M. A. DE VIELLERGLÉ,
AUTEUR des DEUX HECTOR ET DE
CHARLES POINTEL
,
ET LORD R'HOONE.

L'HÉRITIÈRE
DE
BIRAGUE,
HISTOIRE TIRÉE DES MANUSCRITS DE DOM RAGO,
EX-PRIEUR DE BÉNÉDICTINS,
MISE AU JOUR PAR SES DEUX NEVEUX


A. de Viellerglé et lord R'Hoone / L'Héritière de Birague / Paris; Hubert Libr.; 1822

TOME DEUXIÈME.

CHAPITRE III.

Celui qui met un frein à la fureur des flots,
Sait aussi des méchans arrêter les complots.
            RACINE, Athalie.

[{Hu 57}] « MADEMOISELLE Marie! mademoiselle Marie!... arrêtez-vous donc!... »

La jeune fille courait toujours.

« Arrêtez-vous; j'ai quelque chose d'intéressant à vous dire!

— Eh bien! qu'est-ce, Christophe?...

— Vous le savez, dit le piqueur en la regardant avec la finesse dont l'œil d'un vilain est susceptible, et en passant son bras autour de sa taille.

— Toujours le même, Christophe!

— Toujours le même! ah, mon Dieu a {Hu 58} oui! toujours!.... Ce n'est pas comme vous.... Géronimo vous plaît?....

— Qui te le fait soupçonner?....

— Laissons cela... Tenez... mademoiselle Marie, dites-moi plutôt où est M. Robert. Le valet-de-chambre de monseigneur m'a donné l'ordre de le chercher : c'est très-pressé....

— Ah! c'est pressé! dit-elle d'un petit air fin; eh bien! je ne sais où il est...

— J'ai été à l'intendance, à l'office, dans les cuisines, aux écuries, partout, mais inutilement....

— Crois- lu que je le trouverai mieux que toi?...

— Ah! c'est que quelquefois il vous cherche; il vous attire toujours dans des petits coins pour vous donner ses ordres.

— C'est pour n'être pas troublé; serais-tu jaloux des marques de confiance qu'il {Hu 59} m'accorde?... Au surplus, tiens, le voici qui revient de la vieille tour abandonnée.... Comme il a l'air pensif!... Adieu, Christophe : j'entends la sonnette de mademoiselle. »

L'amante du piqueur s'esquiva légèrement, et le respectueux Christophe la suivit de l'œil en laissant échapper un soupir qui n'avait rien de romantique.

« M. Robert, monseigneur vous demande.

— Allons, c'est bon, drôle; pourquoi t'amuser à causer avec les femmes de notre noble demoiselle?... Monseigneur le chevalier va rentrer de la chasse; tiens-toi prêt; cours à l'écurie, et restes-y..... Allons, va, ajouta-t-il d'un ton plus doux.

— Il est grognon aujourd'hui, le père Robert; ce n'est pas étonnant, il revient {,Hu 60} de sa vieille tour, murmura Christophe, pendant que l'intendant montait le grand escalier d'un pas lourd et tardif 1.

— Que diable me veut-il, monseigneur?.... disait Robert en lui-même; c'est sans doute pour les comptes que je lui ai remis il y a trois jours avec ce mémoire sur l'état de ses domaines?.... c'était accompagné d'une foule de vues utiles et d'améliorations nécessaires.... Il veut me féliciter.... Malgré ses chagrins.... il est bon au fond; en général, tous les Mathieu l'étaient, excepté Mathieu-le-Rouge..... Cependant monseigneur va donc me complimenter... il est vrai que, sans me flatter, je suis un intendant rare et discret!.... » Satisfait de son panégyrique, Robert s'arrêta un moment, puis il reprit sa marche en écoutant avec complaisance le craquement de ses souliers; {Hu 61} circonstance dont il était très-curieux; le brave homme trouvait qu'elle lui donnait de l'importance, et inspirait le respect aux gens à son arrivée. Arrivé à la porte du comte, le vieillard frappa trois coups avant d'entrer dans le sanctuaire des Morvans; il trouva son maître qui se promenait à grands pas.

« Fermez la porte, tirez le rideau, et voyez s'il n'y a personne dans la galerie... Sommes-nous seuls?....

