M. A. DE VIELLERGLÉ,
AUTEUR des DEUX HECTOR ET DE
CHARLES POINTEL
,
ET LORD R'HOONE.

L'HÉRITIÈRE
DE
BIRAGUE,
HISTOIRE TIRÉE DES MANUSCRITS DE DOM RAGO,
EX-PRIEUR DE BÉNÉDICTINS,
MISE AU JOUR PAR SES DEUX NEVEUX


A. de Viellerglé et lord R'Hoone / L'Héritière de Birague / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME DEUXIÈME.

CHAPITRE PREMIER.

Le cœur d'un criminel ne fut jamais tranquille.
Des soucis dévorans c'est l'éternel asile.
                ROTROU. Tragédie.

[{Hu 5}] LE cheval du comte l'emportait avec une effrayante rapidité: au bruit de sa course, que Mathieu trouvait encore trop lente, on eût dit qu'il partageait la terreur de son maître. Celui-ci, osant à peine jeter un regard furtif sur la campagne, semblait craindre de rencontrer des témoins de son désordre et de son épouvante.

{Hu 6} En effet, son riche manteau vert était froissé et terni par la terre humide.... et sa fraise chiffonnée d'un seul côté; la main qui tenait la bride n'avait pas de gant; ses croix d'ordres brisées par sa chute, montraient à quoi tiennent les grandeurs humaines; enfin, son cordon bleu se trouvait bizarrement passé au cou de son cheval : la chronique observe que ce ne fut pas la première bête décorée.... Les serfs qui travaillaient n'en saluèrent pas moins, en osant à peine regarder leur maître; mais nous n'avons jamais pu déterminer qui, du cheval ou de l'homme, reçut ces respects. Malgré leur profonde humilité, ces main-mortables eurent la hardiesse de former des conjectures sur cette course matinale; car il était à naître qu'un grand seigneur éveillé ait passé à une heure si roturière et dans un pareil état.

{Hu 7} Enfin, le comte est dans la longue avenue de son château; il fuit, il court, il vole; moins il resle d'espace à parcourir, plus il voudrait être à Birague, tant est grande sa frayeur!...

Ses écuyers et sa suite étaient semés çà et là sur la route, mais à une très-grande distance de leur suzerain. Christophe ramassa le grand collier de l'ordre de Saint-Michel; et Robert a soutenu jusqu'à sa mort qu'il l'avait essayé..... Oh! si Robert XIV vivait de nos jours, et qu'il vît tant de vilains décorés à juste titre, disent-ils, il n'est pas imprudent de présumer qu'il mourrait de chagrin en s'écriant : O Mathieu XLIV! le ver a levé la tète!....

Il n'y avait peut-être pas une minute que le pont-levis du château était abaissé, lorsque le comte y entra à bride abattue,..... Il s'arrête au grand escalier.... A ce {Hu 8} bruit insolite, le palefrenier, à peine levé, sort des écuries, et reste stupéfait en voyant le cheval de bataille du comte arriver seul, sans escorte, et couvert d'écume.

Le comte en était déjà descendu, et montait rapidement les marches de marbre : il parcourt à grands pas les galeries, frappe brusquement à la porte de l'appartement de Mathilde : elle était ouverte; il poursuit sans y prendre garde.... Il entre.....

Les fenêtres de la chambre étaient fermées; une lampe prête à s'éteindre éclairait faiblement; la comtesse au lit achevait un rêve pénible. Qu'on se représente son effroi, quand, éveillée en sursaut, elle aperçut son mari pâle, égaré, hors d'haleine, et dans un désordre que le reflet de la lumière mourante rendait plus effrayant encore....

{Hu 9} Elle le reconnut trop bien dans cet état, qui lui rappelait une époque fatale!... Elle s'y croit encore, et, comme terminant son rêve, elle lui dit d'une voix sourde en lui tendant la main : « Eh bien! est-ce fait? m'avez-vous méritée?... »

Le comte se promenait à pas précipités; il s'arrête devant le lit.

