M. A. DE VIELLERGLÉ,
AUTEUR des DEUX HECTOR ET DE
CHARLES POINTEL
,
ET LORD R'HOONE.

L'HÉRITIÈRE
DE
BIRAGUE,
HISTOIRE TIRÉE DES MANUSCRITS DE DOM RAGO,
EX-PRIEUR DE BÉNÉDICTINS,
MISE AU JOUR PAR SES DEUX NEVEUX


A. de Viellerglé et lord R'Hoone / L'Héritière de Birague / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME PREMIER

CHAPITRE VII.

Un tapis tout usé couvrit deux escabelles;
Il ne serrait pourtant qu'aux fêtes solennelles.
                    LA FONTAINE.

  Le criminel, quelque airain qui cuirasse
son âme, le regard foudroyant de la yertu...
il ne peut le supporter...
                Vicomte D

[{Hu 152}] LOFFICIER de Chanclos, fermement décidé à obtenir une explication du vieillard, ne laissa passer que le nombre de jours nécessaires pour rendre la parole au blessé.

Un beau matin il entra dans la chambre de l'étranger : « Ha çà, mon vieux compagnon, lui dit-il, le temps est venu de s'expliquer cathégoriquement 1. Tant {Hu 153} que vous avez été étendu sur votre lit comme une carpe pâmée, je ne vous ai point tourmenté, mais aujourd'hui que vous commencez à jouer joliment des mâchoires (ce dont je suis bien loin de vous faire un reproche, grâce à Dieu!), je viens vous prier de m'expliquer ce qu'il y a de louche dans votre conduite, afin que je puisse affirmer que jamais aventurier n'a été accueilli à Chanclos.

— Me feriez-vous l'injure de douter de ma probité?....

— Je ne dis pas cela, mais enfin on est bien aise de connaître qui on reçoit. Écoutez donc, notre rencontre s'est faite d'une manière assez bizarre pour excuser les questions que je vous adresse.

— Que désirez-vous donc apprendre?...

— Je voudrais savoir comment vous vous appelez; d'abord, parce qu'il est {Hu 154} désagréable de parler à un homme dont on ignore le nom, ensuite par les motifs que je vous ai déjà exposés.

— Je me nomme Jean.

— Jean tout court?...

— Ajoutez, si vous voulez, Pâqué.

— Allons donc! vous vous moquez; jamais honnête homme n'a porté un nom pareil... Mais ce n'est pas tout, je désire encore savoir pourquoi un coquin d'Italien a joué du stylet avec vous?..... Car enfin ce n'est pas le tout de recevoir un coup de poignard et de donner un coup d'épée, il faut savoir pourquoi on l'a donné ou reçu.

— Mais, vous qui parlez, capitaine, ne vous est-il jamais arrivé d'ignorer à qui vous distribuiez vos coups de sabre?

— Si, parbleu! c'est là précisément ce qui fait le beau métier de soldat; il n'y {Hu 155} a aucune gloire à se battre contre l'ennemi qui vous a offensé, la colère et la vengeance vous y portent tout naturellement; mais tuer sans miséricorde un homme que vous n'avez jamais vu, et à qui vous n'avez rien à reprocher, voilà qui est admirable!....

— Il me serait difficile, reprit le vieillard d'un air soucieux, de vous dire aujourd'hui les motifs qui ont guidé mon assassin; j'espère néanmoins les connaître bientôt. Quoi qu'il en soit, ajouta-t-il fièrement, j'ose croire que ma parole doit vous suffire : je vous jure sur l'honneur, capitaine Maximilien de Chanclos, que vous n'aurez jamais à rougir de l'hospitalité que vous m'avez si généreusement accordée.

— Je le crois aussi, quoique vous portiez un nom qui n'est guère noble.

{Hu 156} — Ce nom qui vous offusque tant, capitaine, n'est et n'a jamais été le mien.

— Pourquoi donc m'avez-vous dit....

— Parce qu'il fallait vous en avouer un, et que celui que je porte réellement ne doit jamais passer mes lèvres...

— Il n'est donc pas dans le dictionnaire de la noblesse? » demanda naïvement l'officier de Chanclos.

