et que deux et deux font quatre; comprends-tu maintenant?....

— Que de reste, et même je m'aperçois qu'il faudrait que nous puissions travailler sans salaire vingt heures par jour, que nous nous trouvions très-honorés de tous les coups de bâton et que nous ayons continué à voir de bon œil le droit de jambage que nous commençons à racheter et contre lequel mon père jurait tant en me donnant du pied dans le derrière, à moi, son fils aîné.

{Hu 138} — C'est cela même; tu y es, Christophe. Vraiment, je ne te croyais pas l'esprit si subtil; je vois que tu es l'aîné: on a mis du bon dans ton sang. »

Là-dessus tous se retirèrent; car le marquis Villani, se dirigeant du côté de Robert, paraissait vouloir lui parler. L'intendant venait de s'élever à une distance prodigieuse de la roture; le bonhomme se voyait déjà anobli, lorsque Villani vint à lui, et lui dit d'un ton qui détruisit l'illusion :

— Ha çà, vieux coquin, pourras-tu m'expliquer ce qui s'est passé dans ta tête à moitié folle, lorsque tu laissas entrer au bal ce damné d'inconnu qui nous a insultés?

— Insulté, monsieur le marquis! comment! cela n'est pas possible; insulté! vous!...

— Quand je dis insulté, je sais bien ce que j'en dois penser; je ne suis pas homme à souffrir...

— Vous avez raison, monsieur le marquis, et ces sentimens-là font reconnaître des âmes nobles comme la vôtre, et....

— Assez, assez, radoteur; explique-moi....

— Je suis tout prêt, monsieur le marquis; mon devoir d'intendant....

— Est de te taire.

— Je le sais, car sous Mathieu le Silencieux je suis resté....

— Finiras-tu? je te demande quel était l'inconnu vêtu de noir?

— Votre excellence est extrêmement habile....

— Certainement, Robert, dit le marquis, dont la figure s'épanouissait; eh bien?...

{Hu 140} — Eh bien! comment voulez-vous qu'un pauvre intendant comme moi (l'air de Robert démentait l'épithète) puisse savoir une chose échappée à votre perspicacité?

— Imbécile! il s'agit bien de moi! est-ce que ton âge te fait perdre la raison? l'inconnu t'a parlé avant d'entrer....

— Avant d'entrer?..... ah! oui, peut-être!.... Que m'a-t-il donc dit?.... C'est donc cela que vous voulez savoir?... » Le sang du marquis bouillait d'impatience; sa figure, habituée à cacher les mouvemens de son âme, indiquait cependant une violente colère; mais Robert, impassible et la main sur le front, semblait chercher à se souvenir de ce qu'il avait bien certainement l'envie de cacher.

— Monsieur le marquis, vous savez que la multitude de soins qu'entraîne mon emploi, m'empêche de me rappeler de {Hu 141} bien des choses. Cependant, je crois... je n'affirme pas; car on peut se tromper, il m'a dit... je pense... non... oui... non...

— Tison d'enfer! achèveras-tu?...

— Si vous m'interrompez...... je disais donc que je croyais, sans l'assurer néanmoins....

— Ha ça, Robert, vous jouez-vous de moi?

— Monsieur le marquis, pouvez-vous me supposer une telle pensée? un si grand, un si noble seigneur!... »

La ruse italienne cédait; mais s'apercevant que les paroles du vieillard annonçaient le dessein de cacher un secret dont la connaissance lui serait utile pour ses projets, le marquis prit un air qu'il rendit insinuant par degrés. « Écoutez, Robert, le nom de cet homme m'intéresse : il est évident qu'il s'est nommé à vous, puisque {Hu 142} chaque masque a dû le faire; vous seriez en faute si vous n'aviez pas exécuté les ordres de vos maîtres. Eh bien! c'est madame la comtesse qui m'a prié d'aller vous le demander; faut-il tant d'instances pour vous arracher le nom de cet inconnu?...