— Oui, monseigneur.

— Suivez moi, » dit le comte en marchant vers son cabinet. Alors Mathieu ôta lui-même avec précaution la clef et la mit en dedans; il rejoignit Robert, et s'assit. Après un moment de silence, il prit le mémoire que lui avait remis l'intendant, et ajouta 2, avec une négligence {Hu 62} qui faisait voir que ce n'était que pour entrer en conversation :

« Je suis très-content de ce que vous avez exécuté pendant le dernier exercice; quant à vos comptes, je m'en rapporte entièrement à vous; je ne les ai point examinés, les voici arrêtés!... » A cet éloge flatteur sorti d'une bouche morvéenne, Robert, debout devant son maître, la tête nue et presque chauve, agita de droite à gauche le bonnet de velours noir qu'il avait à la main, et se remuant en son pourpoint brun, il répliqua d'un air consultatif :

« Monseigneur me connaît depuis long-temps!..... Nous avons cependant bien des choses à faire encore! J'ai des projets...

— Ils me paraissent fort utiles....

— Monseigneur, votre grand-père et Mathieu XLV les trouvèrent ainsi. Les {Hu 63} plantations que vous admirez tant furent dirigées par moi... monseigneur... » L'intendant, enchanté, fit un pas d'approximation 3, et tendit la main vers son maître en hochant la tête.

— Oui, Robert je me plais à croire que votre dévouement pour ma maison est sans bornes.

— Comme mon intelligence.... monseigneur... »

Le comte sourit tristement de la naïveté du vieillard 4... « Et j'ose dire même, continua le bonhomme, que vous ne connaissez pas jusqu'où va ma fidélité et mon dévouement.

— Qu'entendez-vous par là?....

— Qu'ils sont sans bornes, reprit l'intendant embarrassé... Au surplus, monseigneur... vous devez vous en être aperçu, car nos richesses s'accumulent, nos terres doublent de valeur, et les redevances {Hu 64} sont exactement payées par nos fidèles vassaux..... Enfin chacun rit, vous aime et est heureux.... vous seul, monseigneur....

— Mais qui vous dit que je ne suis pas heureux?

— Ah! très-heureux, monseigneur. » Le vieux serviteur donna un accent ironique à ses paroles, en séparant ses mains par un geste demi-circulaire.... Les yeux du comte s'animèrent; il prit un ton grave :

« Robert, c'est pour m'expliquer avec vous sur tout cela, que je vous ai mandé; votre langage et votre air me disent beaucoup... trop, peut-être; souvent vos regards semblent m'interroger... on dirait que vous me soupçonnez quelque chagrin secret?.... Vous êtes un serviteur fidèle; faites-moi part de vos soupçons, que pensez-vous?....

{Hu 65} — Moi, monseigneur! rien...... en vérité!....

— Robert.... il serait difficile de ne point s'apercevoir....

— Ma foi, monseigneur, vous ne prenez point de peine pour cacher votre état; il est évident que vous souffrez... et si ce n'est pas de l'âme, c'est du corps..... je vous plains sans connaître la cause de votre mélancolie... je voudrais vous voir gai, chassant, buvant, rossant vos vassaux, enfin comme faisaient vos nobles ancêtres....

— Quels sont vos motifs?...

— Monseigneur.... je crois.... nous ne sommes pas maîtres de nos pensées..... Voyez-vous, monseigneur.... la pensée... Ah! c'est une grande calamité....

— Vous croyez, dites-vous?..... vous n'êtes pas homme à le faire sans {Hu 66} motifs... Robert!... Robert! s'écria le comte d'un ton menaçant, vous êtes devant un maître dont on doit craindre la colère... Répondez; connaissez-vous, oui ou non, la cause de mes douleurs?.... »

A cette vive interpellation, le vieillard resta immobile; il froissait son bonnet entre ses doigts; flottant qu'il était entre le devoir, ses sermens et le désir de soulager son seigneur; aussi sa ligure indiquait-elle une violente agitation....

« Je crois, monseigneur, qu'il ne m'appartient pas de porter mes regards sur vous, et de juger d'où peuvent venir les chagrins d'un Morvan; je suis au monde pour les honorer, les servir, et non pour scruter le fond de leurs cœurs!