A cette question les yeux du vieillard brillèrent d'un feu extraordinaire; l'orgueil d'un sang historique y parut en traits de flamme, et il aurait probablement éclaté si la prudence ne lui eût fait une loi du silence. « Capitaine, reprit l'étranger quand il se fut rendu maître de son agitation, il n'est pas un mortel qui ne se glorifiât de porter le nom de ma race, et le plus fier de la famille Chanclos {Hu 157} tiendrait à grand honneur d'être écuyer d'un homme de mon nom.

— Par l'aigle du Béarn, s'écria l'officier de Chanclos, les joues brûlantes d'indignation, je vous châtierais, vieillard, si vous n'étiez mon obligé.

— Vous me faites pitié, dit froidement l'étranger....

— Corbleu! maître Jean Pâqué.......

— Paix! Chanclos! vous n'êtes pas sage, interrompit le vieillard avec un air de dignité qui paraissait naturel en lui; ne vous mettez pas, par quelque sottise, dans le cas de perdre la protection que je suis dans l'intention de vous accorder. Le service que vous m'avez rendu si noblement a pu effacer d'anciens et de nouveaux torts; mais, croyez-moi, craignez de combler la mesure de l'indulgence.

— Ce que j'ai fait n'a été guidé par {Hu 158} aucune vue d'intérêt, répondit le capitaine avec une sorte d'embarras dont il ne put se défendre.

— C'est parce que je suis persuadé de la bonté de votre cœur, et des qualités vraiment estimables qui vous distinguent, que je prétends m'ouvrir à vous autant qu'il m'est possible de le faire. Oui, mon cher de Chanclos, je veux que vous deveniez mon confident.

— J'entends, reprit en riant le capitaine, dont l'amour-propre se trouvait agréablement flatté par les louanges de l'étranger, je serai votre confident sous la condition que je ne saurai rien de vos secrets. Bel emploi, vraiment!..... C'est comme un grade sans commandement.

— Cela est possible, Chanclos, mais ce ne sera pas du moins un grade sans honoraires.

{Hu 159} — Qu'entendez-vous par là? s'écria fièrement l'officier de Chanclos, dont l'orgueil se trouva blessé par l'idée d'honoraires. Corbleu! quelque noble que vous puissiez être, un Chanclos est trop bon gentilhomme pour se voir à vos gages.

— Serez-vous toujours incorrigible, maudit soldat!

— Ecoutez, monsieur Jean Pâqué, car enfin c'est le seul nom sous lequel je vous connais, je ne puis consentir à déshonorer mon écusson.

— Qui vous dit qu'on ait l'intention de flétrir votre écusson?...

— Cette offre d'honoraires....

— Vous m'avez mal compris. Quand j'ai parlé d'honoraires, je me suis servi du premier mot qui m'est venu à l'esprit, pour vous apprendre que vous pouviez puiser dans ma bourse aussi souvent qu'il {Hu 160} vous fera plaisir... Ne m'interrompez pas; je devine ce que vous pouvez avoir à me dire, et j'y vais répondre : quelque étonnant que cela puisse vous paraître, sachez qu'il vous est permis d'accepter sans honte ce qu'il est de mon devoir de vous offrir.

— Mais qui m'assurera, reprit le capitaine, qui flottait entre la crainte de déshonorer le nom de Chanclos et l'envie d'améliorer son sort, qui m'assurera que je puis en bonne conscience....

— Moi, s'écria le vieillard; moi, qui vous le jure ici sur l'honneur et par le grand Henri que nous avons servi tous deux....

— N'ajoutez rien de plus; je vous crois, et je suis prêt à tout accepter de votre main; le nom de l'aigle du Béarn, mon invincible maître, lève tous mes {Hu 161} scrupules; ce nom illustre ne peut servir d'appui au mensonge.

— Très-bien, mon ami de Chanclos, voilà comme je vous veux.... » L'étranger commença à comnîuniquer au capitaine les vues qu'il avait sur lui; c'est-à-dire, il lui expliqua ce qu'il attendait de son amitié, sans toutefois lui donner la clef de ses projets ultérieurs.

Les deux amis furent interrompus par la voix aigre de Jeanne Cabirolle, qui cria à son maître, du bas de l'escalier, qu'un courrier du comte de Morvan demandait à lui être présenté. Le capitaine descendit promptement pour s'informer de la cause d'un message aussi extraordinaire. « Ha, ha! c'est toi, Christophe?

— Moi-même, monsieur le capitaine, le propre fils de ma mère.

{Hu 162} — Qu'y a-t-il de nouveau, mon garçon?...