« Mathilde!.... Mathilde!....

— Qu'avez-vous, monsieur le comte? répondit la comtesse, en reprenant le cours de ses idées.

— Mathilde, nous sommes perdus!...

— Que dites-vous?....

— Il existe un témoin redoutable qui possède notre fatal secret!.... en un instant il peut nous accuser, nous traîner devant nos juges, flétrir notre réputation et l'honneur précieux de ma race!... que deviendrais-je alors?.... mon crédit à la {Hu 10} cour s'écroulera devant le seul soupçon d'un tel crime, et mes amis.... s'il m'en reste.... Ah! comment nous soustraire à cette honte inévitable?....

— En s'emparant de cet homme, en s'assurant de sa discrétion.

— Par quels moyens?....

— La tombe est profonde!.... elle est silencieuse!

— Toujours du sang! dit le comte.

— La première goutte en attire un fleuve.... Mais quel est cet homme? quel est son nom? ajouta-t-elle vivement.

— Je l'ignore.

— L'avez-vous vu?

— Sa figure était voilée. C'est chez votre père que je l'ai rencontré..... cette nuit!....

— Mon père serait-il donc instruit?

— Non.

{Hu 11} — Ce mystère!.... vous me faites frémir!... sur qui peuvent tomber nos soupçons?....

— Ecoutez, Mathilde, dit le comte en saisissant fortement le bras de la comtesse, ce ne peut être la victime, ma main ne porta que des coups trop assurés!... »

Ici Morvan couvrit son visage de ses deux mains, pour cacher ses pleurs.

« Oui, continua-t-il, nous l'avons vue exhaler son dernier soupir sans aucune pitié!....

— Allez-vous retomber dans vos sombres rêveries? elles sont inutiles; vos regrets ne nous sauveront pas; examinons plutôt sur qui peuvent se fixer nos soupçons..... Serait-ce le duc de Chauny?.... il habitait Birague à cette époque....

— Il en partit subitement, dit le comte, et autant que je me rappelle, il était triste et silencieux.

{Hu 12} — Mais encore, quel indice, quelle preuve?....

— Que sais-je, Mathilde? il peut avoir soupçonné notre crime; le meurtrier porte sur son front un signe ineffaçable!... il peut avoir fouillé la tombe, et reconnu le corps de son ami..... N'est-ce pas toi qui l'as traîné vers sa fosse?...

— Moi!..... s'écria la comtesse avec une espèce d'horreur; c'était la tâche du meurtrier!....

— Malheureuse! vas-tu nier ta part du forfait?... dit le comte en délire, et d'une voix menaçante.

— Je le prendrais plutôt à moi seule, répliqua-t-elle froidement, si je pouvais par ce moyen vous ôter vos remords!.... Ce que nous avons fait, ne devions-nous pas le faire? Si je m'étonne d'une chose, c'est que ce soit vous qui vous en repentez?....

{Hu 13} — Oui, je m'en repens; et quand ce ne serait pas par vertu, je pleurerais encore un pareil crime!.... Madame, quels fruits en ai-je recueillis?......... de bien amers.

— Que vos reproches, monsieur le comte, ne s'adressent point à moi : je saurai, s'il le faut, sauver cet honneur des Morvans, en me déclarant l'auteur du forfait; et puisque je ne suis plus pour vous cette Mathilde de Chanclos si tendrement aimée, je voué montrerai du moins que je sais avoir le courage d'une comtesse de Morvan.

— Mathilde!....

— Allez, reprit-elle fièrement, allez, monsieur le comte, allez verser des larmes inutiles; et moi, que ce crime regarde seule, je vais en assurer l'impunité..... Si, malgré mes efforts, je trouve la honte {Hu 14} et le trépas, vous vivrez, vous!... et ce ne sera pas vous qui aurez recueilli les fruits les plus amers!....