— Artificieux valet, répondras-tu?

— Puisque monseigneur veut connaître ce que pense son valet; son valet lui {Hu 67} répondra franchement qu'il a soupçonné que les chagrins de son noble suzerain étaient causés par madame la comtesse.

— La comtesse!.... qui te l'a dit?.... parle, vieillard, parle, achève;.... que sais-tu?....

— Voilà tout, monseigneur.

— Serviteur insidieux! tout me porte à croire que vous en savez davantage..... Tremblez; si vous êtes chargé des secrets de votre maître, prenez-y bien garde!... entre votre vie et l'honneur des Morvans!....

— Il n'y aurait pas à balancer, monseigneur!.. .

Le comte ému répliqua : Robert, avouez-moi toute votre pensée!... Ingrat! moi qui vous suis bon maître, chez qui votre vie entière s'est passée sans orage, iriez- vous me trahir?....

{Hu 68} — Moi vous trahir!... moi qui vous ai vu naître! moi qui vous ai tenu enfant dans mes bras, promené, bercé!... etc... moi qui passerais dans les flammes pour vos intérêts et votre honneur!... Monsieur le comte, quand je serai indigne de vos bontés, le Morvan n'existera plus, et le nom de Mathieu sera éteint.

— Prouve-le moi donc, astucieux vieillard; jure-moi sur l'honneur que tu ne connais rien, rien qui puisse me dés.... déshonorer....

— Monseigneur, voyez ces cheveux blanchis au service de votre maison; ils jurent pour moi.... est-ce à mon âge que vous devez craindre une indiscrétion?....

— Une indiscrétion!.... malheureux! tu as donc mon secret!.... il le sait!... il le sait!... oui.... » Le comte se lève avec fureur; ses yeux égarés parcourent {Hu 69} l'intendant tout entier.... il cherche son poignard; il croit l'avoir saisi, le suspend imaginairement sur le cœur de Robert, qui reste calme et regarde son maître avec un attendrissement mêlé d'effroi.... L'idée de massacrer ce vieillard à tête blanchie, de voir jaillir son sang, effraya le comte.... tout-à-coup il frissonne; il fuit à grands pas vers l'extrémité de son cabinet, et revient sur-le-champ tout en pleurs; il place sa main gauche sur l'épaule de Robert, et appuyant fortement l'autre contre la poitrine du vieux serviteur..... « Pardonne, mon ami, pardonne!.... je suis bien malheureux!... »

A ces mots, le comte l'embrasse..... cette voix attendrie, ce retour, firent sangloter l'intendant.

“ Calmez-vous, monseigneur, le temps fermera votre plaie; aussi bien n'est-il pas {Hu 70} convenable qu'un Mathieu s'afflige sans mesure....

— Quoi qu'il en soit, Robert, s'écria le comte avec noblesse et fermeté, songez que, bien que je me fie en vous, mon œil vous suivra sans cesse : vous connaissez les Morvans..... gardez donc le plus profond silence sur cette aberration d'un moment; ne m'en parlez jamais.... plaignez-moi, j'y consens; votre âge et vos longs services sont une excuse..... Robert, vous pouvez sortir.... »

Le comte dit ces derniers mots avec une bonté gracieuse; Robert s'en alla eu s' essuyant les yeux, et ses comptes sous le bras!....

En traversant la galerie, et comme l'intendant cherchait quelle joue avait embrassée son maître, il entendit des pleurs... étonné, il s'arrête bientôt; le bruit léger {Hu 71} des pas d'une jeune fille arrive à son oreille. Il remit préliminairement son bonnet de velours noir, et se retourna avec toute la dignité qu'il put rassembler.

« Ah, noble demoiselle! quel sujet peut exciter vos larmes?

— Hélas! mon bon Robert!

— Qu'y a-t-il? pourquoi cette tristesse?

— Ma mère vient de me mander secrètement dans son appartement, et désespérée djes ordres que mon père lui a intimés relativement à mon mariage, elle m'a déclaré que quant à elle, elle n'y consentirait jamais, qu'il fallait désormais renoncer à.... au....

— A M. le chevalier?

— Le pauvre Adolphe!

— Le fils de monseigneur le sénéchal, le baron d'Olbreuse, le second fief de la famille?.....