— Monsieur le capitaine, monseigneur m'envoie pour vous prévenir qu'il arrivera ici demain soir avec mesdemoiselles Aloïse et Anna.

— Diable! diable! dit le capitaine en se grattant la tête, je ne suis guère préparé à cette visite; mais n'importe, Christophe, mon gendre et ma petite-fille n'en seront pas moins les bienvenus..... Holà! hé! maîtresse Cabirolle, courez au village, louez deux femmes, et mettez-vous à nettoyer la maison; ce n'est pas pour dire, mais elle en a bon besoin. Toi, Christophe, retourne vers mon gendre, et dis-lui qu'il sera bien reçu sous le toit de mes pères. »

Jeanne exécuta les ordres de son maître avec promptitude; et une demi-heure au {Hu 163} plus après le départ de Christophe, la plus grande activité régnait parmi les habitans de Chanclos. Le capitaine allait çà et là donnant des ordres nombreux, qui malheureusement ne pouvaient suppléer à l'extrême pénurie des ressources. En vain le seigneur de Chanclos s'avisa-t-il de faire deux lits d'un; en vain dépouilla-t-il sa chambre pour meubler celle de son noble gendre..... toute cette industrie fut superflue; il ne put jamais parvenir à compléter l'ameublement strictement indispensable. Comme le pauvre capitaine se désolait en songeant à l'affront que la maison de Chanclos allait recevoir, l'étranger parut devant lui.

« Eh bieni! qu'est-ce, mon ami de Chanclos, vous paraissez soucieux?

— J'ai sujet de l'être, répondit le capitaine : figurez- vous, vieillard, que mon {Hu 164} gendre le comte, ma petite-fille Aloïse, et une suite, sans doute nombreuse, arrivent demain soir ici, et rien n'est préparé pour les recevoir, ajouta-t-il eh jetant un regard de confusion sur tout ce qui l'entourait.

— Je comprends votre embarras, capitaine, et j'y veux remédier.

— Comment cela?...

— En vous offrant ma bourse.

— Vieillard!... vieillard!.... qu'osez-vous dire?...

— Est-ce là ce que vous m'avez promis, capitaine? d'ailleurs, n'est-il pas juste que je vous dédommage des dépenses que je vous ai causées jusqu'à présent, et que je vous occasionnerai encore par l'intention où je suis, si vous le permettez, capitaine, de fixer en quelque sorte ma demeure chez vous? Enfin, avez-vous oublié ce que {Hu 165} je vous ai dit, et ce dont nous sommes convenus?

— Un Chanclos n'a que sa parole, reprit le capitaine, intérieurement charmé de pouvoir accepter, sans compromettre l'honneur de son écusson, les secours dont il avait le plus grand besoin; vieillard, j'accomplirai mes promesses....

— C'est parler en homme d'honneur... » A ces mots, l'étranger, ayant remis dans les mains de l'officier de Chanclos la longue bourse remplie d'or qui avait excité si vivement la convoitise du docteur Spatulin et de Jeanne Cabirolle, s'éloigna, afin d'éviter au capitaine l'embarras que devait luifcauser la circonstance présente.

« Ventre-saint-gris! s'écria le fier de Chanclos en faisant sauter la bourse avec l'air de la résignation la plus parfaite, l'aigle du Béarn m'est témoin que c'est {Hu 166} pour ne pas manquer à ma parole que j'accepte ce maudit or.

— Holà!.... hé!.... Jeanne Cabirolle, venez ici, ma vieille.... Ha çà! dites-moi un peu quelles sont les provisions que vous avez faites?...

— Hélas, mon cher maître! on a rassemblé tout ce qu'il a été possible; mais c'est bien peu, monsieur, pour de si grands seigneurs. D'abord je suis descendue à la cave, où, à l'aide de notre piquette, j'ai fait vingt bouteilles de vin, de huit qui nous restaient; ensuite, j'ai envoyé mon fils Barnabé tuer les deux lapins que nous avons lâchés dans le bosquet il y a quinze jours, afin d'en faire du lapin de garenne; après cela, j'ai coupé le cou à notre vieux coq : il sera peut-être un peu coriace, mais l'appétit fait passer tout, enfin....