— Mathilde, dit le comte fortement ému, ces reproches, tout cruels qu'ils sont, pourraient racheter bien des torts, si le cœur les dictait..... mais il ne s'agit pas de tout ceci; songeons à ce qu'il faut...

— Il faut, reprit la comtesse, s'assurer de cet homme mystérieux; et je croirais assez que c'est notre ancien chapelain, dont le frère est maintenant si puissant auprès du cardinal, sous le nom du père Joseph. Nous ne l'avons pas vu depuis dix-sept ans; cet inconnu du bal lui ressemblait par la démarche, la voix, la taille... Cependant, dit-elle en se rappelant ce que Villani lui avait promis, je m'étonne qu'il puisse être à Chanclos...... Mais enfin que ce soit le chapelain, le duc de {Hu 15} Chauny, ou quelque autre plus puissant encore, soyez sûr que dans peu j'en serai maîtresse; et pour nous convaincre que la victime fut ensevelie, j'irai moi-même, si vous craignez d'interroger son tombeau, j'irai voir sa cendre, et disperser cette poussière accusatrice!....

— La disperser, Mathilde! la disperser!.... »

Le comte sortit, et se retira dans son appartement, plus troublé, plus sombre que jamais. Aux cris éternels de son cœur se joignit dès lors la crainte de la justice humaine; et s'il voyait d'un côté l'échafaud, le parlement assemblé, sa famille déshonorée; de l'autre se découvrait le tableau sans cesse présent de la profondeur de l'enfer et de la vengeance divine...... Entendant un grand bruit de chevaux dans les cours, il s'avança vers {Hu 16} sa croisée, croyant déjà que les archers venaient le saisir; mais c'étaient les gens de sa suite, et sa fille Aloïse qui descendit légèrement de cheval, appuyée sur Robert, qui regardait avec satisfaction ce qu'il appelait la fleur et l'ornement de son intendance....

La comtesse, consternée de ce que son noble époux lui avait appris, se leva précipitamment sans soigner sa parure; et saisissant l'instant du déjeûner où elle fut seule avec Villani, elle lui dit avec un air indifférent :

« Cher marquis! avez-vous vu votre Géronimo? voici bien du temps qu'il est absent de Birague?

— J'ai grand'peur, comtesse, que le drôle n'ait été mené loin par cet inconnu! mais il n'aura pas pu le manquer.

{Hu 17} — L'inconnu, marquis! il est à Chanclos!.... »

En laissant échapper ces paroles, elle se mordit les lèvres de dépit, comme un joueur qui fait une faute.

« Ah! vous vous trompez sans doute, car alors Géronimo serait revenu.... » En achevant ces mots, l'Italien épiait en souriant le visage de la comtesse, pour y découvrir les sentimens qui la faisaient parler.

Mathilde affecta un air de légèreté, et pour détourner la conversation, elle lui offrit quelque chose.

Mais Villani reprit : « N'ai-je pas aperçu le comte rentrer ce matin? Il était en désordre et sans suite; qui donc lui a fait quitter Chanclos si précipitamment et d'une telle manière?

Il ne m'en a rien dit.

{Hu 18} — Ne vous a-t-il pas vue? »

La comtesse embarrassée, répondit : — Vous connaissez l'humeur brusqua du capitaine; je présuma qu'ils auront eu..... quelque.... querelle.

— Ne disiez-vous pas, charmante comtesse, que l'inconnu se trouvait à Chanclos?

— Eh bien?

— Ah, je voulais être sûr qu'il vous en eût instruit, pour y diriger Géronimo, car cet homme paraît connaître les secrets de bien du monde.

— Vous me semblez curieux de vous en emparer; je suis enchantée qu'il ne soit pas hors de nos domaines; vous pourriez satisfaire vos désirs.