{Hu 72} — Oui....

— Votre parent, un cousin-germain, presque un Mathieu?....

— Oui....

— Enfin un Morvan?....

— Oui....

— Lieutenant dans les gardes..... du roi Louis XIII, le cinquième roi que je vois?

— Oui....

— Que de convenances oubliées!.... sans y compter l'amour!....

— Hélas!....

— Que ne peut l'adresse d'une femme!..... j'aurais bien à vous indiquer un moyen.... un moyen très-efficace....... utile pour vous. Je suis sûr qu'il vous en arrivera d'heureuses consolations, et qu'il fortifierait vos espérances!..... mais!.....

— Lequel, robert?....

{Hu 73} — D'abord, ma jeune maîtresse, ne parlez de rien à M. le chevalier!. . il est vif.... le sang morvéen coule dans ses veines.... il est de pure race....

— Quel est donc ce moyen éfficace, mon bon robert?...

— Attendez...... mais que vous dit encore, madame la comtesse?......... Chut!... chut!... dit le prudent vieillard, on peut nous entendre..... venez chez moi.... »

Quand ils furent assis, Aloïse, les yeux rouges, dit tout bas à Robert : « Elle m'a signifié, de la manière la plus impérative, qu'elle voulait que Villani fût mon époux; que c'était en vain que mon père protégeait l'amour d'Adolphe; que, malgré lui, malgré tout le monde, elle disposerait seule de moi.... qu'enfin elle était l'unique maîtresse du château.

{Hu 74} — Mademoiselle, répliqua gravement l'intendant, prenez une autre idée du noble caractère de monseigneur : il ne transigera jamais avec l'honneur; je vois que vous ne connaissez pas encore les Mathieu.... je vous réponds...

— Mais enfin Robert quel est le conseil que vous vouliez me donner?

— A dire vrai, la comtesse est adroite!... et la ruse pourrait... mais, bah!.... nous saurons empêcher....

— Au nom du ciel, comment?...

— Epouser un Villani!... une Morvan! l'héritière de tous les domaines que j'ai administrés, embellis, agrandis!....

— Robert, Robert!... mon ami.... » Le rusé serviteur, voyant la jeune fille arrivée au dernier degré du thermomètre de la curiosité féminine, lui dit : « Noble demoiselle, il faut aller vous recueillir, {Hu 75} offrir vos souffrances à Dieu, l'implorer avec ferveur, mon enfant.... Ce moyen vous paraît simple? eh bien! je ne l'employai jamais sans succès : ce n'est pas tout, il faut le faire aux heures solennelles, la nuit, par exemple.... mais que ce ne soit pas à la paroisse du village où Dieu n'entend que des prières roturières et communes... qu'il n'a pas le temps d'écouter : allez plutôt à l'antique et sainte chapelle des Morvans; il ne peut vous entendre décemment que là; surtout que ce soit à l'autel de saint Mathieu... Ça me rappelle que je n'ai pas fait raccommoder la deuxième marche de marbre; j'y poserai moi-même un coussin.

— Vous voulez que je sorte à minuit pour prier?... vous avez soixante-dix-huit ans, Robert!...

— Effectivement, mademoiselle, en {Hu 76} me rappelant mon âge, vous me faites songer que dans ces soixanle-dix-huit ans, il n'y a pas une heure qui n'ait été consacrée aux Morvans; j'en trouve la récompense en ce moment, puisque je puis encore servir à sauver l'honneur de la famille.... j'espère même vivre assez pour le voir resplendir...... Au reste, croyez bien que les avis d'une tête en cheveux blancs cachent toujours un sens profond.... »

Le pointilleux Robert sortit à ces mots, laissant Aloïse confuse de son innocente plaisanterie, et interdite de l'air mystérieux qui accompagnait la dernière phrase; Robert rentra, et lui dit : « Noble b demoiselle, croyez-moi, il est utile de prier l'Éternel.... »

Cette nouvelle parole détermina Aloïse... « J'irai, dit-elle..... Mais ne peut-il pas {Hu 77} m'arriver... Tout le monde dormira, qu'ai-je à craindre!.. Le bonhomme avait un air de mystère.... J'irai......... »

Elle descendit toute rêveuse, attendant 1s nuit avec impatience; comme elle passait au salon, elle entendit d'Olbreuse s'écrier :

« Il sortira d'ici, mort ou vif.

