M. A. DE VIELLERGLÉ,
AUTEUR des DEUX HECTOR ET DE
CHARLES POINTEL
,
ET LORD R'HOONE.

L'HÉRITIÈRE
DE
BIRAGUE,
HISTOIRE TIRÉE DES MANUSCRITS DE DOM RAGO,
EX-PRIEUR DE BÉNÉDICTINS,
MISE AU JOUR PAR SES DEUX NEVEUX


A. de Viellerglé et lord R'Hoone / L'Héritière de Birague / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME PREMIER

ROMAN PRELIMINAIRE,
C'EST-A-DIRE
PRÉFACE.



[{Hu i}] CHAPITRE PREMIER.
Franche explication.



COMME nous sommes et avons toujours été des gens extraordinairement modestes, et cela sans que personne s'en soit jamais aperçu, nous allons apprendre au public de quelle manière cet ouvrage se trouve paraître à l'abri de deux noms célèbres que vous ignorez sans doute... A qui s'en prendre?

Il n'est aucun des habotans de la bonne ville de Paris qui ne sache {Hu ij} que rue Saint-Germain-des-Près il existe une poste aux chevaux, invention admirable, et que, par parenthèse, on doit à la curiosité de Louis XI. Or donc, ceux qui ont de l'argent, et qui veulent arriver promptement d'un lieu à un autre, se servent de ce moyen de transport.



CHAPITRE II.
Les Héritiers.



On a remarqué que les gens riches ou puissans entraient toujours la tête haute partout où ils vont; ce ne fut pas ainsi que se présentèrent, rue Saint-Germain des Près, le 8 août dernier, deux hommes habillés de noir de la tête aux pieds. {Hu iij} Comme ces deux hommes (c'était nous) avaient des figures d'héritiers (ce qui ne veut pas dire qu'elles fussent tristes), ils se regardèrent d'un air sournois.

Le gros monsieur (c'était moi) s'écria d'une voix retentissante :

« Des chevaux et un postillon pour Tours! »

Le petit monsieur (c'était moi) s'écria d'une voix de haute-contre :

« Des chevaux et un postillon pour Tours! »

Remarquez que nous parlâmes en même temps, car sans cela, moi et moi, nous vous eussions évité l'ennui d'une répétition fastidieuse.

Entraînés par la force irrésistible que l'on nomme surprise, nous fîmes chacun trois pas en arrière, {Hu iv} ce qui, par conséquent, en mit six entre nous deux.

« Vous allez à Tours, monsieur?

— Oui, monsieur. »

Ici il y eut un silence de cinq minutes.



CHAPITRE III.
Histoire du silence.



S'il fallait vous rendre compte des pensées qui nous agitèrent pendant cinq minutes, nous serions obligés de vous dire que j'eus sur-le-champ l'idée que ce petit homme noir pouvait bien être un mien cousin... luxe de parenté dont je me serais fort bien passé dans la succession que j'allais recueillir.

« Ah! mon cher cousin, l'expression {Hu v} de luxe de parenté est un peu trop forte; néanmoins, comme j'eus la même idée, ne la rayons pas, elle servira pour nous deux.



CHAPITRE IV.
Continuation du silence.



D'après ces soupçons, je formai le projet d'empêcher mon homme d'arriver à Tours le premier.

Moi, je formai le même projet, et avec d'autant plus de raison, que le gros monsieur avait la main dans sa poche, probablement pour en tirer un pourboire séducteur qui devait lui donner deux postes d'avance.

Moi, pour en venir à mes {Hu vi} fins, je lui offris poliment ma voiture, dans l'intention de ne plus le perdre de vue, et de le jouer à la première occasion.

Sur ce..... nous nous rapprochâmes..... et nous voilà partis.



CHAPITRE V
Les trois postes.




. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Nous courûmes trois postes sans rien dire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .



CHAPITRE VI
Le grand mot.



[{Hu vij}] « Monsieur, dis-je à mon compagnon à la quatrième poste, puis-je savoir, sans indiscrétion, ce qui vous conduit à Tours?

— Une succession, monsieuri

Soupir de part et d'autre.

— Quel est le parent respectable que vous avez eu le malheur de perdre?

— Hlas!... tant qu'il vécut, il s'appela dom Rago.

— Prieur des bénédictins?

— Oui, monsieur.

— vous êtes son neveu?

— Oui, monsieur?

— Au premier degré?

{Hu viij} — Oui, monsieur; et vous?

— Au premier degré par les hommes.

— Moi, de fut, dit-on, par les femmes. »

Devions-nous rire, devions-nous pleurer? vous allez le voir.



CHAPITRE VII
La Reconnaissance.



— Ah, mon cher cousin! combien je suis joyeux!...

Nous mentions comme deux gascons.

— Votre nom, mon cher ami?...

— Le vôtre, mon cher ami?...

Nous étions polis comme deux courtisans qui veulent se supplanter.

{Hu ix} — A. de Viellerglé! — R'hoone!

— C'est lui!...

— C'est lui!... »

     C'était bien nous.



CHAPITRE VIII.
Les vers du nez.



— Mon cher ami, alliez-vous souvent voir ce digne oncle? dis-je, tremblant qu'il n'y eût un testament en sa faveur.

— Et vous? répondis-je, mû par la même crainte...

..... Sur ce, nous sûmes à quoi nous en tenir, et, préférant un tiens à deux tu l'auras, nous posâmes les bases du traité suivant.