— Mon seul désir est de vous venger!.... »

Mathilde se leva mécontente de sa {Hu 19} tentative, et Villani lui donna le bras. Pensifs tous les deux, ils s'arrêtèrent par distraction en sortant de l'antique salle des gardes, sur le vaste et magnifique perron qui se trouvait au milieu de la façade intérieure du château....

Or, le lecteur saura qu'il y avait dans le domaine de Birague plusieurs succursales dont l'aumônier du comte se trouvait être le métropolitain en forme d'évêque. En effet, les grands supports de la féodalité avaient bien soin de la religion, sans trop en raliquer les belles maximes. Dans ces temps d'heureuse et de sainte mémoire, le haut et puissant seigneur s'asseyait à l'église dans un fauteuil de velours avec des coussins à glands d'or, placé juste en face de celui qu'occupe le prêtre pendant les armistices du saint sacrifice. Là, le messire, séparé du {Hu 20} contact roturier de la chrétienté, adressait ses nobles et fastueuses prières à l'Éternel, qui sans doute se levait pour les écouter, comme cela se pratique de potentat à potentat; jusque-là rien de mieux... Mais ce n'est pas tout, lorsque l'on encensait, on faisait une part d'encens bien fumant, bien bleuâtre, bien odorant, pour l'humble créature qui crevait d'orgueil et de contentement d'être en piquenique avec Dieu. Savez-vous, cher lecteur, que c'est un bien friand régal que de l'encens? en avez-vous goûté?... Hélas! c'est une denrée bien rare, c'est un mets du bon vieux temps, un plat de nos ancêtres; on ne sait plus l'accommoder, on préfère la cuisine ministérielle à celle de l'église!... O temps!... ô mœurs!... espérons qu'on y reviendra.

Vu la bonté, le goût exquis de ce mets {Hu 21} divin, ne vous étonnez pas d'apprendre que Robert allait tous les dimanches faire la recette des coups d'encensoir de succursale en succursale, remplir le beau fauteuil doré, s'y carrer, et regarder avec dédain les corvéables, en aspirant, par représentation, cette jolie fumée? Robert avait raison; n'est-ce pas un revenu bien clair et bien palpable? De plus, il s'assuraif de la piété des vassaux : il insistait particulièrement pour que les curés les retinssent dans une honnête servitude, et qu'on leur inculquât dès l'enfance qu'un main-mortable n'était rien. Cependant le digne intendant ne les tyrannisait pas; il avait pour eux cette pitié qu'inspirent les êtres faibles.

N'oubliez pas, lecteur, que la comtesse et Villani sont au perron, s'examinant l'un l'autre comme deux armées en {Hu 22} présence, ou comme deux fourbes qui s'essayent, pendant que le serviteur des Morvans, en grand costume d'intendant, revient par l'avenue du château en récapitulant ses coups d'encensoir, car il en avait vraiment bien plus que son maître. Les curés, voulant se concilier l'amitié de Robert qui les payait, n'épargnaient pas l'encens, et priaient propter Robertum quarto decimum intendantem Mathei XLVI, comitis Morvani. Ce qui le mettait aux anges, c'étaient les seuls mots latins qu'il se fût fait expliquer.

Robert donc cheminait en badinant avec son bâton d'ébène et d'ivoire aux armes des Morvans, et suivi de Christophe, qui portait le Paroissien de son chef, lorsqu'il entend un charriot derrière lui.

« Ha, ha! te voilà, bonne pâte d'Italie?

— Si, signor.

{Hu 23} — Eh bien 1 qu'as-tu donc, roturier d'en deçà les monts? comme te voilà pâle et défait!

— Mon bon signor, dit Géronimo d'un ton patelin, j'ai été attaqué par un brigand.