— Ne tuez personne, répondit Robert, et pour cause....

— Mais le misérable veut épouser Aloïse...

— Il veut!.. L'homme propose, et Dieu dispose....

— Cependant....

— Écoutez, noble chevalier, il faut attendre...

— Attendre qu'il ait épousé, peut-être?...

{Hu 78} — Ne craignez rien!... ce mariage n'aura pas lieu, dit Robert en coulant sa voix.

— Et comment?

— Cela ne se peut pas. Chut! Géronimo nous voit; il est sans cesse aux écoutes.

— Je vais lui en ôter l'envie...

— Christophe?

— Me voici, monseigneur.

— Je te donne la charge de grand bâtonneur, et toutes les fois que tu rencontreras quelqu'un écouter aux portes, tu rempliras ton devoir. »

Aloïse se prit à rire, et sa gaîté trahit sa présence. .

« Comment, jolie cousine, tu te mêles d'épier?...

— Oui, monsieur le lieutenant de police....

— Robert t'a-t-il dit?...

— Ah! mon Dieu, oui....

{Hu 79} — Qu'allons-nous faire?...

— Monseigneur le chevalier, dit Robert, il faut... » L'intendant n'acheva pas sa phrase; il jugea à propos de disparaître en se grattant le menton et en grommelant entre ses dents : Chut, ma langue! tout doux... La jeunesse ne comporte pas plus de prudence que l'amour...

Nos jeunes gens, restés seuls, au lieu d'aviser aux moyens de parer aux dangers qui les menaçaient, ne s'occupèrent qu'à causer de leurs amours. Ils furent interrompus à la centième protestation, par l'arrivée de la comtesse et de VilJani. La vue de son rival échauffa tellement le sang orgueilleux d'Adolphe, qu'il jura de saisir la première occasion de se couper la gorge avec l'Italien; mais la prudence de ce dernier fut si grande, que la soirée se passa sans que d'Olbreuse put réussir à {Hu 80} lui faire une querelle même d'Allemand...

Aloïse, retirée dans son appartement, se laissa déshabiller et mettre au lit, comme à l'ordinaire, par Marie, sa femme-de-chambre; toutefois, elle ne put dormir : les paroles de l'étranger et le conseil de Robert occupaient vivement son imagination. Elle compta les heures avec impatience, et quand minuit sonna, elle fut s'assurer du sommeil de Marie, puis, s'habillant à la hâte, elle traversa la galerie. Ses pas légers sont répétés par les angles sonores... Aloïse éprouve une sorte de frayeur de ce silence solennel. La pâle lumière de la lune projette les objets d'une manière faible et incertaine; la jeune fille s'arrête un instant; elle admire en tremblant la majesté des énormes voûtes et des ombres dont le gigantesque ensemble s'offre à ses regards; la lueur vacillante de sa lampe, {Hu 81} son attitude, son vêtement, donnent une vie à ce tableau; il semble que du fond d'une vaste tombe quelque ombre se réveille!... Aloïse est émue; elle se persuade à peine que la galerie qu'elle parcourt en ce moment soit cette galerie tant connue. Enfin elle descend à pas lents le vaste escalier qui conduit dans les cours; une autre décoration frappe alors son imagination mobile : cette vaste cour, entourée de bâtimens et de murailles trois fois centenaires, le noir ombrage des arbres, l'aspect pittoresque de la chapelle, les endroits ruinés, les bruyères qui croissent sur les murs, les vastes nuages qui roulent en silence dans l'immensité des cieux, tout concourt à ébranler son âme par la multiplicité des sensations... Elle s'avance vers le temple, dix fois plus religieuse et pénétrée de cette sainte horreur {Hu 82} qu'éprouve la petitesse humaine, lorsque la présence d'un Dieu se manifeste par le spectacle de ses œuvres immortelles.