— Enfin, ma bonne Cabirolle, {Hu 167} tout cela est bon pour vous et votre fils, je vous l'abandonne de grand cœur; quant à ce qui est nécessaire à la réception de mon gendre et de sa suite, voilà de quoi y subvenir d'une manière digne d'un Chanclos. »

Le capitaine remit alors à la vieille Jeanne un assez bon nombre de pièces d'or, en lui enjoignant de ne lésiner sur rien. Notre brave Chanclos avait paré à un inconvénient; ihais il en existait un autre auquel il était bier plus difficile de remédier. L'argent pouvait procurer dans un très-court espace de temps, les comestibles destinés aux nobles estomacs attendus; mais son secours devenait impuissant pour réparer aussi promptement les dégradations du manoir des Chanclos. Dans cette conjoncture délicate, le capitaine trouva un admirable expédient. Ne {Hu 168} pouvant montrer à son gendre un château décemment entretenu, il résolut de le recevoir au milieu d'ouvriers de toute espèce qui devaient lui donner l'air d'un riche seigneur réparant sa demeure héréditaire.

Aussitôt que l'orgueil de notre gentilhomme eut trouvé le palliatif de sa misère, il dépêcha Barnabé à Autun, avec ordre de ramener le plus d'ouvriers qu'il lui serait possible.

Cette mission fut fidèlement remplie : dès le matin de l'arrivée du comte; le manoir de Chanclos fut bouleversé de fond en comble. Le capitaine regardant avec complaisance le désordre qui régnait chez lui, attendit de pied ferme, en sifflant la fanfare d'Henri IV, la noble compagnie dont il était menacé.

Elle arriva enfin, et avec elle commença {Hu 169} le triomphe du capitaine; il jouissait de l'inquiétude d'Anna et des regards curieux de son gendre et d'Aloïse.

« Soyez le bienvenu, comte Mathieu, mon gendre, et toi aussi, ma chère Aloïse... Finis donc, Anna, ou dis-moi, je te prie, ce quo les coups-d'œil mystérieux que tu me jettes signifient?...

— Vous me voyez, mon gendre, dans un grand boulevari; il y a de quoi; je fais restaurer le château de mes pères, et je n'épargnerai rien pour qu'il réponde à l'ancienneté de ma race.

— Je vous félicite, capitaine, et de vos plans d'améliorations, et des heureux événemens qui paraissent vous être arrivés. Vous savez qu'il n'a pas dépendu de moi...

— Oui, comte Mathieu mon gendre, interrompit le capitaine.... Mais, Anna, {Hu 170} je t'ai déjà dit de lâcher le pan de mon habit.... Elle ouvre des yeux comme si tout ce qui arrive ici était étonnant....... Oui, mon gendre, je sais que vous m'avez offert vingt fois votre bourse, mais vous devez vous rappeler que je l'ai refusée autant de fois....

— In peu brusquement même!...

— Ça été à cause de votre femme, mon impertinente fille. Quant à vous, comte Mathieu mon gendre, j'ai toujours eu pour votre caractère l'estime particulière qu'il mérite; je... Mais je bavarde pendant que le souper se refroidit : mes enfans, faites-moi le plaisir de me suivre. »

Le capitaine introduisit le comte et ses enfans dans la pièce la moins délabrée a du château, où un souper aussi délicat qu'abondant était servi.

« Comte Mathieu, si je vous traite un {Hu 171} peu sans façon, vous devez excuser un pauvre gentilhomme campagnard.... une autre fois je ferai mieux. »

En prononçant ces mots, un pauvre gentilhomme campagnard, la figure de Chanclos peignait un orgueil qui démentait hautement ses paroles. Le comte regarda Anna et sa fille en souriant, et l'importance comique de son beau-père parvint pendant quelques instans à éloigner les sombres idées qui le tourmentaient presque sans relâche.

Le lendemain de l'arrivée du comte, Anna et Aloïse se promenant hors des murs de Chanclos, furent aperçues par Jean Pâqué, qui s'arrêta pour les voir rire et folâtrer. Ayant quelque temps examiné leurs jeux, il s'approcha d'elles.

— Heureuses jeunes filles, leur dit-il avec une sorte d'attendrissement, vous {Hu 172} n'imaginez pas que le calme de votre vie puisse jamais être troublé!....

— Ah! bon vieillard, répondit Aloïse, parfois il existe des chagrins que toute la gaîté de notre âge peut à peine atténuer. Pourquoi avez-vous parlé de l'avenir?