— Comment! des brigands? apprenez, monsieur Géronimo, que depuis mon intendance il n'y a eu que trois voleurs sur les terres de monseigneur, et c'était si je m'en souviens, sous Mathieu XLV : je les fis pendre de concert avec mon prévôt; c'était ma première exécution juridique. Depuis, rien de pareil n'est arrivé dans la comté.... On a bien pendu des vilains par-ci par-là, afin qu'ils n'en perdissent pas l'habitude.... Mais des brigands! par saint Mathieu, les vassaux sont trop heureux, et la religion, la morale et le bon sens dominent trop ici..... je viens d'en {Hu 24} avoir la preuve!... Allez conter à d'autres vos fariboles; vous croyez-vous en Italie? est-ce qu'on flétrit comme ça un pays que j'administre?

— Mon bon signor Robert, je n'en ai pas moins reçu un coup d'épée, et je serais mort sans les braves gens qui m'ont secouru.

— Oh! je l'avons trouvé, monsieu' de Robert, quasiment tout pendu à un arbre.

— Pendu, mon brave! dit Robert en lançant une œillade de satisfaction au charretier pour son de Robert; est-ce bien vrai? »

Géronimo, tout confus, se plaignit de ses souffrances, et cria d'un ton si dolent, que l'intendant s'arrêta par compassion. « Pendu! pendu! répéta-t-il tout bas; un coup d'épée! c'est un gentilhomme qui l'aura châtié; car jamais un vilain n'osa {Hu 25} porter d'épée... Mais, reprit-il tout haut, que faisais-lu donc pour avoir été traité de cette manière?

— Signor... je... haye... haye...

— Au surplus, tu n'es pas noble, tu n'es pas de France, tu n'es pas de la comté, tu n'es pas mort;.... tu ne peux te plaindre. »

En devisant ainsi, le convoi entrait dans la cour, et l'arrivée de Géronimo mit fin aux regards d'observation et aux mots à double entente que le marquis et Mathilde se lançaient : ils se devinèrent l'un l'autre.

« Géronimo n'a pas été heureux, car il paraît blessé, » dit la comtesse en s'en allant à sa toilette.

Ces mots, prononcés avec une intention trop marquée, augmentèrent les soupçons de Villani.

{Hu 26} « Holà, fainéans! s'écria Robert en entrant, venez donc, au lieu de rester les bras croisés, transporter ce vaurien-là.... Allons, Christophe, regarde bien la corde qui l'a pendu... »

Le marquis suivit Géronimo à sa chambre, et quand ils furent seuls :

« Eh bien! maladroit, tu as manqué ton coup?

— Nenni, signor; n'ayant pas jugé à propos de savoir ce qu'était cet honnête homme, puisqu'il connaissait nos gants parfumés, je l'ai poignardé; mais il m'en a coûté cher....

— Imbécile! il est à Chanclos : au surplus, tu as bien fait.

— Comment cela?

— Oui, il y a du mystère ici; je présume que cet étranger les tracasse plus que nous. Il est heureux que tu ne l'aies {Hu 27} pas tué; d'ailleurs je ne te l'avais pas dit.

— Ah! par saint Janvier! j'ai la conception facile, et vous me l'avez bien à-peu-près ordonné.

— Quoi qu'il en soit, il faut être rétabli promptement. Je te donne trois choses à observer; 1° épier le comte, et tâcher d'entendre ce qu'il se dit à lui même, car il n'a pas des vapeurs pour rien.

— Le vieux Robert, monseigneur, paraît en être instruit : si vous saviez comme il plaint son maître, et comme il le regarde avec des yeux qui semblent dire Je connais ton mal!....

— Ah, bah! c'est un radoteur qui a perdu la tête.

— Signor, c'est un fin renard; il est toujours sur mes épaules.

— Bref, Géronimo, tu auras en second lieu à t'en aller bien déguisé à Chanclos.

{Hu 28} — Oui, pour m'y faire éventrer par ce diable incarné.