La porte, en se tournant sur ses gonds, fît retentir les dernières voix des échos de la chapelle... Aloïse sent une fraîcheur qui la saisit; elle frémit en vovant les vieux piliers éclairés par la lueur rougeâtre de sa lampe. Les vitraux sont colorés par la lune, et ses rayons produisent des reflets comme matériels, auxquels l'imagination peut donner un corps; la voûte sombre, le silence immuable, et surtout l'idée de la présence immédiate de l'Éternel, mettent le comble à son trouble, préparé par tant de majestueuses circonstances. Tout est calme!... elle aperçoit l'autel dégradé de Saint-Mathieu; elle s'agenouille, dépose sa lampe et prononce ces paroles, qui se perdent dans l'espace :

{,Hu 83} « O mon Dieu, toi qui lis dans nos cœurs et qui en diriges les sentimens, prête l'appui de ta puissance à la jeunesse et au malheur! Je n'ai point attendu le temps de l'infortune pour invoquer ton saint nom. Tous les jours, tu le sais, mon âme s'est élevée vers toi; seconde-moi, ô mon Dieu! et prends pitié des peines de mon père. »

A peine cette prière est-elle achevée, qu'un bruit subit se fait entendre; la voûte de la chapelle en est ébranlée. Aloïse, tremblante de frayeur, n'ose ni se retourner ni regarder; immobile et glacée, elle retient sa respiration...... Le bruit augmente, et s'approche. La pauvre enfant, sem- blable au mouton pendant l'orage, se serre et se ramasse; une sueur froide coule péniblement, un tressaillement involontaire agite tous ses membres; on dirait la {Hu 84} cruelle mort présente et inévitable....... Cependant, une espèce de fantôme monte à l'autel; sa démarche est grave, et la robe blanche qui le couvre rend plus imposante encore la majesté de cet être mystérieux.

Se retournant alors, il imposa ses mains sur la tête de la jeune fille, et dit d'une voix solennelle : « Je te bénis!... » L'accent de bonté qui accompagnait ces paroles encouragea tellement Aloïse, qu'elle se hasarda à lever les yeux vers l'inconnu.

En ce moment un rayon de la lune argentait les cheveux blanchis du vieillard, et formait une espèce d'auréole qui adoucissait la fierté de ses traits impérieux.

Après un instant de silence qu'Aloïse n'osait interrompre, l'étranger prononça ces mots en jetant sur elle un regard empreint d'une douce mélancolie..... « Mon {Hu 85} enfant, tu seras heureuse!... Cependant l'heure de l'affliction peut arriver..... Ecoute, lorsque le malheur descendra sur toi, comme le vautour fond sur la colombe.... que je sois ton refuge!... Voici un précieux rosaire.... prends-le.... Dix grains jetés dans la citerne du château m'annonceront ton infortune, et sur-le-champ elle disparaîtrai!...

— Ah! soulagez plutôt celle de mon père....

— Jamais!... »

A cet arrêt, prononcé d'une voix terrible, les voûtes de la chapelle retentirent; et les vitraux tremblèrent..... Aloïse épouvantée croit entendre la trompette céleste... ses forces l'abandonnent; elle se prosterne....

L'inconnu se penche; ses mains glacées effleurent le cou d'albâtre de la jeune {Hu 86} vierge, un soupir s'échappe de son sein... A cette chaste caresse, l'œil curieux d'Aloïse cherche le vieillard..... Il avait disparu : léger comme l'air, prompt comme la foudre, nulle trace..... nul bruit! Le temple a repris sa tranquillité; le rosaire est sur l'autel. Elle s'en saisit, et sort en courant comme si tous les spectres des Mathieu, soulevant les marbres de leur tombe, étaient à sa poursuite.

CHAPITRE II CHAPITRE IV


Variantes

  1. mon Dien {Hu} (nous corrigeons cette coquille)
  2. lui dit : Noble {Hu} (nous ouvrons les guillemets, fermés à la fin du paragraphe)

Notes

  1. pas lourd et tardif : tardif a ici le sens “qui va lentement”. On le trouve, par exemple, chez Gérard de Nerval et Victor Hugo.
  2. L'emploi du verbe ajouter est ici surprenante, après un moment de silence et pour entrer en conversation.
  3. un pas d'approximation : approximation a ici le sens du latin médiéval : approximatio, action d'approcher.
  4. Robert n'a pas voulu faire valoir son intelligence, à proprement parler, mais l'utilisation de celle-ci au service des Morvans. Le comte prend pour naïveté ce qui n'est qu'une approximation de langage.