— Pauvre enfant! s'écria l'inconnu avec compassion, serais-tu destinée à racheter du repos de ta vie le malheur d'avoir reçu le jour de la coupable Mathilde?....

— Vieillard, je ne puis souffrir que vous parliez ainsi de ma mère... » Aloïse fut loin de prononcer ces paroles avec toute la chaleur qu'elle aurait pu y mettre. Elle n'éprouvait point la noble indignation qui brûle l'âme d'une jeune fille lorsque sa mère est calomniée devant elle. Cependant Aloïse avait le cœur le plus reconnaissant et le plus tendre; sa conduite en {Hu 173} pareil cas était la satire la plus cruelle de la comtesse.

— Paix! paix! jeune fille, reprit l'étranger; il ne t'appartient pas de m'adresser des reproches. » Puis, prenant un ton plus grave, il ajouta : « Mon enfant, le temps des épreuves arrive; arme-toi de courage, et quelque malheur dont tu sois menacée, n'oublie pas qu'un être invisible, puissant et indomptable veille sur tes destinées.

— C'est le juge du bal! s'écria Aloïse avec un effroi involontaire : O monsieur, daignez!.... » L'étranger était déjà disparu; un bois voisin le déroba promptement à tous les regards.

La rencontre du vieillard chassa les ris et les jeux; il ne fut plus possible de penser à autre chose qu'aux dernières paroles qu'il avait prononcées. Elles étaient rassurantes; {Hu 174} car, tout en annonçant l'approche du danger, elles promettaient les moyens de s'y soustraire.

Anna et Aloïse rentrèrent à Chanclos avec un air soucieux qui n'échappa point au comte. Il jeta un regard perçant sur les jeunes filles, et il crut reconnaître sur leurs visages les traces d'une émotion extraordinaire. Tremblant pour le bonheur de sa fille, Mathieu renferma ses craintes dans son cœur; mais il se promit d'épier les actions des deux amies. Les premiers jours qui suivirent la rencontre de l'étranger, Anna et Aloïse ne quittèrent point leur appartement; le comte ne put ainsi trouver les occasions de s'instruire de ce qu'il désirait, et tremblait en même temps de savoir. Le soir du quatrième jour, Anna et Aloïse sortirent enfin dé leur retraite, et furent se promener dans le petit {Hu 175} bosquet que le capitaine avait tenté vingt fois, mais inutilement b, de décorer du nom pompeux de parc. Le comte résolut de profiter du crépuscule pour suivre les promeneuses sans pouvoir en être aperçu.

Il se glissa donc, à la faveur des arbres et de la nuit, assez près de la tonnelle où elles étaient assises pour ne rien perdre de leur conversation. Le titre et l'inquiétude d'un père pouvaient seuls excuser une conduite que le comte eût été néanmoins mortifié de savoir connue de sa fille.

Il y avait déjà quelque temps que Mathieu écoutait l'entretien d'Anna et d'Aloïse sans y avoir encore rien découvert qui pût motiver ses craintes, lorsqu'un léger bruit se fit entendre; le comte prêta l'oreille, et aperçut un homme couvert d'un grand manteau brun qui s'avançait {Hu 176} avec précaution, en regardant derrière lui. Aussitôt que l'inconnu se fut assuré qu'il n'était pas suivi, il hâta sa marche, et entra brusquement sous la tonnelle où se trouvaient Anna et Aloïse. « Jeune fille, dit-il à cette dernière, ne manque pas de te trouver ici dès que minuit sonnera; ton amie peut t'accompagner. Adieu; du courage, de la confiance, ou tu es perdue sans ressource. »

L'apparition du vieillard avait causé la plus grande surprise au comte et aux deux jeunes filles. Mathieu, lorsqu'il revint à lui, ne fut pas fâché, en y réfléchissant, d'avoir laissé échapper l'inconnu, d'autant mieux qu'il lui auraU été impossible de s'assurer de sa personne sans paraître devant sa fille et Anna, chose qu'il voulait éviter. Enfin il venait de former un plan dont il attendait le résultat le plus {Hu 177} complet; il laissa donc les deux amies s'éloigner tranquillement; et, aussitôt que la retraite d'Anna et d'Aloïse lui permit de sortir de son réduit, il se rendit en toute hâte auprès du capitaine, et lui demanda un moment d'entretien particulier.

« Capitaine, lui dit-il avec une agitation dont il ne put se rendre entièrement le maître, connaissez-vous un homme d'un âge assez avancé, portant un large bandeau sur la moitié de la figure?