— Monsieur le marquis, je vous assure que, parmi la quantité des personnes qui se sont présentées sous tant de costumes différens, je n'ai pas fait la même attention que vous à cet homme, et son nom m'échappe comme tant d'autres.

— Pendard! je commence à croire que tu es plus fin que ta figure ne l'annonce : tu es instruit!...

— Oh! pour être instruit, j'ose me flatter de posséder toutes les connaissances requises pour faire un bon intendant!

— Tout bon intendant que tu es, tu ne {Hu 143} me parais pas fidèle, et je t'annonce que je te ferai chasser.....

— Chasser!... dit le vieillard en faisant un signe négatif; il est impossible, monsieur, pour peu que vous y réfléchissiez, de renvoyer un homme intendant sous tant de Mathieu, qui en a vu naître deux, mourir trois, qui a soutenu un siége, qui a des connaissances aussi positives des revenus, un homme dont tous les ancêtres ont été intendans glorieux, excepté cependant Robert VI.e, auquel arriva le malheur insigne de vider sa caisse dans les coffres sarrasins; mais ledit Robert VI.e en a tiré bonne et valable quittance; je puis vous la montrer.... Un homme dont le grand-père a sauvé le robert, ce fameux diamant, en l'avalant pour le soustraire au pillage..... Il est vrai que mon intendance a eu des malheurs, je ne peux {Hu 144} le nier; mais ma fidélité?... Monsieur... je sers les Morvans depuis 1540, année de ma naissance; dans la comté, jamais je n'essuyai de reproches, et je paraîtrai devant le Dieu des Morvans mes livres et mes quittances bien en règle.... » Il serait superflu de suivre Robert, qui fit en un moment son histoire avec une volubilité qui contrastait avec ses précédentes hésitations.

Depuis long-temps Villani ne l'écoutait plus, par cinq raisons : la première, parce qu'il supposa le bonhomme d'avoir la tête timbrée, vu son grand âge, et qu'ainsi il pouvait fort bien ne pas se souvenir du nom de l'étranger; la seconde, parce qu'il réfléchit que Géronimo lui donnerait des renseignemens plus sûrs; quant aux autres, elles nous manquent; le marquis pensa trop bas. Comme il s'éloignait, {Hu 145} l'intendant s'écria : « On t'instruira aussi, chien d'Italien, vendeur de gants parfumés, marquis d'un jour.... Ne vient-il pas de tutoyer Robert XIV... bien défendu toujours?... » Le vieillard rentra en se frottant les mains, signe ordinaire de son contentement.

Une dizaine de jours se passèrent, pendant lesquels rien de nouveau n'arriva, si ce n'est que le marquis était fort inquiet de l'absence prolongée de Géronimo, sur lequel il comptait, ainsi que Mathilde, pour avoir des renseignemens.

Le lecteur doit, s'il est raisonnable, sentir que nous ne pouvons pas lui fournir à chaque page des apparitions de juges; il faut suivre nos mémoires originaux. Nous convenons que, de nos jours, ces apparitions seraient chose très-facile, vu le grand nombre des magistrats et la {Hu 146} malignité des temps actuels. Mais la féodalité avait cela de bon, qu'avec un ou deux prévôts on expédiait la besogne tout aussi vite que nous le pouvons faire avec nos télégraphes; les causes criminelles n'en étaient pas moins bien jugées, à quelques innocens près; au lieu qu'aujourd'hui on ne condamne, à co que dit le ministère public, juste que des coupables.

Au reste, le marquis de Montbard fut, selon notre manuscrit, toujours très-attentif auprès d'Anna. Un observateur du cœur humain aurait pu remarquer la différence qui existe entre les différens caractères, en examinant les manières du marquis de Montbard et celles de Villani; l'un exprimait un amour véritable, et l'autre des désirs et de l'ambition.