— Eh bien! j'irai moi-même pour surprendre le bonhomme, et connaître adroitement ce qu'il sait en m'insinuant dans sa confiance; mais tu auras soin désormais de me servir à table pour m'éviter la peine d'examiner le visage du comte et de la comtesse quand je leur lancerai des demi-mots jetés au hasard. Il faut en finir, épouser au plus tôt la dona, et surtout la cassette et les honneurs qui me reviendront de cette alliance.

— Oui, c'est là l'essentiel.

— La découverte de ce mystère pourra nous être fort utile; on ne cache que des choses honteuses et criminelles; une fois maître de leur secret, la jeune héritière sera le prix de mon silence.

{Hu 29} — Qu'y a-t-il donc de nouveau, pour vous faire soupçonner tout cela?

— Le comte est revenu ce matin de Chanclos tout effrayé; il a couru éveiller la comtesse; je les ai entendus se parler très-haut, et Mathilde vient dem'assurer qu'ils ne se sont rien dit. Elle paraissait vouloir me sonder, me confier quelque chose, et n'avait pas le regard franc...... Alerte, alerte, Géronimo! tu m'as découvert des choses plus cachées, et dans cette affaire il s'agit de toute notre fortune; c'est notre espoir... car si dans un mois je ne suis pas à l'autel... adieu.... »

En disant ces derniers mots, le marquis sortit du comble où était logé son digne confident, et comme il descendait le grand escalier de marbre pour gagner le magnifique salon où les sons harmonieux d'une harpe annonçaient la {Hu 30} présence d'Aloïse, il fut témoin de l'arrivée de son rival, et put juger dela difficulté qu'il aurait à triompher de l'amour de la jeune fille, en contemplant l'air noble, ouvert, et les manières du chevalier d'Olbreuse.

Adolphe avait dix-huit ans; sa figure gracieuse et d'une forme très-régulière, annonçait une âme franche et loyale; ses grands yeux noirs brillaient de tout le feu du jeune âge; il était monté sur un cheval superbe, qu'il maniait avec adresse; son costume relevait encore sa bonne mine. L'ample collerette, d'une blancheur éclatante, qui tombait sur ses épaules en laissant voir son cou, était un ornement alors en usage; elle cachait la naissance d'un manteau court richement brodé qui descendait aux genoux. — Son juste-au-corps bien serré, boutonné par {Hu 31} le milieu, faisait paraître sa belle taille. Une écharpe brodée par Aloïse lui servait de ceinture; enfin, son haut-de-chausse, taillé à l'espagnole, avec les bouffans et les enjolivemens voulus par le bon goût, complétait une parure qui certainement n'aurait pas été ridicule sans la pointe élancée qui s'avançait en se recourbant du bout de ses bottes. — Les courbes de fer que décrivent les patins de nos jours, ne sont rien en comparaison de celles des souliers que portait Villani, qui voulait renchérir sur la mode; mais nous devons convenir que les pointes de d'Olbreuse étaient dans les justes bornes que tout homme sage met à l'extravagance des modes.

Adolphe avait au menton, selon la coutume du temps, un petit bouquet que nos lecteurs appelleront une impériale ou {Hu 32} une royale, suivant leur opinion personnelle, déclarant ici que nous nous servons du terme qui ne blessera point la trop chatouilleuse oreille du ministère de nos jours.

Deux belles plumes blanches flottaient sur le chapeau du jeune chevalier, et le montrèrent de loin au fidèle intendant, qui l'aida à de descendre, cheval, en admirant l'espoir de la famille et le futur MATHIEU XLVIII.

« Merci, mon bon Robert; qu'y a-t-il de nouveau? Où est Aloïse?.... mon oncle? et sans attendre la réponse de l'intendant qui ouvrait déjà la bouche, il s'élança vers le perron, car les sons de la harpe de son amie avaient déjà frappé son oreille.

« Voilà des maîtres pour qui l'on se ferait tuer, » dit Robert en conduisant lui-même le cheval par la bride.....

TOME I
CHAPITRE VII
CHAPITRE II


Variantes


Notes