— Ha, ha! mon gendre, je vois que vous avez rencontré mon ami l'Ours.

— Est-il votre ami? dit le comte rassuré; d'où vient-il, capitaine?...

— Je l'ignore....

— Que fait-il?...

— Je n'en sais rien.

— Quel est son état, son rang?

{Hu 178} — Il ne me l'a pas dit.

— Son nom enfin?...

— C'est son secret....

— Quoi! vous ignorez le nom d'un homme que vous dites votre ami?

— Oui, mon gendre....

— Et c'est votre ami?.. .

— Il me l'a prouvé... Vous êtes stupéfait, mon gendre? Je conviens qu'il y a de quoi; et moi-même qui vous parle, j'ai eu beaucoup de peine à m'habituer au mystère qui environne mon hôte; mais, ajouta le bon gentilhomme en jetant un coup-d'œil de satisfaction sur l'habit neuf qui le couvrait, je me suis résigné à mon sort. Au surplus, comme vous paraissez avoir intérêt à connaître mon ami l'Ours, je vous apprendrai que le sobriquet qu'il porte en ce moment est celui de Jean Pâqué.

{Hu 179}Jean Pâqué? répéta le comte....

— Vous voyez, mon gendre, qu'il ne pouvait choisir un plus mauvais patron... Cependant il l'a fait, et c'est ce qui me fâche, car j'aime malgré moi ce diable d'homme.

— Croyez-vous, capitaine, qu'Aloïse et lui se connaissent?....

— Je jurerais le contraire. L'étranger n'est pas sorti de son appartement depuis votre arrivée ici.

— Je l'ai pourtant vu ce soir au jardin donner un rendez-vous pour minuit à ma fille et à la vôtre.

— Corbleu! mon gendre, prenez garde à ce que vous dites.... Pardon; je ne savais pas qu'il fût question d'un homme de soixante-dix ans : voyez-vous, ce mot scabreux de rendez-vous m'avait chiffonné l'oreille.... Ha çà, vous dites donc, mon {Hu 180} gendre, que le vieillard attend nos folles à minuit?

— Oui, capitaine.

— Qui nous empêche de nous y trouver secrètement?

— C'est mon intention; mais je veux qu'Aloïse ne puisse s'y rendre; il ne convient pas, capitaine...

— Très-bien pensé, mon gendre..... Mais chut! voici nos enfans... »

L'officier de Chanclos continua la conversation comme s'il entretenait le comte de choses indifférentes, et parla jusqu'au moment du souper. Le repas fut assez triste; et personne, à l'exception du capitaine, ne fit honneur à la cuisine de maîtresse Jeanne Cabirolle. Quand chacun se retira, le capitaine, suivant Aloïse et sa fille, les enferma adroitement dans {Hu 181} leur appartement, puis il redescendit trouver le comte d'un air triomphant.

« Par l'aigle du Béarn, mon gendre, dit-il en abordant Mathieu, je jure que nos petites espiègles ne courront pas les champs cette nuit. Les ciseaux sont renfermés, et je tiens la clef de la volière. » Le comte approuva la précaution de son beau-père; et ils convinrent ensemble de la manière dont ils allaient se conduire. Mathieu, qui avait de fortes raisons pour désirer que personne ne fût témoin de la conversation qu'il se proposait d'avoir avec l'inconnu mystérieux, qui paraissait connaître les secrets de sa famille, pria le capitaine de le laisser pénétrer seul au jardin.

L'officier de Chanclos consentit à cet arrangement, sous la condition expresse {Hu 182} qu'il se tiendrait à la porte, prêt à y pénétrer au moindre bruit.

— Ce n'est pas, mon gendre, ajouta le bon de Chanclos, que je soupçonne mon ami l'Ours d'une intention coupable; mais qui sait si l'on ne se sert pas de son déguisement pour tenter quelque noir dessein?.... Dans tous les cas, mon henriette et moi ne pouvons gâter aucune affaire. »

Ce qui fut convenu fut exécuté. Avant minuit le comte se rendit sous la tonnelle indiquée; et de Chanclos se plaça en sentinelle à la porte du jardin.