Le comte eut pour sa belle-sœur des attentions remarquables, par cette {Hu 147} exquise délicatesse que possèdent les âmes souffrantes et mélancoliques. Anna eut bien à essuyer quelques froideurs de sa sœur mais elle en était bientôt consolée par l'amitié tendre d'Aloïse, et plus encore par les soins assidus du marquis de Montbard. Mlagré que cette visite d'Anna à Birague lui fût, comme on voit, très-agréable, il fallut songer à retourner au manoir paternel.

Depuis long-temps le comte et Aloïse n'avaient été rendre visite au capitaine; ils saisirent donc cette occasion d'aller à Chanclos; quant à la comtesse, quoique son orgueil eût suffi pour l'empêcher de revoir une si modeste demeure, elle paraissait redouter les souvenirs excités par les lieux témoins de ses premières amours; ces lieux auraient condamné sa froideur actuelle pour un époux qui lui avait fait tant de sacrifices.

Le comte n'admit pas Villani à la brillante cavalcade qui partit du château; elle était composée d'Aloïse, d'Anna, du marquis du Montbard, et des écuyers et piqueurs en nombre suffisant pour former la suite strictement indispensable aux Morvans.

Anna, tout en écoutant les galans propos du marquis, était fort embarrassée en pensant que cette troupe allait fondre sur Chanclos, dépourvu de tout.

Le comte était moins triste que de coutume; il regardait avec attendrissement sa fille et la charmante Anna, dont le calme et l'innocence lui rappelaient une félicité évanouie sans retour.

Lorsque le marquis. de Montbard aperçut les pigeonniers que le compagnon de l'aigle du Béarn osait nommer des fortifications, il salua tendrement Anna, {Hu 149} et revint sur ses pas presque aussi triste que le comte, et ce n'est pas peu dire : le marquis avait de fortes raisons de chagrin; il pensait à son peu de fortune et à sa qualité de cadet d'une noble maison.

Or un cadet, selon les sages lois du temps, devait toujours se trouver d'un caractère assez bien fait pour regarder son propre frère partager, à lui seul, les successions, recueillir, à lui seul, d'énormes substitutions; ledit cadet ne devait jamais avoir ni faim ni soif : de plus, il devait ne pas ambitionner l'opulence de son aîné; il devait ne pas chercher la fortune par le commerce; il devait.... Que ne devait-il pas!..... Du reste, il était noble, très-noble. Par compensation, sa prévoyante mère s'arrangeait toujours de manière à ce qu'il fût le plus bel homme de la famille; ce qui motivait les tourmens que {Hu 150} ces bonnes mères se donnaient pour parvenir à léguer de tels avantages à leurs puînés; c'était l'exemple des Quélus, des Maugiron, des Bellegarde et tant d'autres qui parcoururent de brillantes carrières à l'aide de..... lisez l'histoire.... et vous verrez que ces dames avaient l'expérience des cours.

Voilà à-peu-près, lecteur, ce qu'était le marquis de Montbard : on voit ce qu'il pouvait posséder; et pourvu qu'on se mette à sa place, on sera triste. Le moyen qu'un cadet pût épouser une Chanclos!

Eh bien! voyez l'injustice des hommes, on a crié contre un ordre de choses aussi moral, aussi satisfaisant; on a eu un code; on a obtenu, à une grande majorité produite par les cadets, de succéder par portions égales.... Mais la preuve que l'esprit humain tend vers la perfection, {Hu 151} c'est que l'on commence à revenir de ces scandaleuses erreurs, et nous ne jurerions pas que bientôt, la...... le...... les...... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ne sommes-nous pas de bons prophètes?...

CHAPITRE V CHAPITRE VII


Variantes

  1. {Hu} ferme ici les guillemets bien qu'une réplique de la comtesse suive. Nous supprimons ce guillemet
  2. soutenu un siége {Hu} (nous conservons cette orthographe qui est encore celle de l'édition de 1835 du Dictionnaire de l'Académie Française)
  3. vous êtes comique / est-ce {Hu} (la passage à la ligne a fait oublier la ponctuation; nous ajoutons le point-virgule)

Notes

  1. Que la jeune comtesse aime sa cousine : on attendrait son cousin.