CHAPITRE IX.
Le traité.



[{Hu x}] Considérant que les avocats et avoués de Tours sont aussi madrés que ceux de Normandie, et que, par conséquent, le testament de dom Rago, quel qu'il soit, peut contenir des clauses de nullité, et donner auxdits avocats et avoués pâture à nos dépens,

Je demande :

ARTICLE PREMIER.

Que chacun de nous renonce aux avantages que notre oncle aura pu lui faire. — Accordé.

Considérant qu'il n'y a rien de plus beau que l'union et la confiance entre héritiers qui ne peuvent {Hu xj} en agir autrement, je demande à mon tour :

ART. II.

Que la succession soit partagée en frères, selon que le veut l'impitoyable Code. — Accordé.

Après trente-cinq heures de tâtonnemens et de discours plus ou moins adroits, nous tombâmes ainsi d'accord; et ce fut l'huissier de Château-Renaud qui nous fournit les deux feuilles de papier timbré qui nous donnèrent une assurance mutuelle contre les écarts de nos consciences... Après cela, que l'on vienne dire que la méfiance existe !...



CHAPITRE X.
Arrivée à Tours.



[{Hu xij}] Nous voici à Tours, et logés à la Tour d'Or. Après avoir copieusement diné, nous nous informons, et cela avec la décence convenable, du respectable ex-prieur; on nous l'apprend ; nous courons comme des Basques et nous frappons à sa porte.



CHAPITRE XI.
La gouvernante.



[{Hu xiij}] « Que veut monsieur?... »

C'était à moi que s'adressait la demande.

— Madame, répondis-je, j'ai l'honneur d'être neveu du vénérable dom Rago.

— Ah! monsieur! quel digne oncle vous aviez là!

Ici la gouvernante se mit à pleurer si fort, que nous pensâmes qu'elle avait un gros legs.

— Et cet autre monsieur? reprit-elle.

— Madame, dis-je à mon tour, j'ai pareillement l'honneur d'être neveu du défunt.

{Hu xiv} — Quoi! tous deux?

— Tous deux, répondîmes-nous en poussant un soupir.

— Entrez, messieurs. . . . . .

A la vue de l'intérieur de la maison, nos deux visages s'épanouirent;... il y avait de quoi. Figurez-vous que partout on voyait des... du... Ah! ce serait trop long à expliquer;... le fait est que nous rîmes dans nos barbes... A propos de barbe, en avez-vous, cousin?








CHAPITRE XII.
Lecture du testament.



[{Hu xv}] ....L'homme noir continua : Je donne et lègue à madame Scrupule, ma gouvernante, ma batterie de cuisine et ma cave... Item, ma garderobe... Item, mon argenterie...

— Voilà bien des item, cousin?...

— Hélas!...

Item... et je déclare mes neveux, ci-dessus nommés, mes légataires universels, à charge par eux d'acquitter les différens legs, etc., etc.

« Madame Scrupule, dis-je tout bas à la gouvernante, puis-je en conscience accepter les charges de la succession?

{Hu xvi} — Le puis-je aussi?

— Ah! mes chers messieurs! les bénéfices surpassent de beaucoup...

— Vous nous le promettez, bonne madame Scrupule?

— J'en suis garante...

— Mais, dis-je, nous n'avons ni les meubles...

— Ni la cave.

— Ni l'argenterie.

— Ni les habits.

— Ni le linge.

— Ni les tableaux.

— Ni l'argent comptant.

Nous parlions chacun à notre tour.

— Ni les bijoux.

— Vous avez le reste, mes chers messieurs.

{Hu xvij} — Et de quoi se compose-t-il?...

— D'une bibliothèque magnifique, composée de trente-sept gros livres, et d'un coffre de moyenne grandeur, dans lequel mon maître m'a dit, encore avant de mourir, qu'il avait renfermé ce qu'il avait de plus précieux.

— En or?...

— En diamans?...

— Messieurs, il y avait probablement de tout cela.

— J'accepte la succession, dis-je, alléché par l'idée du coffret.

— J'accepte pareillement.

— Signez, messieurs, dit l'homme noir. »

Nous signâmes...








CHAPITRE XIII.
La liquidation.



[{Hu xviij}] Tous comptes faits, toutes dettes apurées, nous eûmes... 300 francs à donner, moyennant quoi la bibliothèque et le bienheureux coffret furent à nous...

— Ouvrons, cousin...

— Ouvrons!...








CHAPITRE XIV a.
L'héritage.



[{Hu xix}] Le coffret est sur la table; la serrure est brisée, et nous trouvons...

— De l'or?

— Non.

— Quoi donc?...

— Sept ou huit énormes cahiers d'écriture bien menue.

— Ce fut tout?...

— Ah! mon Dieu! oui!... La gouvernante riait sous cape, le notaire idem, les amis idem, les indifférens idem;... nous seuls gardions notre sérieux... Cependant je me hasarde à jeter les yeux sur la succession de l'oncle. Je lis une page, le cousin en lit une autre; bref, au bout de cinq {Hu xx} minutes, nos visages se dérident, et nous finissons par rire d'aussi bon cœur que la gouvernante, le notaire, les amis, les indifférens...

Lecteur, vous allez juger si nous eûmes tort de rire :... notre succession dépend de vous... Dieu vous bénisse, et nous aussi. — Amen.

  TOME I
CHAPITRE PREMIER


Variantes

  1. CHAPITREX IV {Hu} (nous corrigeons)

Notes