Le comte, plongé dans les plus tristes réflexions, attendit l'étranger vainement près d'une heure. Il commençait à craindre que le capitaine n'eût fait quelque coup de sa tête, et il allait s'éloigner en maudissant la vivacité de son beau-père, {Hu 183} lorsqu'il aperçut l'homme au manteau brun s'avancer précipitamment vers le lieu où il se trouvait.

« Je vous ai fait attendre, mes enfans, dit le vieillard en entrant dans la tonnelle; vous avez prudemment agi en ne vous décourageant point. Aloïse, ajouta-t-il en s'approchant du comte, qui, favorisé par l'obscurité de la nuit et du manteau qui le couvrait, pouvait passer pour sa fille Aloïse, je viens te sauver; tu ne dois point répondre des crimes de Mathilde et de.... » Le comte ne permit pas à l'étranger d'achever, il se jeta sur lui, et, le saisissant par le bras : « Fourbe insigne, lui cria-t-il, tu vas payer de ton sang tes audacieuses calomnies. »

A l'action, à l'aspect du comte , l'inconnu parut éprouver une agitation {Hu 184} extraordinaire; mais, se remettant bientôt, il s'écria : « Misérable! éloigne-toi!...

— Tu sais mon secret, dit le comte en menaçant l'étranger de son poignard.... qu'il soit enseveli.... »

En ce moment la cloche fêlée du village voisin sonna une heure.

« Entends-tu, dit le vieillard? entends-tu?.... »

La foudre éclatant aux pieds du comte ne lui eût pas causé une plus grande terreur. Il lâcha le bras de l'étranger, et tomba sans connaissance....

Le poignard du comte s'échappa de ses mains; le vieillard s'en saisit et s'éloigna avec précipitation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

« Par la corbleu! mon gendre me fait monter une rude faction, dit l'officier de Chanclos en agitant violemment ses pieds {Hu 185} et ses bras engourdis; où diable a-t-il été s'imaginer que mon ami l'Ours ait eu la fantaisie de se morfondre à pareille heure?..... Le bonhomme compte ses écus sans doute, car je vois encore de la lumière dans sa chambre. » Tout en parlant ainsi, le capitaine abrégeait l'ennui de la faction par les fréquentes accolades dont il honorait sa gourde.... A la fin, impatienté de ne rien entendre, il se décida à entrer dans le jardin. Le premier objet qui s'offrit à ses regards, fut son gendre étendu par terre. « Le froid l'aura saisi, se dit-il en le relevant; aussi quelle folie de s'exposer à l'humidité sans une bonne gourde pleine d'eau-de-vie! ça ne m'est jamais arrivé depuis que j'ai l'honneur de porter le casque. »

Ces réflexions n'empêchaient pas le capitaine de secourir son gendre; il lui {Hu 185} frappa dans les mains, lui fit avaler deux grands verres d'eau-de-vie, et parvint enfin à le faire sortir de sa profonde léthargie.

« J'aurais dû vous prévenir, mon gendre, de ne point braver le froid de la nuit sans une gourde comme la mienne; j'espère qu'une autre fois..... » Mathieu ne répondait rien. Ses yeux fixes, ses membres roides et le claquement de ses dents, annonçaient une stupeur horrible. Enfin il sortit de cet état affreux, et, se dégageant brusquement des bras de son beau-père, il courut à l'écurie, où sellant lui-même un des chevaux, il s'éloigna à toutes brides de Chanclos.

« Comte Mathieu mon gendre, s'écria le capitaine qui arrivait alors, écoutez donc ce que j'ai à vous dire; un cavalier prudent ne doit jamais monter à cheval ayant l'estomac vide; c'était un des {Hu 187} principes de l'aigle du Béarn, mon invincible maître, jamais je ne m'en suis écarté.... Mais, bah!... il ne m'écoute pas .. ventre-saintgris! j'ai grand'peur que le comte Mathieu mon gendre ne soit devenu fou. »

En prononçant ces paroles, le vieux gentilhomme, les mains croisées derrière le dos, s'achemina philosophiquement vers la salle à manger.



FIN DU PREMIER VOLUME.



CHAPITRE VI TOME II
CHAPITRE PREMIER


Variantes

  1. délâbrée {Hu} (l'accent circonflèxe ne se justifie pas; nous corrigeons)
  2. maisinutilement {Hu} (nous corrigeons)

Notes

  1. cathégoriquement est une faute car le mot grec n'a pas de théta. Comme cette orthographe se rencontre tout au long du roman — ainsi que cathégorique —, nous la conservons.